Conférence et hommage Anne Franck 12 juillet, 2008
Posté par hiram3330 dans : Recherches & Reflexions , trackbackConférence et hommage Anne Franck
Intervention du 11 Janvier 2004 – Nîmes – Jean-Paul Pelras
C’est notre ami Jean Carrière qui devait intervenir ici aujourd’hui. Mais souffrant, et ne pouvant se déplacer, il m’a demandé de bien vouloir rédiger ce texte à l’occasion de cet hommage.
Le 12 juin 2004 Anne Franck aurait pu fêter ses soixante-quinze ans et se souvenir. Se souvenir d’une vie passée à aimer les siens, ses enfants, ses petits-enfants, tous ceux qui l’auraient côtoyée, tournant encore autour d’elle ou déjà partis de l’autre côté du monde, à cause de l’âge ou de ce que la vie nous réserve comme inavouables certitudes.
Le 12 juin 2004 Anne Franck aurait pu évoquer quelques voyages à Valpareiso ou dans les rues gelées de Reykjavik au bras d’un passant inoubliable, elle aurait pu se souvenir d’un parfum qu’il lui aurait offert dans une boutique des Champs Élysées, d’un soir de Noël en famille passé dans un chalet au coeur des Alpes françaises, de ce mois d’août où ils auraient fêté le diplôme de leur fils aîné autour d’une table de campagne dans la lumière orangée d’un vignoble toscan. Elle aurait probablement aimé Piazza d’Italia d’Antonio Tabucchi, conduit ses petits-enfants au cinéma pour la sortie du Roi Lion, admiré la voix de Björk qui chante avec la grande vacuité du nord, fredonné L’Estaca de Lluis llach ou Le p’tit bonheur de Félix Leclerc, et adoré les galettes bretonnes au blé noir sur la vieille place de Locronan. Elle aurait pu voir marcher les hommes sur la lune, “surfer” sur internet, converser avec Jankélévitch, Picasso, Sartre ou Modiano, et publier une vingtaine de romans.
Enfin, elle aurait pu être là aujourd’hui et nous aurions probablement parlé d’autre chose.
Mais l’absurde des hommes en a décidé autrement et les correspondances pour Kitty, l’amie imaginaire, ont donc cessé le 4 août 1944, ou plus précisément on peut imaginer qu’elles se sont définitivement interrompues dans un camp de Bergen Belsen en mars 1945.
Tant de choses ont été dites sur ces évènements qui entachent non seulement l’histoire, mais également et de façon indélébile l’humanité toute entière. Le temps s’est écoulé, le sablier des survivants coule ses derniers cristaux, et nous n’aurons bientôt plus que des livres, des photographies, des films et des lieux pour ne pas oublier, pour ne pas oublier que les hommes ont été capables d’inventer l’horreur.
Nous savons tous aujourd’hui, au regard de l’armement existant et des tensions géopolitiques qui parcourent la planète, qu’aucune menace ne pourra jamais être définitivement écartée, la probabilité d’un génocide à l’échelle planétaire est toujours suspendue au bon vouloir de quelques docteurs Folamour ou dictateurs en mal d’émotions fortes.
Les dominos de la guerre et de la violence n’ont pas besoin d’un vent bien fort pour s’effondrer et entraîner des millions d’hommes dans un nouveau conflit exacerbé par quelques prétextes religieux, dopés au racisme, et justifiés par la dégradation de quelques conjonctures économiques. La méthode, les causes et les conséquences ne viendraient varier que sur l’intensité du désastre.
Car à t-on vraiment retenu la leçon? Combien de miliciens, chefs de centaine, délateurs pitoyables arborent impunément quelques rosettes au revers de leur veston, quand les médailles servent ici, encore quelques fois à rendre l’histoire plus présentable? Combien de notables et de braves gens préfèrent ne plus se souvenir et dire qu’il est temps désormais de passer à autre chose?
“Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent…” Ils furent des millions et le temps s’est écoulé. Alors, effectivement il reste quelques initiatives, comme ces classes d’étudiants qui se rendent à Aushwitz ou ailleurs, pour voir, pour s’émouvoir, et pour témoigner. Parce que la mort n’est pas un spectacle de variété, ni un jeu virtuel, quand notre société va désormais jusqu’à banaliser l’image de la violence, de la terreur et du meurtre, quand le doute des révisionnistes plane à nouveau sur nos mémoires occidentales, quand peut-être pour diluer un peu les consciences on nous parle ces temps-ci du plus ignoble criminel sans évoquer ses crimes.
Loin de ces approximations, loin de ces déguisements, nos adolescents, qui lisent de moins en moins, ont probablement besoin d’être confrontés à la difficile réalité de cette triste période. Il faut qu’ils puissent côtoyer du regard ce qu’il reste de l’horreur, de l’inimaginable, avec leurs convictions et ce qu’ils ont retenu de l’histoire.
Mais il ne faut pas que ce genre de voyage devienne une excursion touristique et il appartient au monde enseignant, aux hommes politiques et aux intellectuels de trouver le juste milieu qui saura préserver la mémoire sans la rendre confidentielle, tout en diffusant inlassablement les preuves de cet holocauste.
Notre capacité d’indignation est régulièrement jaugée par des évènements qui occupent alternativement le devant de la scène aux quatre coins de la planète. Catastrophes climatiques, conflits, génocides, épidémies, séismes, contre lesquels nous luttons à distance en grappillant au rayon des idées généreuses. La médiatisation des évènements a paradoxalement le don d’effrayer et de rassurer des gens, qui bien installés dans leurs fauteuils restent sains et saufs face aux catastrophes. Alors, il nous faut demeurer très prudent au regard des messages qui peuvent ballotter nos populations et ne jamais oublier, dans le bien comme le mal, ce dont sont capables les hommes. Depuis les années soixante, on a su tantôt nous expliquer qu’il fallait mettre une fleur au bout du fusil, mais qu’il fallait aussi parfois savoir prendre un fusil pour aller défendre nos fleurs. Car on marche plus difficilement seul avec une pensée personnelle qu’on ne le ferait en compagnie de millions d’individus avec une pensée unique…
Alors, bien sûr, il nous reste des documents comme ce journal d’Anne Franck miraculeusement récupéré par Miep et Eli dans le pauvre désordre laissé sur le sol de cette pièce, après le passage de la Gestapo.
Pour un écrivain, tout au long d’une vie, l’écriture peut devenir un poison exquis et s’installer comme une petite malédiction, car elle soulève des réalités dont on ne peut plus se débarrasser, car elle nous condamne à continuer, car elle est la seule façon possible de tricher avec nos rêves, car elle est la seule traduction possible de nos illusions. Elle est en quelque sorte notre propre prison.
Mais pour ceux qui comme Anne Franck ont écrit en captivité, elle est au contraire un formidable moyen d’évasion. Rappelez-vous cette phrase de Camus dans L’Etranger : “Toute la question encore une fois était de tuer le temps, j’ai fini par ne plus m’ennuyer du tout à partir de l’instant où j’ai appris à me souvenir…”
Anne Franck, bien sûr n’avait pas suffisamment de vie derrière elle pour posséder beaucoup de souvenirs.
Mais ne nous a-t-elle pas confié d’une certaine façon ce qu’aurait pu être sa vie et le destin d’une toute autre humanité.
Escaro (France),
le 10 janvier 2005.
Jean-Paul Pelras













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