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Souvenir 14 juillet, 2008

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BIANCO René Louis.

Né le 4 octobre 1941 à Marseille, mort le 31 juillet 2005 à Marseille (Bouches-du-Rhône) ; anarchiste ; enseignant, docteur en histoire.

 

René Bianco était issu d’un milieu modeste, son père, Antonin Louis fut facteur auxiliaire des postes à Auriol puis à Plan de Cuques (Bouches du Rhône). C‘est dans cette dernière localité qu’il fréquenta l’école. Il obtint une bourse qui lui permit de poursuivre ses études comme pensionnaire au lycée Saint-Charles de Marseille jusqu’au Baccalauréat de philosophie. Pour ne pas être à la charge de sa famille, il exerça divers métiers (ouvrier dans une usine de jouets, livreur, préparateur en pharmacie, etc.).Il fut recruté comme instituteur suppléant en octobre 1961. Il passa son CAP en mai 1963 et fut titularisé l’année suivante. Assez rapidement, il se vit alors chargé des classes réservées aux élèves difficiles et obtint en décembre 1967 son diplôme d’instituteur spécialisé (classes pratiques). Il devint PEGC en septembre 1975 et professeur certifié d’Histoire et Géographie (septembre 1989).

Au début des années 1960, il fréquentait rue du Terras, à Marseille, le dojo fondé par Pierre Jouventin (spécialiste des terres australes et devenu directeur de recherches au CNRS). René Bianco a été un secrétaire de la Ligue de Provence d’Aïki-do. Dans le même temps, il milite au sein du SNI dans le courant École émancipée, dont il démissionnera après les événements de 68, à la Libre Pensée et à la FA. Il soutint également, de façon très active, l’action entreprise par Louis LECOIN en faveur de l’objection de conscience et participa à un petit groupe clandestin de lutte contre l’OAS et d’aide aux insoumis. Sursitaire, il réussit à se faire réformer (octobre 1963) et resta donc à Marseille où avec une vingtaine de jeunes dont la moitié issue de familles espagnoles exilées, il fonda, en avril 1960, les Jeunes Libertaires dont il assurera l’animation pendant près de dix ans. À ce titre, il participa activement à l’organisation des Campings internationaux qui permettaient, chaque été et dans un lieu différent (en France ou à l’étranger) aux familles libertaires de diverses nationalités de se retrouver et d’échanger des idées. Ces rencontres l’entraînent à participer un moment aux activités de la F.I.j.L. (Fédération Ibérique des jeunesses Libertaires) qui s’efforçait de manifester une présence libertaire dans l’Espagne franquiste.

René Bianco fut l’un des principaux animateurs, avec André Arru (voir ce nom) du groupe Marseille-Centre. Il fut à de nombreuses reprises délégué aux congrès de la FA à laquelle le groupe adhérait. En 1965 et 1966, il fut président de séance. C’est à cette période qu’il fonda, avec son ami Roland Lewin du groupe de Grenoble (voir ce nom) la Commission d’Histoire et d’édition de la FA. En décembre 1965) il se marie avec Lilyane Naviuat, sa compagne depuis déjà plusieurs années. Ils eurent une fille, Karine, née en juillet 1967.

En 1967, il fonda à Marseille en 1967, les éditions Culture et liberté. Par ailleurs, il participa à la création de plusieurs associations culturelles (théâtre, poésie etc…).

En juin 1968, il organisa, avec le groupe de Marseille, le congrès de la FA qui le désigna comme responsable de la rédaction et de l’administration du Bulletin intérieur de la Fédération, poste où il succèdait à Aristide LAPEYRE et qu’il occupa jusqu’au printemps 1970. Cette même année lors du congrès extraordinaire de Paris (29-30 juin 1968) il avait été désigné avec cinq autres délégués pour représenter la Fédération Anarchiste de langue française au Congrès international anarchiste de Carrare (Italie) qui se déroula du 31 août au 2 septembre 1968. Au congrès d’Asnières (29-31 mai 1971) de la FA. Il fut désigné avec Gérard Escoubet et Jean Barrué au Secrétariat aux Relations internationales et, à ce titre, il fonda alors l’Agence de Presse Anarchiste. Elle faisait parvenir à la presse anarchiste mondiale des informations diverses sur les luttes sociales, etc. Sa démission de la Fédération Anarchiste entraîna la disparition de cette activité.

Tout en exerçant ses activités militantes et professionnelles, il s’inscrivit à la faculté des Lettres d’Aix-en-Provence et entreprit des études supérieures à la rentrée 1969. En 1972, il obtint le diplôme de l’IEP (Institut d’Études Politiques) d’Aix-en-Provence, qui lui décerna en outre la même année le prix du meilleur Mémoire. Il soutient également à l’Université de Provence, en octobre 1977, un doctorat de 3e cycle en Histoire et en avril 1988, une thèse d’État Un siècle de presse anarchiste d’expression française dans le monde, 1880-1983 (7 vol, 3 503 p.). Il se consacra surtout au développement et aux activités du Centre International de Recherches sur l’Anarchisme de Marseille, qu’il avait fondé en juin 1965. En avril 1979, il organisa à Marseille la Première Rencontre des Centres d’Études et de documentation libertaires existants qui donna naissance à la Fédération internationale (F.I.C.E.D.L.). Il collabora à la rédaction de notices pour le Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français et participa également régulièrement à partir de 1980 à plusieurs jurys de thèse et à de très nombreux colloques.

En outre, il adhéra en février 1963 à une loge du Grand Orient de France dans laquelle il occupa plusieurs offices y compris celui de Vénérable (président). Il constitua par la suite d’autres ateliers affiliés à la même obédience ainsi qu’une loge totalement indépendante. Il a successivement gravi tous les degrés du Rite Écossais ancien accepté et après avoir présidé une Loge de Perfection, un Chapitre et enfin le Consistoire Hermès de Provence, il a été coopté en 1997 au sein du Suprême Conseil du Grand Collège des Rites, organe sommital de cette juridiction.

En septembre 2002, il prit sa retraite et partagea dès lors son temps entre la Provence et la Champagne tout en poursuivant ses recherches et en participant aux activités de quelques sociétés savantes.

 

Sources :

Cette notice a été rédigée à partir du témoignage écrit de René Bianco (janvier 2004) ; Léo Campion, Les Anarchistes dans la Franc-Maçonnerie, ou les maillons libertaires de la chaîne d’Union, Ed. Culture et liberté, Marseille, 1969, 242 p

Oeuvres :

Outre les travaux universitaires mentionnés dans la notice, de nombreux articles dans la presse anarchiste et plusieurs articles des revues universitaires comme, par exemple, Le Mouvement social. Il est l’auteur de Le Mouvement anarchiste à Marseille et dans les Bouches-du-Rhône de 1880 à 1914, éd. du CIRA, Marseille, 1978, tome 1,453 p. tome 2, (dictionnaire biographique), 82 p. (reproduction en fac simile de la thèse soutenue à Aix-en-Provence en octobre 1977) ; Une figure originale de l’anarchisme français, Paraf-Javal, Ed. Culture et Liberté, Marseille, 1980,24 p ; Où en est l’Histoire de l’Anarchisme ?, Ed. du C.I.R.A., Marseille, 1984,74 p. ; Les Anarchistes et la Résistance – Témoignages (1939-1945), éd. du CIRA, Marseille, 1985, 188 p.

René Bianco a également collaboré au Dictionnaire universel de la Franc-Maçonnerie, Ed. de Navarre, Paris. 1974. 2 vol., 1454 p. (rééd. P.U.F., 1988) ; Le Théâtre Social, un essai de culture ouvrière, Ed. du C.I.R.A., Marseille, 1978,72 p. ; Quand le Coq Rouge chantera (Bibliographie sur les anarchistes français et italiens aux États-Unis). Presses Universitaires de Montpellier, 1986,94 p. et Marseille, un destin culturel, Ed. Via Valeriano, Marseille, 1995, 304 p.

Sylvain Boulouque

© Association des Amis du Maitron 2003

 

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Nostalgie bienheureuse 13 juillet, 2008

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Nostalgie bienheureuse

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Ne le dites à personne, à l’exception des sages

Car la multitude est prompte à railler

Je veux louer l’être vivant

Qui aspire à mourir dans la flamme.

Dans la fraîcheur des nuits d’amour

Où tu reçus, où tu donnas la vie.

Un sentiment étrange te saisit,

Quand brille l’immobile flambeau.

Tu ne restes plus enfermé

Dans l’ombre ténébreuse

Et un désir nouveau t’emporte

Vers des épousailles plus hautes.

Nulle distance ne te rebute,

Tu accours en volant, fasciné par la flamme,

Et finalement, amant de la lumière

O papillon, te voilà consumé.

Et tant que tu n’as pas compris

Ce « Meurs et deviens »!

Tu n’es qu’un obscur passager

Sur la terre ténébreuse.

 

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Goethe

DU CONVENT

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DU CONVENT

Les convents ne sont pas de véritables assemblées initiatiques. D’où, sans aucun doute, les tentations auxquelles les participants succombent souvent de se croire des espèces de parlementaires.

Chaque maçon est libre de ses opinions et ne peut être engagé par quelque décision que ce soit hors de celles qui concernent la vie administrative des loges. Si l’on touche à cette exigence fondamentale, il n’y a plus de liberté maçonnique, il n’y a plus de maçonnerie possible. Tout ce qui concerne une obédience qui violerait la liberté de conscience de ses membres serait sans valeur, radicalement frappé de nullité.

Les débats portent généralement sur l’administration et sur la conclusion des travaux effectués en loge. Il y a également des opérations électorales dont la procédure peut différer, mais dont l’intérêt passe de loin la légitime préoccupation de choisir pour l’Obédience des conseillers dignes de la tradition maçonnique, ou, plus exactement, de l’espérance maçonnique.

Faut-il dire que le plaisir des rencontres, la chaleur des propos, le souci de s’éclairer mutuellement de l’évolution des esprits l’emportent en matière de justification des convents, sur la vanité de se croire un parlementaire au petit pied? Sans doute: parce que tout va mieux comme le disait notre frère Talleyrand en le disant.

Pour en revenir aux convents: sont-ils utiles? N’y a-t-il pas là une justification de l’appareil plutôt qu’une inspiration prospective? Faut-il créer une sorte de courant collectif qui entraîne les loges ou serait-il nécessaire de méditer sur la difficulté de demeurer lucide au milieu des sollicitations partisanes ?

Ne dénonçons-nous pas trop souvent le caractère superficiel de certaines procédures pour n’avoir pas quelque inquiétude à constater combien de propositions discutables sont discutées dans la confusion ?

Bref, n’est-il pas nécessaire que chacun s’interroge sur ses véritables motivations en tant que maçon eu égard à la manifestation de masse que constitue le convent de son Obédience ?

**

Mais le fait-on dans la sérénité convenable, avec le temps nécessaire à la réflexion, dans le cadre voulu pour les analyses exemptes de passions ?

J’ai bien peur que le parlementarisme, qui est souvent impuissant au niveau des institutions de l’Etat, ne se double, lorsqu’il est singé par des délégués qui n’ont aucune responsabilité de fait dans l’ordre social d’une inquiétante légèreté.

J’entends bien que la confrontation des idées est une riche moisson virtuelle, mais toute idée qui n’est pas éprouvée par les faits n’a d’intérêt que spéculatif. La Franc-Maçonnerie dite spéculative ne peut et ne doit pas oublier qu’elle n’est qu’une chambre de réflexion. Chambre du milieu, la bien nommée, et là si rarement utilisée!

Il y aurait effectivement un travail profitable dans un Convent qui se tiendrait entre un nombre plus réduit de frères responsables. Un nombre de frères en contacts directs avec leur loge et exprimant non leurs fantasmes profanes, mais leurs préoccupations profondément humaines.

La désignation des Conseillers, et du grand Maître est-elle une formalité, ou une reconnaissance ? Je laisse aux délégués de demain le souci d’y réfléchir.

Je pense, après tant d’années de Franc-Maçonnerie que l’essentiel n’est pas le convent, tout en sachant que ce rassemblement est une fête.

***

Il y a un fait, c’est que la loge est une unité dont la voix représentative ne repose ni sur le nombre, ni sur la notoriété de ses membres, dès lors qu’elle est constituée régulièrement de sept frères justifiant du grade de Maître.

Savoir si ce grade est attribué trop facilement pour qu’il constitue une garantie est assurément une question que chacun doit se poser au niveau de la loge, mais il n’y a plus de Franc-Maçonnerie possible le jour où le convent pèsera ou comptera les voix, parce qu’il n’y aura plus de loge souveraine.

S’agissant de thèmes de recherches, dont la Loge aurait à débattre, s’agissant de questions profanes, ou Maçonniques, dont il paraîtrait nécessaire d’examiner la portée et le sens, il y a parfois intérêt et même quelquefois nécessité pour le Convent d’inspirer le travail des Loges.

Mais, il ne s’agit alors que d’une réflexion étendue. Il ne peut être question de définir une conclusion, de présenter une formule, de proposer un texte comme l’expression de la volonté maçonnique.

La Maçonnerie, en tant que corps, ne veut rien, en tant que communauté, elle n’a pas à prendre position sur des questions profanes, son action se situe à partir de la perfection, disons de la réflexion individuelle.

C’est l’idée la plus difficile à formuler dans notre époque d’agitation collective: il n’y a pas d’action possible pour un homme libre sans réflexion, sans recul, sans échange, et sans détermination singulière. Tout ce qui se passe au niveau de l’affrontement des points de vue collectifs est à proscrire dans nos temples, et bien sûr ne doit avoir, aucune relation avec le comportement du maçon.

Le rayonnement de l’Ordre Maçonnique passe nécessairement et uniquement par la conscience de chaque Maçon. Ce n’est pas dire qu’il n’y a que cette voie qui soit possible pour les hommes, c’est dire clairement que la voie Maçonnique est celle là, et non d’autres.

Précisément, le choix est offert. La maçonnerie ne peut courir le risque de perdre sa qualité singulière pour satisfaire aux opportunités temporelles. Quant aux maçons, en tant qu’individus dans la cité que leur conscience leur dicte leur conduite, et non l’Obédience.

 

Jean MOURGUES

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Conférence et hommage Anne Franck 12 juillet, 2008

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Conférence et hommage Anne Franck

 

Intervention du 11 Janvier 2004 – Nîmes – Jean-Paul Pelras

C’est notre ami Jean Carrière qui devait intervenir ici aujourd’hui. Mais souffrant, et ne pouvant se déplacer, il m’a demandé de bien vouloir rédiger ce texte à l’occasion de cet hommage.

Le 12 juin 2004 Anne Franck aurait pu fêter ses soixante-quinze ans et se souvenir. Se souvenir d’une vie passée à aimer les siens, ses enfants, ses petits-enfants, tous ceux qui l’auraient côtoyée, tournant encore autour d’elle ou déjà partis de l’autre côté du monde, à cause de l’âge ou de ce que la vie nous réserve comme inavouables certitudes.

Le 12 juin 2004 Anne Franck aurait pu évoquer quelques voyages à Valpareiso ou dans les rues gelées de Reykjavik au bras d’un passant inoubliable, elle aurait pu se souvenir d’un parfum qu’il lui aurait offert dans une boutique des Champs Élysées, d’un soir de Noël en famille passé dans un chalet au coeur des Alpes françaises, de ce mois d’août où ils auraient fêté le diplôme de leur fils aîné autour d’une table de campagne dans la lumière orangée d’un vignoble toscan. Elle aurait probablement aimé Piazza d’Italia d’Antonio Tabucchi, conduit ses petits-enfants au cinéma pour la sortie du Roi Lion, admiré la voix de Björk qui chante avec la grande vacuité du nord, fredonné L’Estaca de Lluis llach ou Le p’tit bonheur de Félix Leclerc, et adoré les galettes bretonnes au blé noir sur la vieille place de Locronan. Elle aurait pu voir marcher les hommes sur la lune, “surfer” sur internet, converser avec Jankélévitch, Picasso, Sartre ou Modiano, et publier une vingtaine de romans.

Enfin, elle aurait pu être là aujourd’hui et nous aurions probablement parlé d’autre chose.

Mais l’absurde des hommes en a décidé autrement et les correspondances pour Kitty, l’amie imaginaire, ont donc cessé le 4 août 1944, ou plus précisément on peut imaginer qu’elles se sont définitivement interrompues dans un camp de Bergen Belsen en mars 1945.

Tant de choses ont été dites sur ces évènements qui entachent non seulement l’histoire, mais également et de façon indélébile l’humanité toute entière. Le temps s’est écoulé, le sablier des survivants coule ses derniers cristaux, et nous n’aurons bientôt plus que des livres, des photographies, des films et des lieux pour ne pas oublier, pour ne pas oublier que les hommes ont été capables d’inventer l’horreur.

Nous savons tous aujourd’hui, au regard de l’armement existant et des tensions géopolitiques qui parcourent la planète, qu’aucune menace ne pourra jamais être définitivement écartée, la probabilité d’un génocide à l’échelle planétaire est toujours suspendue au bon vouloir de quelques docteurs Folamour ou dictateurs en mal d’émotions fortes.

Les dominos de la guerre et de la violence n’ont pas besoin d’un vent bien fort pour s’effondrer et entraîner des millions d’hommes dans un nouveau conflit exacerbé par quelques prétextes religieux, dopés au racisme, et justifiés par la dégradation de quelques conjonctures économiques. La méthode, les causes et les conséquences ne viendraient varier que sur l’intensité du désastre.

Car à t-on vraiment retenu la leçon? Combien de miliciens, chefs de centaine, délateurs pitoyables arborent impunément quelques rosettes au revers de leur veston, quand les médailles servent ici, encore quelques fois à rendre l’histoire plus présentable? Combien de notables et de braves gens préfèrent ne plus se souvenir et dire qu’il est temps désormais de passer à autre chose?

“Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent…” Ils furent des millions et le temps s’est écoulé. Alors, effectivement il reste quelques initiatives, comme ces classes d’étudiants qui se rendent à Aushwitz ou ailleurs, pour voir, pour s’émouvoir, et pour témoigner. Parce que la mort n’est pas un spectacle de variété, ni un jeu virtuel, quand notre société va désormais jusqu’à banaliser l’image de la violence, de la terreur et du meurtre, quand le doute des révisionnistes plane à nouveau sur nos mémoires occidentales, quand peut-être pour diluer un peu les consciences on nous parle ces temps-ci du plus ignoble criminel sans évoquer ses crimes.

Loin de ces approximations, loin de ces déguisements, nos adolescents, qui lisent de moins en moins, ont probablement besoin d’être confrontés à la difficile réalité de cette triste période. Il faut qu’ils puissent côtoyer du regard ce qu’il reste de l’horreur, de l’inimaginable, avec leurs convictions et ce qu’ils ont retenu de l’histoire.

Mais il ne faut pas que ce genre de voyage devienne une excursion touristique et il appartient au monde enseignant, aux hommes politiques et aux intellectuels de trouver le juste milieu qui saura préserver la mémoire sans la rendre confidentielle, tout en diffusant inlassablement les preuves de cet holocauste.

Notre capacité d’indignation est régulièrement jaugée par des évènements qui occupent alternativement le devant de la scène aux quatre coins de la planète. Catastrophes climatiques, conflits, génocides, épidémies, séismes, contre lesquels nous luttons à distance en grappillant au rayon des idées généreuses. La médiatisation des évènements a paradoxalement le don d’effrayer et de rassurer des gens, qui bien installés dans leurs fauteuils restent sains et saufs face aux catastrophes. Alors, il nous faut demeurer très prudent au regard des messages qui peuvent ballotter nos populations et ne jamais oublier, dans le bien comme le mal, ce dont sont capables les hommes. Depuis les années soixante, on a su tantôt nous expliquer qu’il fallait mettre une fleur au bout du fusil, mais qu’il fallait aussi parfois savoir prendre un fusil pour aller défendre nos fleurs. Car on marche plus difficilement seul avec une pensée personnelle qu’on ne le ferait en compagnie de millions d’individus avec une pensée unique…

Alors, bien sûr, il nous reste des documents comme ce journal d’Anne Franck miraculeusement récupéré par Miep et Eli dans le pauvre désordre laissé sur le sol de cette pièce, après le passage de la Gestapo.

Pour un écrivain, tout au long d’une vie, l’écriture peut devenir un poison exquis et s’installer comme une petite malédiction, car elle soulève des réalités dont on ne peut plus se débarrasser, car elle nous condamne à continuer, car elle est la seule façon possible de tricher avec nos rêves, car elle est la seule traduction possible de nos illusions. Elle est en quelque sorte notre propre prison.

Mais pour ceux qui comme Anne Franck ont écrit en captivité, elle est au contraire un formidable moyen d’évasion. Rappelez-vous cette phrase de Camus dans L’Etranger : “Toute la question encore une fois était de tuer le temps, j’ai fini par ne plus m’ennuyer du tout à partir de l’instant où j’ai appris à me souvenir…”

Anne Franck, bien sûr n’avait pas suffisamment de vie derrière elle pour posséder beaucoup de souvenirs.

Mais ne nous a-t-elle pas confié d’une certaine façon ce qu’aurait pu être sa vie et le destin d’une toute autre humanité.

Escaro (France),

le 10 janvier 2005.

Jean-Paul Pelras

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Le Zéro, ce rien qui peut tant 9 juillet, 2008

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Le Zéro, ce rien qui peut tant

 


Le zéro est la fonction numérique définissant mathématiquement le néant qui est utilisé non pas comme un échappatoire mais comme une aperception de la réalité.

Le zéro est un nombre terrible engagé dans une lutte étrange pour engloutir tous les nombres à moins que ce ne soit pour tout générer.

Avant d’être un nombre il fut un chiffre et avant il n’existait pas même parmi les autres chiffres dans la conscience humaine. L’usage des chiffres semble si évident que nous le considérons comme une aptitude innée de l’être humain.

J’appelle « nombre » les valeurs qui mesurent une grandeur et j’appelle « chiffres » les caractères, les marques, les signes calligraphiques servant à écrire les nombres.

Il y a donc une histoire universelle des chiffres, car toutes les sociétés, de la préhistoire à l’ère des ordinateurs, ont essayé de représenter les quantités et les ordres, autrement dit les nombres. Cette histoire, hésitante et discontinue, est celle d’un évènement aussi révolutionnaire que la maîtrise du feu, l’invention de la roue et de la machine à vapeur ou la découverte de l’électronique.

Le premier chiffre fut sans doute une taille sur un bâton qui, répétée, indiquait le nombre d’éléments à dénombrer. Puis, par commodité de perception de grandeurs importantes, les sociétés primitives en firent des paquets. À partir de ce principe, les hommes ont pu concevoir des assemblages-modèles auxquels ils pouvaient se référer. Ainsi, un os sur lequel on avait pratiqué vingt entailles pouvait servir à dénombrer vingt hommes, vingt chèvres ou vingt fourrures. A cette fin, les hommes, sous divers cieux, ont usé de coquillages, de perles, de fruits durs, d’ossements, de noix de coco, de bâtonnets, de boulettes d’argiles, de graines de cacao et même de bouses séchées. L’impôt, autrefois, prélevé par les seigneurs et rois français, fut appelé taille car leurs collecteurs avaient l’habitude de marquer ainsi sur une planche de bois ce que donnait chaque contribuable. Le même système servait encore au début du 19ème siècle en Angleterre pour certifier le paiement des impôts ou pour comptabiliser les rentrées et sorties d’argent. Curieusement ce système survit, de nos jours, dans un article du code civil (1).

Pour compter plus vite, les premières sociétés eurent l’idée du regroupement par paquet de 5 (l’homme des cavernes), ou par 10 (le scribe égyptien), voir par 60 (le babylonien). Dans chacun de ces systèmes des signes différents sont utilisés pour exprimer les valeurs de chacun des groupes (2), souvent des lettres de l’alphabet comme chez les hébreux, les grecs, les romains. Ainsi 1, 5, 10, 50, 100 et 1000 chez les romains furent représentés par I, V, X D, C, M. Et par combinaison des symboles et de leur place les uns par rapport aux autres, on obtient un nombre.

On comprend dès lors la difficulté mathématique d’additionner de grands nombres en chiffres romains.

L’écriture des chiffres la plus extravagante fut celle des mayas qui utilisaient 20 glyphes différents, têtes grotesques dessinées représentant 20 valeurs différentes.

Et pourtant au commencement, le zéro n’existait pas : Il s’agissait de compter, d’énumérer, d’évaluer des choses du réel, et l’on n’a pas besoin du zéro pour dire qu’il n’y a pas de cette chose. Le Zéro n’existait donc pas. Le zéro n’est jamais utilisé dans la Bible. En Égypte, aucun hiéroglyphe ne lui correspond.

Tout d’abord, les égyptiens surent se passer du zéro parce que l’utilité de leurs mesures était essentiellement tournée vers le comptage des jours et vers le bornage des terres. Chaque année, le Nil, en inondant le delta, dépose une couche d’alluvions qui efface les limites des propriétés, empêchant de reconnaître les parcelles des fermiers. Or, en Égypte, s’approprier le sol d’un voisin était un crime aussi grave que se parjurer, tuer quelqu’un ou se masturber devant le temple. Des contrôleurs étaient chargés par Pharaon de rétablir le bornage, les mathématiques ne visaient donc qu’à délimiter les surfaces de terrain, à des fins cadastrales. Cela se faisait à l’aide de cordes nouées pour marquer les angles droits, divisant les parcelles en triangles et rectangles ; ainsi naquit la géométrie qui marqua profondément la civilisation du bassin méditerranéen. Les grecs s’en inspirèrent ; on sait que Pythagore et Thalès étudièrent en Égypte. Et dans ces mathématiques pratiques, point besoin du zéro, qui en tant que rien est un pur concept.

Le zéro fut découvert par les Chinois. Les inscriptions sur os et écailles nous apprennent que, dès les 14ème11 ème siècles av. JC., les Chinois utilisaient une numération décimale de type « hybride », combinant dix signes fixes pour les unités de 1 à 9, avec des marqueurs de position particuliers pour les dizaines, centaines, milliers et myriades.

La première apparition du zéro, à Babylone, semble remonter au 3ème siècle av. J.-C. mais il n’était pas utilisé dans les calculs et ne servait que comme marquage d’une position vide dans le système de numérotation. Les babyloniens avaient commencé à utiliser une marque (deux coins inclinés) pour indiquer une colonne vide sur leurs tables d’abaque. Ce marque-place permettait de donner aux autres chiffres leur place exacte et par là de définir la valeur du nombre représenté

Il sera également utilisé par les Mayas durant le 1er millénaire, mais de même, uniquement comme chiffre, dans leur système de numération de position et non comme nombre.

Son usage moderne, à la fois comme chiffre et comme nombre, est héritée de l’invention indienne des chiffres nagari. Vers le 5ème siècle, le mot indien désignant le zéro était śūnya, qui signifie « vide » « espace » ou « vacant ».

Ce mot, traduit en arabe par « sifr » qui signifie également « vide » et « grain », est la racine du mot chiffre, et zéro vient de ce que Fibonacci a traduit l’arabe Sifr par l’italien zephirus, à partir duquel il a formé zevero qui est devenu zero.

Curieux paradoxe ! Nommer le rien, c’est pourtant lui donner une existence, une valeur. Parvenir à concevoir que le vide puisse et doive être remplacé par un graphisme ayant précisément pour signifiant le vide, telle est l’ultime abstraction qui a nécessité
beaucoup de temps, beaucoup d’imagination et certainement une grande maturité d’esprit. Certes, au début ce concept ne fut que le synonyme de la place vide ainsi comblée. Mais on s’aperçut peu à peu, par la force de l’abstraction, que « vide » et « rien »,conçus d’abord comme des notions distinctes, étaient en réalité deux aspects d’une seule et même chose. C’est ainsi que le signe-zéro a fini par symboliser la valeur du « nombre nul ».

La graphie du zéro c’est d’abord un cercle ; elle est inspirée de la représentation de la voûte céleste. En effet le zéro se vit attribuer toute une panoplie de synonymes qui désignaient littéralement le ciel, l’espace, l’atmosphère, le firmament ou la voûte céleste (je vous fais grâce des mots en version originale). Ainsi, en sanskrit, infini, voyage sur l’eau, pied de Visnu, plénitude, infinité, achèvement, sont aussi des termes qui évoquent le zéro dans la poétique indienne de cette époque. Il en est de même pour le mot « akasha », qui évoque l’éther, le dernier et le plus subtil des cinq éléments de la philosophie hindoue, l’essence de tout ce qui est supposé incréé et éternel, l’élément qui pénètre l’immensité de l’espace, voire l’espace lui-même. L’identification de l’éther au vide ne posa pas de problème du fait qu’il était considéré comme la condition de toute expansion corporelle et le réceptacle de toute matière se manifestant sous la forme des 4 éléments (terre, eau, feu, air). Autrement dit, une fois que le zéro eut été expérimenté, on s’aperçut que le « akasha » remplissait dans l’existence un rôle majeur comparable à celui tenu par le zéro dans la numération de position, dans le calcul, pour les mathématiques, pour les sciences et pour les techniques.

Les mots symboles du zéro, évoquant principalement les idées de ciel, d’espace, le cercle fut naturellement la première représentation graphique du zéro. Sunya chakra

Le point en fut aussi une représentation, parce que c’est un objet sans dimension. Sunya bindu.

Au-delà de son aspect géométrique, le bindu était pour les hindous le symbole de l’univers dans sa forme non manifesté, et donc une représentation de l’univers avant sa transformation en monde des apparences. Selon les philosophies indiennes, cet univers incréé est doté d’une énergie créatrice capable de tout engendrer : le point causal.

Le mathématicien et astronome indien Brahmagupta est le premier à définir le zéro en tant que nombre. En 628, dans un traité d’astronomie appelé le Brahma Sphuta Siddhanta, Brahmagupta (598 – 660) définira le zéro comme la soustraction d’un nombre par lui-même (N – N = 0). Brahmagupta donnera dans son ouvrage les règles des opérations effectuées avec le zéro, appelant « biens » les nombres positifs, « dettes » les nombres négatifs et le zéro (3) pour le nombre nul.

En occident, l’introduction du zéro est consécutive à la traduction des travaux des mathématiciens musulmans, vers le 8ème siècle, notamment ceux d’al-Khwārizmī (L’algèbre ou science des équations vient du titre de son livre al-Jabr). Les chiffres arabes sont importés d’Espagne en Europe chrétienne aux environs de l’an mil par Gerbert d’Aurillac, devenu le pape Sylvestre II. Le zéro ne se généralise pas pour autant dans la vie courante, les chiffres, dits arabes, servant surtout… à marquer les jetons d’abaque de 1 à 9 ! Certains calculateurs préférèrent utiliser des jetons avec des chiffres romains ou des lettres grecques plutôt que d’utiliser les « signes diaboliques » de ces « suppôts de Satan » qu’étaient alors les Arabes. Gerbert lui-même n’échappa pas à cet esprit d’arrière-garde: on en vint à murmurer qu’il fut alchimiste et sorcier et qu’en allant goûter à la science des « infidèles Sarrazins », il avait sûrement dû vendre son âme au Diable. Grave accusation qui poursuivra le savant plusieurs siècles à tel point qu’en 1648 l’autorité pontificale jugera nécessaire de faire ouvrir le tombeau de Sylvestre II pour vérifier si les diables de l’Enfer ne l’habitaient pas encore…!

Et oui, le zéro provoqua des conflits meurtriers. Le zéro était le symbole de nouvelles théories, du rejet d’Aristote et de l’acceptation du vide et de l’infini. Les camps philosophiques punissaient leurs traîtres. Par le bûcher chez les chrétiens, tandis qu’en Orient, au 11ème siècle, persister dans la doctrine d’Aristote entraînait la peine de mort pour les penseurs musulmans.

La chrétienté rejetait le zéro mais le commerce le réclamait.

Et ce fut Léonard de Pise, dit Fibonacci qui eut une influence déterminante. Il reste plusieurs années en Afrique du Nord et étudie auprès d’un professeur local. Il voyage également en Grèce, Égypte, Proche-Orient et confirme l’avis de Sylvestre II sur les avantages de la numération de position. En 1202, il publie le Liber Abaci, recueil qui rassemble pratiquement toutes les connaissances mathématiques de l’époque, et malgré son nom, apprend à calculer sans abaque.

Et c’est ainsi qu’avec le retour du commerce intensif, consécutif aux Croisades, que les Européens généralisent, au 12ème siècle, l’usage du zéro. Le zéro arrive, enfin, en occident. Mais comme pour les autres chiffres, le zéro fait une entrée laborieuse dans le langage mathématique. Il souffre des vestiges de la pensée de l’antiquité, mais aussi de la méfiance de l’Eglise.

Cela nous paraît si évident aujourd’hui, qu’il est plus facile d’imaginer Sisyphe heureux qu’un monde où le caractère zéro n’existerait pas.

Alors essayons de comprendre pourquoi les égyptiens, les grecs et les romains détestaient le zéro.

Les peuples de l’Antiquité avaient peur du zéro ! Peur du nombre zéro et donc de sa représentation en chiffre. Dans les Traditions les plus anciennes, le tohu bohu, vide et désordre, était la constitution primordiale du cosmos.

Symbole du Néant, du Vide Absolu, du non manifesté, du Chaos originel, le zéro inspirait l’effroi d’un monde qui pourrait retourner à son état naturel primitif.

La crainte du zéro allait plus loin encore que ce malaise face au vide. Pour les anciens, les propriétés du zéro étaient inexplicables car il ne se comporte pas comme les autres nombres. Au royaume des nombres, des lois s’imposent à tous, sauf à zéro.

Additionnez un nombre avec lui-même, il change : 1 + 1 = 2 ; mais 0 + 0 = 0.

Non seulement le zéro refuse de grandir mais il empêche les autres nombres de grandir : 1 + 0 = 1. Zéro nie les jeux de l’addition et de la soustraction (1 – 0 = 1).

Et surtout, ce nombre sans substance réussit à saper les plus simples calculs, comme ceux de la multiplication et de la division.

Zéro multiplié par n’importe quoi donnera toujours zéro. Ce nombre infernal télescope la ligne des nombres en un seul point. Il anéantit les nombres en les retirant à l’existence, pour en faire du rien, du vide. Multiplier une valeur par zéro revient à retirer cette valeur d’elle-même : 0 x N = N – N = 0

Des choses encore plus étranges apparaissent dans la division par zéro : Elle est un non-sens. Si l’on s’obstine à diviser par zéro, on détruit toutes les fondations de la logique et des mathématiques.

Plus que vous soumettre à une épreuve de mathématique, je souhaiterai vous amuser avec une apagogie (démonstration par l’absurde).

Prenons a et b tel que a = b = 1
Nous pouvons écrire que a2 = a2
Nous pouvons aussi écrire que b2 = ab
En soustrayant les deux équations cela donne : a2 - b2 = a2 - ab
Une classique mise en facteur nous donne : (a + b) (a – b) = a (a – b)
Divisons chaque côté par (a – b) ; (c’est-à-dire divisons par zéro), on obtient a + b = a.
En ôtant a de chaque côté, l’équation devient b = 0 et donc avec b = 1 Þ 1 = 0 !!
Quelque soit la valeur de b, nous pouvons ainsi montrer que 1 ou 20 ou 1983 sont égaux à zéro!!!! Que celui qui a 2 bras et 2 jambes n’a pas de bras!!!

Diviser par zéro détruit la charpente des mathématiques. Souvenons nous de ce que l’on appelle le domaine de définition ou l’existence d’une courbe : un monde dans lequel on exclut la division par zéro. Un des premiers ordinateurs, grilla toutes ses ampoules, s’extermina en somme, parce qu’on lui demanda d’effectuer un calcul dans lequel lui fut soumis une division par zéro.

Ainsi le zéro est puissant parce qu’il triomphe des autres chiffres, rend folles les divisions. Il est le frère jumeau de l’infini.

C’est en tant que représentation du vide que le zéro fut rejeté par la pensée grecque. Pour Aristote, il n’y a rien qui soit rien, rien ne naît de rien, il n’y a pas de vide. Le cosmos est « prisonnier » dans des sphères de différentes tailles qui émettent de la musique : l’harmonie des sphères.

Ce n’est pas l’ignorance qui conduisit les grecs à rejeter le zéro mais leur philosophie. Le zéro était en conflit avec leur croyance fondamentale. Au cœur de leur philosophie, le point le plus important tenait dans cette révélation : tout est nombre. Et c’est en géométrie et en termes de relations des nombres que se posaient les grands problèmes de l’époque. Dans les ratios, le zéro est un nombre qui n’a aucun sens. Le zéro creusait un gouffre dans l’ordonnancement de l’univers pythagoricien ; il ne fut donc pas toléré. (Un autre concept dérangeant, le nombre irrationnel Ö2)

L’univers grec, créé, notamment par Pythagore et Aristote survécut, dans la pensée occidentale médiévale. Pour eux, tout l’univers était réglé par des proportions et des figures géométriques. Le cosmos était fini et entièrement rempli de matière. Il n’y avait pas d’infinité, il n’y avait pas de zéro. Cette manière de penser avait une autre conséquence – ce qui explique pourquoi la philosophie d’Aristote perdura si longtemps. Son système prouvait l’existence de Dieu.

Dans leur quête de sagesse, les érudits médiévaux ne se tournaient pas vers leurs pairs, mais vers les Anciens, vers les néoplatoniciens et surtout vers Aristote. Ce que je retiens de l’œuvre d’Aristote, c’est une espèce d’encyclopédie présentant ses observations, dans des domaines du ciel et de la terre, l’astronomie, la physique, la biologie, qui pose en toute chose le questionnement du « pourquoi cela existe » et qui conclut à chaque fois par l’éternité en soi des choses subordonnée à une énergie initiale créatrice : Dieu. Il affirmait de plus que la terre était unique et au centre de l’univers

Au 13ème siècle Thomas d’Aquin christianisa cette théologie (4). L’enseignement du « Docteur Angélique » sera retenu comme la plus solide, la plus sûre et la plus sobre des doctrines catholiques.

Les penseurs considéraient le vide comme … le diable, et le diable comme le vide!

Pour cette raison, l’Occident ne put accepter le zéro jusqu’au 16ème siècle. Les conséquences en furent un ralentissement des progrès en mathématiques et un étouffement des innovations scientifiques.

Le point de fuite dans la peinture de Brunelleschi, cette singularité qui ramasse l’univers dans un espace minuscule et donne la perspective, le système cartésien, les expériences de Pascal sur le vide, le calcul différentiel de Newton, les mesures quantiques de Planck participèrent, depuis, au triomphe du zéro.

Alors, aujourd’hui, la question essentielle du zéro peut se ramener à ceci : comment du zéro, du rien est sorti quelque chose. Si on vous demande qu’est-ce qui vous intrigue dans la cosmologie, vous pourriez répondre : La réponse est dissimulée dans la question : « l’intrigue » !

A quel genre d’intrigue doit-on alors s’attendre en étudiant la cosmologie ? Un numéro du Scientific American en propose une excellente : comment peut-on comprendre la succession des phénomènes survenus pendant l’âge sombre de l’Univers, avant son passage de l’opacité du néant à la transparence de la création? Comme nous ne disposons pas de données observationnelles pour cette période, comment peut-on aussi rétablir cette chronologie ? Et bien c’est grâce au zéro !

L’Univers est-il éternel ? Existe-t-il depuis toujours ou, au contraire, a-t-il eu un commencement ? Et dans ce cas, y avait-il « quelque chose » avant sa naissance ? Ces questions, les physiciens les connaissent depuis longtemps, mais les redoutent : ils savent combien il est difficile, voire impossible, d’y répondre.

C’est à une longueur extrême (d’une taille de 10 -33 centimètres, la plus petite longueur physique qui puisse exister) appelée « le mur de Planck » que la cosmologie moderne fait démarrer le Big Bang et la fantastique expansion qui a dispersé la matière, marquant l’origine physique de l’Univers.

Or, pour la première fois, grâce à des instruments mathématiques très puissants que l’on appelle les « groupes quantiques », il devient possible de lever un coin du voile « avant » le Big Bang, sur le mystère originel de l’Univers. Dans l’abîme vertigineux qui commence derrière le mur de Planck, au cœur des ténèbres, les calculs montrent qu’à cette époque, où rien de ce qui nous est familier n’existait encore, une sorte de « tempête » primordiale faisait ployer la gravitation, mélangeait l’espace et le temps eux-mêmes en d’effroyables tourbillons. Cette immense tempête se déchaînait à l’aube des temps, entre l’instant zéro et l’ère de Planck ; elle déferlait sur tout le « paysage » primitif de ce qui n’était pas encore le monde. Si nous avions pu assister à ce qui se passait à cette lointaine époque, nous aurions « vu » une sorte d’océan immense rouge et bleu sombre, creusé de vagues violettes, d’écumes et de tourbillons. Dans ce monde-là, nous n’aurions fait aucune différence entre le futur et le passé, et nous aurions été incapables d’évaluer la moindre distance dans l’espace. Par exemple, il deviendrait impossible de donner rendez-vous à un ami : en imaginant qu’il soit juste devant vous, l’instant suivant il se trouverait à 1000 kilomètres ; et au lieu d’être « stable dans le temps », il surgirait soudain dans le passé ou dans l’avenir, de façon totalement imprévisible.

Pourquoi ces incroyables phénomènes ?

Parce que « là-bas », ce qu’on appelle notre « métrique », c’est-à-dire ce qui nous permet de mesurer les choses et de distinguer naturellement le temps de l’espace, n’est plus valide. A l’échelle de Planck et en deçà, le temps et l’espace « fluctuent », se déforment, se trouvent superposés pour finalement former un mélange complexe impossible à concevoir. Les photos, prises par la sonde W.m.a.p., qui ont permis de réaliser la première carte complète du fond diffus cosmologique, sont les premières confirmations de ces fluctuations primordiales de l’espace-temps (5).

Mais y a-t-il encore un autre monde « en dessous » du monde quantique ? Un univers « plus petit que tout » et qui aurait une taille nulle ? Ce monde-là, ce troisième monde, existe bel et bien au-delà de la tempête quantique, tout au fond du cône de lumière. Là-bas, la matière, l’énergie, toutes les forces qui nous sont familières ont disparu. C’est le point zéro de l’Univers. Ce point mystérieux qui, au début du 20ème siècle, avait hanté Einstein et le mathématicien russe Alexandre Friedmann, l’inventeur du Big Bang. Depuis les années 70, l’existence de ce qu’on appelle aujourd’hui la« singularité initiale » a été prouvée par Stephen Hawking, de l’université de Cambridge, et Roger Penrose, de l’université d’Oxford. Sans dimension, hors du temps, la singularité à l’origine de notre Univers représente un état d’information pure. Invariant, immuable, reflet de l’ordre le plus élevé que puisse concevoir l’esprit humain, ce point fantastique ne peut être décrit que par ce que les mathématiciens appellent un « invariant topologique ». En imaginant, encore une fois, que nous puissions nous rendre sur ce point zéro, ce que nous verrions alors serait très surprenant. Nous serions d’abord sidérés par le silence absolu. Ce monde très étrange nous paraîtrait totalement figé, immobile comme pour l’éternité.

En fait, au point zéro, il n’y a plus de forces, plus d’énergie, plus de matière, et même plus d’espace ni de temps. Il ne reste qu’une seule et ultime chose : une information. Cette même information dont Stephen Hawking reconnaissait l’existence au fond des trous noirs. Contrairement à ce qui se passe chez nous, le temps à l’origine ne s’écoule plus : il est « figé ». Plus exactement, comme l’indiquent les équations d’Einstein, sous l’action de la gravitation alors immense, le temps qui nous est familier n’est plus réel (comme chez nous, avec un avant et un après), mais purement imaginaire (au sens que les mathématiciens donnent à ce mot : au point zéro, en raison de la courbure infinie, la droite du temps réel a pivoté de 90 degrés dans le plan complexe et est désormais imaginaire). Ce temps étrange, sans avant ni après, ne peut donc plus se comprendre comme marquant une évolution des événements en mouvement, mais comme portant une information étendue sur une réalité globale et immuable. C’est dans ce sens que ce monde-là n’est pas encore un monde d’énergie : c’est une essence mathématique.

Tout ceci est tellement éloigné de notre expérience et même de nos intuitions les plus folles qu’il nous semble difficile d’y croire. Et pourtant, la « réalité » de cet univers commence aujourd’hui à être décelée à la faveur de deux théories toutes récentes : la théorie des groupes quantiques et la théorie topologique des champs. Grâce à ces deux approches, il nous devient progressivement possible de mieux comprendre la nature profonde de ce qui peut exister au temps de Planck. Les groupes quantiques, ces algèbres « déformées » comparables à une sorte de « loupe » qui viendrait agrandir la surface d’une page écrite pour mieux en distinguer les détails, nous ont permis de plonger au cœur du Big Bang et de traverser la barrière d’énergie qui surgit au mur de Planck. Et derrière ce mur, la théorie topologique des champs – qui ne « mesure » plus l’évolution d’un système en temps réel mais en temps imaginaire pur – nous a permis de « voir » la réalité ultime de la fantastique information qui précède notre univers physique.


Finalement, l’idée d’une information mathématique à l’origine des choses nous est proche, étrangement familière : la graine minuscule ne contient-elle pas toute l’information nécessaire au développement d’un arbre gigantesque ? Un être humain n’exprime-t-il pas, dans toute sa complexité, une information génétique seulement visible au microscope ? De même qu’il existe un « code génétique » à l’origine des êtres vivants, nous pourrions imaginer un « code mathématique » à l’origine de l’Univers tout entier. Et si le cosmos qui nous entoure a bien un sens, alors c’est que – peut-être – il contient en lui, dès l’origine, une information incroyablement complexe, une essence non physique qui le travaille, l’oriente, le réalise. Et c’est peut-être ce qui a fait dire au physicien Neil Turok, l’un des plus proches collaborateurs de Stephen Hawking, « l’Univers tout entier a jailli, de manière splendide, d’une seule et unique formule », d’un code mathématique engendrant la Création.

Alors le zéro, ce rien ne peut-il pas tout ? Parce que si un tel code mathématique existe, forcément il est enfoui dans le zéro.


(1) Taille, coche échantillon.

(2) Il y a 5000 ans les égyptiens utilisaient un bâton vertical pour l’unité, un os de talon pour 10, une lanière ondulante pour 100…

(3)
- Zéro soustrait d’une dette est une dette.
- Zéro soustrait d’un bien est un bien.
- Zéro soustrait de zéro est zéro.
- Une dette soustraite de zéro est un bien.
- Un bien soustrait de zéro est une dette.
- Le produit de zéro multiplié par une dette ou un bien est zéro.
- Le produit de zéro multiplié par zéro est zéro.
- Le produit ou le quotient de deux biens est un bien.
- Le produit ou le quotient de deux dettes est un bien.
- Le produit ou le quotient d’une dette et d’un bien est une dette.

 

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Sacré, rite et symbole 5 juillet, 2008

Posté par hiram3330 dans : Bleu,Chaine d'union,Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

Sacré, rite et symbole

 

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Les termes de sacré, profane, rite, symbole évoquent immédiatement des réalités dans l’esprit de chacun ; pourtant quand on tente de les définir avec une certaine précision on se retrouve souvent dans une sorte de flou où les concepts échappent à la recherche philosophique. Le terme « symbole » par exemple, peut prendre selon celui qui le prononce des valeurs tout à fait différentes, depuis une sorte de licence poétique pour désigner une idée-force jusqu’à des espèces particulières d’êtres doués d’un esprit et d’une vie propres. Définir ces termes constitue tout un aspect de la recherche contemporaine, depuis Emil Durckheim jusqu’à Mircea Eliade, en passant par Rudolf Otto ou Roger Caillois. Essayons, juchés sur les épaules de ces grands esprits, d’y voir un peu plus clair.

Première idée : les rites et les symboles ne servent à rien ; je veux dire par là qu’ils n’assurent – et ne peuvent assurer – aucun pouvoir sur la matière, contrairement à l’illusion occultiste. Qu’est-ce que l’occultisme ? Eh bien on peut définir ce dernier en extension comme le regroupement de diverses activités : astrologie, tarot, alchimie, théosophie, etc. Leur point commun est que les adeptes tentent de se doter d’une maîtrise sur la matière par des voies non matérielles. S’ils étudient toutes ces disciplines, c’est avec l’espoir qu’elles vont leur offrir certains pouvoirs, dont l’un des plus frappants est bien entendu la pierre philosophale, qui dispense en même temps l’immortalité et la richesse absolue puisque tout ce qu’elle touche se transforme en or. Ce ne sont guère là qu’appétits matériels dissimulés sous un vernis spiritualiste. On peut aller jusqu’à dire qu’il y a là une trahison du sacré.

Deuxième prise de position négative. Il convient de ne pas confondre le domaine du sacré et celui du religieux au sens restreint. Les religions utilisent certes les rites, foisonnent de symboles, et elles viennent s’inscrire dans le domaine du sacré. Mais en aucun cas elles ne suffisent à le définir : elles sont loin de le remplir. En effet on trouve dans ce domaine sacré bien autre chose que du religieux, et tout peut, pour l’un ou l’autre d’entre nous, devenir sacré. Un café où l’on a emmené la femme que l’on aime, une ouverture de nuages dans un ciel d’été orageux, un petit machin de plastique indéfinissable ramassé dans la rue à un moment où notre âme cherchait un signe. D’ailleurs, quand bien même les religions le rempliraient, ce champ du sacré, encore faudrait-il se demander de quelle religion on parle, car de l’une à l’autre les différences sont souvent plus importantes que les ressemblances. Qu’est-ce qui peut bien rapprocher un bouddhiste (un athée, puisqu’il n’y a pas de dieu dans le bouddhisme et un être compatissant) et un mollah iranien pour qui les deux seules choses qui comptent sont qu’Allah est grand et que Salman Rushdie soit mort ? Et ces deux-là et un animiste de Nouvelle-Guinée. Rien ne les rapproche donc, si ce n’est qu’ils participent du sacré, pratiquent des rites, manipulent des symboles. De sorte que c’est le sacré qui définira le religieux, et non l’inverse.

Enfin le sacré ne se confond pas avec l’irrationnel. La claire raison peut se manifester dans ce domaine de la même façon que, dans la vie profane, elle n’a pas toujours sa place. Ne confondons pas rationalité et existence quotidienne. Il n’y a pas plus de rationalité dans nos vies quotidiennes que d’irrationnel dans les totems indiens ou polynésiens. Je me contenterai de deux exemples : 15 % des Français ont voté Le Pen aux dernières élections présidentielles ; très quotidien et parfaitement irrationnel. En ce qui concerne l’irrationnel de la religion, une petite histoire : dans une peuplade, tous les hommes vont à la chasse et posent des pièges. Quand une bête est prise, ils la tuent et rentrent au village où tous mangent la chair de l’animal ; tous sauf celui dans le pièce duquel elle s’est prise . Mais il ne pourra pas participer à la chasse suivante, sinon il courrait le risque de devoir encore se passer de manger. Religieux certes, et justifié par des tabous ; mais plutôt bien organisé, non ?

Partons d’une idée simple. La vie humaine n’est pas tout unie, comme celle d’un moustique ou d’une tanche. On peut grossièrement la diviser en deux parties : il y a d’un côté ce qui est du domaine de la vie de tous les jours, de l’utilitaire, du nécessaire, manger, boire, dormir, avoir un toit sur la tête. Et de l’autre la part de l’inutile, de ce dont on pourrait apparemment se passer. C’est là à mon sens, le domaine du sacré. Et de fait, à regarder l’humanité, ce domaine est vaste. Manger est nécessaire ; préparer une nourriture bonne, voire agréable à la vue, prendre du plaisir à la manger, à la regarder ne l’est nullement. S’abriter pour dormir est utile ; orner sa demeure, la consacrer à un dieu, l’orienter d’une certaine façon ne sert à rien. Faire l’amour est nécessaire (encore qu’il paraît qu’on peut survivre sans), tomber amoureux pas du tout, et en général plutôt source de problèmes. Cette part de l’inutile, voilà ce dont l’homme pourrait apparemment se dispenser. J’y place également, cela va de soi, l’art et la littérature.

Ne croyez pas pourtant que je veux dire que tout cela, parce que c’est inutile, ne sert à rien. Deux exemples. Si l’on étudie les débuts de la métallurgie, on est amené à se poser la question de savoir ce qui a permis les plus grands progrès dans ce domaine : la fabrication des armes ou celle des outils. Qu’est-ce qui fait avancer l’homme, la nécessité de vivre ou le besoin de tuer pour se défendre ou conquérir des territoires ? Eh bien les archéologues sont d’accord là-dessus. Ce qui a permis à l’homme de progresser dans le travail du métal, c’est la création de bijoux, la recherche de la beauté. On voit à quel point la recherche de l’inutile sert.

Autre exemple, plus familier. On a coutume de critiquer les voyages officiels, leurs pompes et, en général celles qui sont occasionnées par la représentation démocratique, à peine moins dispendieuse que les cours royales sur ce plan. Les Safranes, les intérieurs Louis XV à dorures, les jets du GLAM, cela coûte cher et il y a tant de pauvres. Voilà à quoi passent nos impôts. Les braves gens ont raison de protester ; mais combien d’entre eux accepteraient d’être représentés de manière pauvre, R5, HLM, omnibus… Encore une fois l’inutile apparaît nécessaire.

Et cela se comprend bien. L’inutile, parce qu’il est l’inutile, définit l’humain. L’homme est en effet le seul de tous les êtres vivants à se livrer à des besognes qui ne servent à rien. Il est celui qui sait trouver dans sa vie la place pour ce qui n’y a pas d’utilité. À y bien réfléchir les valeurs, droits de l’homme, tolérance, honnêteté, fidélité,… n’en ont aucune

Toutefois ce sacré, cet inutile, cet humain, il faut le gérer. Le laisser s’installer dans le quotidien et proliférer sans contrôle au milieu du nécessaire pratique pourrait se révéler dangereux. Il peut y avoir contradiction entre l’utilité immédiate et les valeurs, nous le savons tous. C’est, pour emprunter un exemple pittoresque aux romans policiers et aux feuilletons américains, le cas du prêtre à qui le tueur s’est confié dans le secret de la confession et qui se trouve pris en tenaille entre la nécessité de respecter son serment et celle de sauver des vies. Il faut donc séparer la vie quotidienne et l’inutile. Pour protéger la première certes, car l’inutile est une gêne, et il peut parfois menacer la vie. Mais aussi justement pour protéger ce dernier ; en effet, puisqu’il gêne, la tentation de l’éliminer, de s’en débarrasser, est grande. Si nous ne vivons que pour le beau, pour l’amour, la survie peut être difficile ; si au contraire, nous ne pensons qu’à celle-ci, si nous nous comportons en parfaits pragmatiques, alors il pourrait bien se produire que, rien ne nous distingue des animaux. Faire la part des choses est nécessaire, et c’est à cela que servent les rites et les symboles. En même temps ils placent sur un piédestal cette part de l’inutile et mettent en place une prophylaxie destinée à l’isoler.

C’est ce que montre Roger Caillois dans son livre, L‘Homme et le Sacré. Pour définir le sacré en général, il fait référence à un sacré particulier, celui que l’on nomme tabou. « Le tabou se présente comme un impératif catégorique négatif. Il consiste toujours en une défense, jamais en une prescription […] le domaine du profane se présente comme celui de l’usage commun, celui des gestes qui ne nécessitent aucune précaution, et qui se tiennent dans la marge souvent étroite laissée à l’homme pour exercer sans contrainte son activité. Le monde sacré, au contraire, apparaît comme celui du défendu : l’individu ne peut s’en approcher sans mettre en branle des forces dont il n’est pas le maître et devant lequel sa faiblesse se sent désarmée. » Bien entendu le monde sacré n’est pas nécessairement celui de l’interdiction, et Caillois lui-même distingue deux modes de la religiosité : le tabou et la fête où tout ce qui était prohibé devient permis et même obligatoire, saturnales et autres orgies refondatrices. Le sacré de respect et le sacré de transgression. Peu importe d’ailleurs le contenu de ce qui est d’un côté ou de l’autre de la barrière séparant le sacré et le profane, peu importe aussi le lien qui les unit ; ce qui compte est cette notion de séparation. Le sacré établit des barrières entre différents modes de l’humanité. C’est là sa fonction. J’en veux voir une preuve dans le vocable latin sacer, qui définit aussi bien ce qui est sacré et ce qui est maudit. le vates sacer était un poète sacré, protégé et inspiré par Apollon, Bacchus et les Muses, mais l’homo sacer était maudit, et on pouvait le tuer sans être accusé de meurtre. On a coutume d’expliquer cette contradiction en disant que l’un était consacré aux dieux de l’Olympe et l’autre aux infernaux. N’est-il pas plus simple de penser que l’un et l’autre sont séparés de la vie quotidienne, du monde normal, du monde profane, le premier en sortant en quelque sorte par le haut et l’autre par le bas ; c’est cette séparation qui constitue le point commun.

En somme le sacré serait en même temps cet inutile et ce qui permet de le séparer de la vie quotidienne de manière à assurer sa propre survie. Il n’est guère surprenant alors qu’il se manifeste par des interdits. Mais, en même temps et par le fait même, il met en valeur cet inutile à tel point que nous avons pu reconnaître en lui l’essentiel, la marque de l’humain, sa pierre de touche. Il ne s’agit donc pas d’une simple frontière, d’une séparation, mais également d’une intégration. Il se produit donc une véritable circulation entre le domaine du pragmatique et celui de l’inutile. Ils sont dans le même moment séparés, et réunis, intégrés l’un à l’autre. Ainsi on prie pour les récoltes, mais on travaille dur pour se payer des bijoux.

Comment s’établit donc cette circulation entre le nécessaire et l’inutile ? Comment cette relation complexe est-elle gérée ? Par le biais de deux méthodes dont l’une sépare et l’autre réunit, la première fermant la porte que l’autre ouvre. La première méthode est le rite, l’autre est le symbole. Le rite ferme la porte de communication, le symbole l’ouvre, le rite sépare, le symbole réunit. Ainsi se trouve établie une dialectique entre les deux pôles de l’activité humaine.

Pourquoi le rite sépare-t-il ? Précisément parce qu’il n’y a rite que quand il y a séparation. C’est vrai de n’importe quelle cérémonie. Une messe, une représentation théâtrale, une réunion de secte aussi bien (où justement l’on passe beaucoup de temps à vérifier que la séparation est bien effectuée.) Mais aussi bien une salle de restaurant, où l’on est toujours plus ou moins coupé du reste du monde, à tel point que ça fait bizarre de voir passer les gens dans la rue à travers la vitrine.

Le rôle de la plupart des rites est d’ailleurs de séparer. Commençons par le rite de base, l’initiation. N’a-t-elle pas pour fonction de retirer une personne de la communauté humaine ? de la mettre à part ? On sait qu’il existe trois formes d’initiation : la première est d’âge, en faisant de l’enfant un adulte elle le retire de la communauté des femmes et des enfants à laquelle il appartenait jusqu’à présent ; la seconde de société secrète ; enfin l’initiation individuelle, celle du chaman, met à part un être sélectionné. N’insistons pas sur d’autres rites, comme le sacrifice où la danse masquée, leur rôle séparateur est aussi évident que celui de l’initiation. Dans la danse masquée le rôle du masque n’est-il pas justement de trancher les liens qui unissent entre les spectateurs et les officiants, mais même entre ces derniers et eux-mêmes en leur donnant une nouvelle identité. Le sacrificateur quant à lui est exclu de la communauté humaine par son acte même (et cela même s’il ne s’agit pas de tuer des êtres humains.)

Sans même parler de son contenu, la manière dont le rite fonctionne est, en soi, une méthode de séparation. Pour qu’il y ait rite en effet, il est nécessaire que soit constitué un espace séparé, choisi bien souvent parce que déjà remarquable dans sa configuration des rochers, des grottes, une montagne) ou bien parce qu’il s’y est produit des faits étonnants. Cet endroit est ensuite consacré, défini comme « centre du monde », puis on y construit. L’étymologie porte la marque de cette séparation puisque temple vient du grec temenos qui signifie « mis à part », mais également de templum, qui désignait en latin l’espace imaginaire tracé dans le ciel par le bâton de l’augure.

Le temps aussi est coupé du temps normal, par la référence à un Grand Temps mythique (le « illo tempore » de Mircea Eliade), ainsi que par la mise en place de comptages particuliers, où les points de repère habituels sont bousculés. Chaque religion invente ainsi son calendrier : nous sommes en 1995, les musulmans au XVe siècle, et les peuples d’extrême orient ont déjà entassé quelques millénaires. Ainsi donc dans cette dialectique de l’inutile et du pragmatique, le rite ferme, mais le symbole ouvre.

En effet Erich Fromm définit ce dernier comme une langue universelle. Nous savons bien que les mêmes symboles se retrouvent d’un culte à un autre, d’un symbolisme à un autre, d’une civilisation à une autre. On pourrait sans doute montrer ainsi de nombreuses relations entre symbolismes d’un bout à l’autre de la Terre. On a souvent constaté ce fait et on en a tiré des conclusions erronées, construisant les théories les plus délirantes sur de supposées relations entre des peuples que l’espace a jusqu’à notre siècle séparés (quand ce n’est pas le temps, s’ils vivaient à des époques différentes.) Il existe sans doute des relations entre tous ces symbolismes (encore que le symbolisme extraterrestre…), mais pour une raison simple : tous les hommes se trouvent placés dans les mêmes situations fondamentales : naître, mourir (et vivre entre temps) ; et qu’ils doivent les interpréter avec des esprits fondamentalement semblables parce que la race humaine est une et indivisible.

En fait peu importe la raison pour laquelle les symboles se retrouvent d’une civilisation, d’une religion, d’une communauté à l’autre. ce qui compte, c’est justement que cela permet une communication. Certes celle-ci est parfois illusoire. Ainsi tel symbole pris dans le contexte d’une religion, signifiera autre chose que ce qu’il signifie dans le contexte d’une autre. Si pour un catholique, un triangle entouré de nuages et qui porte en son centre un œil désigne sans aucun doute possible Dieu le Père, le delta lumineux n’a en général pas le même sens pour le vénérable franc-mac athée militant laïque qui trône en dessous. Tous deux néanmoins pourront se rappeler en voyant ce graphisme, le poème « La Conscience » de Victor Hugo, et en particulier son dernier vers :

« L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ».

La communication est donc malgré tout rendue possible par le symbole. C’est d’ailleurs le sens étymologique du terme lui-même. À l’origine, nous apprennent Jean Chevalier et Alain Gheerbrandt dans l’ « Introduction » à leur Dictionnaire des Symboles, « le symbole est un objet coupé en deux, fragments de céramique, de bois, ou de métal. Deux personnes en gardent chacun une partie, deux hôtes, le créancier et le débiteur, deux pèlerins, deux êtres qui vont se séparer longtemps… En rapprochant ces deux parties, ils reconnaîtront plus tard leurs liens d’hospitalité, leurs dettes, leur amitié. »

Le verbe grec sumballein, d’où provient le français symbole, signifie justement « réunir, rapprocher », mais aussi « échanger ». Ce qui était séparé par le rite est donc réuni par le symbole.

Curieuse dialectique du sacré qui en même temps sépare et met en communication. Le rite ferme la porte entre l’utile et l’inutile, le symbole l’ouvre. Dialectique d’autant plus forte et paradoxale que, nous le savons tous pour le vivre, un symbole, ce n’est jamais qu’un morceau de rite, et un rite un assemblage et une mise en contexte de symboles. Il n’existe pas de symbole isolé, ils ne prennent leur sens qu’en entrant dans une structure signifiante. Autant dire que l’ouverture et la fermeture des deux domaines humains l’un sur l’autre se font tout ensemble et dans le même mouvement. Chaque symbole, selon qu’il est considéré en soi ou en rapport avec l’ensemble du rite, fonctionne donc comme un agent de la séparation entre sacré et profane ou une mise en relation entre les deux.

La définition du sacré et du profane, qui pouvait sembler simple, n’est donc rien moins qu’acquise. Non pas seulement parce qu’elle est complexe, mais parce qu’elle n’est pas immuable. La frontière entre eux n’est jamais close, puisque les deux éléments qui l’ouvrent et la ferment, le rite et le symbole, sont intégrés l’un dans l’autre. Profane et sacré ne sont pas, contrairement à ce que pourrait laisser croire le vocabulaire employé tout au long de ce travail, des domaines définis, délimités, clos, clôturés. Il s’agit plutôt de mouvements, d’élans dans une direction ou dans une autre, de vecteurs. Dépassons donc le point de départ de notre réflexion : ce n’est sans doute pas l’inutile, le sacré qui définit l’homme, mais ce mouvement incessant entre la recherche de la satisfaction nécessaire et la quête du plaisir, l’aventure du désir.

 

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Histoire Kabbaliste 3 juillet, 2008

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Histoire Kabbaliste

 

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On raconte l’histoire d’un pauvre homme qui ne pouvait subvenir aux besoins de sa famille. Un jour, un ami lui parla d’une île si lointaine qu’il fallait six mois pour s’y rendre, une île où l’on disait que les diamants étaient si abondants qu’il pourrait en ramener assez pour vivre jusqu’à la fin de ses jours. Après avoir consulté sa fami1le, il décida que les difficultés du voyage et la douleur de la séparation d’avec ceux qu’il aimait seraient largement compensées par les biens qu’il pourrait rapporter. Ainsi, il embarqua sur un bateau à destination de cette île merveilleuse.

Lorsqu’enfin le bateau accosta sur l’île, il constata que le récit de son ami était vrai: il y avait de gros tas de diamants partout où son regard se posait. Il remplit de nombreux sacs avec les pierres précieuses. Un homme interrompit son travail et lui dit qu’il n’avait pas besoin de tant se dépêcher puisqu’il n’y avait pas de bateau pour le ramener dans son pays d’origine que six mois plus tard. Il prit alors conscience qu’il n’avait aucun moyen de subsister pendant ces six mois et qu’il fallait y pouvoir puisque les diamants qu’il avait amassés étaient si communs qu’ils n’avaient aucune valeur dans ce pays. Il fit des recherches et finit par découvrir que la cire était une denrée rare et précieuse sur cette île et qu’un homme patient et habile qui ferait des bougies pourrait sûrement prospérer.
Il devint bientôt expert dans la fabrication des bougies et gagna suffisamment d’argent pour avoir une vie confortable dans l’île. Mais il pensait parfois avec nostalgie à la famille qu’il avait laissée derrière lui. Au moment de repartir, après les six mois, il emballa une caisse de ses précieuses bougies et s’en alla vers son pays d’origine. Quand il atteignit le rivage natal, il fut accueilli avec enthousiasme par ses amis et parents et fièrement, il montra les fruits de son labeur: un stock de bougie sans valeur ici.

Il en est de même avec l’âme qui descend dans ce monde pour corriger au moyen des préceptes de la Torah le déséquilibre qui existe entre ce qui est reçu et ce qui est donné. Ces âmes négligent le but divin et ne se préoccupent plus que du monde éphémère.

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GNOSE … et EGLISE GNOSTIQUE 30 juin, 2008

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GNOSE … et EGLISE GNOSTIQUE

 

 

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Zoroastre 29 juin, 2008

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Zoroastre

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Zoroastre a vécu il y a 2500 ou 3000 ans. Les dates de 628 à 551 avant J.C. ou 630 à 550 ou 660 à 583 sont souvent avancées, d’autres auteurs parlent de 800 à 1000 avant J.C.

Zoroastre a été un instructeur spirituel iranien de haut niveau, avant Bouddha, Confucius et Lao Tseu.

Il est connu comme Zoroastre, nom grec signifiant astre d’or utilisé par Platon qui l’a fait connaître en occident ; il est aussi connu sous le nom de Zarathoustra ou Zarathustra ou encore Zarathushtra c’est-à-dire celui à la lumière brillante.

Sa famille habitait le nord est de l’Iran (alors appelé Perse), dans une région montagneuse. Jeune prêtre, il a eu des révélations d’Ahura Mazdah, le Seigneur Sage, régnant sur la création entière, recueillies dans les Gathas, partie du texte sacré Avesta. En ce l’an 2006, il y a encore des loges Zoroastrienne à Paris. (Les piles MAZDA, bien connus, ont étés fondée par un Mazdéen !)

Doctrine

La doctrine proposée par Zoroastre (zoroastrisme ou mazdéisme) a mis beaucoup de temps avant de se répandre, par suite de l’opposition des prêtres des cultes existants.

Zoroastre a condamné les rites et les sacrifices traditionnels offerts aux dieux par les Perses, rétablissant la pureté de la doctrine et du culte, altérés par de mauvais prêtres; mais il a gardé la tradition du culte du feu.

Il a indiqué que seul Ahura Mazdah était digne de vénération. Un des fils d’Ahura Mazdah, Ahriman, ayant opté pour le mal, la dualité est née entre l’Esprit Saint (Vohu Manah, la Bonne Pensée) et l’Esprit Mauvais (Angra Mainyu).

La profondeur intellectuelle de son système a exercé une grande influence sur les doctrines judéo-chrétiennes (influence mentionnée dans le Manuel de discipline trouvé parmi les rouleaux de la mer Morte) et sur le plan philosophique en occident :

· en Grèce, sur Platon notamment,

· en France, sur Voltaire,

· en Allemagne, sur Nietzsche, comme en témoigne son essai Ainsi parlait Zarathoustra (dualisme éthique opposant le bien au mal) mis en musique, soit dit en passant, par Richard Strauss.

Le zoroastrisme ou mazdéisme

Aujourd’hui il existe environ 100 000 fidèles, les parsis (venant de Perse) en Inde, aux USA et en Europe essentiellement.

Le rituel du feu sacré est au cœur de toute cérémonie mazdéenne. Le feu sacré est conservé à l’abri du soleil et des regards impurs dans les « Temples du Feu », dont le plus important est situé à Bombay. A Paris dans temples Mazdéens, brule une petite flamme éternelle, dans un encensoir rouge.

Les zoroastriens admettent une vie après la mort et un jugement des âmes, chaque être humain étant jugé selon ses mérites. Si les bonnes actions l’emportent sur les mauvaises, l’âme monte au ciel par un pont au delà duquel l’attend le Seigneur de la Lumière. Dans le cas contraire, il s’agit d’une descente en Enfer. Lorsqu’enfin l’Enfer lui-même sera purifié, le royaume de Dieu s’installera sur Terre.

Les morts ne sont pas enterrés ni incinérés mais laissés aux vautours.

La doctrine de Zoroastre s’est transmise oralement puis un ensemble de textes, l’Avesta, a été écrit.

Compléments :

Suivant la légende Zoroastre avait atteint la quatrième initiation (en fait à mi-chemin entre la 4ème et la 5ème). Âme de 4ème rayon, Son corps mental était sur le 4ème rayon et son corps astral sur le 6ème rayon.

A.v.S.


Bibliographie

« Zarathustra » de Lionel Dumarcet, éditions de Vecchi

« Le grand livre des religions du monde » sous la direction de Peter

Clarke, éditions Solar

« Les livres sacrés » de Fernand Comte, éditions Bordas

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LA TRADITION

Posté par hiram3330 dans : Bleu,Chaine d'union,Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

LA TRADITION

 

Quand on entend des villageois, ou les membres d’un groupe folklorique parler de tradition, on a l’impression qu’il s’agit là d’une relique qu’il faut de temps en temps ré-exposer et célébrer.

Mais la tradition n’est pas dans les choses du passé. Ce ne sont pas les coutumes abandonnées, les rites désuets. La tradition, c’est ce qui se continue Ce sont les mœurs, les pensées, les sentiments et les conduites. C’est la redécouverte permanente des modes éprouvés de l’être, c’est la manifestation des grandes lois de l’apparence, qui ne révèle que le permanent, bref c’est le patrimoine des vérités humaines, que les individus reconnaissent à travers les siècles, comme la conquête commune sur le mystère essentiel, et qu’ils découvrent enfin comme l’élément profond de leur détermination, et la vertu même de l’homme.

La tradition, c’est d’abord ce qu’il y a de plus discret. Ce qui dans le cours des choses est caché, ou du moins souple, discret, et presque imperceptible à la sensibilité. Il n’y a de tradition que dans l’ordre du sens, de l’influence, de la sensibilité profonde, de la conformité aux constantes du milieu et de l’être.

Ce n’est pas le résultat d’une quelconque exhumation, mais, au contraire, l’évidente permanence de la loi de l’Etre. C’est pourquoi, la tradition la plus constante est exprimée dans la loi de Mort et de Résurrection qui est la loi éternelle de l’Etre.

J’ai retenu la remarque d’un homme de sens qui disait, à propos du langage : la tradition latine c’est à Rome l’Italien, à Madrid l’Espagnol; et à Paris, celui qui est fidèle à la tradition latine parle le Français.

Il serait bien de ressusciter d’autres langages que ceux qui découlent du latin. Je crois par exemple que le Basque mérite toutes les assistances pour être préservé de l’oubli. Mais le Provençal n’est qu’un moment de langage, ce n’est pas plus que l’Occitan, une source. J’ai dit le Basque, mais le Celte sans doute, et toutes les langues mères. L’homme qui parlait du Français a Paris, et de l’Italien à Rome, voulait certainement dire qu’il n’y a de tradition que vivante.

A vrai dire, si nous nous engageons dans cette voie, nous risquons de provoquer des malentendus. L’irritation des conservateurs, conjuguée aux impatiences des novateurs nous plongeront dans une confusion irréductible. Ils diront que nous trahissons le sens du mot. Et cependant « Trahere » implique la continuité. Il ne faut pas craindre pour autant d’affronter la difficulté. En somme, tout est confus parce qu’on se refuse d’examiner les choses telles qu’elles sont. Pour les interpréter, on construit des schémas chimériques, et ces chimères nous rassurent, mais elles ne sont que des chimères et nous cachent les réalités.

On a pris l’habitude – et c’est certainement une commodité pour l’analyse et un procédé scolaire efficace – de distinguer la forme du fond. Il y a bien des raisons d’ailleurs de maintenir l’usage de cette distinction. D’autres disent, l’esprit et la lettre.

L’une de ces raisons est la possibilité de prévoir ce qui va mourir, de séparer le permanent du transitoire. Mais, en fait cette affirmation est discutable. Les choses sont plus étroitement liées et dépendantes, complexes et solidaires, que notre jugement ne l’admet quand il cède aux facilités méthodologiques. C’est l’idée du contenant et du contenu qui l’emporte sur l’observation profonde. On se dit que dans une boîte on ne pourra pas mettre un liquide, que dans un flacon, on ne peut glisser un solide. Mais tout cela est très relatif.

Le tout est agissant dans ses parties, comme les parties se déterminent en fonction du tout. La relation n’est jamais purement cumulative, elle n’est pas à sens unique. L’accumulation ne se fait pas de manière mécanique et purement additive, mais selon des réseaux d’interactions qui confèrent aux parties comme au tout une détermination singulière.

Le tout ne serait pas ce qu’il est, les parties ce qu’elles sont, si l’un n’était pas composé des autres, et si les autres ne composaient pas l’un.

Un organisme est autre chose qu’une addition d’éléments, un organe, autre chose qu’un système fonctionnel fermé, une cellule, autre chose qu’un monde clos .

On va dire, analysant la métaphore de l’organisme : mais il y a les nerfs, les systèmes de relations internes, les humeurs, les muscles, qui composent l’originalité du tout et des parties et en constituent la cohérence !

Mais, outre que ces nerfs, ces systèmes, ces humeurs, ces muscles sont généralement des parties du tout, on peut dire la même chose d’un végétal, d’un minéral, d’un système planétaire, bref, de toute unité considérée. L’Unité n’est pas la somme de ses composantes. Tout élément est transformé du fait de son état d’élément. La relation avec l’ensemble, la relation avec les composantes font de toute entité autre chose que son idée pure. En somme, on peut affirmer sans risque que la relation entre les choses existantes est un facteur de leur diversification.

Je veux dire qu’aucune foi n’est identique à l’autre, parce que nul organisme dans lequel on le considère n’est semblable à un autre. Que nul individu n’est semblable à l’autre, parce que la communauté, dans laquelle il vit, n’est pas identique à l’autre.

L’idée que j’essaie d’exprimer est la suivante : il n’y a de singularité qu’en fonction d’une relation totalisante. Ce que je suis, je le dois à ce qui me compose, et à ce que je compose avec d’autres.

On croit que la « personnalité » se définit dans la solitude. Non pas. Elle s’y perd. C’est dans la relation avec l’autre que la « personnalité » se découvre et se détermine.

Pourquoi cette remarque à propos de la tradition? C’est qu’elle montre en quoi il est impossible de considérer la tradition comme un facteur marginal, un ajout, un élément étranger à la situation actuelle. Ce n’est pas un facteur autonome, rejeté et récupéré, oublié et repris à l’occasion selon le caprice de la mode ou devenu nécessaire en cas de crise.

La tradition morte, ce n’est pas une tradition. C’est ce qui est oublié absolument, c’est ce qui n’a plus d’existence. Le ressusciter, c’est jouer et faire semblant. Et on le sent bien aux tentatives de restitutions folkloriques.

Il y a, c’est vrai, une dualité inhérente à l’apparence de tout ce qui vit. Mais c’est une dualité qui n’a de sens que par l’analyse. C’est une dualité objectivée. Le contraire d’une dualité vécue.

La véritable dualité est une donnée. Nous la découvrons avant même d’avoir découvert les aspects divers de l’environnement, du transmis, du reçu. Nous nous éveillons à nous-mêmes par la rencontre entre la conscience des choses et la conscience de nous-mêmes. Nous ne distinguons pas ce qui vient du passé de ce qui est création du présent. Or, cette dualité qui pose le moi et le monde, nous ne savons pas, au moment où nous la découvrons qu’elle est purement symbolique. Elle figure, seulement, la dualité véritable, entre la conscience-esprit et l’être, qu’on pourrait nommer par souci de clarté, la Chose, la Matière bien qu’il soit porteur de la conscience-esprit.

Opposer esprit et matière, c’est traduire, de façon commode, la dualité première qui se révèle à nous dans l’unité de l’apparence.

Mais, il y a une autre dualité. C’est celle que nous vivons dans l’unité de la conscience.

Nous ne connaissons jamais, en effet, comme vécu, de notre existence, que ce que nous nommons le « Présent ».

C’est l’instant, prise de vue sur l’éternel. C’est l’éternel manifesté dans l’instant. Nous tenons généralement le Présent comme une ouverture sur l’apparence. Et rarement, nous prenons en compte le fait qu’il est la seule donnée que nous puissions utiliser, et dont nous puissions nous réclamer pour déchiffrer la double énigme du passé et de l’avenir. Car le passé et l’avenir ne sont jamais pour nous que du présent. Il n’y a pas de passé en dehors de nous. Ni d’avenir possible sans nous.

C’est du seul « Présent » que la Vérité se compose. Cette idée est sans doute difficile à admettre, et cependant elle est solide. Nous pensons que la durée est un facteur de la création. Tout nous incite à le penser: les souvenirs, les traces des événements, les anticipations de l’imagination.

Mais, en fait, la durée n’est nulle part. Ni dans l’esprit, ni dans les événements. Le battement de la pendule n’est un signe que dans l’imaginaire. Pour la caméra qui le saisit, il n’y a pas de battements, il y a des images fixes. Leur succession est une construction.

Nous construisons la réalité- avec des images ponctuelles. Mais la Vérité du Cosmos est toute entière dans l’instant. Comprendre ce que représente la tradition, c’est comprendre comment le Présent contient tout. Combien c’est un moment unique et insaisissable à la fois.

La seule certitude que nous puissions avoir, sans doute, elle est dans cet instant qui concentre tout l’être. Mais cette certitude se double de la découverte que le seul absolu est dans cet instant qui nous est éternellement donné, ôté et renouvelé.

La tradition s’avère dans cette continuité vivante qu’est le fait d’exister.

Dans la mesure où elle n’est ni une forme dépassée, que l’on essaie de restituer, ni une volonté d’innovation et l’effet d’une recherche prospective qu’on serait déterminé à imposer, elle est la Raison même de l’Etre. Ce n’est pas, en effet, une forme passée que l’on voudrait réanimer. Ecartés les carcasses vides, les rites simulés, les caricatures ! Ce n’est pas non plus un projet inspiré que l’on tend à réaliser.

Eliminées les perspectives imaginaires et les idéologies utopiques !

Qu’est-ce donc que la Tradition ?

Rien d’autre que le sentiment du vécu, à travers l’existence présente. Le sentiment de la permanence de l’être éprouvée dans l’instant comme le signe et le seul signe de son éternité.

Faut-il voir là un paradoxe ? Je ne le crois pas. Ou plutôt, c’est le paradoxe essentiel, celui qui naît de l’existence. Nous n’avons rien d’autre que ce sentiment, et la tradition qu’il rapporte et le présent qu’il nous offre, et l’avenir qu’il nous promet.

En fait, la tradition est le composé de ce que nous retenons consciemment ou inconsciemment du passé et elle n’a de sens que par ce que nous projetons dans l’avenir, sans savoir d’ailleurs ce qu’il en sera.

Prenons un exemple, parmi d’autres possibles à l’infini, de la Cathédrale.

La construction des Cathédrales a répondu à l’expression d’un moment de chacun des individus qui de près ou de loin ont participé à leur édification.

La conception, l’édification, la consécration de ces temples fut une affaire considérable, et qui toucha, directement ou indirectement d’énormes communautés. Elles ont été un moment de l’homme, ces entreprises de la foi. Tout y était autour de la matière. Connaissance, communion, alliance entre les puissances terrestres et sacrées, et tout cela brûlé et fondu au souffle ardent de la foi. Voilà pour le moins ce dont l’existence de ces immenses témoignages découvre à la face d’un monde en gestation, tandis qu’elle rejetait au néant le monde d’hier.

L’édification des cathédrales est demeurée pour nous le signe d’une culture et d’une civilisation. Le symbole d’un ordre communautaire. Elle était, pour ceux qui y ont participé une création continue, celle d’un présent vécu et assumé.

Elles s’imposèrent comme une nécessité immédiate. Aujourd’hui, ces cathédrales demeurent : presque toutes, à la fois achevées et inachevées. Comme l’existence des peuples.

Ce qu’elles ont représenté ne s’exprime plus par leur intermédiaire. Ce que l’homme accomplit nécessairement aujourd’hui ne passe plus par leurs formes. Elles ne sont plus que l’image d’une beauté formelle, elles n’inspirent que le sentiment d’une foi collective dont nous nous croyons, bien à tort d’ailleurs, incapables. L’expression d’une vie communautaire et d’une volonté politique à jamais révélée ? Peut-être ,mais dans ses formes, non dans son fond.

Les cathédrales sont là sous nos yeux et parce qu’elles sont là , grands corps inertes et trop vastes pour notre certitude, elles nous dissimulent une évidence toute simple. Les hommes d’aujourd’hui construisent encore leur monde. Comme hier, mais différemment. Le passé ici nous détourne du présent. Formes mortes quoi que magnifiques, communion de foi oubliée, elles portent à croire que l’élan puissant de la vie qui les a suscitée s’est perdu.

Il n’en est rien. Cet élan nous pousse toujours. D’autres formes naissent et d’autres beautés, un autre mode d’accomplissement se dévoile. L’élan s’incarne dans un autre présent, dont les modalités seront un jour des évidences éclatantes, et s’offriront aux regards étonnés, quand elles seront comme les cathédrales, des formes abandonnées.

Défi au temps par un appel au ciel, les cathédrales montaient vers l’infini la puissance spirituelle des hommes. Aujourd’hui, les mêmes hommes, ou leurs frères, lancent un défi à l’espace, et par le même appel au ciel, tentent l’ascension impossible par d’autres moyens.

La communion, ce fut d’abord les routes terrestres et marines, les chemins de fer, les autos, c’est aujourd’hui les voyages dans l’atmosphère qui la réalisent.

La magnifique épopée des voyages de la Renaissance, sur les mers et les océans. La frénésie de la machine dévorant des milliers et des milliers de kilomètres de voies ferrées et aujourd’hui, hier, plutôt, l’ouverture au monde que symbolisent les autoroutes. Ne sont-ce pas là les signes de la foi. D’une foi qui se discute peut-être pour ceux qui ne la partagent pas, mais d’une foi qui se manifeste.

Les motivations apparentes en sont certainement très diverses. Celles que je donne ici sont également contestables. Mais les hommes ne font pas seulement ce qu’ils croient faire. Ce qu’ils ont fait en construisant des autoroutes (pourquoi pas des canaux ou des abris anti-atomiques ?), c’est la manifestation d’une certaine volonté qui se situe dans les profondeurs de la pensée communautaire. La communication comme condition de la vie sociale, c’est une autre forme de celle qui se manifestait dans le rassemblement à l’Eglise. Une foi non moins ardente, et non moins riche dans l’ordre de la sensibilité, quoi qu’on en dise, que celle qui s’abritait entre ces murailles de pierres ouvertes sur le ciel.

Même si c’est d’une communication éphémère, même si c’est d’une illusion qu’ils ont cru tracer les voies, encore est-il que ceux qui ont fait ces routes, qui ont forcé l’espace, ont à leur manière défié le temps pour rapprocher les hommes.

Déjà, il est vrai, les autoroutes sont dépassées. Belles sans doute mais si dérisoires confrontées à ces voies célestes empruntées par les hommes qui vivent leur temps avec le sentiment de pouvoir atteindre aux limites de l’Univers. Mais, c’est le nouvel âge que tracent ces astronautes.

L’âge qui fut le nôtre, qu’importe si ce ne fut qu’un reflet de l’espérance folle de ceux qui ont voulu partir pour ailleurs ?

C’est, de toutes façons, dans ces élans successifs que s’élabore l’œuvre collective où la puissance et l’amour se conjuguent pour donner champ à la beauté toujours renouvelée.

Qu’il y ait partout des calculs sordides ?

Et après ?

Qu’il y ait la manifestation d’une volonté qui défie le sens commun?

Mais, est-ce que cela compte dans une perspective millénaire ?

Ce qui compte, c’est la Vie, et la tradition de l’Homme à la conquête de l’impossible. C’est la poursuite de tout ce qui peut donner à la vie son sens et son prix, la continuité et le renouvellement, l’élan et la permanence, la percée et le rayonnement.

Comment, alors, ne pas sourire quand on voit danser les pauvres ensembles folkloriques ? Comment ne pas songer aux danses nègres pour touristes dans les  »bouis-bouis »

des bidonvilles ? Comment ne pas sourire des cultes caricaturaux, des pratiques formelles, des commémorations forcées ?

La Vérité n’est pas cette chose figée que l’on couvre de bandelettes et dont on décore les sarcophages. La vérité c’est la Vie, et c’est l’invention. C’est pourquoi, la tradition n’a son véritable sens que dans la mesure où l’on comprend qu’elle est la résurrection éternelle.

C’est bien dans le présent que nous retrouvons cette vérité de toujours. C’est dans l’expérience immédiate qu’elle s’élabore, et c’est en éclairant l’expérience vécue que nous avons quelque chance de comprendre les témoignages du passé.

C’est donc ici et maintenant, que l’homme s’éclaire sur ce qu’il est, c’est par la conscience qu’il prend de lui-même que s’illuminent, comme sous l’effet d’une lumière rayonnante, les signes des temps.

Sans doute, ces propos peuvent-ils paraître à contre-courant. Encore qu’en ces matières tout ait été fait.

Certains pensent que les connaissances inspirées par le passé, nous aident à déchiffrer les énigmes du présent. Ils supposent que nos pères avaient découvert une série de principes et de recettes, défini des formules de sagesse capables de nous aider à élucider les mystères qui s’offrent à nos regards sur le monde actuel.

Mais n’est-ce pas là plus une illusion qu’une certitude, et un piège tendu au bon sens ?

Il s’avère, en effet, que nous nous trouvons le plus souvent dans l’impossibilité d’opérer une transposition efficace, et que nous adoptons une méthode ruineuse. Car le Présent n’est pas neutre, et n’attend pas. La transposition du passé sur l’expérience actuelle impliquerait une fixité des concepts qui créerait une désadaptation, et les apparences changeantes rendraient difficile la manipulation des connaissances acquises. Toute transposition est dangereuse dans la mesure où l’interprétation du Passé, comme celle du Présent sont aléatoires. Il va de soi en effet que l’identité entre deux situations n’est qu’une complaisance de l’imagination.

C’est plutôt par l’expérience du Présent, me semble-t-il, par l’épreuve des faits actuels que le Passé peut se révéler à nous et être compris. Car c’est le Présent qui découvre le sens du Passé. C’est de ce que nous lisons du Présent qu’il nous est possible d’éclairer l’image retransmise, et de cette image faire le signe d’une constante, l’expression d’une vérité, la formulation d’une possibilité de sagesse. Voire, une restitution du Passé.

Naturellement, l’opération implique une conviction: celle d’une certaine constance de la nature de l’homme et de celle des choses, même si chacun et chacune évoluent, même s’il y a un développement collectif ou de l’ensemble, même si les apparences se modifient.

L’unité radicale, comme le changement continu dans le cadre de cette unité fondamentale, nous les découvrons, non pas dans un retour aux origines « ignorées » et de toute façon difficiles à reconstituer dans l’action, mais dans l’appréhension de ce que nous sommes, en fonction des témoignages dont nous disposons. Autrement dit, l’action ne se définit que par l’être qui la manifeste. Mais cet être est évidemment un produit, et une expérience vivante.

L’homme Un, continu, et multiple, innombrable dans sa diversité, et constant cependant dans sa fidélité à soi, cohérent dans sa multiplicité, et malléable dans son identité, voila ce que nous dégageons peu à peu des confrontations avec le monde, qui lui, aussi, est un et divers, et c’est nous qui sommes la Tradition.

D’ailleurs, nous commettrions une erreur, de quelque côté que nous le tentions, si nous faisions de cette relation un sens unique.

Il y a dans la correspondance entre le Présent et le Passé, comme entre le Présent et l’Avenir, un double courant, une circulation équivoque, au sens plein, des « informations » qui constituent entre le Passe, le Présent et le Futur, une totalité cohérente, et il est impossible de comprendre le vécu sans considérer cette liaison multivoque dans son intégrité.

Je veux dire, en fait, cette chose simple. Eclairer le Passé par le Présent, et pressentir l’ avenir c’est la démarche nécessaire, et certainement la plus communément adoptée, en dehors des formalismes prétendument objectifs. Concevoir ce que le Présent doit au Passé, et ce que l’Avenir peut devoir au Passé comme au Présent, est une gageure certes, mais c’est celle qui nous donne le sentiment d’une qualité particulière en tant qu’être.

Il y a une autre erreur à ne pas commettre. Ce serait celle qui consiste à ne pas distinguer l’Ephémère de la Constance.

Je crois que c’est Comte qui a dit, sans doute après Pascal, que l’humanité est un grand Etre, qui vit autant de son Passe que de son Présent.

Or c’est dans le Présent qui dure, que ce qui dure du Passé se retrouve. L’Éphémère, qui n’a pas eu d’influence, meurt à jamais. Mais les constantes se retrouvent, même après avoir été éclipsées.

Au reste, on peut se demander ce qui est vraiment éphémère. La seule réponse possible me paraît être : le reflet.

N’est fugitif que ce qui n’existe pas par soi, ce qui n’est qu’un effet de circonstance, qu’une conjonction de figures.

C’est l’ombre, comme l’image portée.

Ce n’est pas que le reflet n’ait pas sa vertu dans les âmes, puisque le plus souvent il exalte par la beauté l’apparence nue. Mais c’est parce que le reflet ne dure qu’autant qu’il est porté par autre chose.

Quoiqu’il en soit, c’est dans l’instant présent que nous saisissons les rencontres. C’est le moment des conjonctions, et s’il y a une vérité possible en dehors de l’imaginaire, c’est dans l’instant qu’elle se situe.

Il y a une situation insaisissable dont cherchent à se dégager les systèmes. L’informatique, en tentant de réunir les informations dans un minimum de place, et dans un minimum de temps, en diffusant les ordres avec des vitesses absolues, tente de court-circuiter le temps.

Mais la question clé demeure :aurons-nous jamais réuni suffisamment d’informations avant le moment de la décision pour que cette dernière soit l’événement même ? Car si ce qui doit venir résulte de ce qui était, il n’y a pas de place pour la liberté, d’une part, et pour la volonté d’autre part.

Mais, plus positif encore, nous ne pouvons rien savoir de l’événement avant l’événement. Si proche que nous en soyons, il demeure entre lui et nous des possibles. C’est un jeu sans doute comme celui de Zénon, et le souvenir d’Achille au pied léger. Mais c’est ainsi pourtant.

Où je suis conduit par mes réflexions, c’est à une esquisse de figuration des conditions formelles de la connaissance et de l’action. Sans doute, n’ai-je à proposer que des images, mais elles peuvent éclairer.

La première de ces images serait une double pyramide dont les sommets coïncideraient tandis que les bases seraient opposées.

La deuxième de ces images est celle de la Croix.

Mais à mon goût, à vrai dire, je préférerais la double spirale ascendante et descendante, dont les sommets coïncideraient, et les bases seraient infinies dans des plans tout à fait opposés.

La Croix ne serait pas seulement une croix à quatre branches sur un plan vertical, mais à six, à une infinité de branches, comme les piquants d’un oursin, qui n’aurait pas de corps. Il faudrait que cette sorte de hérissement soit inscrit dans une sphère infinie pour rendre tout à fait l’idée.

Pourquoi la spirale plutôt que la pyramide ? Parce que rien n’est figé, que rien n’est linéaire, et que les mêmes formes se renouvellent selon des niveaux distincts mais reliés.

Pourquoi, la multiplicité des branches de la croix ? Parce que le moment, l’instant, le cœur de l’être, c’est le point de concours et le centre de rayonnement, le lieu qui concentre et qui diffuse dans toutes les directions et de partout jusqu’à l’infini, et qui n’est rien en soi. Le Passé s’éclaire par le Présent qu’il détermine, l’Avenir, lui, oriente ce même Présent, dont il se dégage en l’ordonnant. Il n’y a de sens que par ce passage. C’est la condition de l’être mais c’est aussi sa raison. Le Passé qui n’est plus, l’Avenir qui n’est pas, sont tout entiers dans le Présent qui n’est qu’évanescence et fragilité.

L’imagination, intuitive ou méthodique, le souvenir et la permanence des habitudes, comme des structures, l’anticipation consciente ou non, la déduction raisonnée ou affective, voilà ce qui concourt à donner à l’expérience vécue sa dimension. Car, si nous voulons bien y réfléchir posément, il n’y a qu’un absolu, et cet absolu est absolument insaisissable, c’est l’instant ; et pas même l’instant vécu : l’instant vivant.

Rien n’existe hors de cet éclair, en quoi se concentrent l’infini du temps et de l’espace.

Tout en bas, le passé obscur et l’influx mystérieux des origines. A droite, à gauche, derrière, la couronne rayonnante des événements développés dans l’espace et dans le temps. En haut, l’imaginaire, l’appel de l’au-delà, et au cœur du tout, le Présent dans sa permanence vivace et toujours nouvelle, dans l’immobilité rayonnante de son unicité.

Alors, faut-il croire que les hommes sont aveugles, et qu’ils ne distinguent pas les signes qui leurs sont transmis d’âge en âge ?

Mais non ! Toujours, les signes sont reconnus, et le message transmis d’une façon ou d’une autre. D’abord parce que ce message est toujours le même quelque forme dont il soit revêtu, ensuite, parce que si le souvenir de ceux qui l’ont formulé est enseveli dans la nuit, du moins, l’esprit qui les a inspires rayonne dans les oeuvres qui depuis le commencement des temps sortent des mains de l’Homme.

La preuve en est là, sous nos yeux. Les signes sont compris, puisqu’ils sont transmis. Nous n’avons qu’à considérer la surface de la terre, et les paysages, nous n’avons qu’à considérer les plantes, les animaux les monuments : tout est là, tout est dit, formulé, décrit, figuré.

Du croisement de race à la girouette sur le toit, de la culture en terrasse à la poterie d’argile, de la borne à la chanson, tout ce que les hommes se transmettent sans le savoir est riche de la sagesse de l’espèce. Seulement, la plupart d’entre-nous, la majorité même, n’est pas assez avancée dans la connaissance de notre condition, pour comprendre ce qui est à comprendre dans le message du passé. Nous en déchiffrons quelques bribes, ici ou là, selon la chance et l’attention. Mais la totalité, qui cependant est transmise, tant les porteurs de reliques sont divers, pieux, et nombreux, nous ne pouvons jamais l’embrasser d’un seul coup.

Il y a par suite, un devoir de piété à remplir. Et sans aucun doute, ici et là, avec humilité ou gloriole, avec constance et non sans ingénuité, les hommes le remplissent. Non seulement les artistes, les artisans, les savants, les travailleurs anonymes, mais les vieilles gens un peu figées dans leurs habitudes, dans leurs souvenirs. Non seulement les créateurs

célèbres, mais les bricoleurs du quotidien. Tous, oeuvrent nécessairement et maintiennent, en dépit d’eux-mêmes, une certaine image de l’homme, et une image fidèle à soi.

Pourtant, nous devons faire la part à une autre évidence : les choses changent. La vie et la mort renouvellent incessamment les situations relatives.

***********

La mémoire et l’imagination donnent de la réalité des images qui se décalent les unes par rapports aux autres. Il y a une transformation sensible. La preuve, c’est qu’il est nécessaire, et chacun de nous en fait fois, d’opérer des adaptations. Répondre aux sollicitations quotidiennes, c’est faire face à des distributions différentes des équilibres, des forces, des formes. C’est changer de point d’appui, et de perspectives.

Il est vrai que la valorisation, par la mythologie du progrès, de cette mouvance des relations peut nous troubler. Les idées prétendument originales nous entraînent, des points de vue singuliers et parfois spécieux modifient nos comportements, et face aux nouveautés nous allons autant que possible essayer de nous transformer. Nous nous assimilons les conditions de l’existence, et nous sommes persuadés que ce faisant, nous innovons.

Je crois avoir compris quelque chose à ce sujet. La boutade d’Alain m’a aidé, il disait : ² c’est en imitant qu’on invente ². C’est en imitant que l’on finit par changer quelque chose à ce que l’on fait. Nous ne pourrions tout à fait demeurer fidèle à nous-mêmes, conserver les moyens affronter les difficultés, accepter les situations nouvelles, si au cœur même de la routine des habitudes et des certitudes de notre vie ne s’introduisaient selon les occasions et les nécessités, les facteurs mêmes du changement.

C’est ainsi que je comprends d’ailleurs le paradoxe de la Tradition: Elle n’est pas cet enseignement, cette doctrine figée, cette fidélité peureuse qui sont le fait non des « conservateurs », mais des imbéciles. J’ai compris, je crois comment, « conservateurs » et « révolutionnaires » Concouraient efficacement à l’équilibre des tensions. Les éléments compensateurs sont indispensables à l’ordre social. Il n’est pas linéaire comme on le prétend parfois, il est structuré selon des antagonismes complémentaires.

Toute la vertu de l’individu, comme la Vertu de l’Espèce, consiste dans le pouvoir d’assimilation permanent face aux événements. Et la loi universelle, celle qui s’impose à tous, en tous lieux. et en tous temps, c’est d’une façon ou d’une autre « meurs et deviens ».

Rien de plus parlant à ce point de vue que la figuration du Yin et du Yang. Les Chinois les tracent en séparant un cercle par un diamètre en sinusoïde. Deux moitiés de superficies égales mais de couleurs différentes, contenant un germe ponctuel et de couleur inverse à celle du demi-cercle qui le porte. Chacun de ces points rappelant l’autre demi-cercle, il faut concevoir l’ensemble en continuelle évolution, le point grossissant jusqu’à occuper la totalité du demi-cercle et ne laissant subsister qu’un point de la couleur opposée, puis revenant jusqu’à la dimension d’un point et laissant la place à l’autre qui s’étend sur tout le demi-cercle, et ces mutations alternées.

D’une façon générale, peut-on jamais dire que quelque chose disparaît jamais qui ne soit un jour retrouvé ? Que quelque chose de radicalement nouveau soit jamais inventé ? Tous les novateurs puisent dans l’imaginaire et cet imaginaire est la mémoire de l’humanité. La création absolue est-elle pensable ? C’est une question qui reste à trancher. Jusqu’à plus ample découverte, il semble bien d’ailleurs que rien ne soit plus éphémère que la nouveauté, rien qui ne soit moins assuré, rien qui ne se découvre en définitive plus proche de ce qui fuit toujours.

Sans doute dira-t-on, vous n’avez pas les yeux ouverts ? Il y a tant de machines, tant de mécanismes fantastiques qui révolutionnent l’humanité ? J’entends bien que la MACHINE, ou la CITE, ou la GUERRE ou le COMMERCE ou les SENTIMENTS, peuvent prendre des formes diverses, mais où se tient la radicale nouveauté ?

Chaque matin un soleil neuf se lève, mais il est aussi vieux que le monde. Chaque enfant est une promesse, une promesse d’éternité.

La vie se perpétue, semblable à elle-même, dans le renouveau quotidien, semblable et différente, la tradition poétique essaie de traduire cette métamorphose en image, et par des formules sensibles, cette constante mouvance et ce mouvement immobile.

L’eau du ruisseau dansant dans la lumière, voilà la vie , aussi précieuse, aussi illusoire, aussi nécessaire que cette eau toujours la même et toujours différente.

Il est de fait que les comportements sociaux, les projets politiques, les manifestations culturelles qui ne tiennent pas compte de ces exigences de l’être sont transitoires, dérisoires, et finalement insignifiants. Toutes les actions qui ne s’ordonnent pas sur la vie demeurent superficielles, incertaines, et tombent dans l’oubli le plus noir.

Suivre la Tradition (et il en est de conservatrices, comme il en est de révolutionnaires), suivre la Tradition, c’est n’être pas paralyse par les formes, soumis aux pratiques figées, fidèles à des rites vides de leur sens. Suivre la Tradition c’est déchiffrer à travers ces formes, les pratiques, ces rites, les images mouvantes du Présent, les constantes de la vie, les lois de l’être. C’est comprendre et aimer le Passé tel qu’il est devenu dans le Présent vécu comme le Présent, gros de ce qui justifie l’espérance et notre amour de la vie. C’est avoir l’intelligence des choses telles qu’elles sont.

C’est pourquoi, et cela m’a frappé, la Tradition est toujours unie dans cette perspective à la Foi. Car la foi c’est l’expression intime de la vertu éternelle de la vie. Ce n’est pas, comme le disent les dévots, ou du moins, ce n’est pas le sens que donnent les dévots à l’expression, une soumission à la Parole révélée, à la forme instituée, qui ne sont de fait que des conventions arbitraires. C’est la manifestation de l’évidence : la Tradition, c’est la Vérité de la Foi.

Toutes deux, Tradition et Foi, sont fondées sur la même certitude, cet univers nous est ordonné. Ce monde est notre monde. Non pas comme une possession, mais comme une identité consubstantielle. Nous vivons avec l’intelligence des choses qui nous font ce que nous sommes, et nous ne pouvons jamais désespérer tout à fait ni de nous ni du monde, en tant qu’espèce, parce qu’il est Nous et que nous sommes Lui.

Foi et Tradition nous engagent à vivre : courage et patience, audace et prudence, fierté et discrétion, voila ce qui nous détermine en définitive, et tous comptes faits. Ce que l’homme peut, il le doit, parce que le Passé de la Terre le fait ce qu’il est, et que l’Avenir est ouvert sur l’infini des possibles. Sans doute chacun de nous n’est pas conscient de cette relation, et c’est sans le savoir que nous construisons pour notre part l’univers tel qu’il s’élabore à notre image, oui, aussi.

Comment ? Mais en vivant.

En vivant avec intensité et confiance le moment présent en acceptant la vie et ce qu’elle porte avec elle. Ce n’est pas manquer de vertu, bien au contraire.

Sentir la fuite du temps. L’éprouver comme la vertu même. Avoir pleinement conscience de la fragilité des choses et de cette fragilité, du sentiment de cette fragilité, faire une force. Constater l’impuissance où nous sommes de nous fixer, même si nous ne changeons ni de lieu ni d’habitudes. Et de notre disponibilité, nous fortifier. La dresser comme un rempart mouvant, toujours face à l’événement, voilà ce qui fait l’Homme. Avec, en contrepoint, la conviction lucide de ne recevoir du monde qui nous entoure pas d’autre appui, pas d’autre secours, pas d’autres moyens d’actions que ceux dont nous disposons nous-mêmes. Par nous-mêmes et dont nous n’arrivons jamais tout à fait d’ailleurs à nous rendre maîtres.

Comprendre ce Passe qui nous oppresse, non plus en tant que Passé, mais en tant qu’il est en nous, et que c’est en nous qu’il nous faut l’affronter. Nous défaire du vieil homme, non pas en refusant ce qui nous a fait, mais en le dominant, en le sublimant dans l’acte.

Savoir que l’avenir qui nous attend, n’est ce pas encore sans doute, mais qu’il est en nous, et que dans le moment évanescent de l’être nous avons le pouvoir de l’assurer en y sauvegardant notre liberté.

Vivre avec la certitude que le Passé et l’Avenir se confondent dans l’acte même qu’est notre vie. Découvrir ce qu’ils sont et ce qu’ils peuvent être à travers ce qui est. Car nous faisons le Passé tout autant que nous faisons l’avenir. Les notions d’objectivité en ces domaines sont relatives. N’est objectif que ce que je définis comme tel. C’est là le piège des sciences humaines, hélas, auquel trop de gens sérieux se laissent prendre.

Rien n’est absolu de ce que nous portons comme reliques ou comme espérances.

Comment cela nous est-il donné, enseigné, transmis?

Comment cela se traduira-t-il, se déterminera, se transmettra ? Mais sans même que nous y songions, et de mille et une façons.

Il n’est pas difficile de comprendre les effets de l’éducation spontanée, de l’acquisition du langage, des disciplines du corps et de l’esprit, de la police des mœurs, des croyances, des oeuvres d’art, de tout l’ensemble perçu. Les facteurs de conditionnement sont innombrables, non seulement dans le cours de notre développement, mais au cœur de notre comportement même et de nos pensées, comme de nos croyances.

Certes, chaque religion voudrait limiter à un livre ou à une représentation symbolique, à une figure prophétique ou à une image mythique les éléments fondamentaux de la Tradition. Chacun son dogme.

Mais ce particularisme, nécessaire en raison de la singularité des domaines géographiques est un particularisme de circonstance. En fait, tous les hommes finissent par se délivrer, ou par être délivrés. La condition humaine impose à chacun l’épreuve de l’oubli, de la résurrection et de la mort. La notion de Tradition est finalement tout à fait symbolique. Elle figure l’évidence, elle permet de l’analyser, et donc de la percevoir.

Nous savons tous que les données du Passé sont nécessairement renouvelées, complétées, vivifiées par le regard vivant.

Il y a d’ailleurs un jeu dialectique dans les rapports entre les influences du Passé et les exigences de ce qui est en Devenir. Ce jeu, dont nous reconnaissons les effets, c’est dans le cadre de l’instant présent qu’il se joue. Il impose des réajustements, des efforts d’interprétations, et c’est par lui que se dégage le sel même de l’apparence, c’est-à-dire sa signification. C’est la dialectique spontanée de l’action et de la représentation. Du mouvement et de la réflexion, de l’être et de la pensée, de la vie et de sa fonction synthétique. Fin dernière de l’action et de la réaction éternelles de l’Etre.

Alors, je me prends à songer à ma vanité première. Vanité entretenue par tant de sottise géniale, par tant de merveilleuses réussites de l’esprit, par tant d’ouvertures percées au cœur du mystère dont les hommes se réclament sans en être capables. Je retrouve l’humilité dont nul enseignement n’aurait dû m’écarter. Je ne dirai plus rien qui condamne personne. Et moins que d’autres encore, ces aveugles qui dansent comme des lucioles à la lueur de prétendus enseignements traditionnels.

Je ne dirai plus rien parce que chacun est un moment de l’être. Et que la simulation, le simulacre, la caricature sont encore des formes de respect. Je ne confondrai pas folklore et tradition, pas plus que poésie et versification, reproduction et peinture statues, monuments et figuration.

Je considérerai la vie, comme la Tradition, non selon l’image figée de ces hommes que l’évangile stigmatise, les nommant sépulcres blanchis, mais selon la création continue qui se développe par nous et en nous.

La Tradition c’est l’éternelle résurrection, l’incarnation des valeurs que chaque génération élabore, et ruine, et réinvente, ou croit réinventer. Et dépasse. Mais qu’elle assume profondément, viscéralement.

La Tradition c’est comme le disent si bien ceux qui s’y réfèrent sans toujours savoir ce qu’ils disent La Vérité et la Vie.

Nous y serons toujours fidèles quoique nous fassions.

Jean MOURGUES

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