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La Maçonnerie de Prince Hall aux Etats Unis. 19 juillet, 2008

Posté par hiram3330 dans : Bleu,Chaine d'union,Recherches & Reflexions , 5 commentaires

La Maçonnerie de Prince Hall aux Etats Unis.

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Problèmes et perspectives.

Roger Dachez 1992

Préambule: Cet article, écrit en 1992, fait état de la situation des Loges de Prince Hall jusqu’à cette date. Les choses ont sensiblement évolué depuis, notamment en ce qui concerne la « reconnaissance » des Loges de Prince Hall par les Grandes Loges blanches anglo-saxonnes. Dans la plupart des états Américains, une « inter-reconnaissnce » mutuelle Grande Loge « blanche » / Grande Loge Prince Hall « noire » est désormais établie. Certaines Grande Loges « blanches » des états du sud continuent malgré tout à refuser de « reconnaître » les Grande Loges de Prince Hall « noires ». La Grande Loge Unie d’Angleterre, après une période de flottement, a suivi le mouvement en reconnaissant à son tour les Grandes Loges de Prince Hall au fur et à mesure ou elles en faisaient la demande. La Grande Loge Unie d’Angleterre a donc été obligée de contrevenir à sa règle « d’une seule Grand Loge par état ». Un événement pour le moins intéressant qui souligne à nouveau, de facto, qu’une Grande Loge peut être « régulière » sans être « reconnue » …

1) Présentation générale.

Il existe aux Etats-Unis une maçonnerie extrêmement développée qui s’appelle « Prince Hall Masonry ». C’est une maçonnerie qui ne reçoit que des noirs, par opposition à ce qu’il est convenu d’appeler « les G.L. caucasiennes » c’est à dire les G.L. blanches. Depuis les origines aux Etats-Unis, et sauf exception, les noirs et les blancs sont reçus dans des loges séparées. (* Les choses sont souvent plus complexes qu’il n’y paraît: la G.L. d’Afrique du Sud reçoit depuis de très nombreuses années les noirs à égalité avec les blancs bien que l’on y trouve depuis toujours l’ »establishment » politique du pays).

Ces grandes Loges de Prince Hall sont organisées de la même façon que la maçonnerie blanche. Il y des G.L. dans chaque état, des organisations pour l’Arc Royal, pour le rite d’York, les Knights Templars. Il y a aussi des organisations para-maçonniques comme les « Shrines ». C’est vraiment un décalque parfait de la maçonnerie blanche et il n’y a aucune divergence de caractère doctrinal ou idéologique entre les deux. Ce sont deux maçonneries côte à côte.

Cela crée un certain nombre de problèmes. On peut porter contre les G.L. américaines l’accusation de racisme. Sans être totalement dépourvue de fondements, nous allons voir que la séparation de ces deux maçonneries a aussi d’autres causes. C’est ainsi que la G.L.U.A. (qui se présente comme puissance régulatrice de la tradition maçonnique mondiale ou plus exactement de la régularité, ce qui est différent) ne reconnaît pas les G.L. de Prince Hall pour une raison totalement distincte de toute considération raciale. Du reste, dans toutes les loges qui dépendent de la G.L.U.A., aucun critère racial n’est jamais opposé à qui que ce soit.

Mais si ce refus de reconnaissance a des fondements historiques, il a aussi des répercussions actuelles et cela pose finalement un problème fondamental relatif à la tradition maçonnique.

2) Histoire de Prince HALL.

Elle commence à Boston en 1767. Boston est une ville importante dans l’histoire américaine puisque c’est là qu’a eu lieu la fameuse « Tea Party » (* En 1773, pour aider la Compagnie des Indes orientales, le gouvernement anglais avantagea le thé qu’elle vendait. Contre cette concurrence déloyale, la Nouvelle-Angleterre s’unit aux autres grands ports. A Boston, un groupe déguisé en Indiens se glissa la nuit sur les bateaux chargés de thé et jetèrent à la mer la précieuse cargaison. La réaction de Londres fut très violente). La « Tea Party » a été un des moments essentiels de la rébellion et de l’indépendance américaine. Boston rassemblait 15000 habitants, ce qui était beaucoup pour l’époque, dont 750 noirs. Il y avait des loges maçonniques. C’est en 1733 qu’avait été fondée la première loge américaine à Boston et la maçonnerie y prospérait. En 1772, on avait créé une G.L. provinciale de Boston dans le futur Massachusetts. Elle dépendait de la G.L. des Modernes. Il y avait déjà des organismes de l’Arc Royal, des Knights Templar qui fonctionnaient.

C’est dans ce contexte qu’apparaît Prince Hall, énigmatique personnage fondateur de la maçonnerie noire aux Etats-Unis. On ne sait pas exactement quand et où il est né. La légende que ses proches ont propagée dit qu’il serait né en 1735 ou en 1738 ou en 1748 à Bridgetown (* c’est une île des Antilles). Son père était un Anglais exerçant le métier de tanneur et sa mère une métisse d’origine française. C’était donc un noir peu coloré, un « quarteron ». Mais cette légende semble tout à fait fausse. Aujourd’hui on pense que Prince Hall était un esclave au service d’un tanneur qui possédait un entreprise relativement importante et prospère; celui-ci était un maître débonnaire et libéral qui, après un certain nombre d’années, l’a affranchi. Cet esclave s’appelait Prince.(* On aimait donner aux esclaves des noms de héros de l’Antiquité, César, Caton, mais aussi Prince, King, Count. Les esclaves n’avaient pas de nom de famille ni d’état civil). Le propriétaire de cet esclave s’appelait William Hall. L’esclave, une fois affranchi, a pris le nom de son ancien maître, qui d’ailleurs est resté son patron car Prince Hall a continué à travailler dans la tannerie avant de passer à son propre compte. Il meurt en décembre 1807, artisan relativement prospère, citoyen respecté jouissant d’une aisance matérielle certaine. Il représente une partie de ces noirs affranchis qui avait déjà atteint une certaine évolution sociale au début du XIXème siècle dans quelques états (* mais bien sûr, pas ceux du Sud).

3) La maçonnerie de Prince Hall.

Indépendamment des questions purement sociales, il n’y avait pas à cette époque de noirs dans les loges américaines parce que l’une des prescriptions fondamentales de la maçonnerie pour y entrer est qu’il faut être né libre. La grande majorité des noirs étaient des esclaves mais même les affranchis avaient des difficultés à être admis. Il finit cependant par y avoir quelques exceptions.

La légende voudrait que Prince Hall et 14 autres noirs aient été initiés en mars 1775 par une loge militaire britannique, peut-être irlandaise, qui stationnait près de Boston. C’était le début de la Guerre d’Indépendance. Il y avait des régiments britanniques et des loges militaires qui, là comme ailleurs, étaient un puissant moyen de répandre la maçonnerie. Prince Hall et ses compagnons auraient été reçus aux 3 grades de 1775 à 1778. On ne sait si le V.M. agissait régulièrement avec une autorisation de sa loge ou de son propre chef et on ne connaît pas non plus les circonstances exactes de ces réceptions. Toujours est-il que dès septembre 1778, les maçons de race noire de Boston se constituent en une loge appelée « African Lodge n°1″ qui était indépendante de l’autorité de la G.L. provinciale du Massachusetts.

En septembre 1783 le traité de Versailles reconnaît officiellement l’indépendance des Etats-Unis. A l’indépendance politique va correspondre l’indépendance maçonnique. Jusque là les loges américaines dépendaient soit de la G.L. des Anciens soit des Modernes c’est à dire de l’Angleterre. Bien que ce soit maintenant des G.L. indépendantes qui se constituent, la G.L. des Anciens va continuer pendant quelques années à créer des loges aux Etats-Unis.

En juin 1784, Prince Hall et ses amis adressent à Londres une demande de patente à la G.L. des Modernes qui répond favorablement en leur décernant une patente officielle et le numéro 459 sur leur registre. Pour des raisons inconnues, les droits afférant à cette patente n’ont été acquittés à Londres qu’en 1787 et c’est en avril 1787 que la patente a été reçue à Boston et que l’ »African lodge n°459″ a été officiellement installée.

En 1791, mais cette date a été allèguée beaucoup plus tard, l’ »African lodge » aurait pris son indépendance en constituant une prétendue G.L. des maçons noirs indépendants. Aucun document ne confirme cette affirmation. On touche ici un point essentiel: on ne connaît actuellement aucune minute, aucun procès-verbal de l’ »African Lodge » de 1787 à 1807, date de la mort de Prince Hall.

4) Position de la maçonnerie de Prince Hall.

En 1792 se produit un événement très important dans le Massachusetts. Les loges américaines dépendantes des deux grandes loges rivales anglaises font leur unité considérant que les querelles anglaises ne les concernaient pas. (* l’unité maçonnique anglaise ne date que de 1813).

C’est alors que le drame se noue. En effet, la G.L. des Modernes avait pour habitude, tout au long du XVIIIème siècle de renuméroter régulièrement ces loges. Au fil du temps des loges cessaient leurs activités. On éliminait alors toutes celles qui n’existaient plus et on remontait les numéros. Les loges changeaient ainsi de numéro. En 1792, la G.L. des Modernes procède à un renumérotage et l’ »African lodge n°459″ devient n°370. Mais bien que figurant toujours sur le registre de la G.L. des Modernes, il faut supposer que les relations avec Londres étaient interrompues puisque les FF. de l’ »African Lodge » n’en ont apparemment jamais rien su. En 1807 ils se qualifiaient encore d’ « African Lodge n°459″. Le problème se pose une dernière fois lors de l’union de 1813 où l’on procède à un renumérotage définitif. On en profite pour se délester des loges qui ne donnaient plus de leurs nouvelles. A cette époque, il y avait 641 loges sur le registre des Modernes et 359 sur celui des Anciens (en tout 1000). On n’en a conservé que 636 (385 pour les Modernes et 251 pour les Anciens). Ainsi ce sont 400 loges environ qui ont été éliminées et parmi celles-ci, l’ »African Lodge »: non seulement elle n’avait plus de relations directes avec Londres (bien qu’elle devait probablement continuer d’exister) mais surtout elle n’avait plus payé de droits depuis 1797! C’est ainsi que l’ »African Lodge n°370″ n’a pas figuré dans le registre de la G.L.U.A. en 1813. Et c’est pour cette seule raison que depuis lors les Anglais se refusent à reconnaître la maçonnerie de Prince Hall, arguant qu’elle n’était plus régulièrement en activité en 1813.

Or en 1827, les maçons de Prince Hall se réveillent et adressent une nouvelle demande de patente à Londres en leur rappelant qu’ils avaient déjà été constitués par eux en 1787 et en leur expliquant leurs difficultés depuis lors. Mais les Anglais ont répondu que c’était impossible, que depuis 1792 il existe dans le Massachusetts une G.L. d’état, que cette G.L. est reconnue par eux-mêmes et que par conséquent ils ne peuvent pas reconnaître une autre puissance maçonnique en vertu du principe de juridiction territoriale exclusive. C’est un des grands principes sur lequel la maçonnerie anglaise fonde aujourd’hui encore toute sa politique internationale, jusqu’à devenir un des critères de ce que l’on appelle la régularité d’une obédience.

5) Le principe de Juridiction territoriale exclusive.

En réalité, ce principe, qui permet aux Anglais de se libérer d’un problème délicat en ayant une raison administrative parfaitement honorable, et de repousser ainsi toute accusation de racisme, n’a jamais existé en Angleterre. C’est une invention américaine.

Rappelons d’abord que les Etats-Unis, reconnus officiellement en 1783, ne sont pas un état unitaire mais une fédération d’états autonomes. L’organisation de la maçonnerie américaine s’est calquée sur l’organisation politique du pays. C’est dire qu’il n’y a pas de G.L. américaine mais une G.L. par état (* d’autant que les états se sont agrégés successivement).

En 1783, une G.L. avait été instituée dans l’état de New-York à partir de loges issues des Modernes. Or cette G.L. connut très vite des difficultés, parce qu’à la différence de ce qui se passait dans le Massachusetts, les relations avec les Anciens étaient très mauvaises. Pour essayer d’asseoir son autorité d’abord vis-à-vis des Anciens puis sur l’ensemble de l’état de New-York dont les frontières n’étaient pas encore bien établies, la G.L. a édicté un texte proclamant qu’ « aucune loge ne pourra exister dans cet état si ce n’est sous la juridiction de la G.L. » C’est le principe de la Juridiction territoriale exclusive.

Ainsi, édicté en 1787 pour régler un problème particulier, ce principe jugé commode et pratique a été repris par les autres G.L. d’états américains puisqu’il leur permettait de délimiter leur domaine d’action et de se protéger des G.L. des états voisins et il s’est progressivement répandu dans les dernières années du XVIIIème siècle aux Etats-Unis.

6) Principe de reconnaissance des G.L.

A cette époque, il n’ avait jamais été question de ce principe en Angleterre. D’ailleurs il y a eu jusqu’à 6 G.L. au XVIIIème siècle dont les deux principales s’entre-déchiraient! Pourtant lorsque la G.L.U.A. se constitue en 1813 et qu’il lui a fallu définir ces relations avec les autres obédiences, elle a pris conscience de tout l’intérêt pratique du principe de juridiction territoriale exclusive et elle a fini par l’adopter comme une loi maçonnique. Mais du point de vue traditionnel et même historique ceci est totalement indéfendable. Progressivement, la G.L.U.A. s’est donc mise à appliquer ce principe pour ne reconnaître dans chaque pays qu’un seule obédience. Et c’est en 1929 seulement qu’elle l’a officiellement intégré dans une déclaration intitulée: « Principes de reconnaissance des G.L. » Bien qu’elle l’appliquât depuis de nombreuses années, cela représentait tout de même une sorte de pétrification, de rigidité, de raideur qui est finalement à l’origine de grands malheurs en substituant à la notion de régularité traditionnelle et initiatique la notion de régularité administrative et territoriale, alors que ce sont évidemment deux problèmes complètement distincts.

7) Actualité du problème.

Aujourd’hui, l’Angleterre est victime de sa propre rigueur. La G.L.U.A avait adopté une attitude tout à fait différente à l’égard de la France au XIXème siècle. De 1877 à 1913, lorsqu’ un maçon français voulait visiter une loge en Angleterre, il n’était pas rejeté sous prétexte qu’il appartenait au G.O.D.F., au Suprême Conseil ou à la G.L.D.F. On lui demandait simplement des preuves de régularité personnelle, c’est à dire qu’on lui exposait les principes sur lesquels repose la Franc-Maçonnerie anglaise et on lui demandait d’affirmer solennellement et librement qu’il y adhérait. En cas de réponse positive on le laissait entrer. Ce n’est qu’à partir de 1913, lorsque la G.L.U.A a reconnu la Grande Loge Indépendante et Régulière pour la France et les colonies Françaises (la future G.L.N.F.) que, prise à son propre piège, elle s’est interdite d’avoir des relations avec les autres obédiences en France comme dans d’autres pays.

En Suisse, quand la G.L. Alpina a décidé officiellement de régler sa politique comme elle l’entendait avec les autres obédiences, la G.L.U.A. a essayé de retirer sa reconnaissance mais comme cela posait beaucoup de problèmes (Genève est une place financière importante pour la cité de Londres…) on a redonné rapidement la reconnaissance sans qu’Alpina ait modifié en quoi que ce soit ses positions.

Plus récemment, une affaire du même genre s’est produite en Allemagne; son règlement semble avoir été plus favorable aux Anglais.

Mais c’est surtout depuis quelques mois que la situation relative à la question de Prince Hall évolue considérablement aux Etats-Unis . En effet, un très grand nombre de maçons américains contestent absolument la position de la G.L.U.A. Dans la revue d’érudition maçonnique américaine  » Les Philalèthes  » en août 1991, le F. Allan Roberts écrit:

 » C’est le moment d’être soucieux. Aujourd’hui sept Grandes Loges: Connecticut, Wisconsin, Washington, Nebraska, Colorado, North Dakota et Minnesota, ont reconnu la Maçonnerie de Prince Hall comme une égale. Chacun poursuit son existence de son côté, mais est libre de se rencontrer et de travailler avec l’autre. Alors pourquoi être soucieux? La Grande Loge Unie d’Angleterre interdit à ses membres de visiter les Loges des Grandes Loges qui ont reconnu la Maçonnerie de Prince Hall. Les menaces ne serviront de rien. Elles ne seront jamais prises en considération. Il faut que les idéaux et les principes de la Franc-Maçonnerie nous rapprochent. Même si cela doit mettre longtemps à se réaliser. »

Sous la plume d’un maçon américain autorisé et respecté, ce sont des propos véritablement révolutionnaires. En octobre 1991 dans la même revue il revient sur ce sujet:

« Le samedi 8 juin 1991, presque un siècle après qu’il ait persuadé sa Grande Loge de reconnaître la Maçonnerie de Prince Hall, une stèle funéraire, ornée de symboles maçonniques, a été placée sur la tombe de William Upton. Plus de 400 maçons, noirs et blancs, étaient présents au cimetière Montainview à Walla Walla, Washington, pour cette circonstance historique. Ils rendaient hommage à la volonté de William Upton sur son lit de mort. En 1898, il avait convaincu la grande Loge de Washington de reconnaître la régularité de la Maçonnerie de Prince Hall. L’année suivante, sa Grande Loge revint sur sa décision pour calmer l’indignation qui s’était élevée dans tout le pays. Upton demanda qu’aucune stèle ne soit placée sur sa tombe tant que ses Frères, de quelque couleur qu’ils soient, ne pourraient marcher côte à côte.

En 1990, la Grande Loge de Washington et la Grande Loge de Prince Hall conclurent un accord de reconnaissance fraternelle. De cette « Demeure qui n’a pas été faite de mains humaines », Upton dut sourire de plaisir. Comme le dit la Sainte Bible, « qu’il est bon et agréable pour des frères de vivre ensemble dans l’union ».

Mais les choses vont encore plus loin.

Dans une lettre au Grand Secrétaire de la Grande Loge Unie d’Angleterre, Kenneth W. Aldridge, Grand Secrétaire de la Grande Loge du Québec, met en cause la sagesse de la décision de la G.L.U.A interdisant à ses membres de visiter les Grandes Loges qui reconnaissent la Maçonnerie de Prince Hall comme régulière. Il souligne:

« Il n’y aucune règle unique de reconnaissance maçonnique dans le monde et même il n’y a pas une seule Grande Loge en Amérique du Nord dont on puisse dire qu’elle reconnaît toutes les Grandes Loges reconnues par une autre Grande Loge et avec laquelle elle est en relation fraternelle.

Pour être correct, votre comité aurait dû étendre sa décision à toutes les Grandes Loges d’Amérique du Nord parce que toutes reconnaissent beaucoup de Grandes Loges qui ne sont pas reconnues par la Grande Loge Unie d’Angleterre.

Cette décision de la G.L.U.A ne peut invoquer le partage d’un territoire parce que votre Grande Loge a des Loges en beaucoup de parties du monde où existe déjà une puissance maçonnique reconnue. Le Québec est l’un de ses territoires.

De toutes façons la notion de territorialité exclusive est une doctrine américaine qui ne devrait avoir aucune influence sur une décision de la G.L.U.A. »

Aldridge termine sa lettre, qui a été envoyée à toutes les Grandes Loges canadiennes, et à un certain nombre d’autres, par cette vérité qui devrait demeurer sous les yeux de tous les gens qui essaient de penser correctement:

« Les Maçons doivent faire ce qui est juste parce que cela est juste et ne pas se laisser influencer par ceux qui ont de moins nobles programmes. »

En octobre 1991, Kenneth W. Aldridge n’avait encore reçu aucune réponse de la Grande Loge Unie d’Angleterre.

(Cf R.T . n°87-88 « A propos de la Maçonnerie de Prince Hall » par René Désaguliers)


Conclusion.

C’est en arguant du principe de juridiction territoriale exclusive que la G.L.U.A refuse de reconnaître la Maçonnerie de Prince Hall. Ce principe, d’origine américaine, a été étendu à l’ensemble des puissances maçonniques mondiales mais par un curieux retour des choses il est aujourd’hui contesté à l’endroit même où il a pris naissance. La G.L.U.A, de son côté, est prise à son propre piège car elle est amenée parfois à entretenir des relations avec des obédiences avec lesquelles elle n’est guère en sympathie.

Aujourd’hui les Maçons américains et d’autres en Europe notamment, pensent qu’il faut substituer à la notion de reconnaissance territoriale et administrative la notion de régularité traditionnelle et initiatique, c’est à dire limiter le problème de la reconnaissance à des questions purement maçonniques. Autrement dit ces Maçons ne voient pas pourquoi il n’y aurait pas plusieurs organisations maçonniques régulières et reconnues dans un certain nombre de pays.

Il faut remarquer que, jusqu’à un passé récent, ce problème de la régularité était totalement bloqué et qu’il y a donc là de la part des Maçons américains, et même s’ils ont de très bonne relations avec Londres, une volonté de régler un passé historique difficile en posant un problème traditionnel fondamental.

9) Discussion.

- Est-ce que la Maçonnerie américaine a des contacts avec les obédiences maçonniques qui ne dépendent pas de Londres?

- Le V.M.: Les Américains ont de bonnes relations avec les Anglais mais ils ont toujours voulu entretenir aussi de bonnes relations avec des Maçonneries continentales dites non reconnues en particulier la G.L.D.F. et d’autres obédiences européennes. Cela provoque à chaque fois des remous en Angleterre, ce dont les Américains ne se sont guère émus. Il ne faut pas oublier que les Américains se veulent indépendants vis-à-vis des Anglais et qu’ils souhaitent entretenir des relations avec des Maçonneries sérieuses c’est à dire des Maçonneries qui partagent leurs conceptions sans tenir compte de l’étiquette administrative. L’affaire de Prince Hall montre qu’ils peuvent s’affranchir de l’autorisation anglaise. On peut même se demander si cette affaire n’aurait pas été réglée depuis longtemps par les Américains si l’Angleterre ne s’y était opposée de tout son poids.

- Charles J.: Certaines Grandes Loges d’Etat américaines, toutes reconnues par Londres, entretiennent des relations directes avec des Grandes Loges d’Amérique du Sud non reconnues. C’est le cas au Brésil notamment.

La Grande Loge de France, qui a des relations au sein de la conférence maçonnique inter-américaine, constate que les G.L. des états américains établissent leurs relations maçonniques comme elles l’entendent et Londres a de plus en plus de difficultés à faire admettre sa volonté.

Au Canada la situation est un peu différente. L’influence anglaise semble s’établir plus fermement au niveau des hiérarchies. Notre F. l’a constaté lui même à l’occasion de visites qu’il a pu faire ou ne pas faire en fonction des situations locales.

A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers

 

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William Preston

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LA TRADITION 29 juin, 2008

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LA TRADITION

 

Quand on entend des villageois, ou les membres d’un groupe folklorique parler de tradition, on a l’impression qu’il s’agit là d’une relique qu’il faut de temps en temps ré-exposer et célébrer.

Mais la tradition n’est pas dans les choses du passé. Ce ne sont pas les coutumes abandonnées, les rites désuets. La tradition, c’est ce qui se continue Ce sont les mœurs, les pensées, les sentiments et les conduites. C’est la redécouverte permanente des modes éprouvés de l’être, c’est la manifestation des grandes lois de l’apparence, qui ne révèle que le permanent, bref c’est le patrimoine des vérités humaines, que les individus reconnaissent à travers les siècles, comme la conquête commune sur le mystère essentiel, et qu’ils découvrent enfin comme l’élément profond de leur détermination, et la vertu même de l’homme.

La tradition, c’est d’abord ce qu’il y a de plus discret. Ce qui dans le cours des choses est caché, ou du moins souple, discret, et presque imperceptible à la sensibilité. Il n’y a de tradition que dans l’ordre du sens, de l’influence, de la sensibilité profonde, de la conformité aux constantes du milieu et de l’être.

Ce n’est pas le résultat d’une quelconque exhumation, mais, au contraire, l’évidente permanence de la loi de l’Etre. C’est pourquoi, la tradition la plus constante est exprimée dans la loi de Mort et de Résurrection qui est la loi éternelle de l’Etre.

J’ai retenu la remarque d’un homme de sens qui disait, à propos du langage : la tradition latine c’est à Rome l’Italien, à Madrid l’Espagnol; et à Paris, celui qui est fidèle à la tradition latine parle le Français.

Il serait bien de ressusciter d’autres langages que ceux qui découlent du latin. Je crois par exemple que le Basque mérite toutes les assistances pour être préservé de l’oubli. Mais le Provençal n’est qu’un moment de langage, ce n’est pas plus que l’Occitan, une source. J’ai dit le Basque, mais le Celte sans doute, et toutes les langues mères. L’homme qui parlait du Français a Paris, et de l’Italien à Rome, voulait certainement dire qu’il n’y a de tradition que vivante.

A vrai dire, si nous nous engageons dans cette voie, nous risquons de provoquer des malentendus. L’irritation des conservateurs, conjuguée aux impatiences des novateurs nous plongeront dans une confusion irréductible. Ils diront que nous trahissons le sens du mot. Et cependant « Trahere » implique la continuité. Il ne faut pas craindre pour autant d’affronter la difficulté. En somme, tout est confus parce qu’on se refuse d’examiner les choses telles qu’elles sont. Pour les interpréter, on construit des schémas chimériques, et ces chimères nous rassurent, mais elles ne sont que des chimères et nous cachent les réalités.

On a pris l’habitude – et c’est certainement une commodité pour l’analyse et un procédé scolaire efficace – de distinguer la forme du fond. Il y a bien des raisons d’ailleurs de maintenir l’usage de cette distinction. D’autres disent, l’esprit et la lettre.

L’une de ces raisons est la possibilité de prévoir ce qui va mourir, de séparer le permanent du transitoire. Mais, en fait cette affirmation est discutable. Les choses sont plus étroitement liées et dépendantes, complexes et solidaires, que notre jugement ne l’admet quand il cède aux facilités méthodologiques. C’est l’idée du contenant et du contenu qui l’emporte sur l’observation profonde. On se dit que dans une boîte on ne pourra pas mettre un liquide, que dans un flacon, on ne peut glisser un solide. Mais tout cela est très relatif.

Le tout est agissant dans ses parties, comme les parties se déterminent en fonction du tout. La relation n’est jamais purement cumulative, elle n’est pas à sens unique. L’accumulation ne se fait pas de manière mécanique et purement additive, mais selon des réseaux d’interactions qui confèrent aux parties comme au tout une détermination singulière.

Le tout ne serait pas ce qu’il est, les parties ce qu’elles sont, si l’un n’était pas composé des autres, et si les autres ne composaient pas l’un.

Un organisme est autre chose qu’une addition d’éléments, un organe, autre chose qu’un système fonctionnel fermé, une cellule, autre chose qu’un monde clos .

On va dire, analysant la métaphore de l’organisme : mais il y a les nerfs, les systèmes de relations internes, les humeurs, les muscles, qui composent l’originalité du tout et des parties et en constituent la cohérence !

Mais, outre que ces nerfs, ces systèmes, ces humeurs, ces muscles sont généralement des parties du tout, on peut dire la même chose d’un végétal, d’un minéral, d’un système planétaire, bref, de toute unité considérée. L’Unité n’est pas la somme de ses composantes. Tout élément est transformé du fait de son état d’élément. La relation avec l’ensemble, la relation avec les composantes font de toute entité autre chose que son idée pure. En somme, on peut affirmer sans risque que la relation entre les choses existantes est un facteur de leur diversification.

Je veux dire qu’aucune foi n’est identique à l’autre, parce que nul organisme dans lequel on le considère n’est semblable à un autre. Que nul individu n’est semblable à l’autre, parce que la communauté, dans laquelle il vit, n’est pas identique à l’autre.

L’idée que j’essaie d’exprimer est la suivante : il n’y a de singularité qu’en fonction d’une relation totalisante. Ce que je suis, je le dois à ce qui me compose, et à ce que je compose avec d’autres.

On croit que la « personnalité » se définit dans la solitude. Non pas. Elle s’y perd. C’est dans la relation avec l’autre que la « personnalité » se découvre et se détermine.

Pourquoi cette remarque à propos de la tradition? C’est qu’elle montre en quoi il est impossible de considérer la tradition comme un facteur marginal, un ajout, un élément étranger à la situation actuelle. Ce n’est pas un facteur autonome, rejeté et récupéré, oublié et repris à l’occasion selon le caprice de la mode ou devenu nécessaire en cas de crise.

La tradition morte, ce n’est pas une tradition. C’est ce qui est oublié absolument, c’est ce qui n’a plus d’existence. Le ressusciter, c’est jouer et faire semblant. Et on le sent bien aux tentatives de restitutions folkloriques.

Il y a, c’est vrai, une dualité inhérente à l’apparence de tout ce qui vit. Mais c’est une dualité qui n’a de sens que par l’analyse. C’est une dualité objectivée. Le contraire d’une dualité vécue.

La véritable dualité est une donnée. Nous la découvrons avant même d’avoir découvert les aspects divers de l’environnement, du transmis, du reçu. Nous nous éveillons à nous-mêmes par la rencontre entre la conscience des choses et la conscience de nous-mêmes. Nous ne distinguons pas ce qui vient du passé de ce qui est création du présent. Or, cette dualité qui pose le moi et le monde, nous ne savons pas, au moment où nous la découvrons qu’elle est purement symbolique. Elle figure, seulement, la dualité véritable, entre la conscience-esprit et l’être, qu’on pourrait nommer par souci de clarté, la Chose, la Matière bien qu’il soit porteur de la conscience-esprit.

Opposer esprit et matière, c’est traduire, de façon commode, la dualité première qui se révèle à nous dans l’unité de l’apparence.

Mais, il y a une autre dualité. C’est celle que nous vivons dans l’unité de la conscience.

Nous ne connaissons jamais, en effet, comme vécu, de notre existence, que ce que nous nommons le « Présent ».

C’est l’instant, prise de vue sur l’éternel. C’est l’éternel manifesté dans l’instant. Nous tenons généralement le Présent comme une ouverture sur l’apparence. Et rarement, nous prenons en compte le fait qu’il est la seule donnée que nous puissions utiliser, et dont nous puissions nous réclamer pour déchiffrer la double énigme du passé et de l’avenir. Car le passé et l’avenir ne sont jamais pour nous que du présent. Il n’y a pas de passé en dehors de nous. Ni d’avenir possible sans nous.

C’est du seul « Présent » que la Vérité se compose. Cette idée est sans doute difficile à admettre, et cependant elle est solide. Nous pensons que la durée est un facteur de la création. Tout nous incite à le penser: les souvenirs, les traces des événements, les anticipations de l’imagination.

Mais, en fait, la durée n’est nulle part. Ni dans l’esprit, ni dans les événements. Le battement de la pendule n’est un signe que dans l’imaginaire. Pour la caméra qui le saisit, il n’y a pas de battements, il y a des images fixes. Leur succession est une construction.

Nous construisons la réalité- avec des images ponctuelles. Mais la Vérité du Cosmos est toute entière dans l’instant. Comprendre ce que représente la tradition, c’est comprendre comment le Présent contient tout. Combien c’est un moment unique et insaisissable à la fois.

La seule certitude que nous puissions avoir, sans doute, elle est dans cet instant qui concentre tout l’être. Mais cette certitude se double de la découverte que le seul absolu est dans cet instant qui nous est éternellement donné, ôté et renouvelé.

La tradition s’avère dans cette continuité vivante qu’est le fait d’exister.

Dans la mesure où elle n’est ni une forme dépassée, que l’on essaie de restituer, ni une volonté d’innovation et l’effet d’une recherche prospective qu’on serait déterminé à imposer, elle est la Raison même de l’Etre. Ce n’est pas, en effet, une forme passée que l’on voudrait réanimer. Ecartés les carcasses vides, les rites simulés, les caricatures ! Ce n’est pas non plus un projet inspiré que l’on tend à réaliser.

Eliminées les perspectives imaginaires et les idéologies utopiques !

Qu’est-ce donc que la Tradition ?

Rien d’autre que le sentiment du vécu, à travers l’existence présente. Le sentiment de la permanence de l’être éprouvée dans l’instant comme le signe et le seul signe de son éternité.

Faut-il voir là un paradoxe ? Je ne le crois pas. Ou plutôt, c’est le paradoxe essentiel, celui qui naît de l’existence. Nous n’avons rien d’autre que ce sentiment, et la tradition qu’il rapporte et le présent qu’il nous offre, et l’avenir qu’il nous promet.

En fait, la tradition est le composé de ce que nous retenons consciemment ou inconsciemment du passé et elle n’a de sens que par ce que nous projetons dans l’avenir, sans savoir d’ailleurs ce qu’il en sera.

Prenons un exemple, parmi d’autres possibles à l’infini, de la Cathédrale.

La construction des Cathédrales a répondu à l’expression d’un moment de chacun des individus qui de près ou de loin ont participé à leur édification.

La conception, l’édification, la consécration de ces temples fut une affaire considérable, et qui toucha, directement ou indirectement d’énormes communautés. Elles ont été un moment de l’homme, ces entreprises de la foi. Tout y était autour de la matière. Connaissance, communion, alliance entre les puissances terrestres et sacrées, et tout cela brûlé et fondu au souffle ardent de la foi. Voilà pour le moins ce dont l’existence de ces immenses témoignages découvre à la face d’un monde en gestation, tandis qu’elle rejetait au néant le monde d’hier.

L’édification des cathédrales est demeurée pour nous le signe d’une culture et d’une civilisation. Le symbole d’un ordre communautaire. Elle était, pour ceux qui y ont participé une création continue, celle d’un présent vécu et assumé.

Elles s’imposèrent comme une nécessité immédiate. Aujourd’hui, ces cathédrales demeurent : presque toutes, à la fois achevées et inachevées. Comme l’existence des peuples.

Ce qu’elles ont représenté ne s’exprime plus par leur intermédiaire. Ce que l’homme accomplit nécessairement aujourd’hui ne passe plus par leurs formes. Elles ne sont plus que l’image d’une beauté formelle, elles n’inspirent que le sentiment d’une foi collective dont nous nous croyons, bien à tort d’ailleurs, incapables. L’expression d’une vie communautaire et d’une volonté politique à jamais révélée ? Peut-être ,mais dans ses formes, non dans son fond.

Les cathédrales sont là sous nos yeux et parce qu’elles sont là , grands corps inertes et trop vastes pour notre certitude, elles nous dissimulent une évidence toute simple. Les hommes d’aujourd’hui construisent encore leur monde. Comme hier, mais différemment. Le passé ici nous détourne du présent. Formes mortes quoi que magnifiques, communion de foi oubliée, elles portent à croire que l’élan puissant de la vie qui les a suscitée s’est perdu.

Il n’en est rien. Cet élan nous pousse toujours. D’autres formes naissent et d’autres beautés, un autre mode d’accomplissement se dévoile. L’élan s’incarne dans un autre présent, dont les modalités seront un jour des évidences éclatantes, et s’offriront aux regards étonnés, quand elles seront comme les cathédrales, des formes abandonnées.

Défi au temps par un appel au ciel, les cathédrales montaient vers l’infini la puissance spirituelle des hommes. Aujourd’hui, les mêmes hommes, ou leurs frères, lancent un défi à l’espace, et par le même appel au ciel, tentent l’ascension impossible par d’autres moyens.

La communion, ce fut d’abord les routes terrestres et marines, les chemins de fer, les autos, c’est aujourd’hui les voyages dans l’atmosphère qui la réalisent.

La magnifique épopée des voyages de la Renaissance, sur les mers et les océans. La frénésie de la machine dévorant des milliers et des milliers de kilomètres de voies ferrées et aujourd’hui, hier, plutôt, l’ouverture au monde que symbolisent les autoroutes. Ne sont-ce pas là les signes de la foi. D’une foi qui se discute peut-être pour ceux qui ne la partagent pas, mais d’une foi qui se manifeste.

Les motivations apparentes en sont certainement très diverses. Celles que je donne ici sont également contestables. Mais les hommes ne font pas seulement ce qu’ils croient faire. Ce qu’ils ont fait en construisant des autoroutes (pourquoi pas des canaux ou des abris anti-atomiques ?), c’est la manifestation d’une certaine volonté qui se situe dans les profondeurs de la pensée communautaire. La communication comme condition de la vie sociale, c’est une autre forme de celle qui se manifestait dans le rassemblement à l’Eglise. Une foi non moins ardente, et non moins riche dans l’ordre de la sensibilité, quoi qu’on en dise, que celle qui s’abritait entre ces murailles de pierres ouvertes sur le ciel.

Même si c’est d’une communication éphémère, même si c’est d’une illusion qu’ils ont cru tracer les voies, encore est-il que ceux qui ont fait ces routes, qui ont forcé l’espace, ont à leur manière défié le temps pour rapprocher les hommes.

Déjà, il est vrai, les autoroutes sont dépassées. Belles sans doute mais si dérisoires confrontées à ces voies célestes empruntées par les hommes qui vivent leur temps avec le sentiment de pouvoir atteindre aux limites de l’Univers. Mais, c’est le nouvel âge que tracent ces astronautes.

L’âge qui fut le nôtre, qu’importe si ce ne fut qu’un reflet de l’espérance folle de ceux qui ont voulu partir pour ailleurs ?

C’est, de toutes façons, dans ces élans successifs que s’élabore l’œuvre collective où la puissance et l’amour se conjuguent pour donner champ à la beauté toujours renouvelée.

Qu’il y ait partout des calculs sordides ?

Et après ?

Qu’il y ait la manifestation d’une volonté qui défie le sens commun?

Mais, est-ce que cela compte dans une perspective millénaire ?

Ce qui compte, c’est la Vie, et la tradition de l’Homme à la conquête de l’impossible. C’est la poursuite de tout ce qui peut donner à la vie son sens et son prix, la continuité et le renouvellement, l’élan et la permanence, la percée et le rayonnement.

Comment, alors, ne pas sourire quand on voit danser les pauvres ensembles folkloriques ? Comment ne pas songer aux danses nègres pour touristes dans les  »bouis-bouis »

des bidonvilles ? Comment ne pas sourire des cultes caricaturaux, des pratiques formelles, des commémorations forcées ?

La Vérité n’est pas cette chose figée que l’on couvre de bandelettes et dont on décore les sarcophages. La vérité c’est la Vie, et c’est l’invention. C’est pourquoi, la tradition n’a son véritable sens que dans la mesure où l’on comprend qu’elle est la résurrection éternelle.

C’est bien dans le présent que nous retrouvons cette vérité de toujours. C’est dans l’expérience immédiate qu’elle s’élabore, et c’est en éclairant l’expérience vécue que nous avons quelque chance de comprendre les témoignages du passé.

C’est donc ici et maintenant, que l’homme s’éclaire sur ce qu’il est, c’est par la conscience qu’il prend de lui-même que s’illuminent, comme sous l’effet d’une lumière rayonnante, les signes des temps.

Sans doute, ces propos peuvent-ils paraître à contre-courant. Encore qu’en ces matières tout ait été fait.

Certains pensent que les connaissances inspirées par le passé, nous aident à déchiffrer les énigmes du présent. Ils supposent que nos pères avaient découvert une série de principes et de recettes, défini des formules de sagesse capables de nous aider à élucider les mystères qui s’offrent à nos regards sur le monde actuel.

Mais n’est-ce pas là plus une illusion qu’une certitude, et un piège tendu au bon sens ?

Il s’avère, en effet, que nous nous trouvons le plus souvent dans l’impossibilité d’opérer une transposition efficace, et que nous adoptons une méthode ruineuse. Car le Présent n’est pas neutre, et n’attend pas. La transposition du passé sur l’expérience actuelle impliquerait une fixité des concepts qui créerait une désadaptation, et les apparences changeantes rendraient difficile la manipulation des connaissances acquises. Toute transposition est dangereuse dans la mesure où l’interprétation du Passé, comme celle du Présent sont aléatoires. Il va de soi en effet que l’identité entre deux situations n’est qu’une complaisance de l’imagination.

C’est plutôt par l’expérience du Présent, me semble-t-il, par l’épreuve des faits actuels que le Passé peut se révéler à nous et être compris. Car c’est le Présent qui découvre le sens du Passé. C’est de ce que nous lisons du Présent qu’il nous est possible d’éclairer l’image retransmise, et de cette image faire le signe d’une constante, l’expression d’une vérité, la formulation d’une possibilité de sagesse. Voire, une restitution du Passé.

Naturellement, l’opération implique une conviction: celle d’une certaine constance de la nature de l’homme et de celle des choses, même si chacun et chacune évoluent, même s’il y a un développement collectif ou de l’ensemble, même si les apparences se modifient.

L’unité radicale, comme le changement continu dans le cadre de cette unité fondamentale, nous les découvrons, non pas dans un retour aux origines « ignorées » et de toute façon difficiles à reconstituer dans l’action, mais dans l’appréhension de ce que nous sommes, en fonction des témoignages dont nous disposons. Autrement dit, l’action ne se définit que par l’être qui la manifeste. Mais cet être est évidemment un produit, et une expérience vivante.

L’homme Un, continu, et multiple, innombrable dans sa diversité, et constant cependant dans sa fidélité à soi, cohérent dans sa multiplicité, et malléable dans son identité, voila ce que nous dégageons peu à peu des confrontations avec le monde, qui lui, aussi, est un et divers, et c’est nous qui sommes la Tradition.

D’ailleurs, nous commettrions une erreur, de quelque côté que nous le tentions, si nous faisions de cette relation un sens unique.

Il y a dans la correspondance entre le Présent et le Passé, comme entre le Présent et l’Avenir, un double courant, une circulation équivoque, au sens plein, des « informations » qui constituent entre le Passe, le Présent et le Futur, une totalité cohérente, et il est impossible de comprendre le vécu sans considérer cette liaison multivoque dans son intégrité.

Je veux dire, en fait, cette chose simple. Eclairer le Passé par le Présent, et pressentir l’ avenir c’est la démarche nécessaire, et certainement la plus communément adoptée, en dehors des formalismes prétendument objectifs. Concevoir ce que le Présent doit au Passé, et ce que l’Avenir peut devoir au Passé comme au Présent, est une gageure certes, mais c’est celle qui nous donne le sentiment d’une qualité particulière en tant qu’être.

Il y a une autre erreur à ne pas commettre. Ce serait celle qui consiste à ne pas distinguer l’Ephémère de la Constance.

Je crois que c’est Comte qui a dit, sans doute après Pascal, que l’humanité est un grand Etre, qui vit autant de son Passe que de son Présent.

Or c’est dans le Présent qui dure, que ce qui dure du Passé se retrouve. L’Éphémère, qui n’a pas eu d’influence, meurt à jamais. Mais les constantes se retrouvent, même après avoir été éclipsées.

Au reste, on peut se demander ce qui est vraiment éphémère. La seule réponse possible me paraît être : le reflet.

N’est fugitif que ce qui n’existe pas par soi, ce qui n’est qu’un effet de circonstance, qu’une conjonction de figures.

C’est l’ombre, comme l’image portée.

Ce n’est pas que le reflet n’ait pas sa vertu dans les âmes, puisque le plus souvent il exalte par la beauté l’apparence nue. Mais c’est parce que le reflet ne dure qu’autant qu’il est porté par autre chose.

Quoiqu’il en soit, c’est dans l’instant présent que nous saisissons les rencontres. C’est le moment des conjonctions, et s’il y a une vérité possible en dehors de l’imaginaire, c’est dans l’instant qu’elle se situe.

Il y a une situation insaisissable dont cherchent à se dégager les systèmes. L’informatique, en tentant de réunir les informations dans un minimum de place, et dans un minimum de temps, en diffusant les ordres avec des vitesses absolues, tente de court-circuiter le temps.

Mais la question clé demeure :aurons-nous jamais réuni suffisamment d’informations avant le moment de la décision pour que cette dernière soit l’événement même ? Car si ce qui doit venir résulte de ce qui était, il n’y a pas de place pour la liberté, d’une part, et pour la volonté d’autre part.

Mais, plus positif encore, nous ne pouvons rien savoir de l’événement avant l’événement. Si proche que nous en soyons, il demeure entre lui et nous des possibles. C’est un jeu sans doute comme celui de Zénon, et le souvenir d’Achille au pied léger. Mais c’est ainsi pourtant.

Où je suis conduit par mes réflexions, c’est à une esquisse de figuration des conditions formelles de la connaissance et de l’action. Sans doute, n’ai-je à proposer que des images, mais elles peuvent éclairer.

La première de ces images serait une double pyramide dont les sommets coïncideraient tandis que les bases seraient opposées.

La deuxième de ces images est celle de la Croix.

Mais à mon goût, à vrai dire, je préférerais la double spirale ascendante et descendante, dont les sommets coïncideraient, et les bases seraient infinies dans des plans tout à fait opposés.

La Croix ne serait pas seulement une croix à quatre branches sur un plan vertical, mais à six, à une infinité de branches, comme les piquants d’un oursin, qui n’aurait pas de corps. Il faudrait que cette sorte de hérissement soit inscrit dans une sphère infinie pour rendre tout à fait l’idée.

Pourquoi la spirale plutôt que la pyramide ? Parce que rien n’est figé, que rien n’est linéaire, et que les mêmes formes se renouvellent selon des niveaux distincts mais reliés.

Pourquoi, la multiplicité des branches de la croix ? Parce que le moment, l’instant, le cœur de l’être, c’est le point de concours et le centre de rayonnement, le lieu qui concentre et qui diffuse dans toutes les directions et de partout jusqu’à l’infini, et qui n’est rien en soi. Le Passé s’éclaire par le Présent qu’il détermine, l’Avenir, lui, oriente ce même Présent, dont il se dégage en l’ordonnant. Il n’y a de sens que par ce passage. C’est la condition de l’être mais c’est aussi sa raison. Le Passé qui n’est plus, l’Avenir qui n’est pas, sont tout entiers dans le Présent qui n’est qu’évanescence et fragilité.

L’imagination, intuitive ou méthodique, le souvenir et la permanence des habitudes, comme des structures, l’anticipation consciente ou non, la déduction raisonnée ou affective, voilà ce qui concourt à donner à l’expérience vécue sa dimension. Car, si nous voulons bien y réfléchir posément, il n’y a qu’un absolu, et cet absolu est absolument insaisissable, c’est l’instant ; et pas même l’instant vécu : l’instant vivant.

Rien n’existe hors de cet éclair, en quoi se concentrent l’infini du temps et de l’espace.

Tout en bas, le passé obscur et l’influx mystérieux des origines. A droite, à gauche, derrière, la couronne rayonnante des événements développés dans l’espace et dans le temps. En haut, l’imaginaire, l’appel de l’au-delà, et au cœur du tout, le Présent dans sa permanence vivace et toujours nouvelle, dans l’immobilité rayonnante de son unicité.

Alors, faut-il croire que les hommes sont aveugles, et qu’ils ne distinguent pas les signes qui leurs sont transmis d’âge en âge ?

Mais non ! Toujours, les signes sont reconnus, et le message transmis d’une façon ou d’une autre. D’abord parce que ce message est toujours le même quelque forme dont il soit revêtu, ensuite, parce que si le souvenir de ceux qui l’ont formulé est enseveli dans la nuit, du moins, l’esprit qui les a inspires rayonne dans les oeuvres qui depuis le commencement des temps sortent des mains de l’Homme.

La preuve en est là, sous nos yeux. Les signes sont compris, puisqu’ils sont transmis. Nous n’avons qu’à considérer la surface de la terre, et les paysages, nous n’avons qu’à considérer les plantes, les animaux les monuments : tout est là, tout est dit, formulé, décrit, figuré.

Du croisement de race à la girouette sur le toit, de la culture en terrasse à la poterie d’argile, de la borne à la chanson, tout ce que les hommes se transmettent sans le savoir est riche de la sagesse de l’espèce. Seulement, la plupart d’entre-nous, la majorité même, n’est pas assez avancée dans la connaissance de notre condition, pour comprendre ce qui est à comprendre dans le message du passé. Nous en déchiffrons quelques bribes, ici ou là, selon la chance et l’attention. Mais la totalité, qui cependant est transmise, tant les porteurs de reliques sont divers, pieux, et nombreux, nous ne pouvons jamais l’embrasser d’un seul coup.

Il y a par suite, un devoir de piété à remplir. Et sans aucun doute, ici et là, avec humilité ou gloriole, avec constance et non sans ingénuité, les hommes le remplissent. Non seulement les artistes, les artisans, les savants, les travailleurs anonymes, mais les vieilles gens un peu figées dans leurs habitudes, dans leurs souvenirs. Non seulement les créateurs

célèbres, mais les bricoleurs du quotidien. Tous, oeuvrent nécessairement et maintiennent, en dépit d’eux-mêmes, une certaine image de l’homme, et une image fidèle à soi.

Pourtant, nous devons faire la part à une autre évidence : les choses changent. La vie et la mort renouvellent incessamment les situations relatives.

***********

La mémoire et l’imagination donnent de la réalité des images qui se décalent les unes par rapports aux autres. Il y a une transformation sensible. La preuve, c’est qu’il est nécessaire, et chacun de nous en fait fois, d’opérer des adaptations. Répondre aux sollicitations quotidiennes, c’est faire face à des distributions différentes des équilibres, des forces, des formes. C’est changer de point d’appui, et de perspectives.

Il est vrai que la valorisation, par la mythologie du progrès, de cette mouvance des relations peut nous troubler. Les idées prétendument originales nous entraînent, des points de vue singuliers et parfois spécieux modifient nos comportements, et face aux nouveautés nous allons autant que possible essayer de nous transformer. Nous nous assimilons les conditions de l’existence, et nous sommes persuadés que ce faisant, nous innovons.

Je crois avoir compris quelque chose à ce sujet. La boutade d’Alain m’a aidé, il disait : ² c’est en imitant qu’on invente ². C’est en imitant que l’on finit par changer quelque chose à ce que l’on fait. Nous ne pourrions tout à fait demeurer fidèle à nous-mêmes, conserver les moyens affronter les difficultés, accepter les situations nouvelles, si au cœur même de la routine des habitudes et des certitudes de notre vie ne s’introduisaient selon les occasions et les nécessités, les facteurs mêmes du changement.

C’est ainsi que je comprends d’ailleurs le paradoxe de la Tradition: Elle n’est pas cet enseignement, cette doctrine figée, cette fidélité peureuse qui sont le fait non des « conservateurs », mais des imbéciles. J’ai compris, je crois comment, « conservateurs » et « révolutionnaires » Concouraient efficacement à l’équilibre des tensions. Les éléments compensateurs sont indispensables à l’ordre social. Il n’est pas linéaire comme on le prétend parfois, il est structuré selon des antagonismes complémentaires.

Toute la vertu de l’individu, comme la Vertu de l’Espèce, consiste dans le pouvoir d’assimilation permanent face aux événements. Et la loi universelle, celle qui s’impose à tous, en tous lieux. et en tous temps, c’est d’une façon ou d’une autre « meurs et deviens ».

Rien de plus parlant à ce point de vue que la figuration du Yin et du Yang. Les Chinois les tracent en séparant un cercle par un diamètre en sinusoïde. Deux moitiés de superficies égales mais de couleurs différentes, contenant un germe ponctuel et de couleur inverse à celle du demi-cercle qui le porte. Chacun de ces points rappelant l’autre demi-cercle, il faut concevoir l’ensemble en continuelle évolution, le point grossissant jusqu’à occuper la totalité du demi-cercle et ne laissant subsister qu’un point de la couleur opposée, puis revenant jusqu’à la dimension d’un point et laissant la place à l’autre qui s’étend sur tout le demi-cercle, et ces mutations alternées.

D’une façon générale, peut-on jamais dire que quelque chose disparaît jamais qui ne soit un jour retrouvé ? Que quelque chose de radicalement nouveau soit jamais inventé ? Tous les novateurs puisent dans l’imaginaire et cet imaginaire est la mémoire de l’humanité. La création absolue est-elle pensable ? C’est une question qui reste à trancher. Jusqu’à plus ample découverte, il semble bien d’ailleurs que rien ne soit plus éphémère que la nouveauté, rien qui ne soit moins assuré, rien qui ne se découvre en définitive plus proche de ce qui fuit toujours.

Sans doute dira-t-on, vous n’avez pas les yeux ouverts ? Il y a tant de machines, tant de mécanismes fantastiques qui révolutionnent l’humanité ? J’entends bien que la MACHINE, ou la CITE, ou la GUERRE ou le COMMERCE ou les SENTIMENTS, peuvent prendre des formes diverses, mais où se tient la radicale nouveauté ?

Chaque matin un soleil neuf se lève, mais il est aussi vieux que le monde. Chaque enfant est une promesse, une promesse d’éternité.

La vie se perpétue, semblable à elle-même, dans le renouveau quotidien, semblable et différente, la tradition poétique essaie de traduire cette métamorphose en image, et par des formules sensibles, cette constante mouvance et ce mouvement immobile.

L’eau du ruisseau dansant dans la lumière, voilà la vie , aussi précieuse, aussi illusoire, aussi nécessaire que cette eau toujours la même et toujours différente.

Il est de fait que les comportements sociaux, les projets politiques, les manifestations culturelles qui ne tiennent pas compte de ces exigences de l’être sont transitoires, dérisoires, et finalement insignifiants. Toutes les actions qui ne s’ordonnent pas sur la vie demeurent superficielles, incertaines, et tombent dans l’oubli le plus noir.

Suivre la Tradition (et il en est de conservatrices, comme il en est de révolutionnaires), suivre la Tradition, c’est n’être pas paralyse par les formes, soumis aux pratiques figées, fidèles à des rites vides de leur sens. Suivre la Tradition c’est déchiffrer à travers ces formes, les pratiques, ces rites, les images mouvantes du Présent, les constantes de la vie, les lois de l’être. C’est comprendre et aimer le Passé tel qu’il est devenu dans le Présent vécu comme le Présent, gros de ce qui justifie l’espérance et notre amour de la vie. C’est avoir l’intelligence des choses telles qu’elles sont.

C’est pourquoi, et cela m’a frappé, la Tradition est toujours unie dans cette perspective à la Foi. Car la foi c’est l’expression intime de la vertu éternelle de la vie. Ce n’est pas, comme le disent les dévots, ou du moins, ce n’est pas le sens que donnent les dévots à l’expression, une soumission à la Parole révélée, à la forme instituée, qui ne sont de fait que des conventions arbitraires. C’est la manifestation de l’évidence : la Tradition, c’est la Vérité de la Foi.

Toutes deux, Tradition et Foi, sont fondées sur la même certitude, cet univers nous est ordonné. Ce monde est notre monde. Non pas comme une possession, mais comme une identité consubstantielle. Nous vivons avec l’intelligence des choses qui nous font ce que nous sommes, et nous ne pouvons jamais désespérer tout à fait ni de nous ni du monde, en tant qu’espèce, parce qu’il est Nous et que nous sommes Lui.

Foi et Tradition nous engagent à vivre : courage et patience, audace et prudence, fierté et discrétion, voila ce qui nous détermine en définitive, et tous comptes faits. Ce que l’homme peut, il le doit, parce que le Passé de la Terre le fait ce qu’il est, et que l’Avenir est ouvert sur l’infini des possibles. Sans doute chacun de nous n’est pas conscient de cette relation, et c’est sans le savoir que nous construisons pour notre part l’univers tel qu’il s’élabore à notre image, oui, aussi.

Comment ? Mais en vivant.

En vivant avec intensité et confiance le moment présent en acceptant la vie et ce qu’elle porte avec elle. Ce n’est pas manquer de vertu, bien au contraire.

Sentir la fuite du temps. L’éprouver comme la vertu même. Avoir pleinement conscience de la fragilité des choses et de cette fragilité, du sentiment de cette fragilité, faire une force. Constater l’impuissance où nous sommes de nous fixer, même si nous ne changeons ni de lieu ni d’habitudes. Et de notre disponibilité, nous fortifier. La dresser comme un rempart mouvant, toujours face à l’événement, voilà ce qui fait l’Homme. Avec, en contrepoint, la conviction lucide de ne recevoir du monde qui nous entoure pas d’autre appui, pas d’autre secours, pas d’autres moyens d’actions que ceux dont nous disposons nous-mêmes. Par nous-mêmes et dont nous n’arrivons jamais tout à fait d’ailleurs à nous rendre maîtres.

Comprendre ce Passe qui nous oppresse, non plus en tant que Passé, mais en tant qu’il est en nous, et que c’est en nous qu’il nous faut l’affronter. Nous défaire du vieil homme, non pas en refusant ce qui nous a fait, mais en le dominant, en le sublimant dans l’acte.

Savoir que l’avenir qui nous attend, n’est ce pas encore sans doute, mais qu’il est en nous, et que dans le moment évanescent de l’être nous avons le pouvoir de l’assurer en y sauvegardant notre liberté.

Vivre avec la certitude que le Passé et l’Avenir se confondent dans l’acte même qu’est notre vie. Découvrir ce qu’ils sont et ce qu’ils peuvent être à travers ce qui est. Car nous faisons le Passé tout autant que nous faisons l’avenir. Les notions d’objectivité en ces domaines sont relatives. N’est objectif que ce que je définis comme tel. C’est là le piège des sciences humaines, hélas, auquel trop de gens sérieux se laissent prendre.

Rien n’est absolu de ce que nous portons comme reliques ou comme espérances.

Comment cela nous est-il donné, enseigné, transmis?

Comment cela se traduira-t-il, se déterminera, se transmettra ? Mais sans même que nous y songions, et de mille et une façons.

Il n’est pas difficile de comprendre les effets de l’éducation spontanée, de l’acquisition du langage, des disciplines du corps et de l’esprit, de la police des mœurs, des croyances, des oeuvres d’art, de tout l’ensemble perçu. Les facteurs de conditionnement sont innombrables, non seulement dans le cours de notre développement, mais au cœur de notre comportement même et de nos pensées, comme de nos croyances.

Certes, chaque religion voudrait limiter à un livre ou à une représentation symbolique, à une figure prophétique ou à une image mythique les éléments fondamentaux de la Tradition. Chacun son dogme.

Mais ce particularisme, nécessaire en raison de la singularité des domaines géographiques est un particularisme de circonstance. En fait, tous les hommes finissent par se délivrer, ou par être délivrés. La condition humaine impose à chacun l’épreuve de l’oubli, de la résurrection et de la mort. La notion de Tradition est finalement tout à fait symbolique. Elle figure l’évidence, elle permet de l’analyser, et donc de la percevoir.

Nous savons tous que les données du Passé sont nécessairement renouvelées, complétées, vivifiées par le regard vivant.

Il y a d’ailleurs un jeu dialectique dans les rapports entre les influences du Passé et les exigences de ce qui est en Devenir. Ce jeu, dont nous reconnaissons les effets, c’est dans le cadre de l’instant présent qu’il se joue. Il impose des réajustements, des efforts d’interprétations, et c’est par lui que se dégage le sel même de l’apparence, c’est-à-dire sa signification. C’est la dialectique spontanée de l’action et de la représentation. Du mouvement et de la réflexion, de l’être et de la pensée, de la vie et de sa fonction synthétique. Fin dernière de l’action et de la réaction éternelles de l’Etre.

Alors, je me prends à songer à ma vanité première. Vanité entretenue par tant de sottise géniale, par tant de merveilleuses réussites de l’esprit, par tant d’ouvertures percées au cœur du mystère dont les hommes se réclament sans en être capables. Je retrouve l’humilité dont nul enseignement n’aurait dû m’écarter. Je ne dirai plus rien qui condamne personne. Et moins que d’autres encore, ces aveugles qui dansent comme des lucioles à la lueur de prétendus enseignements traditionnels.

Je ne dirai plus rien parce que chacun est un moment de l’être. Et que la simulation, le simulacre, la caricature sont encore des formes de respect. Je ne confondrai pas folklore et tradition, pas plus que poésie et versification, reproduction et peinture statues, monuments et figuration.

Je considérerai la vie, comme la Tradition, non selon l’image figée de ces hommes que l’évangile stigmatise, les nommant sépulcres blanchis, mais selon la création continue qui se développe par nous et en nous.

La Tradition c’est l’éternelle résurrection, l’incarnation des valeurs que chaque génération élabore, et ruine, et réinvente, ou croit réinventer. Et dépasse. Mais qu’elle assume profondément, viscéralement.

La Tradition c’est comme le disent si bien ceux qui s’y réfèrent sans toujours savoir ce qu’ils disent La Vérité et la Vie.

Nous y serons toujours fidèles quoique nous fassions.

Jean MOURGUES

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TOLERANCE 8 juin, 2008

Posté par hiram3330 dans : Chaine d'union,Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

TOLERANCE

 

Qu’est-ce que la tolérance ? Et où en sont les limites ? A-t-elle des limites? Doit-on se montrer tolérant aussi à l’égard de l’intolérance?

De ce fait, comment doit-on aujourd’hui interpréter le principe de tolérance?

Comment peut-on et doit-on procéder pour lutter contre l’utilisation abusive de la tolérance par la droite ou par la gauche ? Cette question mérite d’être étudiée longuement parce qu’elle est au coeur de la philosophie maçonnique.

Dans la mesure où le mot tolérance est un mot qui peut prendre des résonances condescendantes, il est sans doute nécessaire de définir une attitude traduisant, sans puérilité et sans sentimentalité déplacée, ce que les notions d’amour et de charité portent de vertus humaines.

Effectivement, il faut bien se rendre compte que les considérations sur le problème de la tolérance, ou de l’intolérance, sont situées dans un cadre historique. Il n’y a de tolérance comme d’intolérance qu’au niveau du vécu. Seuls, les problèmes concrets peuvent permettre une approche claire, et intellectuellement honnête, des exigences d’une telle attitude. C’est quand on reçoit un coup que la question de tendre l’autre joue se pose, et non dans la quiétude de la chambre close. C’est dans le comportement quotidien, les repas, les coutumes, les jeux, les goûts que le racisme trouve ses épreuves, et non dans l’abstraction légaliste.

La tolérance, c’est l’acceptation d’un certain élément d’étrangeté dans un organisme, dans une communauté, dans un système de relations.

Chacun sait bien que cette acceptation peut être enrichissante, ou au contraire ruineuse. L’expérience prouve que ce qui ne tue pas fortifie.

Aller au-delà, c’est prendre bien des risques sans assumer de responsabilité, et c’est ce qu’un honnête homme ne peut et ne doit pas faire.

Les facteurs à considérer dans l’analyse de l’attitude, eu égard au problème de l’étrangeté sont, la persuasion, l’influence, le conditionnement, l’intoxication, et finalement la désorganisation (ruine, écrasement, ou conversion). L’imitation ou la sympathie n’entre pas en jeu, précisément parce qu’elle est l’antidote de l’intolérance.

Ces facteurs, jouent un rôle dans l’élaboration d’une réaction de défense, réaction qui de toute façon est nécessaire, dans tous les cas où la personne, l’organisme, la communauté, le système idéologique doivent se conserver et assurer une continuité, c’est-à-dire dans tous les cas où ils ont une existence.

Le principe de tolérance doit être considéré également, en fonction du temps et de l’espace. La diversité est un fait. Ce que l’on appelle la Nature en offre la manifestation évidente. Le changement, l’évolution, c’est encore un fait. Nous le constatons, en ce qui nous concerne, en ce qui concerne le monde, et l’histoire en témoigne en tant que science.

La tolérance, par ailleurs, s’inscrit dans le cadre de la nécessité dialectique de toute existence. Celle de la contradiction surmontée. Celle de l’opposition dépassée. Celle de la dualité résolue.

Je ne peux me développer sans recevoir d’une façon ou d’une autre un élément extérieur à moi-même, qui m’oblige à devenir autre, et sans provoquer en même temps la ruine de ce qui est moi. Je suis ce que je suis, par ce qui est étranger à moi-même, autant que par moi-même. Etranger mais pas incompatible. Et c’est là où se situe la sagesse, celle qui est faite de mesure et de jugement, de complaisance et de discernement.

Chaque être tend à se conserver, et rejette ce qui le dégrade, à moins que les effets de ce qui le dégrade soient destructeurs au point de provoquer sa ruine. Tout organisme est, dans une certaine mesure, capable d’assurer par des réactions, sa propre défense. Le véritable danger, c’est précisément de recevoir de l’extérieur, des atteintes telles que les réactions de défenses soient paralysées.

Une communauté se défend par ses lois, par le sentiment de ce qui est injuste, et par l’exercice de sanctions. En ce domaine l’opinion commune est souveraine.

Les sentiments racistes sont fondés sur des convictions sincères et non sur la méchanceté. Tant que l’on n’a pas admis que tel ou tel est un être humain, il n’apparaît pas monstrueux de le chasser, et de le tuer.

Dans une société où l’esclavage est admis, la condition de l’esclavage n’apparaît pas comme une injustice. Même si cette condition est insupportable. Par contre dès que la condition de l’esclave apparaît comme injuste à l’opinion, un processus est engagé pour que cesse cette injustice.

On pourrait multiplier les exemples. Ce qui compte, c’est de situer le problème sur son plan véritable, c’est-à-dire au niveau des principes. Il est trop facile, et dérisoire de tourner la tête et d’accuser les autres. Nous sommes tous concernés.

Il est probable, en effet que tout ce qui se manifeste, dans l’ordre naturel et particulièrement sur le plan humain correspond à une nécessité, c’est à dire à une situation telle qu’elle est devenue irréversible.

Quand un phénomène comme l’Hitlérisme apparaît, par exemple, il est puéril, il est ridicule de dire : « c’est monstrueux, c’est criminel, c’est horrible! » Il convient de comprendre en quoi nous avons contribué à l’apparition de ce phénomène, et de chercher les causes et les explications critiques ; qui en éclairent l’avènement.

L’on constatera naturellement que ces causes sont non seulement l’existence au coeur même de chacun de nous de tendances perverses, mais encore qu’elles résultent de notre faiblesse, et d’une certaine façon de la tolérance dont nous avons fait preuve à l’égard de ce que notre conscience nous désignait comme le mal.

Mais d’abord, et avant tout, de ce que nous avons accepté de nous-mêmes, avec complaisance, et indulgence à sens unique.

La Tolérance maçonnique, c’est le contraire de la faiblesse à l’égard du mal, et du mal que nous portons en nous.

L’ascèse à poursuivre est une purification, qui concerne notre conduite et notre jugement. Elle doit aboutir à la maîtrise exercée sur nous-même, et donc à la pleine responsabilité de notre activité.

C’est en ce sens que nous ne devons pas perdre de vue les exigences de la personne. Accepter notre propre déchéance, tenir nos principes comme méprisables, et les laisser mépriser, refuser à la communauté la claire vision de ses motivations, c’est renoncer à ce qui nous fait homme.

Certains diront: Mais c’est l’ouverture à la violence!

Tôt ou tard il nous faut refuser. Tôt ou tard, il y a au niveau temporel une limite que nous jugeons impérative.

Mais, précisément, si cette limite s’impose à tout homme, le maçon en tant qu’initié doit la savoir relative, et contingente. Il doit pouvoir se situer à une hauteur où ne doivent pas interférer les luttes et les défenses nécessaires, mais où doivent s’élaborer l’intelligence des situations et l’amour de l’homme.

La plupart des difficultés de la relation entre les hommes, c’est en effet le résultat d’une intelligence déficiente, et d’un amour trop indigent.

Plus précisément encore, ne pas être capable, à un certain niveau de la relation humaine, de renoncer à soi, c’est orgueil, source d’agressivité permanente et cause de conflit.

Il faut écarter les tentations de la faiblesse. Il y a une bonté qui asservit, et une autorité qui libère. Il importe de déceler clairement ce qui convient, là où cela convient, et quand cela convient.

Nul n’a jamais dit qu’il était facile d’être, et d’être soi. Nul n’a jamais dit que la vie n’était pas une conquête continue, un combat perpétuel, et d’abord, contre soi.

Ce qui importe au Maçon, c’est de comprendre qu’il n’est pas de combat, qu’il n’est pas de quête, si la passion, si l’aveuglement, si l’agressivité, si la haine et l’incompréhension dévorent notre personnalité.

Le jugement serein est indispensable. L’action véritable doit partir d’un centre immobile et souverain. Il n’est de victoire possible pour l’homme qu’à partir de ce poste ou la lumière éclaire et où l’amour apaise.

C’est pourquoi, à la limite, seul le Maître est justifié dans ses actes.

La contradiction, l’obstacle à surmonter, c’est la nécessité de combattre pour s’élever, et pour atteindre cette souveraineté sur soi-même, qui permet la sérénité.

Celui qui a conquis la maîtrise de soi peut et doit défendre ce qu’en conscience il juge essentiel.

Mais en attendant ?

En attendant, faute de connaître la Vérité, puisque avec la meilleure volonté, nous marchons dans la nuit, en tâtonnant, et qu’il nous arrive de faire des fautes, il importe que chacun de nous soit accepté.

Bien que la victoire n’ait plus de sens, si nous ne savons pas si notre cause est juste, le combat est nécessaire.

Un ancien sage disait: c’est le juste qui dicte ses lois à l’univers. Oui ! Mais qui est le juste ?

Le mal est dans la nature, et dans notre nature, c’est pourquoi il importe que nous luttions pour le bien. Pour ce que nous croyons bien.

Non pas pour ce que nous SAVONS être le bien et la VERITE, mais pour ce que nous estimons être le bien et la vérité. Toute la nuance est là.

Si nous cessions un seul instant le combat contre le mal, si nous nous abandonnions au scepticisme, nous serions vite réduits à l’état de ruine, et bientôt nous deviendrions les instruments du mal même. Mais dans ce combat, le respect de l’autre est la loi d’amour.

La tolérance maçonnique, c’est le respect rigoureux de l’autre en tant que personne. En tant qu’esprit, si l’on veut. C’est le semblable qui nous impose notre propre loi. Lui permettre d’être lui-même, c’est nous justifier d’être ce que nous sommes.

Un homme tolérant, c’est celui qui accepte en tout homme la part de bien qui inspire sa conduite. L’essence de la tolérance c’est la reconnaissance fraternelle.

C’est une attitude qui ouvre des développements infinis, mais qu’on peut résumer: quelles sont les limites de l’humain ? Et à quoi nous oblige le devoir fraternel ?

En fait, l’humanité ne peut se comprendre qu’en fonction d’un principe fondamental, et ce principe c’est la vie. Elle est une manifestation de la vie et elle reçoit d’elle sa vertu.

L’homme dépend du milieu, et l’ordre naturel est sa loi. On peut concevoir entre la nature et l’homme des étapes, ou des écrans, mais quand on analyse la condition humaine, on s’aperçoit que tout s’organise autour de l’ordre Vital, qui finalement est l’ordre cosmique.

Il est illusoire d’isoler le fait humain, et de considérer l’homme comme une abstraction. C’est terre à terre que se pose le problème de la tolérance, et de ses limites.

Ce que l’on peut comprendre sous le terme d’humanité c’est l’ensemble des facteurs naturels qui contribuent à l’épanouissement de l’espèce, dans sa vocation de conscience universelle ou plus exactement universaliste.

Etre humain, c’est accepter d’être une conscience qui vise à l’universel à travers la personne. C’est en définitive une question de bon sens.

Il est évident, qu’en définitive, le véritable amour fraternel, c’est l’ancienne notion de charité qui l’éclaire. Compréhension et solidarité à l’égard de chacun. Mais amour et charité sont vains s’ils ne sont pas incarnés au niveau des personnes et des actions. Et s’ils ne commencent pas par l’amour de soi-même.

Car toute intolérance vient de ce qui nous dégrade à nos propres yeux. L’homme qui ne se connaît pas, qui ne se comprend pas, qui n’éprouve pas à l’égard de soi l’estime et l’indulgence qui lui permettent de vivre en paix avec lui-même, cet homme est incapable d’apporter aux autres les secours qui leur sont nécessaires dans leur détresse, ou leur folie, dans leur aveuglement ou leur haine, le secours d’un être pacifié, serein, rayonnant et lucide.

L’amour fraternel bien entendu peut se comprendre comme une action d’élémentaire solidarité, une entr’aide matérielle au sens profane.

Mais il ne semble pas que la Maçonnerie se grandisse en retenant ce seul sens. Parce que l’amour fraternel, c’est beaucoup plus : c’est le respect de l’originalité de chacun, c’est l’aide apportée par l’exemple, c’est la joie de vivre communiquée, le soutien moral, la solidarité spirituelle, toutes attitudes aussi nécessaires que l’aide simplement financière ou la protection de caractère professionnel.

Au reste, il faut dire clairement que la Franc Maçonnerie n’est ni une compagnie d’assurance, ni un syndicat professionnel.

Ce que souhaite le Maçon, c’est que son frère soit capable d’être un homme fait, d’être épanoui, heureux dans ses relations avec les autres, capable d’assumer les exigences de sa vocation, de réaliser l’aventure de sa vie, sans avoir à désespérer ni de lui-même, ni des autres.

Il est sans doute souhaitable que cette fraternité s’étende à tous les êtres qu’un destin commun, la mort, rend vulnérable. Qu’elle soit inspirée par la lucidité, le courage et l’espérance. Mais elle ne peut avoir de prix que sous la forme concrète et tangible d’une relation humaine réellement vécue, et c’est cette relation vécue que le Franc-maçon place sous le signe de la tolérance.

*

Le comportement fraternel n’est-il qu’une manifestation verbale ? Sommes-nous tolérants à l’égard de chaque homme, de chaque Frère, en toutes circonstances, ou bien la tolérance n’est-elle pour nous qu’une notion d’ordre général ?

Il est plus facile de déclamer sur l’amour de l’humanité que d’essayer seulement de supporter son frère.

Volonté de puissance, volonté d’être, sentiment de connaître le Juste, le bien, le vrai, agressivité à l’encontre de tout ce qui trouble notre quiétude et nos routines, de tout ce qui nous force à remettre en question nos idées, voilà le fond constant du comportement de chacun de nous dans ce monde tendu, dur et instable. Nous avons les meilleures intentions du monde, mais tout se passe comme si nous n’étions jamais à même de vivre en paix avec les autres. Sans doute parce que nous ne sommes pas en paix avec nous-même.

C’est vrai, le respect, l’amour de l’autre, du prochain est plus difficile que l’amour de l’humanité en général parce que la relation immédiate engage la sensibilité et les préjugés, tandis que la sentimentalité verbale se passe de preuve. Il n’y a de vérité que dans l’épreuve assumée au plus près du vécu, et c’est à ce niveau là que la fraternité a ou n’a pas de sens.

C’est le problème qui se pose dans le cadre de la Loge, dans le cadre de l’obédience, dans celui de la Cité. Il n’y a peut-être pas de devoir plus impératif pour un homme que celui qui consiste à faire de son comportement à l’égard des autres une source de paix. Et tout l’appareil rituel mondain, toute la codification dont la politesse est un aspect, semblent confirmer cette exigence.

L’important, c’est précisément que, dans le cadre de la loge se fasse le travail nécessaire. Il n’y a pas, si l’on y réfléchit, de plus légitime fonction au rassemblement solennel que constitue une tenue que celle qui consiste à élaborer un comportement fraternel, à définir une conduite à la fois pacifiante et libératrice.

C’est une sottise que de prétendre que la Maçonnerie a d’abord pour mission de traiter de questions profanes. Elle a pour mission de traiter en tout lieu et en tout temps de la fraternité. Les prétextes sont interchangeables, mais le véritable objectif est là.

Ce qui importe d’abord, c’est d’apprendre à maîtriser les signes. C’est-à-dire à n’exprimer que ce que l’on veut, à n’apparaître aux autres que sous l’aspect raisonnable et digne qui convient à l’homme fait.

Il convient ensuite de distinguer l’essentiel de l’accessoire dans les rapports humains.

Or, nonobstant les bonnes intentions, la seule chose qui importe vraiment, du moins pour le maçon, c’est la libre détermination, le jugement, la conscience de l’autre. Toute atteinte à la liberté de son information, à la clarté de son analyse, à l’expression de sa pensée est un abus que rien ne justifie du moins en loge

Il n’y a pas de raison d’Etat maçonnique, ni d’orthodoxie maçonnique sur le plan de la vie spirituelle.

Aussi, le véritable respect de l’autre, c’est la volonté de ne pas convertir, de ne pas asservir, de ne pas abuser. Auquel doit finir par s’ajouter la compréhension, puis l’accord.

Il n’est pas nécessaire de renoncer à sa propre démarche pour parvenir à ce résultat. Il convient au contraire de considérer que la diversité se justifie par son existence même, et que cette diversité justifie l’existence elle-même. Amour, exemple et foi.

Pour agir ainsi, en maçon, il faut être assuré de soi, ce que nous ne sommes pas toujours, ce que nous devrions être si nous étions des Maîtres.

Jean MOURGUES

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Le vrai visage de la franc-maçonnerie – Constant Chevillon 19 avril, 2008

Posté par hiram3330 dans : Recherches & Reflexions , 1 commentaire

Le Vrai Visage de la Franc-Maçonnerie
Frère Constant Chevillon
1880 – 1944

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C’est avec une émotion profonde que nous publions ce texte majeur.
Nous devons, en effet, rappeler quelle fut la mort tragique de notre Frère.
Il fut arraché de son domicile par le M.N.A.T. de Doriot, le 25 mars 1944 au soir, pour un soi-disant interrogatoire ; son corps fut retrouvé dans la nuit, percé de balles, à St-Fons montée des Clochettes, dans la banlieue lyonnaise, en un lieu où plusieurs crimes du même genre furent perpétrés.
Plus de soixante ans après avoir été tracé, ce morceau d’architecture est toujours d’une troublante actualité !

LE VRAI VISAGE DE LA FRANC-MAÇONNERIE

PROLEGOMENES

De nos jours, et plus qu’elle ne le fut jamais, la Maçonnerie est attaquée. Comme jadis le bouc émissaire des Juifs, on la charge de tous les péchés du peuple, de toutes les fautes des gouvernements, de tous les crimes perpétrés contre la concorde et la paix.
Bien plus, ses adversaires l’accusent des plus noirs desseins.
Ils la présentent aux foules comme une ennemie irréductible de la civilisation chrétienne, comme un agent démoralisateur chargé, par des chefs occultes, de répandre la décomposition dans le corps social et moral de l’humanité.
Mieux encore, ils la considèrent, sans rire, comme une collectivité satanique dont l’objectif plus ou moins immédiat vise à l’hégémonie du mal.
De ce chef, sans répit, tombent sur elle les haines, les persécutions, les lettres de cachet, les excommunications mineures ou majeures de la foule ignorante et de certaines élites trop bien renseignées sur la valeur intrinsèque de l’institution.Examinons brièvement les causes profondes de cet ostracisme universel. Pourquoi la Maçonnerie est-elle attaquée, pourquoi est-elle persécutée et le sera jusqu’à la consommation des siècles ?
Pour deux raisons essentielles :Elle est d’abord l’antithèse de tous les racismes et de toutes les dictatures de la force, car elle est le symbole vivant de la fraternité universelle.
Elle est une condamnation permanente de toutes les politiques de partis et de toutes les politiques nationales égoïstes.
Elle se dresse en face d’une conscience dictatoriale, comme une accusation perpétuelle et tangible.
Sans prononcer une parole, sans faire un geste, par le seul fait de son existence, elle semble dire aux prévaricateurs : qu’avez-vous fait de la liberté, de la justice et de l’équité ?
Ils veulent donc l’enchaîner et, mieux, l’anéantir pour supprimer jusqu’aux fantômes du remords.
En second lieu, elle ne concède à personne le monopole de l’universalité, elle ne veut pas qu’un clan, qu’un parti, voire une Eglise, règle l’usage des universaux dans le moule trop souvent étriqué de ses conceptions.
Elle veut un seul idéal pour le genre humain tout entier, mais elle prêche l’unité dans la diversité des individus, des cités, des nations et des races. C’est pourquoi elle est toujours la cible des attaques venues de tous les côtés de l’horizon ; les profiteurs, les autoritaires, les idéologues, tous les partisans des intérêts particuliers, de la lutte des classes, des révolutions à sens unique, se liguent contre elle.
De droite et de gauche, par devant et par derrière, elle reçoit des coups. Est-ce juste ou injuste ?
Ne le discutons pas, c’est humain ; l’explication est suffisante.Mais aux persécutions dont la Maçonnerie est l’objet, il y a une autre cause, celle-ci née dans son propre sein.
Elle a parfois et délibérément, par ignorance, veulerie ou calcul, car elle est aussi constituée par des hommes faillibles, prêté le flanc à la critique.
Elle a oublié sa raison d’être, oublié sa catholicité, c’est-à-dire son universalité.
Elle est descendue dans l’arène des partis, elle a manqué à sa mission salvatrice ; au lieu de se cantonner dans la sphère de l’autorité et de la sagesse, elle a voulu participer, en tant que Maçonnerie, au pouvoir et à la politique.
Elle a renié son oecuménisme pour devenir le mesquin symbole d’un clocher paroissial.
Concile général de l’humanité, elle s’est ravalée au rôle de chapelle clandestine des intérêts privés, elle a fait sa cour aux puissants du jour, pour avoir sa place parmi eux, sans penser à la fragilité des colosses aux pieds d’argile ; lorsqu’ils sont tombés, elle a été écrasée par leurs ruines et ses outils, employés à une besogne servile, utilitaire et rémunérée, sont devenus inefficaces entre ses mains débiles.La Maçonnerie, dans les hommes qui composent son corps visible, porte donc une large part de responsabilité dans les attaques auxquelles elle est en butte.
Cependant, maçons dans la voie droite, ne soyez pas abattus ; souvenez-vous d’Israël exilé sur les bords de l’Euphrate et livrez-vous à l’espérance.
Les oppresseurs pensent avoir déjà tué la Maçonnerie ! les maçons peuvent être dispersés ou mourir ! la Maçonnerie ne meurt pas ; couchée aujourd’hui sous la pierre du sépulcre, elle renaîtra demain plus grande et plus forte, car la Maçonnerie c’est l’âme humaine elle-même ivre de liberté, de paix et d’amour.
Oui, tous les espoirs sont légitimes, mais pour les concrétiser et les faire s’épanouir, il faut se frapper la poitrine. Le passé comporte de multiples erreurs, le présent semble les consolider ; envisageons donc l’avenir sous un autre angle.
La Maçonnerie paye ses fautes accumulées, l’auréole du martyre nimbe son corps européen disloqué de toutes parts ; il lui faut revenir à sa tradition originelle et véritable.
Certes, les persécuteurs ne s’embarrassent pas de distinctions subtiles, leur haine est et sera toujours identique. Mais si tous les maçons poursuivent dans le réel esprit de leur institution leur oeuvre de libération nécessaire, ils forceront, malgré tout, le respect des pires adversaires.En garde donc contre la facilité, contre la paresse intellectuelle et spirituelle, contre les gestes mécaniques, contre le psittacisme des paroles inutiles et vaines.
L’immense majorité des maçons des Obédiences françaises et étrangères est actuellement occupée à construire une façade derrière laquelle il ne se passe rien ; une façade destinée à dissimuler, aux yeux des ignorants, la condition profane des adeptes ; à se donner à elle-même l’illusion d’oeuvrer dans le temple de Salomon.
Arrière cette attitude et cette illusion, arrière les Pharisiens adorateurs de la lettre et contempteurs de l’esprit.

Pour infuser une vie nouvelle, une vie expansive, dans le corps anémié de la maçonnerie, il ne suffit pas de procéder par des exhortations qui seraient, selon le texte de l’Ecriture : « Vox clamantis in deserto », la voix dans le désert.
Il faut descendre dans l’arène, montrer à tous, les gestes précis de la lutte, les gestes de la victoire.
I1 faut restituer les assises et les coordonnées de la voie triomphale des réalisations, dont le début s’annonce dans la voie douloureuse de l’ascèse individuelle ; car personne ne peut connaître les gloires de l’ascension sans avoir gravi, d’abord, le Golgotha.

ASCESE

Lorsque le profane se présente à la porte du temple, pour réclamer humblement la lumière, le gardien du seuil l’arrête rudement par l’épaule en disant : « Qui va là ? ».
Et le psychopompe répond, pour le récipiendaire : « C’est un homme libre et de bonnes moeurs ».

Tout est là ; la Maçonnerie, en deux mots, met ses adeptes en présence de la plus complète et de la plus haute de toutes les vérités.
La lumière, en effet, ne se donne pas aux esclaves, ils en feraient mauvais usage ; elle ne s’épanouit pas dans la dissonance passionnelle sous peine d’être immédiatement déformée et réduite en ténèbres ; elle se révèle, dans sa pureté, au sein de l’harmonie consécutive à la sérénité des rapports humains.
Combien de maçons, de nos jours, réfléchissent sur ces deux simples paroles ? Peu ou pas du tout.
Ouvrons donc notre esprit aux accents de la Maçonnerie et méditons-les pour notre compte personnel.

Le temple est ouvert seulement aux hommes libres et de bonnes moeurs ; les deux membres de cette affirmation sont une seule et même chose ; les concepts s’interpénètrent et s’étayent mutuellement
La liberté est une puissance, les moeurs sont une attitude, un réflexe de la puissance. Les bonnes moeurs ne seraient rien, si elles n’étaient l’attitude de la vraie liberté. Celle-ci, en effet, consiste à commander à tout ce qui n’est pas la conséquence inéluctable des lois universelles du Cosmos.
Etre libre, c’est réglementer l’incidence des besoins, policer les instincts, canaliser les passions, juguler l’erreur et réaliser le bien dans la vertu, en détruisant le mal avec le vice.
Or, de ceci, résulte une chose, à première vue étonnante, au moins pour le commun des mortels : un homme ostensiblement voué au pire des esclavages, au travail forcé sous la férule d’une garde-chiourme, à l’oppression systématique des tyrans, aux affres de la misère, de la maladie et de la mort, aux vexations et à l’ostracisme des foules aveugles, peut être immensément et superbement libre. Il n’adopte pas, en effet, l’attitude des esclaves, qui est la résignation, mais il accepte la nécessité du moment, il méprise les contingences, et il bande ses efforts pour s’en délivrer, sinon dans le temps, du moins dans la réalité éternelle.
Au contraire, l’homme vêtu de la pourpre, devant lequel s’inclinent toutes les têtes, le législateur omnipotent, le magnat de l’industrie, l’arriviste sans scrupules, sûr de son prestige, de sa souplesse ou de sa force, peuvent être parmi les plus vils esclaves, s’ils se courbent au souffle de l’appétition matérielle, au souffle de leurs passions, de leurs désirs, sans autre loi que le succès.
Regardez bien chacune de ces catégories d’hommes et distinguez-les par les moeurs.
Vous ne trouverez pas le bien parmi les esclaves et le mal parmi les hommes libres, car les moeurs ne sont pas seulement cette concession aux convenances sociales, qui jette sur les pires abus, le voile d’un certain décorum ; les moeurs, dans leur essence dernière, sont un rayonnement de l’âme, de l’intelligence et de l’esprit, qui rend la vie belle, noble et humaine à travers des gestes parfois inélégants ou incompréhensibles.
C’est pourquoi liberté et bonnes moeurs sont une seule et même chose.

Voyons maintenant comment le vrai maçon doit conquérir sa liberté pour informer sa conduite sous l’angle universel de l’humain.

II la conquiert en deux temps :

En une période d’émondation ou de purification qui le conduit à la liberté négative, à la maîtrise de soi-même, à la résorption des entraves matérielles et passionnelles, propres aux esclaves.
En une période d’ascèse active, génératrice de la liberté positive, c’est-à-dire de la liberté de réalisation. Cette dernière seule est la véritable liberté, on le comprend sans peine. La période d’émondation, tous les maçons la connaissent, et le contraire serait inadmissible, car elle constitue le thème essentiel de la maçonnerie symbolique ; c’est la nouvelle naissance préconisée par les Ecritures, naissance à la lumière spirituelle. Elle consiste à rompre la gangue des besoins, des instincts, des passions ; à briser la chrysalide intellectuelle des préjugés et des erreurs dont l’âme de la foule est trop souvent prisonnière et, ainsi, entravée dans son essor vers le soleil de la vérité.

Comment s’arracher à cette emprise catastrophique ? Par l’assimilation judicieuse et l’utilisation rationnelle de l’enseignement maçonnique traditionnel.
L’entrée dans le temple provoque un choc, le choc de la lumière brusquement révélée à la chute du bandeau.
Ce choc c’est l’éveil sur un plan nouveau.
Les fantasmes de la nuit s’évanouissent comme un brouillard inconsistant, les choses se précisent, apparaissent sous leur forme véritable ; toute la gamme matérielle se revêt de sa tonalité spéciale.
Le sens strict du monde extérieur se révèle ; sous l’influx de la lumière c’est un simple point d’appui susceptible de parer à une marche incertaine et dangereuse à travers les marécages de l’animalité pure et un point de départ vers l’harmonie supérieure des entités spirituelles.
Ce choc contribue donc à nous dépouiller du vieil homme, du manteau humanimal transmis par la génération sexuelle, mais c’est insuffisant. Il faut prévoir les possibles cataboles, éloigner les embûches ; une liberté sans armes, toujours et partout, est une liberté morte.
Et le maçon passe à la période active, cuirasse sa liberté pour la rendre invulnérable, pour lui laisser les coudées franches, en vue de l’action éventuelle.

Ici encore, l’enseignement s’efforce de mettre entre les mains de tous la clef de la solution.
Non seulement il indique la direction générale de la liberté, mais il indique les routes les plus sûres et les plus directes pour y parvenir, il pousse même la sollicitude jusqu’à établir l’idéal itinéraire à emprunter. Insister sur ce sujet, ce n’est point éclairer une fatale ignorance, c’est attirer l’attention sur les difficultés et la transcendance de l’oeuvre maçonnique, pour en fixer dans l’esprit les plus subtiles particularités.
Il ne faut pas, en effet, mésestimer les obstacles semés sous les pas de l’initiable.
Malgré les précisions doctrinales et les points de repère, ils sont durs à surmonter. Tout à l’heure, la bonne volonté suffisait : tenir les yeux grands ouverts à la lumière, comparer, apprécier et dire oui, est une besogne relativement facile.
Pour l’action, il faut faire appel à la volonté. Tailler dans le vif ; retrancher les branches inutiles, les bourgeons bâtards ou purulents, comporte une souffrance pour l’arbre confié aux soins du jardinier. Il en est ainsi pour le maçon, et d’autant qu’il est à la fois, l’arbre, le sécateur et l’ouvrier.
Sa volonté doit être indéfectible, sinon il reculera devant la souffrance, sinon la facilité et la paresse l’emporteront sur l’effort et l’ardeur, et nous nous trouverons en présence de cet axiome de la morale latine : « Corruptio optimi pessima », la corruption du meilleur est la pire de toutes.

En cette période d’ascèse active, le but du maçon est triple, puisque l’homme est construit sur un triple plan. Il doit façonner et cuirasser son âme, son intelligence et son esprit.
Nous ne parlons pas du corps, car le corps a été purifié et comme régénéré par le procédé d’émondation, il est donc en parfait état de santé et d’équilibre.

L’âme humaine est ce milieu d’une matérialité subtile, qui, par l’un de ses pôles, touche à l’esprit et par l’autre à la matière ; elle est le moyen terme du composé humain, le médiateur plastique, si souvent condamné par les philosophes et les théologiens soi-disant orthodoxes.
Elle est le milieu vital commun à l’homme et aux animaux, l’informatrice du corps ; elle renferme la sensibilité. Passons sous silence la sensibilité corporelle, lieu de décantation et d’élaboration des données expérimentales ; cet aspect relève de la psychophysiologie.
Nous envisageons seulement la sensibilité, réceptacle des passions et des sentiments, cette sensibilité qui rend l’homme matériel spécifiquement humain.
Dans ce milieu naissent et se développent sous l’influx intellectuel les sept vices capitaux dont l’humanité est la proie : l’orgueil, l’envie, la paresse et les autres. Mais elle est aussi, sous la poussée volitive, la matrice de l’amour.

Si nous réfléchissons, d’un seul coup d’oeil, nous verrons quel est le travail du maçon sur le plan sensitif.
Les vices capitaux sont greffés sur l’égoïsme, il en résulte : la haine, la cruauté, l’injustice à tous ses degrés, les mesquineries ridicules dont la foule des timorés, des faibles et des ignorants est l’éternelle victime.
L’amour prend sa source dans l’universelle fraternité des êtres appelés à une même fin.
De l’amour résultent : la pitié, la miséricorde, la bonté, la charité et toutes les vertus. Par conséquent, le maçon doit déraciner en lui-même l’égoïsme et avec lui tous les vices dont il est le support, cultiver et élargir sans cesse l’amour et les vertus capables de fleurir sur cette tige embaumée.

Or, comment nomme-t-on dans le monde l’homme exempt d’égoïsme, bon, miséricordieux et charitable ?
On dit de lui : c’est un homme de coeur. La formation du coeur sur le plan sensitif sera donc la préoccupation première du maçon.
Le maçon sera l’homme au grand coeur, toujours prêt à tendre la main de l’amitié aux faibles, aux déshérités, à prodiguer son amour à tous les êtres frappés par l’infortune ou l’injustice, à relever les blessés sur les champs de bataille de la vie, à soutenir ceux qui sont sur le point de tomber.
Et cette qualité très noble n’est pas synonyme de faiblesse ;par son ascèse sentimentale, le maçon sait qu’il ne doit pas y avoir de compromission avec le mal, avec le vice, il sera dur pour les fauteurs d’oppression, pour les égoïstes et les méchants ; mais dans la lutte il laissera toujours la porte ouverte à la rédemption, car l’amour ne veut pas la mort du pécheur, mais son retour vers la bonté.

Passons maintenant à l’ascèse intellectuelle.
Tout maçon doit être un homme de science. Ne vous effrayez pas devant ce mot, vous qui, dès l’âge le plus tendre, avez été obligés de peiner pour arracher votre pain quotidien à la nature marâtre ; la science maçonnique n’est pas la science officielle de nos facultés et de nos académies. Il n’est pas, ici, nécessaire, pour être savant, de se pencher sur des équations mathématiques vertigineuses, ou sur les cartes du ciel, de percer le mystère des sciences positives.
Il faut simplement faire de son intelligence, de son entendement et de sa raison, un outil de précision, incapable d’errer dans les limites de nos potentialités humaines.
Qu’est-ce que la science ?
C’est une codification ordonnée et logique des séries phénoménales. Nul au monde ne peut se vanter de la posséder tout entière. Les hommes les plus instruits en possèdent une bribe d’un côté, une bribe de l’autre, et, précisément en raison de cette dispersion, s’ils n’ont l’esprit supérieur qui relie les sciences entre elles et toutes ensemble à l’uni-que vérité, ils sont et resteront des primaires.
La science maçonnique est l’esprit informateur des sciences, elle est la Gnose, au sens propre du terme ; elle ne s’arrête pas aux phénomènes, elle va jusqu’aux essences ; des attributs et qualités, elle infère la nature propre des êtres et des choses.

Suivre une série phénoménale de A jusqu’à Z, en déduire les lois et principes de sa constitution et de son évolution, c’est très bien. Connaître le pourquoi de tout cela est encore mieux.
Eh bien ! la science maçonnique ne conduit pas à un autre but, elle est la science des causes et plus spécialement celle de la grande cause, elle tend à pénétrer le secret du grand Oeuvre. Quelles en sont les bases ?
Dans leur simplicité et leur clarté, elles sont à la portée de tous, elles constituent une méthode trop souvent négligée par le commun des hommes. Le premier stade, le voici : écouter, observer, comparer et filtrer, dans le silence et la méditation. Partant, repousser les opinions toutes faites, les notions sans support, les idées faciles répétées par les perroquets de nos chaires scientifiques ou de nos tribunes politiques, pour piper la foule.
Eviter la précipitation dans le jugement et, sur le jugement sain, apprendre à raisonner.
Au deuxième stade : passer du connu phénoménal à l’inconnu causal ou nouménal, soit par l’induction ou la déduction légitimes, soit par l’analogie, cette clef maîtresse de la Gnose ou science ésotérique, et s’asseoir ainsi dans une certitude, sans aucune limite que la capacité elle-même de nos facultés représentatives humaines.
Ainsi, pour arriver à la science maçonnique, point n’est besoin de s’attacher à des problèmes abscons, réservés aux professionnels de nos instituts officiels ; toutes les questions même les plus humbles, entrent dans le cadre des cogitations maçonniques et peuvent donner lieu à une solution scientifique dont le primaire est exclu.
Cette solution, en effet, est engendrée par la vie elle-même et repose sur une raison correcte, sur une possibilité d’erreur rendue infinitésimale par l’émondation intellectuelle.
La vérité, toujours, est serrée au plus près, avec la rigueur nécessaire à l’élaboration de toutes les évidences.
Voilà la véritable science maçonnique, elle réside dans une vision directe des choses et des êtres, étrangère à la science officielle exotérique. Or, par la connaissance vraie des causes et des effets, il est possible de discriminer l’apparence de la réalité.
Le maçon saisit donc, avec précision, l’opportunité d’établir le juste rapport « existentiel » entre la première et la seconde, et ce rapport est une lumière, il est la lumière. Transporté de l’entendement à la volonté, c’est-à-dire de la pensée à l’action, il permet de procéder à l’assujettissement rationnel des besoins, des instincts et des passions, à l’extirpation des vices capitaux, à l’épanouissement des vertus, dans la mesure nécessaire à l’équilibre parfait de la personnalité spirituelle, partie dominante, substance même du moi humain.
Nous entrons ainsi de plain-pied dans le troisième stade de l’effort individuel et de l’ascèse corrélative.

Non content de façonner sa sensibilité et son intelligence, son âme et sa raison, le maçon doit illuminer sa volonté.
Il ne s’agit plus ici d’instaurer les bases de l’amour sensible et la vérité relative des rapports scientifiques, il faut monter plus haut, s’installer dans le monde des idées pures. Il ne s’agit plus des reflets du vrai, du beau et du bien, à travers les manifestations cosmiques, mais des concepts universels informateurs de la pensée, des principes suprêmes qui conditionnent la vie, en règlent l’évolution normale, et en constituent la fin.
En d’autres termes, il s’agit d’opérer l’autocréation de la conscience véritable et d’en harmoniser l’épanouissement avec les lois de l’être.
Nous disons : conscience véritable, c’est-à-dire conscience essentielle, conscience de la personnalité.
Notre individualité, en effet, a pris possession d’elle-même dans notre sensibilité, en se discriminant du monde extérieur, et dans notre intelligence par l’assimilation des rapports abstraits qui résultent de nos réactions vis-à-vis de l’action phénoménale.
Cette conscience, la conscience première, nous est commune, compte tenu des incidences scientifiques, avec tout le règne animal.

Mais la conscience personnelle ou seconde, dont le support momentané se trouve dans la première, est non seulement la prise de possession de notre moi intime, elle est encore le principe d’unicité de l’indéfinie divisibilité sensorielle et intellective ; elle est encore le lieu où notre propre entité se conjugue avec le monde supérieur des idées.
Elle est une puissance dynamique et statique, dynamique par l’unité qu’elle infuse dans le moi, statique par sa résistance à la dispersion. Elle est le sceau de l’être ; une fois mise en éveil, elle est incoercible, donc immortelle.
Comment l’homme en voie d’ascèse peut-il éveiller sa conscience, la rendre immortelle et lui donner, avec la spontanéité, son caractère spécifique ?
En l’illuminant par ses deux pôles : d’un côté par la lumière des rapports vrais recueillis par les sens, élaborés par l’intellect et synthétisés par la raison, de l’autre, en résorbant tous les voiles tissés par l’involution dans la matière, voiles qui empêchent l’esprit de communiquer intuitivement avec la source divine dont il est une émanation.
Par ce procédé, la conscience devient lumière, elle n’est plus un reflet, une lumière déformée par la réfraction, mais une lumière vivante hypostasiée, un foyer radiant.
Elle est l’imagination créatrice et la mémoire spirituelle au sein desquelles les idées se sont, en quelque sorte, incarnées dans une forme concrète et humaine pour ne plus s’effacer jamais.
Alors la conscience dirige le faisceau de sa lumière vers la volonté pour lui rendre l’action facile, l’action dans l’axe général du vrai, du beau et du bien éternels, dans la vraie liberté qui ne consiste pas seulement à faire ou à ne pas faire, mais à faire ce qu’il faut et pas autre chose.

Certes, pour réaliser cet ultime effort qui fait les génies, les héros et les saints, les difficultés sont innombrables.
La matière est là, visible et palpable, attractive aussi et tyrannique ; la douleur est inévitable à celui qui veut la dompter, la conduire en des voies étrangères à ses réactions normales. Ne nous décourageons pas, adressons-nous à la méthode maçonnique.
Elle nous dit : Cherchez, sondez, méditez dans le silence. Ne repoussez aucune idée, aucun concept, aucune notion, ne vous détournez d’aucun problème, d’aucune hypothèse, tout renferme une parcelle de la vérité, un rayon de la lumière, un atome de la réalité. Mais comparez, jugez et pesez avec la balance de l’équité.
Or, dans cette « queste » du divin Graal, deux choses sont essentielles : la bonne volonté et le désir du bien, la subtilité intellectuelle et la persévérance viennent ensuite, car le désir engendre la persévérance et la bonne volonté est la matrice de l’acuité dans l’effort.
Tout homme incapable de poursuivre jusqu’au bout cette ascèse personnelle ne gravira jamais complètement l’échelle de Jacob de la Maçonnerie universelle.
Mais s’il peut l’accomplir, à quel résultat prestigieux ne peut-il parvenir ?
Le maçon ainsi évolué n’est plus un homme de la foule, « l’homo » soi-disant « sapiens » des anthropologistes, il est l’homme idéal, l’homme en soi, le « vir » de notre langue ancestrale, le latin ; le mâle capable d’agir, de réaliser, d’aimer et de se sacrifier à un idéal de justice et de fraternité.
Il peut s’écrier comme le poète : « Nil humanum a me alienum Auto », rien d’humain ne m’est étranger.

APOSTOLAT

Voilà le travail personnel auquel le maçon s’est engagé, peut-être sans prévoir toute l’ampleur de sa promesse. Certes, ce travail est important, douloureux et magnifique.
Mais est-ce bien là tout le travail de notre institution ? Il est important, pour nous qui en supportons le poids, mais il n’est rien ou pas grand chose par rapport à l’espèce humaine.
La Maçonnerie, en effet, ne tend pas seulement à créer parmi ses adeptes des personnalités, à la fois pures et fortes, elle veut illuminer les masses dans la mesure du possible, leur faire comprendre la justice et l’équité, le droit et le devoir, les confirmer dans la liberté par la vraie fraternité, par la caritas generis humani jadis évoquée par Cicéron et les stoïciens. Pour cela il lui faut des apôtres, et elle veut créer des apôtres.
C’est pourquoi tout son enseignement converge vers l’action ; par la science spéculative elle conduit à la science des réalisations, son rêve c’est de construire le temple de l’humanité. Qu’est-ce qu’un apôtre ? C’est un homme d’action, un homme revêtu d’une mission sacrée, pour laquelle il est prêt à tout sacrifier : ses commodités personnelles, ses désirs les plus chers, son temps et sa vie s’il le faut.
Un apôtre doit posséder les trois vertus primordiales que nous connaissons bien ou que nous connaîtrons lorsque nous aurons franchi d’autres échelons de la hiérarchie : la foi, l’espérance et la charité.
Ces trois vertus sont si hautes qu’on les a appelées vertus théologales, non seulement pour rappeler qu’elles s’appliquent à Dieu, mais pour montrer que leur possesseur peut être assimilé à un dieu.

Ici, ouvrons une parenthèse nécessaire pour éloigner de nous toute idée préconçue, incompatible avec la vérité.
De tout temps les hommes, et spécialement les maçons, depuis bientôt un siècle, ont eu peur des mots, parce qu’ils les ont revêtus d’un masque modelé sur leur phobie du moment.
Tout à l’heure, nous parlions d’illumination. Ce mot, dans notre langue, est synonyme de folie ou de chimère, c’est absurde ; un illuminé est un flambeau. Inutile d’insister.
Quant aux vertus théologales, c’est autre chose.
La foi maçonnique n’est pas cette croyance étroite par laquelle l’ignorant s’incline devant un dogme indéfinissable, c’est la transfiguration de la pensée, la sublimation de l’entendement ; ce n’est pas le credo héroïque ou paresseux du charbonnier, c’est le credo plein de lumière de la science discursive et intuitive : je sens, je vois, je sais, donc je crois.
L’espérance ce n’est pas cette aspiration béate vers une aide problématique et imméritée, vers une récompense gratuite, inadéquate à l’effort déployé pour la conquérir ; c’est l’essor de tout l’être vers les sommets de la beauté et de la justice.
La charité, ce n’est pas l’amour égoïste d’un bien conçu comme un bien-être dont on veut jouir, c’est l’amour désintéressé d’un suprême idéal de bonté, de miséricorde et de paix, non pas pour un seul être, mais pour l’universalité des êtres.
Et ces trois vertus sont une seule et même chose, considérée sous trois aspects différents par suite de la triplicité humaine.
C’est la volonté purifiée de tout alliage bâtard, la raison magnifiée et rendue subtile comme une lame d’épée, c’est le coeur élargi jusqu’au sacrifice, par la conscience illuminée.

Mais, revenons à l’apostolat maçonnique, et voyons comment il peut être conçu. Ne nous leurrons pas, n’enfourchons pas les coursiers d’Apollon, ne montons pas au Sinaï, le grand oeuvre de la régénération humaine est moins glorieux et beaucoup plus difficile.
Il ne s’agit pas de multiplier les actions d’éclat, les gestes valeureux, d’échafauder des plans constitutionnels inédits et transcendants, il faut oeuvrer dans la simplicité du coeur et de l’intelligence, avec une volonté infrangible ; il faut agir avec l’opiniâtreté de la goutte d’eau dont la chute répétée perfore le granit le plus dur.
Il faut agir d’abord par le prosélytisme de la conviction : par paroles souvent, par écrit quelquefois, par l’exemple toujours ; semer dans la foule les idées de saine liberté, d’égalité véritable et d’universelle fraternité, les imposer à l’attention des individus sous leur angle réel ; implanter dans les âmes la notion du vrai, du beau et du bien, et, par conséquent, dissoudre dans son ambiance immédiate le brouillard mortel des préjugés, de l’ignorance et de l’erreur, éliminer les superstitions, qui sont des liens d’esclavage pour l’intelligence et la volonté.
Puis, il faut réaliser, c’est-à-dire employer toutes ses forces, toutes ses ressources disponibles, toute sa vie à la transformation de l’idéal en oeuvres adéquates.
En un mot, il faut concrétiser sa foi, la réduire en acte, car la foi spéculative est inutile et sans sincérité. Il n’est pas nécessaire de se précipiter vers le martyre, mais il faut savoir y marcher le cas échéant, d’un pas délibéré et la tête haute, car le maçon est un homme sacrificiel.
Sa foi personnelle n’est pas égoïste, elle est rayonnante, il veut la communiquer aux autres. Il n’espère rien pour lui-même car il a tout en lui, et les contingences matérielles ont pour lui une importance relative, mais il espère pour la foule, pour les humbles et les faibles. Il espère la science pour les ignorants et ceux qui sont dans l’erreur. Il espère la liberté pour les esclaves, la justice pour les opprimés et l’équité pour tous.
Son amour s’étend sur tous les êtres de sa race, sur la masse comme sur l’élite, il aime tous ses frères en vue de la fin commune de l’humanité, fin dernière où chacun doit être à sa place, dans la hiérarchie des valeurs spirituelles.
Le travail du maçon est donc totalement désintéressé, il est accompli sous l’angle du devoir. Le maçon, en effet, ne revendique pas ses digits personnels d’homme libre et conscient, sinon pour accomplir son devoir, car il sait que ses droits sont relatifs et limités, mais que son devoir est absolu et sans borne.
Aussi le maçon apôtre est un chef missionne parmi les élites, car c’est un initié, un illuminé, un homme de coeur, de science et d’action.

EXAMEN DE CONSCIENCE

Après avoir examiné successivement l’ascèse individuelle et l’action collective et sociale auxquelles le ’maçon est appelé par l’institution, nous pouvons nous rendre compte du travail énorme et difficile de cet entraînement progressif.
Et ceci explique pourquoi tant d’adeptes croupissent dans les bas-fonds de la médiocrité, au sein des obédiences les plus actives et les plus réputées. La plupart, malgré certains caractères et une discipline librement acceptée, sont de simples profanes.
Sont-ils effrayés par le labeur ou incompréhensifs ? L’une et l’autre de ces suppositions doivent être sans doute retenues ; mais la Maçonnerie elle-même ne peut être accusée, car ce sont les hommes qui restent sourds à l’appel ou impuissants à réaliser, par veulerie ou mauvaise volonté.
Et pourtant la Maçonnerie est sage, elle n’impose à personne un effort au-dessus de ses facultés, elle s’essaye, au contraire, à magnifier et à développer les facultés pour les rendre aptes à l’effort.
Elle n’impose pas à l’apprenti et au compagnon le travail du maître ; elle série les difficultés, les dévoile successivement et, en présence de chacune d’elles, donne les directives nécessaires pour les surmonter.
La progression peut être lente ou rapide, mais aucun ouvrier ne passe à une nouvelle branche avant d’avoir atteint la perfection dans le stade inférieur. Il avance vers la maîtrise par une marche régulière et précise.
Lorsqu’il l’atteint, il peut entreprendre un travail efficace, car il sait tailler dans la matière première, en vue de la solidité de la construction. Mais ce n’est pas tout, la maçonnerie est l’art royal par excellence ; à la stabilité de l’oeuvre elle veut adjoindre la beauté, c’est pourquoi elle sélectionne les maîtres ouvriers du temple.
Par une série ininterrompue d’épreuves et d’enseignements, elle leur découvre les lois architecturales susceptibles de concourir à la magnificence de l’édifice.
Bien plus, elle conduit les plus aptes, les plus courageux et persévérants vers les ultimes sommets, leur transmet les règles de l’art, les principes de la science, et ceux-ci, à leur tour, pourront former les futurs ouvriers de la cité céleste, les diriger et les élever jusqu’à eux pour permettre à l’oeuvre maçonnique d’être éternelle comme la race humaine.

En présence de ces constatations, un sérieux examen de conscience apparaît opportun.
Descendons en nous-mêmes, sondons nos coeurs et nos reins.
La question à nous poser est double. Sommes-nous dans la voie, c’est-à-dire, dans l’esprit maçonnique ? Avons-nous la volonté de la suivre jusqu’au bout ? Eh bien ! j’en ai peur, la réponse de notre conscience ne sera peut-être pas, pour beaucoup d’entre nous, entièrement affirmative ; notre faiblesse congénitale, notre égoïsme, notre amour-propre, l’attrait puissant des passions et des instincts physiques, sont de terribles pierres d’achoppement et ont, plus d’une fois sans doute, eu raison de notre volonté.

Nous avons mis bien souvent, certes, la main sur le maillet et le ciseau pour tailler notre pierre : combien de fois les avons-nous jetés pour nous renfermer dans la paresse ou le dédain ?
Nous avons mis les mains à la charrue : n’avons-nous pas, maintes fois, par lassitude, contemplé l’orée du sillon au lieu de terminer la tâche.
S’il en est ainsi, frappons-nous la poitrine, car nous avons commis un crime, non seulement contre nous-mêmes et contre la maçonnerie, mais contre l’humanité qui attend en vain la consommation de l’oeuvre rédemptrice.
Si nous avons fauté, ne soyons pas lâches, ne jetons pas nos outils dans le chantier déserté.
La maçonnerie ne renonce jamais à sa tâche, elle abandonne au néant les ébauches mal venues et transporte ailleurs les matériaux, pour recommencer inlassablement le travail défectueux.
Faisons comme elle, ne nous décourageons pas, reprenons nos outils et la besogne où nous l’avons laissée.

Mais, ici, arrêtons-nous à une ferme attitude, prenons l’engagement sacré de ne plus regarder en arrière, affermissons-nous dans une volonté irréductible de poursuivre notre ascèse personnelle pour pouvoir oeuvrer, en un jour très prochain, dans l’arène des luttes collectives, d’où sortira une humanité meilleure, une humanité régénérée, consciente de ses devoirs et de ses droits, en possession de la vraie liberté par l’égalité principielle et la fraternité.
Par cet examen de conscience, par cet acte de ferme propos, les responsabilités maçonniques sont déterminées avec la plus extrême rigueur et dans la certitude.
Pénétrons-nous bien, maintenant, des vérités ainsi énoncées.
Il ne suffit pas d’avoir été reçu apprenti, compagnon ou maître, pour être un vrai maçon. Dans le monde profane un manoeuvre ne devient pas un ouvrier compétent par le seul fait de son engagement sur un chantier. Il en est de même dans les ateliers du Temple.
C’est pourquoi lorsque le Vénérable demande au premier surveillant s’il est maçon, celui-ci ne répond pas : « Je le suis », mais : « Mes Frères me reconnaissent pour tel ».
Il indique ainsi, sans ambiguïté possible, la nécessité d’un travail personnel et acharné pour arriver à l’adeptat.
Quiconque est oublieux de cela, pour n’avoir pas à orienter ses efforts vers ce but précis, ne sera jamais un vrai fils de la Veuve et les grades, les distinctions, les offices dont il sera revêtu par l’amitié de ses frères ou de ses maîtres seront une vaine manifestation de l’esprit profane, des oripeaux destinés à couvrir son inesthétique nudité.

Maçons courageux et de bonne volonté, travaillez donc à votre ascèse comme l’ont fait vos ancêtres ; recherchez la lumière, aimez la vérité envers et contre tous, même contre les vôtres, contre vos amis les plus chers : la vérité est trop haute pour souffrir les compromissions.
Soyez durs à vous-mêmes, mais bons, compatissants, tolérants pour les autres, dans la mesure de la justice.
En toutes vos pensées, réflexes ou actes, n’ayez qu’un seul but, une seule fin : le bien général de l’humanité dont les individus ne sont que des sous-multiples.
Si vous êtes dans cet esprit, combien pèseront à vos yeux les mesquineries profanes, les attaques sournoises ou directes, les opinions péjoratives, les entraves jetées sur votre route ?
Rien ne pourra vous détourner de vos investigations désintéressées, rien ne pourra ralentir votre travail, rien ne viendra amoindrir votre liberté essentielle, ni votre foi dans les destinées humaines, ni votre espérance de l’ère nouvelle, ni votre amour de vos frères conscients ou égarés.
Les choses mauvaises seront pour vous une conséquence de l’erreur où se trouvent plongés les hommes ; les choses bonnes vous apparaîtront comme une illustration magnifique de l’évolution des âmes, une incitation à poursuivre la lutte pour le vrai, le beau et le bien.
Vous serez confirmé dans l’optimisme de l’athlète, digne de votre titre et du passé humain de la maçonnerie universelle.

Mais si vous rencontrez des obstacles insurmontables, si votre effort se heurte à des masses trop lourde. pour vos épaules, frappez et l’on vous ouvrira, demandez et vous recevrez.
N’hésitez pas, car la Maçonnerie attend les demandes et les pèse à leur juste valeur pour ne pas avoir à transmettre une vérité au-dessus des forces de l’impétrant. Car, non seulement, elle donne la science, crée, affermit et développe toutes nos facultés, mais, par une éducation adéquate, s’efforce d’en rendre l’usage facile et spontané, dans un rythme de beauté et d’harmonie.

CULTURE

La Maçonnerie prescrit la recherche de la vérité, mais cette recherche n’aurait aucun sens si la vérité n’avait un contenu.

Or, trop de maçons, même ceux qualifiés de grands, lorsqu’ils profèrent l’axiome à jamais célèbre, gloire de l’institution : « La Maçonnerie n’impose aucune limite à la recherche de la vérité », se contentent de faire miroiter aux yeux de leurs frères moins avancés un lointain idéal, intangible et irréel, porte ouverte à toutes les hypothèses issues de l’imagination humaine, celles invraisemblables comme les autres.
Ils consacrent, en quelque sorte, une vérité problématique, erreur éventuelle pour tous, sauf pour son détenteur momentané ; une vérité dont la couleur et la forme peuvent changer du jour au lendemain ; une vérité dont le point de départ et le point d’arrivée sont en équilibre parfaitement instable.
Pour leur justification ils invoquent la base expérimentale et la méthode rationnelle ; ils prétendent ainsi rester dans la science positive. Ils voient juste, sans doute, s’ils veulent simplement élucider les lois physiques du monde extérieur et sonder le contenu objectif de la matière.
Et cependant, même sur ce point exotérique de la science royale, ils restreignent les envolées intellectuelles et nient l’utilité de la Maçonnerie, celle-ci, par les moyens dont elle dispose, étant inférieure aux Académies et aux Facultés.
Mais, s’ils veulent, par ce moyen maintenir la mission maçonnique et s’élever sur les hauteurs de l’esprit, ils font fausse route, car l’expérience a besoin d’un phare pour sortir des séries phénoménales qui, toutes, nous conduisent à une impasse sur laquelle s’amorcent les avenues du mystère.
Ce phare c’est le contenu de la vérité. la vérité en soi. Elle est évidemment inaccessible dans sa totalité, dans sa substance vivante, sans cesse en mouvement.
Cependant, chacun peut en saisir une parcelle, si infime soit-elle, un lambeau susceptible de lui donner une certitude.

Pourquoi la généralité des maçons s’obstinent-ils à prêcher la recherche de la vérité sans jamais faire allusion à son contenu ? Ils se plaisent à 1a brutalité de la lettre et du mot, ils se projettent vers une évidence fantôme, sans se soucier du corps sacré des idées dont il est la projection intellectuelle, comme si l’évidence par elle-même était une fin, un repos adéquat à l’effort du penseur.
L’évidence en soi n’est rien, sinon la lumière engendrée par le choc des rapports du réel au réel. S’acharner à rechercher l’évidence pour l’évidence est un leurre, il faut lui donner un support.
Mais le maçon ordinaire, même savant, croit se trouver en présence de la vérité lorsqu’il se loge, pour un temps plus ou moins long, dans la caverne platonicienne ; il confond ainsi le reflet et la réalité, il poursuit l’ombre de la lumière.

L’évidence est un critérium nécessaire pour établir la légitimité d’un rapport, c’est l’harmonie des notions, des concepts, des jugements ou plus spécifiquement une vêture dont on recouvre la pensée.
La vérité substantielle est une idée qui ne renferme aucune contradiction dans son énoncé, elle doit donc cadrer exactement d’un côté avec l’apparence phénoménale, avec les manifestations de la vie, de l’autre avec l’essence même des choses ou des êtres dont elle est la représentation harmonique.
En d’autres termes, la vérité c’est le réel, rendu intelligible, soit par le procédé discursif du raisonnement et de l’analogie, soit par l’intuition dont l’imagination créatrice est l’instrument.
Si nous partons de ces données reconnues exactes, et il serait difficile de les nier de bonne foi, la culture maçonnique basée sur la recherche de la vérité va nous apparaître dans sa complexe unité. Accoler les deux mots : complexe et unité, semble une hérésie ; en mathématique peut-être, dans le réel, non. L’homme est un dans son essence véritable, il est deux dans ses manifestations intérieures et extérieures, il est trois dans l’actualisation de ses potentialités.

La culture maçonnique comprendra donc trois phases ; dans chaque phase, nous distinguerons deux stades, et tous les points de vue divers se synthétiseront sous l’influx de la fin poursuivie.

La première phase comporte l’éducation de la sensibilité ; la deuxième, l’éducation de l’entendement ; la troisième, l’éducation de la conscience, c’est-à-dire de l’esprit, unificateur du composé humain.
Dans la première, il faut éduquer les instincts et les passions, puis les sentiments.
Dans la deuxième, former la raison et éclairer la volonté de manière à la guider légitimement dans le libre choix dont elle est l’origine.
Dans la troisième, il faut éveiller la conscience, d’un côté dans la diversité, de l’autre dans l’unité.
Mais du haut en bas de l’échelle l’unité se manifeste et devient effective au fur et à mesure de l’ascèse, car le maçon, tout en agissant selon les lois et principes régulateurs de ses divers plans constitutifs, concentre son activité dans l’axe universel et unique du vrai, du beau et du bien.
Tous les catéchismes religieux, toutes les éthiques et toutes les philosophies nous donnent les règles de cette triple éducation sous le couvert de la morale profane.
La Maçonnerie suit cette voie, empruntée de la tradition universelle de l’humanité, mais en lui donnant une portée bien supérieure. Comme certaines religions, elle n’invoque pas la récompense ou la peine, comme les éthiques et les philosophies elle ne s’inspire pas seulement d’une certaine hygiène animique et intellectuelle.
Elle n’est pas, en effet, la religion de la foule ignorante, ou la philosophie d’une élite composée de primaires.
La Maçonnerie est l’apanage de l’élite des élites et, comme telle, se place à un point de vue surhumain. Elle veut le vrai essentiel, le beau en soi et le bien suprême, sans se préoccuper des contingences engendrées par l’égoïsme des individus, des nations et des races, compte tenu de la progressivité nécessaire à la stabilité du cosmos.
Elle accepte donc les compromis et les chemins de traverse axés vers le but final, mais jamais les compromissions et les routes régressives.
Elle accepte l’opinion du moment pour autant qu’elle contienne une parcelle de la vérité, mais combat l’erreur et l’ignorance, elle accepte un moindre bien pour marcher vers le mieux.
Elle est compatissante aux chutes, jamais à la lâcheté. L’éducation de la sphère humaine purement sensitive, c’est-à-dire instinctive et passionnelle, se conjugue avec l’éducation de l’intelligence, car les facultés correspondantes sont intimement liées entre elles, la sensibilité fournissant à l’intellect l’aliment basique de ses cogitations.
La Maçonnerie ordonne à ses adeptes de se libérer des instincts et passions ; non pas de les annihiler, mais de les clarifier et de les maintenir dans leur rôle strict.
Ceux-ci ne doivent pas être des fins susceptibles d’accaparer et de conditionner l’activité générale de l’être, mais des moyens, des outils par lesquels l’homme peut agir sur la nature physique et la dompter, la réduire à l’état du serviteur qui parle lorsque son maître l’autorise. Ceci est peut-être difficile, mais parfaitement intelligible.
L’homme doit être maître de lui-même, or, comme la sensibilité constitue la partie inférieure du composé humain, il faut la soumettre à la partie la plus noble, à l’esprit ; elle ne peut saisir les leviers de l’action, sans être sous l’emprise spirituelle immédiate. Il n’est pas nécessaire d’insister sur ce point, tous les hommes de bon sens en sont convaincus. Il n’est pas davantage besoin de nous attarder longuement sur l’éducation intellectuelle.
Les lois de la logique, la pratique des sciences positives. nous ont mis sur la voie depuis longtemps.
On a, trop souvent, présenté l’intelligence comme la faculté du vrai, c’est exact en surface seulement. Le vrai est absolu et l’intelligence ne peut rien saisir en dehors de la véracité des rapports « existentiels n entre cet absolu et ses manifestations phénoménales, véracité qui constitue l’évidence ou la certitude scientifique. Elle est donc relative dans toutes les incidences de son activité.
Le thème maçonnique de l’éducation intellectuelle consiste précisément à empêcher les adeptes de se fourvoyer en des rapports faussement véridiques, suscités par l’erreur congénitale attachée à nos sens ou par le rapprochement illégitime de notions et concepts, semblables en apparence, mais en réalité étrangers les uns aux autres.
C’est pourquoi la Maçonnerie recommande la circonspection dans l’analyse, le discernement dans l’élaboration des concepts, la tempérance dans le jugement.

Ce n’est pas tout encore. Par cette première étape, elle permet à l’intelligence de recevoir une lumière suffisamment clarifiée, authentique expression du donné sensoriel.
La science véritable, la gnose, possède un autre pôle, le pôle positif de la connaissance ésotérique. Ce pôle, ce sont les idées émanations du monde des essences. Les idées sont l’élément informateur de la connaissance ; elles sont, comme telles, absolues en elles-mêmes et leur relativité est fonction de nos facultés représentatives.
L’éducation intellectuelle maçonnique nous permet de pénétrer dans ce monde transcendantal, car elle ne se contente pas de former l’intelligence, elle influence l’entendement, racine radicale et support de la première.

L’intelligence réalise l’abstrait contenu dans le concret phénoménal sensible, mais se trouve toujours dans la diversité. L’entendement, au contraire, impose à la diversité abstraite l’action unificatrice des idées et engendre l’adéquatio rei et intellectus dans laquelle tous les platoniciens, après leur maître, plaçaient et placent encore la vérité.
Pour être dans le vrai, il faut réaliser l’équilibre entre le sujet et l’objet ; entre la chose connue et l’entendement qui connaît.
C’est là l’oeuvre maçonnique par excellence dans le domaine intellectuel, c’est la première étape du grand oeuvre.

Mais ici il faut beaucoup de subtilité pour suivre l’ascèse et c’est pourquoi nombre de maçons s’arrêtent en route, et n’outrepassent jamais la diversité intellectuelle.
Leur volonté, du reste, uniquement éclairée par la lumière réfractée à travers le prisme matériel n’est pas illuminée par le reflet des essences et maintient son activité dans le monde physique, dans le monde extérieur ; le monde intérieur leur est clos.
Or celui-ci peut se présenter à notre sens intime comme un livre ouvert, si nous savons éduquer notre entendement, si nous savons accroître sa réceptivité et opérer le dosage adéquat du réel et de l’apparence.
Il faut, en effet, pour conserver à la vérité sa puissance dynamique de réalisation, marier les idées et l’expérience dans une juste mesure. Il ne s’agit pas d’une simple juxtaposition de concepts venant des deux points opposés de l’horizon intellectuel ; il faut effectuer, non un alliage, mais une synthèse vivante au sein de la pensée.
Il faut que la materia prima fournie par les sens, élaborée par le dyptique sensibilité – intelligence et la forme substantielle reçue par l’entendement donnent naissance, grâce au jeu de la volonté et de l’imagination créatrice, à un être nouveau, image parfaite de la réalité ; il faut, en un mot, constituer le verbe humain.
Et ce verbe n’est pas seulement la science, la parole spéculative et théorique, il doit s’actualiser dans les manifestations de notre activité intérieure et extérieure ; il est créateur ou complètement inutile.
A l’intérieur de notre être il constitue la conscience, à l’extérieur, la civilisation.

Négligeons, en cette brève étude, ce dernier point de vue ; les méditations maçonniques consolidées par les faits quotidiens en révèlent suffisamment les arcanes.
Quant à la conscience, il importe de nous y arrêter un instant, car elle est à la base de toutes nos réalisations extérieures, par conséquent l’assise même de la civilisation. Notre conscience pousse ses racines, d’un côté au sein de l’expérience, résultat de l’activité incessante et discontinue du monde extérieur, de l’autre dans l’unicité de notre être, et, par cet intermédiaire,dans l’unité cosmique dont l’origine repose sur le monde des idées informatrices, c’est-à-dire dans la manifestation du monde spirituel. Elle n’est pas seulement le sens de la justice, de la morale sociale et de l’amour-propre individuel dont les variations sont indéfinies.
S’arrêter à cette conception, c’est prendre l’effet pour la cause. Dans son épanouissement total, la conscience est d’abord et surtout le sceau, le signe vivant de notre réalité, car elle perdure parmi les phénomènes passagers, elle est l’éternité dans le temps.
Mais en raison de son pôle négatif appuyé sur la diversité phénoménale elle est aussi le sens de notre interdépendance vis-à-vis de l’universalité des êtres, donc un lien entre le moi et le non-moi.
Par l’éducation, par la culture intensive, ces deux attributs répondent à une hypostase greffée sur l’arbre de la création et la conscience devient une cellule autonome de l’espèce humaine, solidaire de toutes les autres, mais complète en elle-même, dans le sein de Dieu.
Elle est donc le support de l’amour véritable, de l’amour absolu et sans limite dont l’étreinte puissante embrasse toutes les créatures, à travers le Créateur. Et voilà pourquoi la conscience est aussi un tribunal devant lequel aucune parole, aucun geste, aucun acte ne trouvent d’excuse s’ils ne sont revêtus du manteau de la Foi, de l’Espérance et de la Charité.
Voilà pourquoi elle est une source inépuisable de civilisation, car celle-ci ne peut s’établir sans la foi en l’unité, sans l’espérance en l’unité, sans l’amour de l’unité, dont la conscience est la plus haute expression.

Ainsi, l’éducation individuelle maçonnique rejoint l’apostolat collectif fixé comme but final à l’institution.
Pourquoi tant de maçons s’arrêtent-ils, comme nous le disions tout à l’heure, à la période purement intellectuelle, sans souci de mettre un point final à leur ascèse ?
La science est nécessaire, un ignorant ne peut briguer l’honneur et la responsabilité d’être un apôtre. Mais l’ascèse ne consiste pas tant à s’instruire qu’à tirer profit de la science pour organiser la vie spirituelle. Il faut s’élever au-dessus de la connaissance, simple hase sur laquelle se construit l’édifice de la conscience.
La connaissance est relative et humaine, mais par elle doit s’affirmer quelque chose de surhumain dont l’existence est conditionnée par la prise de possession d’une intime réalité : la personne. Contre cette réalité, rien des contingences intellectuelles ne doit prévaloir. C’est une autocréation analogue de tout point à la discrimination des personnalités hypostatiques divines.
Sur le support vital, en effet, le logos intellectuel se greffe, qui s’épanouit dans le triple amour de la volonté.
Par la vie, par l’être, nous sommes un dans le tout ; par le verbe nous distinguons notre moi des autres moi et nous devenons une individualité particulière susceptible de se manifester dans la diversité du monde extérieur ; par l’amour nous restituons notre unité dans l’unité transcendantale, nous affirmons notre conscience intégrale ; en un mot, nous situons notre personnalité au carrefour de l’infini et du fini, de l’absolu et du contingent, dont nous devenons participants dans une mesure identique.
L’amour ainsi donne un sens à la lumière intellectuelle et transpose la vie sur le plan de l’universel.

Comment conclure ! de manière aussi simple que, peut-être, inattendue.
Le maçon doit acquérir le sens de l’éternel.
S’il travaille dans le temps, c’est sous l’angle de l’éternité, c’est-à-dire de la réalité. Pour l’homme, c’est dans le temps que germe l’éternité, il faut, donc en commencer la conquête dans le temps.
Or, chaque individu est engagé dans le milieu social ; travailler à la perfection de ce milieu, c’est fournir à l’individu un moyen efficace pour se hausser dans l’éternité.
Si le maçon a coulé sa personnalité dans le moule de l’éternité, s’il est un avec elle, il pourra essayer d’entraîner la société humaine à sa suite ; s’il est resté dans le temps, ses efforts seront vains et ses spéculations comme ses actes voués à la stérilité.

Tel est le vrai visage de la Maçonnerie universelle. Nous avons voulu dépeindre ce visage en une esquisse rapide et fidèle, non pas d’après les hommes enrôlés sous sa bannière, mais d’après la tradition dont elle doit se prévaloir.
Cette tradition s’est altérée au cours des âges, c’était à peu près ; inévitable, par suite des réactions humaines normales.

Les principes de liberté, d’égalité et de fraternité, charte inamovible des individus et des peuples à laquelle la maçonnerie est attachée jusqu’à la mort, ont été trop méconnus, piétinés même, par tous les gouvernements et les partis.
Les intérêts particuliers et ceux des castes, champignons vénéneux engendrés par l’indéracinable égoïsme, ont été trop longtemps favorisés par les pouvoirs publics, au détriment de l’intérêt général.
La vraie Maçonnerie s’est élevée contre l’injustice et l’intolérance, elle a voulu, partout et toujours, rétablir l’équilibre rompu. Parce qu’ils étaient humains, les moyens employés par elle ont, peut-être. dépassé la limite de la sagesse. Pour lutter contre la détresse matérielle, elle est descendue sur le plan strictement physique, elle a ainsi perdu de vue son rôle spirituel et son office de médiateur.
Dans certains cas, elle s’est aussi prêtée aux réalisations partisanes. Mais son action était légitime dans son essence, sinon dans ses modalités.
Les hommes qui, dans son sein, ont dirigé la lutte étaient, pour la plupart, pleins de foi et de bonne volonté, ils avaient un seul objectif : le bien ; il faut les absoudre.
Même si leur oeuvre est condamnable, la maçonnerie est innocente, elle ne préconise pas l’erreur, mais la vérité.

Contrairement aux affirmations de ses détracteurs, elle n’est pas, en effet, une entreprise de démolition, un organisme gangrené dont l’activité néfaste propage la maladie dont il est atteint.
Nombre de maçons peuvent errer et le contraire serait étonnant ; beaucoup d’entre eux peuvent agir en vue d’intérêts personnels plus ou moins avouables.
Il est inadmissible de jeter l’interdit sur l’ordre tout entier par le fait des brebis galeuses, fussent-elles la majorité, qui s’abritent dans ses temples.

C’est pourquoi nous nous sommes efforcés de faire revivre, dans sa pureté idéale, la doctrine véritable de la maçonnerie initiatique ; de montrer l’ascèse individuelle et collective dont elle est le support ; d’élever les adeptes jusqu’à la notion d’apostolat et, par ce moyen, de les conduire à des réalisations extérieures d’où les errements seront exclus.
Nous avons écrit sans révéler aucun des « aporreta » de l’ordre, dans l’unique but d’être utile à la vérité et de détruire, dans la mesure où l’on nous entendra, les rumeurs de haine soulevées contre lui.
Ceux qui, éventuellement, liront cette étude y puiseront peut-être : soit une plus juste compréhension et un peu de respect pour une haute doctrine venue des tréfonds de l’histoire, soit le désir de mettre leurs pensées et leurs actes au diapason de son enseignement traditionnel.

Pour ces derniers, disons-le à nouveau, ils entreprendront une oeuvre ardue, et, à certains moments, douloureuse.
Mais sa réalisation n’affecte aucun caractère d’impossibilité.
Certains l’ont accomplie, malgré les contraintes matérielles et la lutte pour l’existence : c’est déchoir de ne pas les imiter.
Elle est, en ces pages, présentée dans son aridité métaphysique, non pas pour effrayer, mais pour donner le courage nécessaire à la poursuite de ce noble idéal. Il est toujours bon, en effet, avant d’entreprendre une tâche, d’en mesurer l’étendue.

Regardons autour de nous, l’effort est partout, c’est une loi vitale à laquelle aucun être ne peut se soustraire.
La vie humaine surtout est le prototype de la lutte perpétuelle. II faut combattre pour la place au soleil et le pain de chaque jour, combattre pour la vérité contre l’erreur, pour la paix contre la guerre, pour le bien contre le mal.
Nul homme, digne de ce nom, ne peut nier l’opportunité de l’effort dont la tension, du reste, est béatifique aux grandes âmes, puisqu’il apporte avec lui l’espérance de la victoire et la joie anticipée du triomphe.
Les difficultés, dès l’abord, apparaissent insurmontables, mais s’avèrent bientôt, et presque toujours, comme un adjuvant de la volonté.

Lorsqu’un alpiniste se trouve au pied d’une muraille rocheuse presque verticale, son premier mouvement est de retourner sur ses pas. Il n’hésite pas cependant, il l’attaque avec la volonté de la vaincre.
Au fur et à mesure de l’ascension, il trouve des fissures, des cheminées, des rampes plus douces et des terrasses invisibles d’en bas.
Malgré la fatigue et le danger mortel, il arrive enfin sur la crête et respire longuement l’air des sommets, il se sent le maître des forces naturelles, car il a vaincu l’épouvante et terrassé la matière.
Ainsi fait le vrai maçon, chevalier sans peur et sans reproche, il conquiert la spiritualité contre tous les obstacles.

APPENDICE AVANT-PROPOS

Parmi les profanes et même parmi les maçons qui se sont attardés à lire les pages précédentes, beaucoup, peut-être, ont été déçus.
Ils espéraient y rencontrer, non seulement un visage inconnu de la foule, mais encore un thème précis capable de résorber tout effort intellectuel, un dogme auquel il suffit de se confier pour être irrésistiblement entraîné dans le sillage de la lumière.

A force d’entendre dire : la Maçonnerie dispense la vérité à ses adeptes, les maçons peuvent croire à l’instantanéité d’une révélation miraculeuse et, comme l’amour-propre humain les guide encore à leurs premiers pas dans le temple, ils souffrent, sans doute, de ne point en être éblouis.
Quant aux profanes, ils pensent : point n’est besoin d’entrer dans la Maçonnerie pour arriver à ce résultat : les sciences, les philosophies et les religions sont des mentors aussi sûrs.
Cette fraternité n’innove rien, n’apprend rien ; elle s’arroge un droit hypothétique et se sert d’un pur symbole pour convaincre les hommes de son utilité.
Ouvrons une quelconque éthique, voire un simple catéchisme, et nous trouverons, sous une forme moins présomptueuse. les mêmes enseignements et les mêmes préceptes.

Les maçons auraient tort de réclamer une révélation là où se trouve seulement la continuité d’une tradition millénaire ; les profanes, de méconnaître les bienfaits d’une méthode et d’une discipline dont l’efficacité se conçoit par les contraintes, ailleurs appliquées sous le couvert des lois punitives ; les uns et les autres, d’imaginer une prétention injustifiée.
C’est pourquoi nous voulons aborder ici la question de la lumière maçonnique, dans la limite imposée par l’obligation du secret, pour montrer à tous, et surtout aux initiables, ses caractéristiques, son rôle et la manière dont il faut la comprendre et la conquérir, en dehors de toute illusion incompatible avec la positivité de la doctrine.

Alors apparaîtra aux yeux de la bonne foi, par un nouvel examen et une méditation plus approfondie et corrélative de notre premier regard, combien la Maçonnerie est inconnue de la généralité des hommes et quelle est la valeur de son témoignage dans l’appréciation de la vérité humaine, témoignage d’une importance unique, puisque tout entier dans la conscience du myste.

Nous allons revenir, en quelque sorte, sur nos pas, pour mieux en mesurer la portée et la direction ; nous allons rencontrer les mêmes concepts et les mêmes idées, mais dans un cycle plus restreint, car nous assisterons, dans une certaine mesure, à la naissance d’un fils de la Veuve.

LA LUMIERE MAÇONNIQUE

Nouveaux venus à la porte du temple, cherchez-vous bien la lumière ?
Rien n’est moins certain.
En votre for intérieur, en effet, vous croyez la détenir en fonction de vos connaissances.
Vous avez tout un passé derrière vous ; vous avez travaillé, pensé, agi ; votre compréhension englobe certaines lois et principes et vous pouvez prétendre, sinon à la vérité totale, du moins à une approximation d’une large envergure. Votre conscience éclairée par votre intelligence peut ainsi vous conduire vers un jugement d’une apparente rectitude. Vous ne venez donc pas chercher la lumière, mais, à défaut d’une vérité nouvelle qui vous paraît improbable, un peu plus de clarté et de précision.
De ce chef, du reste, personne ne doit vous condamner, car la plupart des maçons, tous peut-être, ont pensé comme vous, jusqu’au jour où ils ont aperçu leur erreur.

Attendez un peu comme d’autres l’ont vu, vous le verrez bientôt, la lumière profane dont vous êtes plus ou moins saturés, est un reflet trop souvent déformé par le prisme phénoménal.
Lorsque vous approcherez la vraie lumière, la lumière maçonnique, engendrée par le soleil idéal du monde spirituel, vous saisirez la signification de ces mots : « Recevoir la Lumière » et « Donner la Lumière », car vous ne serez plus de simples écrans réflecteurs, mais des foyers radiants.
Et ce moment est proche ou lointain selon la détermination de votre propre volonté.

Vous avez demandé la lumière sans être bien convaincus de la recevoir.
Comment vous l’a-t-on présentée ? Sous le voile de multiples symboles.
Sans aucun doute, vous les connaissiez déjà et vous avez été étonnés, au premier contact, de n’en trouver parfois qu’une simple esquisse au lieu d’un modelage complet.
Arrêtez-vous sur cette première anomalie, dont la raison vous échappe et souvenez-vous d’une chose : la figure ou la lettre sont des supports, l’idée et l’esprit seuls sont essentiels. Ne tombez donc point en des généralisations hâtives ou des jugements irréformables.
Les raisonnements a priori ne valent rien dans les sciences exactes, ils sont encore moins de mise dans la Maçonnerie universelle. Malgré ses études antérieures, malgré ses connaissances acquises, le récipiendaire ne sait rien encore sous l’angle particulier de la Maçonnerie ; il erre dans le labyrinthe passionnel, il hésite aux carrefours de tous les préjugés et, s’il appartient à l’élite profane, il s’incline devant le sacro-saint mirage de l’intellectualisme rationnel.
Or il ne s’agit point ici des rapports communément admis par les docteurs exotériques ; il faut, au contraire, établir de nouvelles relations entre le signe et les idées, ou, plutôt, les saisir à travers la plasticité des symboles.
La Maçonnerie, dit-on, est un art et une science ; ne nous autorisons pas de notre intelligence de la science et des arts pour juger péjorativement une institution dont la formule et le but, proclamés identiques, semblent emprunter une voie divergente ; essayons de découvrir la réalité cachée sous l’écorce.

Depuis des milliers d’années, depuis les temps historiques, il y a des mystes, initiés et adeptes, à côté et au-dessus des hommes de la foule ; des écoles ésotériques en marge des académies officielles.
Bien plus, à côté des savants, naturellement adonnés à l’élucidation des mystères dont nous sommes entourés, il y a toujours eu des cénacles fermés, des temples secrets, des fraternités hermétiques où les hommes de désir seuls étaient introduits, avec un cérémonial compliqué, propre à éliminer les curiosités malsaines et les volontés chancelantes.
Ce deuxième aspect du problème mérite encore attention. Pourquoi tout cet apparat. pourquoi cette sélection ? Parce que la vérité porte un sceau et qu’il faut le recevoir pour être admis en sa présence.
Ce sceau est un geste sacramentel, un baptême purificateur, il pénètre toutes les facultés, les émonde et les modifie, selon la réceptivité de chacun. Avant d’ouvrir à ses élus les portes de la Vérité, la Maçonnerie imprime donc sur leur front le sceau des citoyens de la lumière, par des épreuves adéquates, tirées des quatre éléments primordiaux, successivement traversés et vaincus.

Mais si le sceau rend la lumière accessible, il n’est pas la lumière ; ainsi dans une religion quelconque, le baptême n’est pas le salut.

Lorsque le bandeau est tombé de vos yeux, vous avez cru, sans aucun doute, à une restitution pure et simple de la lumière physique dont vous étiez privés et vous n’avez pas été autrement émus, car le symbole ne révèle pas, de prime abord, son intime subtilité.
Vous avez pourtant ressenti un choc semblable au choc de l’aube sur la nature lorsqu’elle émerge à l’horizon sous la poussée du soleil.
Ce choc symbolique est, en même temps, la matière sacramentelle et la conséquence du sceau initiatique.

Avez-vous, de ce fait, reçu et contemplé la lumière dont la Maçonnerie se flatte d’opérer la transmission ?
Non, et vous pourriez avec une légitimité relative affirmer l’absence totale de rupture dans le champ ordinaire de votre visibilité.
Méfiez-vous, toutefois, de cette logique d’apparence irréfutable. Si la lumière ne vous a pas été brusquement révélée, si vous n’avez aucune connaissance nouvelle immédiate, vous avez néanmoins reçu la clef des portes de l’orient spirituel d’où vient la lumière véritable.

Quelle est donc cette clef d’or ? Vous la possédez depuis l’éveil de votre entendement, tout le monde la possède, mais personne ne veut plus s’en servir, sinon pour un culte idolâtre et purement spéculatif.
C’est le « Connais-toi » découvert par Socrate dans la doctrine traditionnelle des antiques mystères dont il fut l’écho révélateur. Elle vous a été restituée dans le cabinet de réflexion et on vous en a montré l’usage au cours de vos voyages de probation.
Elle vous a permis, avec l’aide de vos initiateurs, d’assurer vos pas incertains, d’être maître de vous-mêmes et de dominer les éléments, non pas au gré de votre fantaisie, – les lois naturelles suivent une route immuable, – ni pour satisfaire vos caprices, – l’initié n’en a pas, – mais en les acceptant librement lorsqu’ils sont contraires, en méprisant leurs contingences lorsqu’il sont favorables.
Et ceci, c’est la lumière, et la lumière est contenue tout entière en ces paroles, à peu près inconnues en dehors de nos temples : l’homme fort est la mesure du monde.
L’homme fort, en effet, ne spécule plus sur la devise socratique, il ne la porte point à sa boutonnière comme une décoration, il la transforme en motif d’action et de réaction, il la porte dans l’intimité de sa substance, elle est devenue l’oeil de sa volonté.

Toute l’infinie distance entre la lumière initiatique et la lumière profane est contenue dans ces mots « Connais-toi ».
Par eux, la Maçonnerie met le récipiendaire en présence de lui-même, en présence de sa pensée et de sa conscience toute frémissante du contact de Dieu, de ce Dieu interne manifesté seulement par les essences.
Sans négliger le voile du monde phénoménal, elle le réduit à la juste valeur d’une gamme sonore dont les vibrations, dans l’économie du Cosmos, sont destinées à proclamer la gloire et la puissance de l’intériorité.
La science profane, au contraire, met l’homme en présence du monde extérieur. Elle lui dit : regarde, analyse, compare, extrais le suc phénoménal pour remonter aux lois et aux principes ; mais elle se tient dans la dispersion et la divisibilité externes.
Ainsi, la Maçonnerie intériorise et la science extériorise. Celle-ci communique le reflet de la lumière incréée, celle-là crée une lumière dans la conscience même de l’homme et illumine le monde visible pour le situer à sa place véritable.
C’est pourquoi le profane, aux prises avec les luttes quotidiennes de l’existence, est enclin à se laisser dominer par les forces extérieures et se trouve désemparé lorsque le reflet, son guide habituel, l’abandonne dans les ténèbres intérieures.
C’est pourquoi le maçon n’est jamais seul avec lui-même ; il est co-participant de la vraie lumière ; il est une source de lumière et le ,monde extérieur, malgré ses révoltes momentanées, lui est soumis, car ce monde n’est rien sans une conscience capable de l’absorber au sein de sa propre lumière, de lui donner une vie réelle et un sens.

Mais la lumière ne s’acquiert pas si facilement qu’Il suffise de traverser le cabinet de réflexion pour en jouir.
La clef est difficile à manier. Aussi, la Maçonnerie donne-t-elle une méthode et les règles de l’art royal.
Méthode et règles sont contenues, sous un voile transparent au lecteur attentif, dans les rituels et les enseignements des maîtres ; il est inutile et inopportun d’en exposer les détails, mais elles sont basées sur un principe liminaire sana lequel leur inefficacité est certaine : la discipline.
La Maçonnerie impose à tous ses membres une discipline dont la rigidité n’exclut pas la souplesse ; même à l’homme de l’élite enrôlé comme apprenti, elle ne craint pas de dire : « Ecoute, obéis et tais-toi ».
Et c’est pourquoi le signe guttural est placé au seuil du temple pour rappeler perpétuellement à tous : la stricte loi du silence, le respect des serments et la domination sur tous les réflexes de l’être physique et intellectuel.

Certes, elle ne méprise pas les connaissances acquises, ni l’éducation profane dont les incidences sont non seulement utiles, mais souvent nécessaires ; elle reconnaît la science ésotérique de certains engagés dont elle facilitera l’ascension plus rapide, mais à tous elle prêche la circonspection.
La vérité des masses et la vérité des élites doivent être contrôlées et passées au crible de la conscience maçonnique. Elle crie : « Prenez garde, la lumière est immaculée, seul, le doute cartésien peut l’accueillir en sa pureté originelle ».

Pendant les premiers mois de ses travaux dans le temple, l’apprenti maçon, arrivé à un certain degré d’intellectualité et surtout d’ésotérisme, peut parfois se laisser emporter par une impression singulière. Il se croit enfermé dans un circuit primaire et sans issue où l’on s’efforce de l’astreindre à un enseignement largement familier et dérisoire.
Les gestes, les paroles, les doctrines, tout lui semble connu ; il a la sensation bien nette de perdre son temps.
Son tort est grand et il prouve ainsi, de manière péremptoire, la superficialité de ses vues.
Sans aucun doute, il connaît la technique des termes et peut-être des symboles, mais il ignore la prodigieuse différence entre l’étude d’un isolé et la méditation en commun, entre le bois sacré ouvert à tout venant et la Cella du temple. Il ignore les vertus de la hiérurgie et les horizons nouveaux et insoupçonnés qu’elle évoque, avec une rapidité souvent fulgurante, dans l’esprit du myste, sous le couvert d’un mot ou d’un signe dont la fécondité semble à jamais épuisée.

Apprentis nouvellement engagés, si grande soit votre science, si haut votre entendement, différez votre sentence et ne haussez pas les épaules.
La Maçonnerie sous l’apparente simplicité de ses prolégomènes vous présente une doctrine austère, profonde et toute hérissée de problèmes inattendus. Vous mettrez des années à l’épuiser dans vos méditations et, plus encore, à la traduire en vos comportements internes et externes.
Ne croyez pas à la facilité, c’est un arbre stérile, inconnu dans le sanctuaire ; ne croyez pas à l’indigence de certaines idées, leur plénitude vous deviendra tangible par l’effort continu.
Et c’est en vue de cet effort, créateur d’hommes, de chefs et d’apôtres, que la Maçonnerie vous réclame la circonspection et la discipline, seules capables de conduire vers la maîtrise. Votre enrôlement vous a fait maçon de droit ; par la bonne volonté et le coeur, vous le deviendrez de fait lorsque, soumis à toutes les règles de l’art royal, pénétrés de sa méthode, vous aurez compris les doctrines philosophiques et les opérations hiérurgiques, dont l’existence, à tous les degrés de la hiérarchie, malgré la dissimulation voulue, dont elles sont l’objet, est incontestable.

Alors seulement vous commencerez votre ascension dans la lumière, dans cet idéal constitué par la maîtrise de soi, le calme équilibre des facultés, des passions et des instincts, par la prépondérance de l’esprit sur la matière et la pondération des jugements.
Alors vous aurez enfin trouvé la seule paix susceptible de s’étendre de proche en proche dans les diverses couches de la nation et de se répandre dans toute l’humanité par dessus les frontières.
Vous comprendrez pourquoi la paix universelle est une utopie si la paix intérieure ne règne pas en chacun de nous et vous sentirez comment celle-ci est la résultante de la lumière maçonnique dont le phare puissant décèle l’unique vérité.
Toute vérité qui n’est pas apaisante en elle-même est, en effet, un tissu d’erreurs déguisées et de préjugés ténébreux, elle déchire les individus dans leurs propres entrailles et les dresse les uns contre les autres pour assurer l’hégémonie d’une idée particulière ou pour justifier des attitudes et des actes inspirés par l’égoïsme, ce poison subtil, destructeur de la fraternité.

La lumière maçonnique forme les hommes en dehors de toute contingence. Ces hommes sont des pacifiques et des pacificateurs, car, par le « Connais-toi », ils ont appris à se dominer, à tempérer la justice par la tolérance et la miséricorde, à aimer ceux dont le stade évolutif n’a pas encore transgressé les lois instinctives, à les aimer avec assez d’ardeur pour leur tendre la main et les attirer à eux, dans cette paix lumineuse devant laquelle l’ombre de la haine, de l’envie et de la colère s’évanouit sans retour.

LA LOI DU SILENCE

Les prêtres Egyptiens avaient personnifié le silence sous le symbole du dieu Harpocrate. Il était tout yeux et tout oreilles, mais sa bouche était close.
Cette attitude est évocatrice : il faut voir, écouter, comprendre, mais, parmi les vérités ainsi découvertes, aucune ne doit être divulguée inconsidérément.
Plus tard, Apulée écrira dans l’Ane d’or : « Nul danger ne pourra jamais me contraindre à dévoiler aux profanes les choses qui m’ont été confiées sous le sceau du secret ».
Il en fut ainsi pour l’enseignement ésotérique de tous les mystères anciens, pour ceux d’Isis et des Pyramides, pour ceux d’Eleusis où l’on célébrait le culte de Déméter, de Perséphone et du divin Iacchos, pour ceux des Cabires et de Mythra ; il en fut ainsi, même pour les mystères de la foi des premiers siècles, distribués aux fidèles dans le silence des cryptes et des catacombes.
La loi du silence est à l’origine de toutes les initiations véritables, elle se perd dans la nuit de la préhistoire, sans contestation possible.

Pourquoi, dès lors, s’en servir comme d’une machine de guerre contre les sociétés initiatiques et en particulier contre la maçonnerie ?
La raison en est simple, on a perdu le sens de cette loi. Les profanes et les ennemis de cette institution la considèrent, ou tout au moins feignent de la considérer, comme un aveu, mêlé d’hypocrisie, du but subversif et des mystères honteux atténués par son ombre propice. L’ignorance et la mauvaise foi expliquent cette conception.
Tous les maçons vraiment dignes de ce nom le savent, la loi du silence ne recouvre rien de redoutable, d’immoral ou de subversif ; elle est le prolongement légitime, et combien nécessaire, des injonctions données aux antiques adeptes, l’écho de la parole évangélique : « Ne jetez pas les perles aux pourceaux ».

Mais si la loi du silence est légitime, si elle a été recommandée en termes précis par les maîtres de la pensée ésotérique, comment faut-il l’interpréter ? Beaucoup l’ignorent, même parmi ses observateurs bénévoles, a fortiori parmi ses détracteurs.
Trop souvent, ces derniers regardent le serment maçonnique comme un goût enfantin de l’arcane, comme un Besoin, propre à tout esprit superficiel, de se donner à ses propres yeux, une importance capitale pour voiler son néant. Ils ne connaissent rien de la doctrine maçonnique.
C’est là leur seule excuse , mais leur ignorance devrait les inciter à sonder les raison., profondes d’un interdit imposé au récipiendaire, avant son admission dans le vestibule du temple.

Examinons donc le problème dans toute son étendue, sans nous laisser accaparer par des raisons étrangères au sujet.
La moindre réflexion, en effet, les mettrait sur la voie.

Tout d’abord, une affirmation s’impose : toute loi implique une contrainte, une obligation nette de se soumettre à sa teneur. Mais, ici, une distinction est à faire.
Les lois civiles : politiques, économiques ou sociales sont l’expression d’une nécessité, momentanée ou durable, constatée par le législateur et, le plus souvent, s’appliquant à la société sans consultation préalable des assujettis. I1 y a donc contrainte réelle, absolue, et cette contrainte comporte la soumission à la lettre des textes, plus qu’à leur esprit, jusqu’au jour où la loi sera résorbée par la force des choses ou par la réaction de la foule excédée. La loi maçonnique du silence n’offre rien de semblable à nos méditations.
En premier lieu, comme nous allons le voir tout à l’heure, elle est imposée par la raison et non pas par la volonté d’un homme ou d’une collectivité.
Ensuite elle est présentée à chaque adepte avant son admission dans l’Ordre et librement acceptée. Le récipiendaire se soumet de plein gré, en toute connaissance de cause aux incidences de la loi ; bien plus, il scelle son acceptation par un serment et se retire ainsi, consciemment, toute possibilité ultérieure de rupture ou de dérogation.
La contrainte est donc bien effective, mais elle est d’une autre essence, elle est transcendante aux individus et repose sur la personne de l’initié.
Les constitutions civiles régissent les peuples, en dehors de leur volonté et de leurs désirs, ils sont, « perinde ac cadaver », entre les mains de l’Etat et du pouvoir judiciaire chargé d’appliquer la loi.
En Maçonnerie il y a, au contraire, la volonté et la joie de se discipliner et le serment de persister « sine die » dans cette discipline librement consentie. Ainsi la contrainte du silence n’engendre pas un état de servitude vis-à-vis de la loi, c’est une adhésion dont la nécessité, basée sur la raison, n’enlève rien à la spontanéité.
C’est une norme initiatique sans laquelle aucune ascèse n’est possible ; nous allons essayer de le démontrer.
La loi du silence, avons-nous dit, procède de la raison. La raison est une faculté spécifiquement humaine, elle coordonne les données expérimentales ou intuitives, élaborées par l’entendement, sous forme de notions, de concepts ou d’idées, et les transpose en jugements pour en fixer les répercussions sur notre vie.
Or, en face de la raison, la Maçonnerie est l’art de poursuivre, la méthode pour découvrir, la science pour intégrer, dans la spéculation et la, pratique, les lois des rapports essentiels établis entre la vérité et l’intelligence humaine. Où est la vérité ? Elle n’est pas dans les expressions fuyantes du langage, écorce périssable sans cesse modifiée par les vicissitudes du temps et des lieux. Elle réside dans les choses elles. même, dans les êtres, dans la vie.
Ce n’est pas dans le tumulte des discussions, des vaines et pompeuses paroles que l’on pénètre la substance voilée par les concepts.
La voix subtile des essences nous parvient seulement dans le silence de l’esprit, dans le recueillement de la méditation ; elle est interceptée par le fracas du monde profane, constitué, trop souvent, par des sonorités inconsistantes et sans valeur.
Ainsi, la loi du silence, loin d’être une obligation arbitraire, est une contrainte rationnelle par laquelle notre corps et notre âme se mettent à la disposition de notre esprit, pour lui permettre d’écouter en toute quiétude la voix des êtres, émanation et sous-multiple de la grande voix universelle.
Plus nos méditations seront prolongées, plus complet notre silence intérieur, mieux nous parviendrons a percevoir cette harmonie sublime.
Voilà les raisons profondes du silence maçonnique ; nous verrons plus loin comment il faut l’organiser.
Retenons-en dès maintenant le principe directeur : L’Enseignement initiatique se donne et se reçoit dans le silence de tout l’être, il jette ses assises dans la méditation et il porte ses fruits dans les replis les plus secrets de l’esprit apaisé.

La loi du silence a encore un autre aspect, aspect tout extérieur et plus généralement considéré par les membres de l’institution et surtout par ses ennemis.
Lorsque le Vénérable clôture les travaux de l’atelier, il dit : « Retirez-vous en paix, mes frères sous la loi du silence ». Cette phrase du rituel a deux sens, celui plus haut étudié et un sens exotérique, applicable aux profanes.
Or, si le symbole du dieu Harpocrate concerne le premier, la parole évangélique et le texte d’Apulée, cités au début de ces lignes, s’appliquent incontestablement au second et, ici encore, la raison dicte la loi.
En effet, toute idée, divulguée sans discernement, est sans profit pour la foule aveugle, inapte à la recevoir. Pour elle, c’est une proie toute indiquée, une proie à dépecer. Elle s’en empare avec toute son ignorance et son irrespect, elle la triture, la torture par des interprétations et des applications fantaisistes pour en faire un monstre sans forme et inesthétique, selon le mot du poète latin : « Monstrum horrendum informe, ingens, cui lumen ademptum », Monstre horrible, informe, immense à qui la lumière est enlevée.
Oui, la parole maçonnique jetée en pâture à la masse devient, en passant dans les cellules cérébrales d’individus sans culture adéquate, un monstre illogique, un amalgame de concepts rebelles à la fécondation de la vivante lumière. Le danger de certaines divulgations intempestives apparaît donc redoutable.
Par elles, la Maçonnerie, de tout temps, a été considérée comme une entreprise de mort, comme une assemblée de destructeurs ou d’hommes tarés.
Le contraire, pourtant, seul est vrai, car elle s’efforce, dans sa tradition authentique, de guider les individus et l’humanité tout entière vers les hautes sphères de la Sagesse et de la Spiritualité.
D’où la nécessité morale absolue de celer à la multitude les symboles et idées maçonniques inaccessibles à son intelligence, non seulement pour en éviter la profanation, mais encore pour empêcher la transformation d’un outil de vie en arme de mort, de la lumière en ténèbres, de la vérité en erreur.

« Sancta sanctis » dit l’Ecriture ; il faut réserver les mystères aux mystes, tout en essayant d’accroître le nombre de ceux-ci pour élever progressivement toutes les élites à la hauteur de la science sacrée.
La Maçonnerie n’a pas été parée en vain du nom de science royale, elle l’est par essence et, comme telle, elle est l’apanage des intelligentes subtiles greffées sur une volonté d’airain et consolidées par un grand coeur. Jamais la foule, en l’état actuel de l’évolution humaine ne pourra assimiler les arcanes, les aporreta de notre institution ; ils constitueraient, pour elle, un philtre de folie, un soleil trop lumineux pour un regard habitué à la pénombre de la forêt des préjugés.
Revenons maintenant sur nos pas et voyons comment il faut organiser le silence prescrit par la loi maçonnique. Se taire vis-à-vis de l’étranger, lui voiler sa pensée si nous le jugeons indigne ou indifférent, paraît chose relativement facile.
Le serment du silence malgré des violations répétées veut, du reste, être dans ce cas, un obstacle suffisant à toute indiscrétion. Mais il est des circonstances où la difficulté est plus grande.
Tous nous avons une famille, des amis chers, des camarades auxquels nous avons accordé notre confiance ; l’amour ou l’amitié, la sympathie peuvent nous inciter à des révélations peut-être dangereuses pour la tranquillité de nos proches et surtout préjudiciables, en raison de l’incompréhension que nos paroles peuvent rencontrer, d’un côté à nos affections, de l’autre aux Frères auxquels nous sommes liés par un serment solennel ; c’est pourquoi la loi du silence extérieur est absolue, le maçon doit savoir se taire, il doit respecter son serment sans aucune défaillance.
Il doit se taire, lorsqu’il n’est pas dans le temple ou en présence de ses pairs. Remarquez bien ces paroles : « Nous disons, ses pairs et non pas ses Frères »
Tous les maçons en effet, sont Frères, entre eux la solidarité, la fraternité et l’amour jouent sans distinction d’âge, ils forment une chaîne d’union, unique et indissoluble, du plus jeune au plus ancien, mais ils ne sont pas tous égaux sur le plan de la vérité, ils ne la voient pas tous sous le même angle, ils ne sont pas tous également aptes à réaliser un travail déterminé dans le grand oeuvre des constructeurs.
Aussi, comme il serait inopportun et même dangereux de confier la sculpture d’un chapiteau à un apprenti tout juste habitué à dégrossir un moellon, il faut éviter de lui divulguer prématurément les secrets des ateliers supérieurs et les vérités auxquelles ils servent de voile ; sa science rudimentaire ne lui permettrait pas de les assimiler entièrement. II ne saurait les utiliser selon la norme, et devant l’inutilité de ses efforts pour comprendre et oeuvrer, le découragement et le dégoût envahiraient son esprit.
Le maçon ne parle donc que devant ses pairs, devant les ouvriers capables de réaliser son propre travail. C’est du reste la raison pour laquelle la maçonnerie est une institution progressive ; à ses adeptes elle donne la vérité par étapes et non pas d’un seul bloc.
Voilà les arguments qui étayent la loi du silence, à l’extérieur et à l’intérieur de l’institution.
Voilà la façon de la comprendre et de la pratiquer ; mais la question est plus vaste encore, ce sont là des prolégomènes tout à fait superficiels, c’est la lettre de l’obligation. II nous reste en effet à examiner l’organisation du silence au sein même de la conscience d’un maçon.
Nous le disions tout à l’heure, la vérité n’est pas située dans les paroles dont nous entourons nos concepts et nos idées, elle réside dans l’essence des choses et des êtres.
Le silence seul peut nous permettre d’entendre la voix subtile des essences. Comment donc réaliser en nous la loi du silence et pénétrer dans l’esprit de notre serment ? Examinons l’histoire des sages et des philosophes.

Pythagore, avant de créer son école de Crotone, passe des années dans le silence absolu. Devenu chef d’école, il impose le silence à ses élèves.
Ceux-ci étaient à l’origine des « Akoustikoi », des écouteurs ; ils devaient écouter et se taire, ils ne questionnaient jamais, ils suivaient les leçons du maître et les méditaient dans le secret de leur intelligence.

La vie cachée du Christ dure 30 ans, pendant lesquels l’histoire ne révèle aucun fait, geste ou parole susceptible de nous mettre sur la trace de sa formation intellectuelle et spirituelle.
Avant de se lancer dans la vie publique, il se retire pendant 40 jours dans le désert, afin de concentrer sa pensée et de la mûrir dans le silence absolu des solitudes transjordaniques.
Vers cette même époque, Apollonius de Tyane s’interdisait toute parole pendant cinq années consécutives, et il avait 20 ans à peine.
Ces maîtres avaient compris la valeur et la vertu quasi surnaturelle du silence physique. Intelligences géniales, ils dépassent la foule comme des chênes centenaires écrasent le modeste taillis de la forêt.
C’est pourquoi nous pouvons les voir et de loin les imiter.
De leur exemple tirons ce premier principe :

Le maçon parle au moment opportun et surveille ses paroles, il énonce seulement sa pensée essentielle.
Tout le reste est parole vaine, bruits sans consistance, la ritournelle d’un perroquet à laquelle s’essayent avec tant de succès les tribuns de nos assemblées politiques, ou de nos cénacles littéraires.
Voilà comment il faut comprendre et réglementer le silence physique, qualité primordiale du maçon. Il y a trop, de par le monde, d’orateurs et pas assez de penseurs, trop d’idéologues et pas assez de réalisateurs, car l’homme livré à sa nature animale s’extériorise constamment par des paroles et par des gestes vains au lieu de s’enfermer dans le silence de la méditation,seule source des grandes pensées et des grandes actions.
Mais ce n’est pas tout, il faut encore organiser en soi-même le silence psychique, le silence de l’âme. Il faut imposer à la ruée des instincts et des passions le contrôle de la raison et de la volonté ; les contraindre à s’exprimer seulement dans les circonstances où les juguler serait une erreur manifeste, et une cause de déperdition des forces vitales, un appauvrissement injustifié de l’instinct de conservation.
Il faut donc ici, comme s’il s’agissait des paroles, surveiller les instincts et les passions, discerner leurs mouvements et ne donner libre cours qu’aux seules manifestations compatibles avec les lois naturelles de l’évolution humaine.
Cette restriction, ce silence psychique est la base même de la vertu de tempérance, opposée au brutal élan de toutes les incontinences animales.

Sur ce palier de l’organisation du silence, le maçon, déjà, se révèle largement outillé, pour la lutte contre la facilité profane. Nous pouvons apercevoir enfin toute l’ampleur de l’ascèse ultérieure à envisager pour atteindre la perfection relative de la conscience.
Il faut, en effet, dans une ultime étape réaliser le silence intérieur, le silence de l’esprit, pour mieux entendre la parole des choses et le Verbe de Dieu.

Cette opération, difficile entre toutes, réclame une très longue habitude, elle emprunte deux attitudes différentes : élimination et purification.

Comme la loi du silence nous incitait, tout à l’heure, à surveiller nos paroles oiseuses et le débordement passionnel, elle nous invite maintenant à surveiller nos pensées, à éliminer les dissonances capables d’obscurcir le Vrai, le Beau et le Bien, dans le champ de notre conscience.
Puis non content de cette opération négative, il faut passer à l’attitude positive. car la purification, c’est l’affinement de la pensée.
Or cet affinement s’opère par le contact de notre esprit avec l’essence des choses.
Le silence est le creuset dans lequel notre raison et notre volonté sont soumises au feu vivant de la nature et de son sublime émanateur.
Par ce feu nous susciterons en nous des pensées de justice, de miséricorde et de charité, des pensées susceptibles de nous conduire jusqu’aux confins du monde spirituel.
Enfin, de ces attitudes diverses, il faudra en dernier ressort, réaliser une synthèse et obtenir le silence de tout notre être personnel. Nos passions et nos instincts réduits à l’état d’instruments dociles seront utilisés en vue du bien individuel et du bien général.
Nous arriverons ainsi progressivement à canaliser tous nos sentiments, toutes nos notions, concepts et idées dans la voie de la sérénité.
Notre vie apparaîtra alors comme une vibration synchronisée dans l’harmonie universelle du cosmos, et cela par la Vertu de la loi du Silence, joyeusement acceptée, et respectée, douloureusement certes, mais sans défaillance.

Et ainsi nous nous installerons définitivement dans cet ultime état, aboutissement obligatoire de toute vraie Maçonnerie : l’Illumination.

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