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La mort volontaire du vaincu chez les Celtes 5 septembre, 2021

Posté par hiram3330 dans : Recherches & Reflexions , trackback

Polythéisme celtique

La mort volontaire du vaincu chez les Celtes (recension de tous les textes classiques qui évoquent le phénomène).

Chantal BrachetdelafayeLES GRANDES BATAILLES DE L’HISTOIRE

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La mort volontaire du vaincu chez les Celtes

Si l’on en croit Tite Live, lorsque les Romains rencontrèrent pour la première fois, directement et officiellement des Gaulois, des Sénons, lors de l’ambassade des trois Fabius en 391 av. J.-C., ils demandèrent à ces nouveaux venus de quel droit ils réclamaient des terres aux Clusiniens et ce qu’ils venaient faire en Etrurie. La réponse fut cinglante : «Du droit de nos armes. Tout appartient aux braves » .

Alors les ambassadeurs romains, de caractère farouche, «plus semblables à des Gaulois qu’à des Romains » , prirent les armes, bafouant ainsi les usages du ius gentium. Le souhait du Sénat et du peuple romain – «nouer des relations pacifiques avec ce nouveau peuple » – s’évanouissait.

La guerre commença. Ce fut la bataille de l’Allia, la prise de Rome. C’est donc sur le champ de bataille, que Rome découvrit les Gaulois, «un peuple impulsif » que «l’on n’avait jamais vu et dont on ne savait rien si ce n’est qu’il venait des bords de l’Océan et du bout du monde » . De ces affrontements, Rome conserva pour longtemps l’image d’une nation belliqueuse, aux chants sauvages et discordants qui déferlait en bandes rapides dans le Latium. La plupart des cités de l’Antiquité classique subirent la même expérience que Rome. Aussi «tous les peuples appartenant à la race celtique passèrent pour passionnés de guerre » constate Strabon, qu’ils soient mercenaires, ennemis ou alliés. Ce trait de caractère collectif qui a impressionné les Anciens, a été reconnu, étudié et nuancé par les historiens modernes. En revanche, un comportement guerrier a été quelque peu négligé, celui de la mort volontaire des Celtes sur le champ de bataille.

Avant tout, deux remarques s’imposent. L’une concerne les sources disponibles. Les textes littéraires qui présentent ces morts volontaires sont toujours rédigés par des adversaires des Celtes qui appartiennent en définitive au camp des vainqueurs. Et leurs rédacteurs qui visent d’abord à éblouir leurs lecteurs par les exploits qu’ils rapportent, ne cherchent guère à comprendre les motivations de ces barbares. Malgré tout existe une certaine curiosité, voire une admiration un peu condescendante, pour ces morts volontaires. Mais souvent, ces auteurs sombrent dans des généralités, versent dans des clichés ou projettent leurs propres valeurs sur les comportements de leurs ennemis. Pour cette raison, je rappellerai, quitte à caricaturer, que si les Grecs condamnent en général la mort volontaire, ils l’acceptent parfois pour des motifs militaires, tandis que les Romains, du moins jusqu’à la fin du premier siècle ap. J.-C., n’élèvent aucune condamnation à l’égard de celui qui se tue, quelles qu’en soient les causes. L’autre veut replacer ces suicides sur le champ de bataille dans un cadre culturel plus vaste, celui de la mort volontaire chez les peuples celtes. Rien de précis n’existe sur cette question et les explications qui en sont apportées demeurent hypothétiques tant les sources littéraires sont discrètes. Au demeurant, l’essentiel de nos connaissances en ce domaine repose précisément sur les cas de suicide sur le champ de bataille ou consécutifs à une défaite militaire. Certes d’autres cas nous sont rapportés chez les peuples celtes, mais ils sont très peu nombreux. C’est donc surtout à travers l’étude des morts volontaires liées à la guerre que se dessinent les contours d’une conception particulière de la mort voulue. À cette fin, j’examinerais en premier lieu les faits. Dans un second temps, j’en proposerais une interprétation avant d’aborder les conséquences que l’on est en droit de tirer. Pour suivre les cas de morts volontaires celtes sur le champ de bataille, le fil conducteur le plus simple est celui qui relie chronologie et grands espaces géographiques où les Celtes interviennent.

En 283 av. J.-C., lors de la bataille du lac Vadimon, en Étrurie méridionale, les Gaulois cisalpins sont écrasés par le consul Publius Cornelius Dolabella. Les survivants s’entretuèrent, dit Appien comme pris de folie. Quelques décennies passent. En 225, à proximité du golfe Télamon, les troupes romaines et italiennes l’emportent difficilement sur une coalition de peuples gaulois. «Finalement écrit Polybe, se voyant incapables de repousser leurs adversaires, (…) les uns (des Gésates) allèrent, dans un élan de fureur irraisonnée, se jeter en aveugles au milieu des ennemis, s’offrant volontairement à la mort… » . D’autres reculèrent. Selon Polybe, le désastre humain fut important : 42 000 Gaulois furent tués, 10 000 faits prisonniers. Anèroestès, l’un des deux rois gésates, gagna avec quelques compagnons, ses proches, un refuge, les tua et se donna ensuite la mort.

Pour les autres combats en Italie où s’affrontèrent Romains et peuples celtes, je n’ai relevé aucun cas de mort volontaire signalé par les sources littéraires. Mais pendant l’hiver 218-217, attaqués par Hannibal, certains habitants de Victumulae, dans le territoire de Verceil, voyant leur ville perdue, se réfugièrent dans leurs maisons avec leurs femmes et leurs enfants, y mirent le feu et s’y jetèrent tandis que d’autres se donnèrent la mort après avoir tué les leurs.

Les peuples celtes apparurent dans les Balkans à la fin du IVe siècle. Vers la fin de l’automne 279 av. J.-C., une bande de Celtes marcha sur Delphes. Ce fut un échec. Pourtant l’événement marqua les esprits : nombreux, bavards et contradictoires furent les auteurs anciens qui racontèrent la mort volontaire de Brennus, le chef qui conduisait l’expédition. Pour les uns, il se serait tué en pénétrant dans le temple d’Apollon. Pour les autres, blessé, il aurait mis fin à ses jours au cours d’une retraite pénible soit d’un coup de poignard, soit en buvant du vin pur. Quant aux explications avancées pour comprendre son geste, on évoqua tour à tour : la vengeance d’Apollon, une douleur insoutenable, la crainte de représailles de la part des siens, la honte des calamités infligées à la Grèce. Mais avant ce suicide du chef de guerre, on rapporta que les blessés furent achevés et qu’une folie meurtrière gagna l’armée des Celtes en déroute : «prenant les armes les uns contre les autres, note Pausanias, ils se massacraient mutuellement, ne se reconnaissant plus ni à leur langue, ni à leurs armes, ni à leur aspect » .

Si nous ne savons rien du comportement des Galates lors de la défaite de Lysimacheia en 277, nous retrouvons des Galates mercenaires en 275/ 274 au service de Ptolémée II Philadelphe. Ce dernier, au lendemain de l’offensive avortée de Magas, son demi-frère, roi de Cyrénaïque, confronté à des mercenaires gaulois qu’il avait recrutés et craignant qu’ils ne s’emparassent de l’Égypte, les débarqua sur une île déserte du delta du Nil et les y abandonna. Tous les Galates périrent. Soit par le feu en se jetant sur des bûchers qu’ils avaient construits, dit Callimaque, un contemporain de ces drames, soit en s’entretuant, soit de faim, soit enfin parce qu’ils furent noyés par le roi qui aurait fait inonder l’île. En outre, il est fort probable que les familles de ces mercenaires participèrent à cette tragédie. Beaucoup plus tard, en 189 av. J.-C., des Tolistobogiens et des Tectosages battus respectivement aux batailles du mont Olympe de Mésie et du mont Magaba et faits prisonniers par les forces de Cn. Manlius Vulso, stupéfièrent les Romains par leurs attitudes : «ils essayaient de rompre leurs chaînes avec leurs dents et s’offraient les uns aux autres pour qu’on les étranglât » . Déjà lors de l’attaque de Manlius au mont Olympe, certains Galates, ne pouvant rendre les coups qu’ils avaient reçus, aveuglés de colère (ira) et de terreur (pavor), se jetèrent les uns contre les autres comme des bêtes sauvages blessées tandis que d’autres se ruaient sur leurs ennemis et se faisaient égorgés par les vélites. Après cette date, aucune mort volontaire de Galate sur le champ de bataille ne nous est signalée par les sources littéraires.

En 195 av. J.-C., au nord de l’Ebre, Caton, alors consul, désarma des Espagnols (Hispani). Beaucoup parmi eux ne purent supporter cette humiliation et se tuèrent : ils n’envisageaient pas de vivre sans armes. En juin 137, Decimus Iunius Brutus affronte en Galice des Celtes. Aux côtés des hommes, des femmes combattent dans les rangs des barbares. Appien qui décrit cette bataille, la seule bataille importante de cette campagne, insiste sur la résistance de ces femmes qui se battirent jusqu’à la mort, préférant tuer leurs enfants et se tuer ellesmêmes plutôt que d’être faites prisonnières. Des scènes analogues sont décrites par Strabon pendant la guerre contre les Cantabres, avec une amplification : sur l’ordre de son père, un petit enfant tue ses parents et ses frères pour leur éviter la captivité. Et à chaque défaite, celle du Mons Medullius en 26 av. J.-C. 29, celle de 22 av. J.-C. subie devant les troupes de C. Furnius, des Cantabres se donnèrent la mort et s’entretuèrent. Même des prisonniers réussirent à se jeter d’eux-mêmes sur un bûcher embrasé. Parlant des morts volontaires des Cantabres, Appien précise : «Ces moeurs se retrouvent chez les Celtes, les Thraces et les Scythes, peuples connus aussi pour leurs actes de courage tant de la part des hommes que de celle des femmes » . Plus à l’est, Numance. En 133, à la suite d’un long et célèbre siège, les Numantins se supprimèrent selon un scénario où se distinguent quatre temps :

1) délibération, prise de décision de mourir, repas funéraire (anticipé sur sa propre mort) composé de viande à demi crue et d’une boisson forte (la celia) faite avec du blé;

2) préparation d’un gigantesque bûcher où même les armes furent brûlées;

3) mise à mort des femmes et des enfants;

4) auto-extermination des survivants. Résultat de cette rabies : selon Florus, «on ne triompha que d’un nom » . On ne trouva en effet pas un seul habitant pour être emmené en esclavage.

Le premier cas de mort volontaire sur le champ de bataille concerne des populations gauloises (Gallorum) qui se trouvent au pied des Alpes et que vainc en 117 av. J.-C. le consul Q. Marcius. Seul Orose signale ces événements et l’on ne s’accorde pas toujours sur le nom de cette population (Ligures? Stoeni?). Toujours est-il que les combattants qui survécurent aux assauts romains, supprimèrent femmes et enfants et s’élancèrent dans les flammes tandis que ceux qui furent faits prisonniers quittèrent volontairement la vie au début de leur captivité par le fer, la corde ou le refus de nourriture. Il n’y eut aucun survivant. Moins clairs sont les deux épisodes suivants. Si personne ne conteste les suicides tels que nous les relatent les auteurs anciens, on hésite sur l’origine ethnique des populations : qui des Teutons, des Cimbres, des Tigurins et des Ambrons relèvent du monde celtique ou du monde germanique? À la limite cela importe peu, tant les faits sont semblables à Aix-en-Provence en 102, à Verceil en 101 et tant les conduites militaires entre Celtes et Germains sont proches. Lors de ces deux batailles, les vaincus, dont deux roitelets, s’entretuèrent et leurs femmes suivirent leurs exemples selon diverses modalités (feu, pendaison, glaive) après avoir tué les petits enfants. Il y eut cependant de très nombreux prisonniers. Troisième champ de bataille, la mer. Les Vénètes que bat la flotte de César, se précipitèrent dans l’Océan ou cherchèrent la mort sous les coups des vainqueurs en escaladant leurs vaisseaux ou de toute autre manière.

En 51 av. J.-C., Corréos, chef des Bellovaques, à la tête de cavaliers et de fantassins d’élite, tendit une embuscade aux soldats de César qui allaient fourrager. Après avoir reculé, les Romains, rapidement soutenus par des renforts légionnaires, bousculèrent les Gaulois qui se dispersèrent et s’enfuirent. Cependant Corréos refusa de se rendre et «finit par obliger les vainqueurs emportés par la colère à l’accabler de leurs traits » . Enfin, en 21 ap. J.-C., à la suite d’une bataille qu’il perdit près d’Autun, l’Eduen Sacrovir avec ses plus fidèles amis, se réfugia dans une uilla et s’y tua. Ses fidèles se donnèrent mutuellement la mort et la uilla à laquelle fut mis le feu, leur servit de bûcher funéraire. Auparavant, la même année, son allié Iulius Florus, un Trévire de haute naissance, mit fin à ses jours après avoir été battu par les légions. Quelques décennies plus tard, en 69, après l’échec de sa révolte, le Lingon Iulius Sabinus fit croire qu’il s’était tué dans une villa qu’il avait enflammée. Ce subterfuge lui permit de vivre caché pendant neuf années grâce à l’aide de son épouse Epponine et de ses amis.

Après l’anéantissement de son armée en 60/ 61, Boudicca, la reine des Icéniens se tua sur le champ de bataille, ou peu après. Pourtant son soulèvement contre l’occupant romain avait bien commencé. Après avoir pris et détruit trois villes romaines, battu une légion, elle avait remercié Andraste, la déesse de la victoire en entourant son bois sacré de femmes (romaines selon toute vraisemblance) embrochées à des pieux, un procédé qui n’est pas sans évoquer le trophée de Ribemont sur-Ancre. Vingt ans plus tard, exactement en 83, après la bataille remportée par Agricola contre les Bretons, Tacite signale que «quelques isolés, sans armes, se ruaient à l’assaut et s’offraient à la mort » et que les Bretons incendièrent le lendemain leurs maisons, massacrèrent leurs épouses et leurs enfants avant de se supprimer eux-mêmes » . «Partout, écrit l’historien, qui devait tenir ces choses vues de son beau-père, un silence de mort, des collines désertes, des toits fumants au loin, pas un homme sur la route de nos éclaireurs » . Sur cette description d’un pays où la vie s’est éteinte s’achève cette série de morts volontaires celtes sur le champ de bataille.

Jean-Louis Voisin

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