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Rituels de l’eau en Ukraine et dans les pays slaves – Olga Porytskaya 27 mars, 2022

Posté par hiram3330 dans : Contribution,Recherches & Reflexions , trackback

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1  L’eau, dans les rituels de presque tous les peuples, est investie d’un sens particulier, ne serait-ce que parce qu’elle est nécessaire à la vie. L’homme a besoin de l’eau pour étancher sa soif, préparer sa nourriture, faire ses ablutions, abreuver les animaux, arroser le potager, les champs, etc. Mais, comme on le sait, l’eau est aussi associée aux pluies torrentielles qui détruisent les récoltes, aux inondations qui réduisent à néant les exploitations et emportent des vies humaines. En outre, pour nos ancêtres, l’eau était un élément capable de l’emporter sur un autre, non moins puissant, le feu. Ce qui, dans la vie quotidienne, était somme toute banal, prenait parfois dans la vie spirituelle une dimension symbolique et formait un système particulier de signes sur lequel se fondaient les représentations populaires de la nature. Ce n’est donc pas un hasard si l’eau occupe une telle place dans les coutumes des peuples anciens, et si ont survécu, jusqu’à nos jours, sous des formes résiduelles, d’anciennes croyances et pratiques rituelles.

Pratiques et rites divinatoires

2  En Ukraine, les traditions les mieux conservées s’observent chez les ethnies de la région du Polessié, zone forestière située au nord de l’Ukraine.

3  L’une des formes de divination par l’eau les plus usitées consistait à abandonner des couronnes au fil de l’eau, pratique que l’on peut également observer chez les Russes. En ce qui concerne les Biélorusses, ce type de divination était surtout connu dans les régions proches des territoires ethniques ukrainiens, à savoir la région du Polessié. Cette pratique divinatoire se retrouvait aussi chez les Tchèques et les Polonais, plus rarement chez les Bulgares ; mais, par rapport aux Slaves du Nord, son importance y était moindre. Si, dans la tradition russe, ce rituel coïncidait avec la Pentecôte (et les fêtes dites « vertes », marquant le retour du printemps), c’est à la Saint-Jean qu’il coïncidait chez les Biélorusses et les Ukrainiens. L’une des conditions essentielles à son déroulement était que la couronne jetée au fil de l’eau ait auparavant ceint la tête de la personne, en soit « imprégnée », et puisse ainsi la « représenter ». Ce type de divination existait sous une forme plus élaborée en Ukraine et en Pologne, où, sur les couronnes de paille tressée, parfois décorées de fleurs, on fixait des bougies. On jetait alors ces couronnes à l’eau, et les jeunes filles, comme les jeunes gens, observaient leur évolution (dans certaines contrées les garçons les repêchaient au hasard, cherchant à deviner qui serait leur future épouse). En Pologne, au lieu de la paille tressée, ce sont des cerceaux de bois ployés (« obroutchi ») qui servent à la fabrication des couronnes. Notons que, pour ces pratiques divinatoires (se déroulant le dimanche des Rameaux), les Bulgares substituaient aux couronnes flottées des anneaux, extraits d’un récipient rempli d’eau, auxquels pouvaient être accrochés des « simples » (herbes médicinales), parfois bénis. Le trait commun aux coutumes évoquées est qu’elles réunissent les mêmes attributs : couronnes ou anneaux personnalisés, herbes et eau. Mais la divination par l’eau était aussi pratiquée à d’autres époques de l’année, comme à l’Épiphanie, les jeunes filles tentant de deviner leur avenir. L’observation du calendrier permet d’observer la coïncidence de ces pratiques avec les traditionnels jours des morts. Ainsi s’établissait, par le biais de l’eau, le contact entre vivants et morts ; car ce sont précisément les âmes des morts qui, d’après les croyances populaires, sont censées pouvoir révéler le destin et prédire l’avenir.

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Eau « bénéfique », eau « maléfique »

4  Selon les croyances cosmogoniques ukrainiennes, l’eau a un pouvoir mystique de purification. Il suffit d’un contact avec elle pour bénéficier de son pouvoir. Largement éprouvé par la conscience humaine, l’état de pureté-propreté est généralement associé à la santé (tout comme celui d’impureté-saleté l’est au mal et à la maladie). Dans ce système symbolique, l’eau est en « correspondance » avec la santé. Comparons cette formule de vœux ukrainienne avec celles d’autres peuples slaves, par exemple dans le chant traditionnel lié au printemps (« vesnianka »), accompagné de coups frappés avec des rameaux bénis :

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« C’est le rameau qui frappe, ce n’est pas moi,
Pour Pâques, le Grand Jour,
Sois saine comme l’eau,
Sois riche comme la Terre ».

 

6  [Kolessa, 1938 : 33]

7  Il existait aussi de nombreuses conjurations par l’eau, destinées à protéger les hommes des forces maléfiques et mystérieuses. L’une d’elles, recueillie auprès de vieux-croyants (cf., dans ce même numéro, l’article d’Olexandre Prygarine) de la région de Jitomir, est particulièrement significative :

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« Bonjour, eau-fontaine
Eau surgissante, qui aides le Christ.
De l’eau, je ne viens pas en prendre,
Je viens baigner le serviteur de Dieu…
Tu as baigné les pierres grises, les racines blanches.
Baigne maintenant le serviteur de Dieu…
[et protège-le] des vieillards, des vieilles femmes,
Des belles filles, des jeunettes,
Des enfants, des nourrissons,
De l’œil bleu, noir, blanc, rouge,
Amer, envieux, qui pense à mal et maléfice,
Maintenant et toujours dans les siècles des siècles
Amen ».
[Sinel’nikov, 1995 : 80]

 

Cependant, ce premier aspect est indissociable de son contraire. L’eau, dans ces pratiques, n’a pas uniquement un pouvoir de purification : elle s’utilise aussi comme véhicule pour envoyer des maladies, la peste, pour jeter des sorts aux gens et au bétail. On peut pour cela utiliser du savon, dans lequel on pique des épingles et que l’on jette dans l’eau ou que l’on enterre ; on jette à l’abreuvoir où l’on mène les bêtes un os d’animal mort d’une quelconque maladie pour que ce mal se transmette au bétail de son ennemi [Kouzelia, 1907 : 123].

10  L’eau a, par ailleurs, un sens particulier dans les pratiques divinatoires des jeunes filles. On sait que l’eau nécessaire à la préparation des petits pains de divination doit impérativement provenir de trois, voire de sept puits différents ; ou bien, il faut prendre de l’eau du puits dans sa bouche. On se livre aussi à des rites de divination à l’aide d’un miroir placé auprès d’un puits, dans l’espoir d’apercevoir son promis.

L’eau entre deux mondes

11  K. Mochinski considérait que les diverses pratiques de divination par l’eau se développaient à partir d’un fonds commun : la mise en contact, par le biais de l’eau, avec le monde des défunts et des ancêtres (voir les pratiques décrites plus avant, liées à l’Épiphanie) [Moszyn’ski, 1967 : 369]. V. Propp, dans ses recherches sur les origines des contes merveilleux sur le thème de l’arbre magique prenant racine sur une tombe [Afanassiev, 1988-1992], notait que l’on arrosait quotidiennement les tombes. Cela se faisait, soit avec de l’eau à la « demande », sinon l’« ordre », d’un animal ; soit d’une manière plus imagée, avec des larmes, comme dans le célèbre conte « Zolouchka » (« Cendrillon », NdT). Dans les deux cas, l’animal enterré (le plus souvent une vache) ou bien la mère défunte devient l’« auxiliaire » de l’autre monde. Il s’agit d’une coutume tendant à préserver l’existence du défunt, à le protéger de la mort [Propp, 1934 : 133] (les représentations populaires étaient semblables en ce qui concerne la dépendance des sirènes à l’eau : leurs cheveux devaient toujours rester mouillés [Poritskaya, 1999 : 87-98]).

12  On peut y voir également un moyen d’entretenir un lien entre les deux mondes. Ainsi la coutume d’arrosage rituel avait-elle pour but, d’après Propp, le maintien en vie du défunt dans son « nouveau monde » ; et, comme l’on supposait cet au-delà semblable à l’univers des vivants, les substances nécessaires à la vie (eau et nourriture) étaient fournies au défunt après sa mort.

13  Cette coutume s’est perpétuée dans la culture ukrainienne. Elle trouve en particulier son expression dans les lamentations traditionnelles lors des funérailles. Chez les anciens « Rus » (Vikings de Kiev), selon les notes des marchands ambulants, lorsqu’un des conjoints (notamment l’époux) mourait, on immolait l’autre (au cours d’un banquet orgiaque), puis on les déposait ensemble, avec une petite réserve de nourriture, de l’argent et des armes, dans une barque qu’on laissait aller au fil de l’eau [Lege, 1908 : 17-25]. Ainsi voyait-on dans ce « fil », un chemin menant au monde des morts, unissant par là « ce » monde-ci et « l’autre » en un rituel unique. Il arrivait que l’on brûle la barque. De cette façon, l’eau, ou tout autre endroit humide, devenait lieu de passage potentiel. Les Biélorusses ont gardé jusqu’au début du xxe siècle une coutume funéraire fort significative : on ne plaçait pas de croix sur les tombes des femmes (« Vitevchtchina ») : on construisait en leur mémoire de petits ponts faits d’une planche ou d’un rondin, sur lesquels on gravait une croix, des chaussures ou une faucille, parfois même la date du décès [Zelenin, 1991 : 351]. Ces petits ponts avaient pour fonction d’aider les défuntes à déjouer les obstacles rencontrés en ces lieux. Dans les Carpates, du côté ukrainien, les Houtsouls des montagnes, en préparant les morts au voyage vers l’au-delà, glissaient de l’argent dans les poches de leurs gilets de fourrure, ou à tout autre endroit, pour qu’ils aient de quoi payer le passage [Gnatiouk, 1912 : 263]. Cette tradition trouve un écho en Ukraine, dans des lamentations adressées à un père : « Père, ô mon cher père, mon oiseau, où t’envoles-tu ? Vers quoi vogues-tu ? » (recueilli dans la province de Tchernigov) [Zventsytski, 1912 : 107]. Les contes merveilleux font souvent appel à ce même motif du passeur, lien entre le monde d’ici-bas et l’au-delà.

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14  Dans la poésie populaire, on retrouve fréquemment des vers où le malheur est comparé à une rivière, ultime épreuve sur la route du héros, revenant du monde des morts vers celui des vivants. Mais la rivière peut aussi devenir l’obstacle ultime que rencontre le personnage maléfique (généralement un être fabuleux) poursuivant le héros qui, à cet endroit, trouve la mort. Ainsi l’eau sépare-t-elle les vivants des morts.

15  Mais l’imaginaire populaire va plus loin encore dans le développement de la symbolique de l’eau, car elle devient capable de redonner la vie : c’est l’eau de la vie. Ce motif se retrouve dans des textes de lamentations ukrainiennes : « Allez donc, mon Père, par les chemins que nous empruntons, là où, après vos pas, nous tracerons des chemins de larmes en suivant les vôtres [Kolessa, 1970 : 296]. Allez donc par les steppes et par les chemins battus que j’ai balayés de bleuets et arrosés de mes larmes » (province de Poltava) [Zventsytski, op. cit. : 110]. On le rencontre également dans les rituels d’arrosage des tombes par les larmes.

16  C’est dans les contes de fée et dans la symbolique issue de la tradition antique que s’est le mieux maintenu ce mythe de l’eau de la vie et de la mort, en y ajoutant toutefois la notion de temps : on ne doit pas pleurer les morts au-delà du « temps des larmes » imparti. Car les larmes des proches empêchent le défunt d’atteindre au repos éternel et, le rappelant sans cesse, elles le consument. Cette croyance est à rapprocher des légendes qui perdurent dans les Carpates, décrivant les personnages mythiques des « Sylvains » (lesniï, lisna) « agrippés » aux morts dont les proches ont pleuré trop longtemps la disparition. Il est très compliqué de s’en débarrasser. On n’y parvient qu’en accomplissant un certain rituel accompagné de formules magiques [Porytskaya, 2000 : 79-91].

L’aide des morts

17  Les croyances en l’aide que les parents défunts ont le pouvoir d’apporter s’illustrent dans les coutumes de la Toussaint. Après le déroulement du repas funéraire dans le cimetière, les proches se jettent sur les tombes, racontent en chuchotant joies et peines, succès et espoirs, demandent conseil et soutien moral (Volyn’). Les lamentations d’une jeune fille adressées à sa mère, recueillies dans la région du Polessié (en Ukraine), mettent bien en lumière l’aide que les vivants attendent des disparus : « Quand nous rendras-tu visite, maman ? Là-bas nous attendrons notre mère et elle viendra nous aider » [Gritsy, 1995].

18  Les Slaves du Sud avaient coutume de laisser flotter dans le courant d’une rivière des bougies fixées à des copeaux de bois ou des planchettes, pour communiquer avec les âmes des ancêtres. Les Serbes observaient ce même rituel, au second repas funéraire (le premier ayant lieu le jour de l’enterrement), à savoir, le samedi suivant (les repas des samedis : « soubotno podouchie » ; la table du samedi : « soubotna sofra ») [Tolstoï, 1987 : 61]. Un rituel similaire avait lieu en Ukraine. Au moment de Pâques, on recueillait les coques de « krachanka » (coquilles d’œufs colorés pour Pâques) et on les jetait à la rivière qui les emportait au loin, au-delà des mers, là où sont les « Rakhman », ce qui permettait d’annoncer à ces derniers la fête de la Résurrection divine (région de Poltava) [Voropaï, 1991 : 48]. On fixait parfois des bougies à ces coquilles. D’après les légendes des montagnards des Carpates, qui se conforment à ces usages, les « Rakhman » sont des moines qui n’ont pas renoncé à leur croyance. Ils vivent quelque part à l’est, où ils mènent une vie faite de prières pour le rachat de nos âmes [Choukhevitch, 1905 : 243]. Dans les croyances populaires d’Ukraine orientale, la représentation directe de l’autre monde où habitent les « Rakhamny », et l’autre représentation (cette fois au sud-ouest de l’Ukraine) de « moines » qui vivraient au loin et rachèteraient les péchés des autres, ont en commun l’eau comme élément rituel.

19  La perception de l’eau, du cours d’eau comme un élément s’étendant à la frontière de deux mondes, explique cette croyance qu’ont gardée les Ukrainiens et les autres peuples slaves, que l’eau est le siège des démons et que, de même, chaque source et chaque rivière possède ses propres esprits. Il convient donc, avant de la boire, de saluer une eau que l’on ne connaît pas ; de ne pas se baigner dans les rivières et cours d’eau à certaines heures de la journée et à certaines périodes de l’année ; de se signer devant une rivière dans laquelle on s’apprête à se baigner ; ou de prononcer certaines formules de conjuration. Parmi les esprits qui hantent les rivières, les marais et les lacs, ce sont les sirènes (« roussavki », « liousony ») que l’on retrouve le plus fréquemment : âmes d’enfants mort-nés, non baptisés ou étouffés par leur mère durant le sommeil ; ou encore âmes de jeunes filles mortes noyées les nuits de pleine lune, ou s’étant suicidées à la suite d’un chagrin d’amour, la nuit de la Trinité ; enfin, victimes de mort violente.

20  Il y avait, chez les êtres de l’autre monde, des figures semblables à ces « roussavki », tels que les « bereguini », esprits des berges, auxquels on sacrifiait (comme il est rapporté par d’anciens manuscrits russes) [Famintsyn, 1884 : 36], ou encore les « vidiany », génies des eaux. À ce sujet, D. Chepping a noté dans ses recherches sur la mythologie slave, que les représentations du « Vodianoï » « peuvent témoigner de la grande importance de l’eau dans la spiritualité quotidienne, au temps de notre paganisme » [Chepping, 1849 : 110]. C’est ce qu’atteste aussi la grande variété de figures mythologiques liées à l’eau. Certains sacrifices de haute Antiquité en son honneur se perpétuent en partie dans les rites traditionnels d’invocation de la pluie, notamment dans le Polessié, en Bulgarie et en Serbie. C’est l’eau encore qui servait en Ukraine, mais aussi chez d’autres peuples d’Europe, à déterminer la pureté ou l’impureté d’une âme. En Galicie (Ukraine occidentale), par exemple, lorsqu’on voulait confondre une sorcière, on la jetait à l’eau, puis on observait la partie de son corps qui allait remonter la première : était sorcière celle dont les hanches émergeaient en premier) [Gnatiouk, 1912 : 6].

21  Ainsi peut-on dire que l’eau et sa représentation animiste occupaient une place symbolique importante dans les croyances et rituels des Ukrainiens, mais aussi, plus largement, des Slaves. Cependant, d’un point de vue sémantique, la symbolique traditionnelle de l’eau est antinomique, utilisée tantôt à des fins de purification rituelle ou de bonne santé, tantôt, d’envoûtement. Enfin, l’eau joue le rôle majeur de lien entre les vivants et les morts. Ses multiples fonctions, les représentations des lieux où elle s’écoule comme refuges peuplés d’êtres issus d’autres mondes, prouvent l’ancienneté des cultes qu’on lui voue et de la symbolique qui lui est propre, depuis, très probablement, l’époque préchrétienne. ?

22  Traduction de Thaïs Nercessiàn.

SOURCE  : https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2004-2-page-267.htm?fbclid=IwAR14Hy0YNfcyWGQkAjCucx493KKEHv1Uzb_ecYpJv4yrPOStgoVmPuL1Sng
Mis en ligne sur Cairn.info le 03/10/2007
https://doi.org/10.3917/ethn.042.0267

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