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Le soufisme 27 décembre, 2013

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Le soufisme, méthode, spiritualité depuis le 10ème siècle

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Dans le Soufisme comme dans la Maçonnerie, il y a une multitude de courants d’importance diverse, échelonnés entre les débuts de l’lslam (c’est a dire le 7ème siècle) et l’époque actuelle.

Certains courants n’ont eu qu’une existence éphémère,et d’autres vivent encore.

Le Soufisme est né en Irak au 10ème siècle. Les soufis, auparavant dispersés dans l’ensemble du Proche-Orient, commencent à former des écoles autour de quelques maîtres de Bagdad et de Bassora. Les thèmes qui relèvent de l’expérience mystique sont alors développés publiquement, puis consignés en des traités.

Les premières confréries Soufies proprement dis apparaissent au 12ème siècle. Elles deviendront la forme dominante du Soufisme jusqu’à l’époque moderne.

Il existe deux sortes de confréries: confréries de cour et d’aristocrates, telles que les MEVLEVIS d’Anatolie fondée par AL ROUMI et des confréries plus populaires telles que le RIFA’IYYA de BABYLONIE fondée par AHMAD AL-RIFA’I. Certaines, nées à cette époque, subsistent encore aujourd’hui à travers des ramifications multiples telles que la QADIRIYYA de Bagdad fondée par ABD AL-QADIR AL-DJILANl mort en 1166 et dont le tombeau à Bagdad est un lieu de pèlerinage des Soufis aujourd’hui encore.

Le Soufisme est d’abord l’expérience du vécu individuel des questions qui nous brûlent l’esprit pour tout ce qui est de l’énigme de la vie et de ses racines si lointainement implantées dans les ténèbres de notre origine.

Et ceci présuppose au moins un pressentiment de la possibilité d’une perception intérieure directe, pressentiment qui pourrait devenir germe d’inspiration.

Voici près de mille ans, un grand Soufi disait du Soufisme qu’il était une «saveur», parce que son but et sa fin pourraient se définir comme la connaissance directe des vérités transcendantes, sa nature est en effet plus comparable aux expériences des sens qu’une connaissance procédant du mental.

Le Soufisme, se réclame des temps les plus anciens puisque il concédait que Adam était un initié par ailleurs selon les Soufis l’usage du sceau de Salomon est une des clefs pour l’interprétation de nombreux textes dont le sens a échappé à la compréhension de ceux qui ignorent les lois du symbolisme.

Le Soufisme lui même de par sa nature est un peu comme une énigme. La racine arabe «çouf» qui comprend les trois lettres «çâd-fâ-wâw-fâ» a comme sens de base «pureté». Elle possède selon la science des lettres une identité secrète avec la racine «çfou» qui s’écrit «çâd-fâ-wâw» et qui a pour sens de base «pureté» et désignant ce qui a été passé au tamis pour séparer les graines de la balle. En outre, il découle de cette racine une forme verbale qui, si on I’écrit sans voyelle comme cela se fait couramment en arabe, est en apparence identique à «çûfi» et signifie «il a été choisi comme un ami intime». Cependant les Soufis parlent le plus souvent d’eux-mêmes en disant les Pauvres «al-fuqarâ». La pauvreté (dans le sens de savoir) a pour eux un pouvoir alchimique en tant que vide demandant à être comblé. Les premiers Soufis portaient des vêtements en laine. Or, la science des symboles nous indique que le mouton a toujours été spécialement consacré au soleil; ainsi, en portant un vêtement de laine on revêt la robe de cet «éveil du cœur» symbolisé par la lumière du soleil et constituant l’aspect central de tout ce que le Soufi entreprend de reconquérir. Les soufis justifient le port de la robe de laine en affirmant qu’elle a été l’habit des prophètes (nabi) d’avant Mahomet et notamment celui de Moïse (Moussa) et de Jésus (Isa). Le Soufisme s’appuie également sur des valeurs Gamtatriques « numériques ».

Dieu possède dans la langue arabe (99) noms allant de l’éternel en passant par le grand, le fort, le puissant, le miséricordieux, etc… Les Soufis disent que la totalisation de (99), (9) plus (9), donne (18), (1) plus (8) donne (9), et la multiplication de (9) par (9) donne (81). (8) plus (1) donnant (9), la soustraction du premier et du deuxième donne (0) qui se dit «sifr», en arabe, ce qui signifie littéralement «néant», d’où la recherche soufique permanente auprès de la divinité car les lois de la nature et de la physique ne reconnaissent pas le néant.

«Fais-moi entrer, ô Seigneur, dans les profondeurs de l’océan de ton unité infinie». L’océan est souvent utilisé comme référence symbolique du terme vers lequel conduit le chemin Soufi.

De temps à autre, une révélation entre guillemets «flue» comme un grand flot de marée venant de l’Océan d’lnfinitude vers les rives de notre monde fini; et le Soufisme est la vocation, la discipline et la science permettant de se plonger dans le reflux de l’une de ses vagues et d’être ramené avec elle à sa source éternelle et infinie.

Il n’y a qu’une seule eau, mais deux Révélations selon les nécessités particulières de temps et de lieu. Elles peuvent être reçues de manière différentes:

•les croyants dogmatiques sont dans leur grande majorité concernés exclusivement par l’eau qui constitue l’aspect formel de la religion.

•Les Soufis se préoccupent de l’eau laissée à découvert par la vague lors du reflux. Pour les Soufis le corps ne saurait refluer c’est-à-dire revenir vers sa source primordiale, avant la résurrection: quant à l’âme, elle doit attendre la mort du corps; jusque là, elle est, bien qu’immortelle, emprisonnée dans le monde mortel. A la mort du grand Maître Soufi Ghazâlî, au 11ème siècle, on trouva sous sa tête un poème qu’il avait écrit durant sa dernière maladie:

 

« Je suis un oiseau :ce corps était ma cage,mais je me suis envolé,le laissant comme un signe.»

Chez les grands Soufis, quelque chose de plus essentiel que l’âme, qui doit attendre la mort pour parvenir à la liberté, avait déjà reflué et ceci malgré leur corps «cage», je veux dire AL-BARAKA.

Le centre de connaissance, I’Océan, est aussi bien au dedans qu’au dehors et le Târîka Soufi (c’est à dire la méthode Soufie) est un éveil progressif comme si l’on «reculait» en direction de la racine de son Être; c’est un « ressouvenir » du Soi Suprême qui transcende infiniment l’Ego humain et qui n’est autre que les profondeurs vers lesquelles la vague reflue.

Les âmes sont comme des arbres. Celui qui se distingue des autres est celui qui, comme disent les Hindous est «libéré vivant»; il a réalisé ce que les Soufis appellent la «Station Suprême»; et le Soufisme est une voie et un moyen de prendre racine, à travers la «porte étroite» qui est dans la profondeur de l’âme, dans l’Esprit pur qui débouche lui-même dans la divinité.

Le Soufisme exige que l’âme se dépouille des limitations de l’homme, de ses habitudes et de ses préjugés qui étaient devenus une «seconde nature» et se couvre des caractéristiques de la nature primordiale de l’homme, c’est à-dire la pureté, la sincérité, la générosité etc…

Le Soufisme comme la Maçonnerie comporte des grades et des degrés d’initiation débutant par l’apprenti «Talib» qui en suivant un long et difficile parcours initiatique deviendra un aspirant «Murîd». Celui-ci passera par des «Maqâmat», étapes d’initiations successives, accédera à la dignité de «Murshid», directeur spirituel, guide des disciples, collaborateur du maître, gardien des règles et rites. Le moment venu, toutes les épreuves surmontées, le maître confère l’investiture au «Murshid» pour devenir un «Cheikh» maître possédant la «baraka» et le secret de la science divine «al-ma’rifa».

A ce stade là, il est dit que le maître sait distinguer I’homme (son maître passé) de son enseignement, s’attacher à la valeur propre de cet enseignement et non pas du comportement du maître. Il lui appartient alors de vérifier sur lui-même l’enseignement qu’il reçoit, sans s’attarder à en juger l’auteur.

le rite d’initiation Soufi, prend la forme d’une investiture: un manteau «Khirqah» est placé par le maître sur les épaules de l’initié il lui confère un pouvoir temporel rappelant la cape.

Un autre symbole Soufique est celui du «Silsila», la chaîne: au moment du serment, le «cheikh» maître tend son rosaire au récipiendaire; celui-ci en saisit l’autre extrémité qu’il tient pendant la prononciation de la formule d’initiation. Le lien de la chaîne spirituelle permet à l’initié de progresser le long du chemin, la traction de la chaîne transcende les efforts du voyageur, lesquels sont pourtant nécessaires pour la rendre opérante.

L’humain entre dans ce monde par une porte cosmique. Pour éviter de refluer par la même issue, sa petite vague individuelle doit atteindre le point culminant de la grande vague et pour cela, il a le pouvoir de jeter une chaîne traçant une lignée spirituelle remontant jusqu’à la verticalité divine de son initiateur.

Après l’initiation, le novice prend le genre de Vie de l’Adepte, qui consiste à anticiper sur la fin, c’est à dire la mort physique; ce qui l’amène par la puissance de la «Tariquah» à devenir un membre central «Salik», ce qui signifie voyageur. Le Soufi prend alors un sac, avec un morceau de pain, un papier et une plume. Il voyagera à travers les pays afin de rencontrer les Savoirs, mais les Soufis entendent aussi par voyage l’approfondissement intérieur ou le reflux du soi fini en direction de son principe divin.

Le Soufisme considère que l’homme étant un exilé, c’est seulement à partir du centre de l’état terrestre, c’est-à-dire au degré de la perfection humaine, qu’il est possible d’avoir accès aux états de l’Etre supérieur.

Le Soufisme enseigne que l’on ne peut exister à l’encontre de l’Etre, ni penser à l’encontre de l’Intelligence; il nous faut accorder nos rythmes à ceux de l’Infini.

Quand nous respirons, une partie de l’air est assimilée, I’autre est rejetée, il en est de même pour la résorption de la manifestation universelle, et le but suprême du Soufisme est d’être «Inspiré» par la divinité et réabsorbé donc de ne plus être expiré par la suite.

L’approche Soufique du Coran est très Symbolique et intérieure, contrairement aux Musulmans car si l’on se pose la question: Quelle est la forme prise par le flot de la marée, la réponse est un Livre «le Coran».

Les Soufis parlent de chercher à se noyer «istighrâq», mais en réalité ce qu’ils cherchent c’est l’extinction «fanâ» du créé dans I’Incréé, du temporel dans l’Éternel, du fini dans l’infini ; et, pour certains Soufis, la récitation du Coran a constitué le principal moyen de Concentration, notamment en Inde et en Afrique occidentale, même s’ils savent très peu d’arabe; et si l’on objecte à cela qu’une telle récitation ne saurait avoir sur l’Âme qu’un effet fragmentaire étant donné que l’intelligence des récitants ne peut y participer, on répondra que leur Intelligence est pénétrée par la Conscience de participer à la Parole Divine.

Par ailleurs, beaucoup d’écoles Soufis libèrent leurs adeptes des pratiques de la doctrine musulmane, ce qui leur a valu persécutions voire même exécutions sommaires sous prétexte d’hérésie et d’infidélité car les Soufis croient pouvoir approfondir le sens des paroles divines par une herméneutique de l’intériorité grâce à une expérience spirituelle toute intuitive et illuminative qu’ils vivent parfois jusqu’à l’extase.

Al-HALLAJ disait:

«je ne préfère aucune doctrine déterminée»…

L’intrusion du Soufisme dans la pensée religieuse d’alors va susciter des réactions. d’où des procès à la fin du 9ème siècle. Le Grand Maître Al-Halladj va accentuer ces réactions, lorsqu’il rendra public certains propos; telle la fameuse locution :

«Je suis vérité, c’est-à-dire Dieu».

Al-Halladj décrit ce processus de Bassora du mot Dieu qui s’accomplit dans l’intimité d’une union d’amour en disant :

«J’ai en moi un ami, je le visite dans les solitudes, présent même quand il échappe aux regards… c’est comme si j’étais devenu l’interlocuteur de moi même… présent, absent, proche, éloigné, insaisissable aux descriptions par qualités, Il est plus proche que la conscience pour l’imagination et plus intime que Bassora des inspirations» AL-Halladj fut emprisonné une dizaine d’années avant d’être jugé puis crucifié en 909.

La fin tragique de Al- Halladj mettait un point final à la mystique de la rupture c’est-à-dire de l’abandon du matériel. Les survivants du mouvement se rendirent soit en Irak soit en Iran. Depuis ils se cantonnent dans une discrétion qui consiste à ne tenir de propos d’une haute spiritualité qu’à ceux qui sont préparés à les entendre, donc des Initiés.

«O toi, âme apaisée, retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée; entre parmi Mes serviteurs; entre dans Mon Paradis».

A ces propos coraniques un grand Soufi dit :

« Je suis entré en me laissant au dehors. »

En effet, puisque rien ne saurait être ajouté au Paradis de l’infini, ne peut y entrer que rien.

Le Cœur ou plutôt la Vision du cœur est l’un des plus importants symboles Soufiques «Ceux qui ont des cœurs» cette formule un peu énigmatique montre que la perspective est en accord avec celle de tout le monde antique, aussi bien de l’Orient que de l’Occident, lorsqu’elle attribue la faculté de vision au cœur et qu’elle mentionne celui-ci pour désigner, non seulement l’organe corporel de ce nom, mais aussi le centre de l’âme auquel il donne accès, alors que ce centre sert lui-même de passage vers un «Cœur» plus élevé, I’Esprit.

Ainsi le «Cœur» est-il souvent synonyme d’«intellect» dans le plein sens du latin «intellectus», nom de la faculté permettant de percevoir le transcendant.

Martin Lings explique très bien ce point en soulignant que :

Si le corps dans son ensemble est «horizontal» en ce qu’il est limité à son propre plan d’existence, le cœur possède, en plus de cela, une certaine verticalité du fait qu’il est l’extrémité inférieure de l’axe vertical venant de la Divinité elle même et passant par les centres de tous les degrés de l’univers.

Selon la doctrine soufique toute vie est divine. Le cœur physique reçoit la vie de la Divinité et l’épanche dans le corps, dans la direction opposée. Le cœur physique peut servir de foyer de concentration à toutes les forces de l’âme qui aspirent à l’infini.

Le Grand Maître Soufi Al-Hallâj dit :

«J’ai vu mon Seigneur par l’œil du Cœur. Je dis: Qui es-tu? Il répondit: TOI».

Le Cœur est l’isthme «barzakh» qui sépare les deux mers qui représentent le Ciel et la terre, I’agréable mer d’eau douce étant le domaine de l’Esprit, et la mer salée et amère celui de l’Âme et du corps:

La lune transmet indirectement la lumière du soleil à l’obscurité de la nuit; et, semblablement, le Cœur transmet la lumière de l’Esprit à l’obscurité de l’âme.

En un mot la vision du Cœur c’est «Avoir un pressentiment de ses états supérieurs».

Notre F :. René Guénon devenu également Soufi, considère ce pressentiment comme un motif valable pour chercher à s’engager dans une voie spirituelle et comme critère de qualification pour une telle voie; et la manifestation de ce pressentiment est le sens, si reculé soit-il, est, ce que Guénon appelle «I’ldentité Suprême», une sorte d’avant-goût de la vérité qui rend au mot Saveur toute sa dimension de la connaissance directe du Cœur par opposition à celle du mental.

L’harmonie de l’Univers dépend parallèlement des similitudes et des différences, non seulement entre les individus, mais aussi entre les mondes. Il est ainsi possible de parler de mariage «du ciel et de la terre»; la réflexion d’un objet est l’image fidèle mais inversée de I’objet lui-même, ce qui est le prototype naturel du sceau de Salomon de la perfection Zenitho/Nadiral active et passive.

«Détends ton esprit, et apprends à nager.»

Voici le terme le plus approprié, à mon sens, qu’un maître Soufi doit dire à son élève; en d’autres termes, libère ton mental de telle sorte que ton âme, ayant perdu pieds, puisse expérimenter les mouvements spontanés de l’intuition.

Si tu es dans un état de perplexité, prends soin de ne pas te cramponner à quoi que ce soit, de peur que tu ne fermes de ta propre main, la porte de la nécessité, car cet état prend pour toi, la place du Nom Suprême.

Le message du soufisme est celui du miracle de l’union entre l’âme individuelle et l’Absolu de la nature divine. L’homme reçoit la révélation et peut déployer son âme. Ce déploiement se fait dans l’extase, la dissolution de l’ego et du soi. Touchant alors directement tout être et toute chose, l’âme de l’individu devient conscience divine.

Les similarités évidentes qui existent entre la FM et le soufisme ont souvent suscité l’intérêt des historiens. Car voilà deux courants à priori en antinomie totale -l’un prônant le tout religieux, l’autre la totale liberté de conscience- qui tendent vers un seul but : rendre l’homme meilleur, et avec la même arme, si l’on peut dire, le chemin initiatique. L’émir Abdelkader, maçon illustre et disciple de Ibn Arabi, personnalité charismatique des confréries soufies expliquait volontiers qu’il voyait dans la FM la « plus admirable institution de la Terre ». Son engagement maçonnique et sa qualité de professeur en théologie s’étant jusqu’à sa mort nourris l’un de l’autre. Pour l’anthropologue Faouzi Sqalli, spécialiste de l’histoire des religions, « toutes les traditions ou philosophies spirituelles qui promeuvent le travail sur l’humain, comme c’est le cas pour le soufisme et la FM ont, à tout le moins, des affinités de valeurs ». Bien que le soufisme soit largement antérieur à la FM, nous pouvons imaginer que celle-ci pourrait constituer une étape sur le long chemin qui mène vers l’ascèse soufie. Nous pouvons d’ailleurs observer selon Sqalli que : « René Guénon, référence magistrale en matière de spiritualité, embrassera le soufisme après avoir pris ses distances avec une FM qui lui paraissait trop théorique et sociale. Il sera reconnu sous le nom de Cheikh Abdelouahed Yahia ».

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Merci Ana …

Du Jeu des Tarots. 10 octobre, 2009

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Court de Gébelin, Antoine: Monde primitif, analysé et comparé avec le monde moderne
vol. 8, tom. 1, Paris 1781
Considéré dans divers objets concernant l’histoire, le blason, les monnoies, les jeux, les voyages des phéniciens autour du monde, les langues américaines, etc. ou dissertations mêlées
p. 365-410
 
 

Du Jeu des Tarots.

 

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Où l’on traite de son origine, où on explique ses Allegories, & où l’on fait voir qu’il est la source de nos Cartes modernes à jouer, etc. etc.

1.
Surprise que causeroit la découverte d’un Livre Egyptien.

Si l’on entendoit annoncer qu’il existe encore de nos jours un Ouvrage des anciens Egyptiens, un de leurs Livres échappé aux flammes qui dévotèrent leurs superbes Bibliothèques, & qui contient leur doctrine la plus pure sur des objets intéressans, chacun seroit, sans doute, empressé de connoître un Livre aussi précieux, aussi extraordinaire. Si on ajoûtoit que ce Livre est très-répandu dans une grande partie de l’Europe, que depuis nombre de siècles il y est entre les mains de tout le monde, la surprise iroit certainement en croissant: ne seroit-elle pas à son comble, si l’on assuroit qu’on n’a jamais soupçonné qu’il fût Egyptien; qu’on le possède comme ne le possedant point, que personne n’a jamais cherché à en déchiffrer une feuille: que le fruit d’une sagesse exquise est regardé comme un amas de figures extravagantes qui ne signifient rien par elles-mêmes? Ne croiroit-on pas qu’on veut s’amuser, se jouer de la crédulité de ses Auditeurs?

2.
Ce Livre Egyptien existe.

Le fait est cependant très-vrai: ce Livre Egyptien, seul reste de leurs superbes Bibliothèques, existe de nos jours: il est même si commun, qu’aucun Savant n’a daigné s’en occuper; personne avant nous n’ayant jamais soupçonné son illustre origine. Ce Livre est composé de LXXVII feuillets ou tableaux, même de LXXVIII, divisés en V classes, qui offrent chacune des objetes aussi variés qu’amusans & instructifs: ce Livre est en un mot le JEU DES TAROTS, jeu inconnu, il est vrai, à Paris, mais très-connu en Italie, en Allemagne, même en Provence, & aussi bisarre par les figures qu’offre chacune de ses cartes, que par leur multitude.

Quelqu’étendues que soient les Contrées où il est en usage, on n’en étoit pas plus avancé sur la valeur des figures bisarres qu’il paroît offrir: & telle est son antique origine qu’elle se perdoit dans l’obscurité des tems, qu’on ne savoit ni où quand il avoit été inventé, ni le motif qui y avoit rassemblé tant de figures extraoridnaires, si peu faites ce semble pour marcher de pair, telles qu’il n’offre dans tout son ensemble qu’une énigme que personne n’avoit jamais cherché à résoudre.

Ce Jeu a même paru si peu digne d’attention, qu’il n’est jamais entré en ligne de compte dans les vues de ceux de nos Saans qui se sont occupés de l’origine des Cartes: ils n’ont jamais parlé que des Cartes Françoises, ou en usage à Paris, dont l’origine est peu ancienne; & après en avoir prouvé l’invention moderne, ils ont cru avoir épuisé la matiere. C’est qu’en effet on confond sans cesse l’établissement d’une connoissance quelconque dans un Pays avec son invention primitive: c’est ce que nous avons déjà fait voir à l’égard de la boussole: les Grecs & les Romains eux-mêmes n’ont que trop confondu ces objets, ce qui nous a privé d’une multitude d’origines intéressantes.

Mais la forme, la disposition, l’arrangement de ce Jeu & les figures qu’il offre sont si manifestement allégoriques, & ces allégories sont si conformes à la doctrine civile, philosophique & religieuse des anciens Egyptiens, qu’on ne peut s’empêcher de le reconnoître pour l’ouvrage de ce Peuple de Sages: qu’eux seuls purent en être les Inventeurs, rivaux à cet égard des Indiens qui inventoient le Jeu des Echecs.

Division.

Nous ferons voir les allégories qu’offrent les diverses Cartes de ce Jeu.
Les formules numériques d’après lesquelles il a été composé.
Comment il s’est transmis jusques à nous.
Ses rapports avec un Monument Chinois.
Comment en naquirent les Cartes Espagnoles.
Et les rapports de ces dernieres avec les Cartes Françoises.


Cet Essai sera suivi d’une Dissertation où l’on établit comment ce Jeu étoit appliqué à l’art de la Divination; c’est l’ouvrage d’un Officier Général, Gouverneur de Province, qui nous honore de sa bienveillance, & qui a retrouvé dans ce Jeu avec une sagacité très-ingénieuse les principes Egyptiens sur l’art de deviner par les Cartes, principes qui distinguèrent les premieres Bandes des Egyptiens mal nommés Bohêmiens qui se répandirent dans l’Europe; & dont il subsiste encore quelques vestiges dans nos Jeux de Cartes, mais qui y prêtent infiniment moins par leur monotonie & par le petit nombre de leurs figures.

Le Jeu Egyptien, au contraire, étoit admirable pour cet effet, tenfermant en quelque façon l’Univers entier, & les Etats divers dont la vie de l’Homme est susceptible. Tel étoit ce Peuple unique & profonf, qu’il imprimoit au moindre de ses ouvrages le sceau de l’immortalité, & que les autres semblent en quelque sorte se traîner à peine sur ses traces.

ARTICLE I.
Allégories qu’offrent les Cartes du Jeu de Tarots.

Si ce Jeu qui a toujours été muet pour tous ceux qui le connoissent, s’est développé à nos yeux, ce n’a point été l’effet de quelques profondes méditations, ni de l’envie de débrouiller son cahos: nous n’y pensions pas l’instant avant. Invité il y a quelques années à aller voir une Dame de nos Amies, Madame la C. d’H., qui arrivoit d’Allemagne ou de Suisse, nous la trouvâmes occupée à jouer à ce Jeu avec quelques autres Personnes. Nous jouons à un Jeu que vous ne connoissez sûrement pas… Cela se peut; quel est-il?.. Le Jeu des Tarots… J’ai eu occasion de le voir étant fort jeune, mais je n’en ai aucune idée… C’est une rapsodie des figures les plus bisarres, les plus  extravagantes: en voilà une, par exemple; on eut soin de choisir la plus chargée de figures, & n’ayant aucun rapport à son nom, c’est le Monde: j’y jette les yeux, & aussi-tôt j’en reconnois l’Allégorie: chacun de quitter son Jeu & de venir voir cette Carte merveilleuse où j’appercevois ce qu’ils n’avoient jamais vû: chacun de m’en  montrer une autre: en un quart-d’heure le Jeu fut parcoutu, expliqué, déclaré Egyptien: & comme ce n’étoit point le jeu de notre imagination, mais l’effet des rapports choisis & sensibles de ce jeu avec tout ce qu’on connoît d’idées Egyptiennes, nous nous promîmes bien d’en faire part quelque jour au Public; persuadés qu’il autoit pour agréable une découverte & un présent de cette nature, un Livre Egyptien échappé à la barbarie, aux ravages du Tems, aux incendies accidentelles & aux volontaires, à l’ignorance plus désastreuse encore.

Effet nécessaire de la forme frivole & légere de ce Livre, qui l’a mis à même de triompher de tous les âges & de passer jusques à nous avec une fidélité rare: l’ignorance même dans laquelle on a été jusques ici de ce qu’il representoit, a été un heureux sauf-conduit qui lui a laissé traverser tranquillement tous les Siècles sans qu’on ait pensé à le faire disparoître.

Il étoit tems de retrouver les Allégories qu’il étoit destiné à conserver, & de faire voir que chez le Peuple le plus sage, tout jusqu’aux Jeux, étoit fondé sur l’Allégorie, & que ces Sages savoient changer en amusement les connoisances les plus utiles & n’en faire qu’un Jeu.

Nous l’avons dit, le Jeu des Tarots est composé de LXXVII Cartes, même d’une LXXVIIIe, divisées en Atous & en IV couleurs. Afin que nos Lecteurs puissent nous suivre, nous avons fait graver les Atous; & l’As de chaque couleur, ce que nous appellons avec les Espagnols, Spadille, Baste, & Ponte.

ATOUS.

Les Atous au nombré de XXII, représentent en général les Chefs temporels & spirituels de la Société, les Chefs Physiques de l’Agriculture, les Vertus Cardinales, le Mariage, la Mort & la résurrection ou la création; les divers jeux de la fortune, le Sage & le Fou, le Tems qui consume tout, &c. On comprend ainsi d’avance que toutes ces Cartes sont autant de Tableaux allégoriques relatifs à l’ensemble de la vie, & susceptibles d’une infinité de combinaisons. Nous allons les examiner un à un, & tâcher de déchiffrer l’allégorie ou l’énigme particuliere que chacun d’eux renferme.

No. 0, Zero.
Le Fou.

On ne peut méconnoître le Fou dans cette Carte, à sa marotte, & à son hoqueton garni de coquillages & de sonnettes: il marche très-vîte comme un fou qu’il est, portant derriere lui son petit paquet, & s’imaginant échapper par-là à un Tigre qui lui mord la croupe: quant au fac, il est l’emblême de ses fautes qu’il ne voudroit pas voir; & ce Tigre, celui de ses remords qui le suivent galopant, & qui sautent en croupe derriere lui.

Certe belle idée qu’Horace a si bien encadrée dans de l’or, n’étoit donc pas de lui, elle n’avoit pas échappé aux Egyptiens: c’étoit une idée vulgaire, un lieu commun; mais prise dans la Nature toujours vraie, & présentée avec toutes les graces dont elle est susceptible, cet agréable & sage Poëte sembloit l’avoir tirée de son profond jugement.

Quant à cet Atout, nous l’appellons Zero, quoiqu’on le place dans le jeu après le XXI, parce qu’il ne compte point quand il est seul, & qu’il n’a de valeur que celle qu’il donne aux autres, précisément comme notre zero: montrant ainsi que rien n’existe sans sa folie.

No. I.
Le Jouer de Gobelets, ou Bateleur.

Nous commençons par le no. I. pour suivre jusques au 21, parce que l’usage actuel est de commencer par le moindre nombre pour s’élever de-là aux plus hauts: il paroît cependant que les Egyptiens commençoient à compter par le plus haut pour descendre de-là jusqu’au plus bas. C’est ainsi qu’ils solsifioient l’Octave en descendant, & non en montant comme nous. Dans la Dissertation qui est à la suite de celle-ci, on suit l’usage des Egyptiens, & on en tire le plus grand parti. On aura donc ici les deux manieres: la nôtre la plus commode quand on ne veut considérer ces Cartes qu’en elles-mêmes: & celle-là, utile pour en mieux concevoir l’ensemble & les rapports.

Le premier de tous les Atous en remontant, ou le dernier en descendant, est un Joueur de Gobelet; on le reconnoît à sa table couverte de dés, de gobelets, de couteaux, de bales, &c. A son bâton de Jacob ou verge des Mages, à la bale qu’il tient entre deux doigts & qu’il va escamoter.

On l’appelle Bâteleur dans la dénomination des Cartiers: c’est le nom vulgaire des personnes de cet état: est-il nécessaire de dire qu’il vient de baste, bâton ?

A la tête de tous les Etats, il indique que la vie entiere n’est qu’un songe, qu’un escamotage: qu’elle est comme un jeu perpétuel du hasard ou du choc de mille circonstances qui ne dépenditent jamais de nous, & sur lequel influe nécessairement pour beaucoup toute administration générale.

Mais entre le Fou & le Bateleur, l’Homme n’est-il pas bien:

No. II, III, IV, V.
Chefs de la Société.

Les Numéros II & III représentent deux femmes: les Numéros IV & V, leurs maris: ce sont les Chefs temporels & spirituels de la Société.

Roi & Reine.Le No. IV. représente le Roi, & le III. la Reine. Ils ont tous les deux pour attributs l’Aigle dans un Ecusson, & le sceptre surmonté d’un globe thautifié ou couronné d’une croix, appellée Thau, le signe par excellence.

Le Roi est vu de profil, la Reine de face: ils sont tous les deux assis sur un Trône, La Reine est en robe traînante, le dossier de son  Trône est élevé: le Roi est comme dans une gondole ou chaise en coquille, les jambes croisées. Sa Couronne est en demì cercle surmontée d’une perle à croix. Celle de la Reine se termine en pointe. Le Roi porte un Ordre de Chevalerie.

Grand-Prêtre & Grande-Prêtresse.

Le No. V. représente le Chef des Hiérophantes ou le Grand-Prêtre: le No. II. la Grande-Prêtresse ou sa femme: on sait que chez les Egyptiens, les Chefs du Sacerdoce étoient mariés. Si ces Cartes étoient de l’invention des Modernes, on n’y verroit point de Grande-Prêtresse, bien moins encore sous le nom de Papesse, comme les Cartiers Allemands ont nommé celle-ci ridiculement.

La Grande-Prêtresse est assise dans un fauteuil: elle est en habit long avec une espèce de voile derriere la tête qui vient croiser sur l’estomac: elle a une double couronne avec deux cornes comme en avoit Isis: elle tient un Livre ouvert sur ses genoux; deux écharpes garnies de croix se croisent sur sa poltrine & y forment un X.

Le Grand-Prêtre est en habit long avec un grand manteau qui rient à une agraffe: il porte la triple Thiare: d’une main, il s’appuie sur un Sceptre à triple croix: & de l’autre, il donne de deux doigts étendus la bénédiction à deux personnages qu’on voit à ses genoux.

Les Cartiers Italiens ou Allemands qui ont ramené ce jeu à leurs connoissances, ont fait de ces deux personnages auxquels les Anciens donnoient le nom de Pere & de Mere, comme on diroit Abbé & Abbesse, mots Orientaux signifiant la même chose, ils en ont fait, dis-je, un Pape & une Papesse.

Quant au Sceptre à triple croix, c’est un monument absolument Egyptien: on le voit sur la Table d’Isis, sous la Lettre TT; Monument précieux que nous avons déjà fait graver dans toute son étendue pour le donner quelque jour au Public. Elle a rapport au triple Phallus qu’on promenoit dans la fameuse Fête des Pamylies où l’on se réjouissoit d’avoir retrouvé Osiris, & où il étoit le symbole de la régénération des Plantes & de la Nature entiere.

No. VII.
Osiris Triomphant.

Osiris s’avance ensuite; il paroît sous la forme d’un Roi triomphant, le Sceptre en main, la Couronne sur la tête: il est dans son char de Guerrier, tiré par deux chevaux blancs. Personne n’ignore qu’Osiris étoit la grande Divinité des Egyptiens, la même que celle de tous les Peuples Sabéens, ou le Soleil symbole physique de la Divinité suprême invisible, mais qui se manifeste dans ce chef-d’oeuvre de la Nature. Il avoit été perdu pendant l’hyver: il reparoît au Printems avec un nouvel éclat, ayant triomphé de tout ce qui lui faisoit la guerre.

No. VI.
Le Mariage.

Un jeune homme & une jeune femme se donnent leur foi mutuelle: un Prêtre les bénit, l’Amour les perce de ses traits. Les Cartiers appellent ce Tableau, l’Amoureux. Ils ont bien l’air d’avoir ajouté eux-mêmes cet Amour avec son arc & ses flèches, pour rendre ce Tableau plus parlant à leurs yeux.

On voit dans les Antiquités de Boissard [T. III. Pl. XXXVI.], un Monument de la même nature, por peindre l’union conjugale; mais il n’est composé que de trois figures.

L’Amant & l’Amante qui se donnent leur foi: l’Amour entre deux sert de Tèmoin & de Prêtre.

Ce Tableau est intitulé Fidei Simulacrum, Tablèau de la Foi conjugale: les personnages en sont désignés par ces beaux noms, Vérité, Honneur & Amour. Il est inutile de dire que la vérité désigne ici la femme plutôt que l’homme, non-seulement parce que ce mot est du genre féminin, mais parce que la Fidelité constante est plus essentielle dans la femme. Ce Monument précieux fut élevé par un nommé T. Fundanius Eromenus ou l’aimable, à sa très-chere Epouse Poppée Demetrie, & à leur fille chérie Manilia Eromenis.

Planche V.
No. VIII. XI. XII. XIII.
Les quatre Vertus Cardinales.

Les Figures que nous avons réunies dans cette Planche, sont relatives aux quatre Vertus Cardinales.

No. XI. Celle-ci représente la Force. C’est une femme qui s’est rendue maitresse d’un lion, & qui lui ouvre la gueule avec la même facilité qu’elle ouvriroit celle de son petit épagneul; elle a sur la tête un chapeau de Bergere.

No. XIII. La Tempérance [recte: XIV]. C’est une femme aîlée qui fait passer de l’eau d’une vase dans un autre, pour tempérer la liqueur qu’il renferme.

No. VIII. La Justice. C’est une Reine, c’est Astrée assise sur son Trône, tenant d’une main un poignard; de l’autre, une balance.

No. XII. La Prudence est du nombre des quatre Vertus Cardinales: les Egyptiens purent-ils l’oublier dans cette peinture de la Vie Humaine ? Cependant, on ne la trouve pas dans ce Jeu. On voit à sa place sous le No. XII. entre la Force & la Tempérance, un homme pendu par les pieds: mais que fait-là ce pendu ? c’est l’ouvrage d’un malheureux Cartier présomptueux qui ne comprenant pas la beauté de l’allégorie renfermée sous ce tableau, a pris sur lui de la corriger, & par-là même de le défigurer entierement.

La Prudence ne pouvoit être représentée d’une maniere sensible aux yeux que par un homme debout, qui ayant un pied posé, avance l’autre, & le tient suspendu examinant le lieu où il pourra le placer surement. Le titre de cette carte étoit donc l’homme au pied suspendu, pede suspenso: le Cartier ne sachant ce que cela vouloit dire, en a fait un homme pendu par les pieds.

Puis on a demandé, pourquoi un pendu dans ce Jeu ? & on n’a pas manqué de dire, c’est la juste punition de l’Inventeur du Jeu, pour y avoir représenté une Papesse.

Mais placé entre la Force, la Tempérance & la Justice, qui ne voit que c’est la Prudence qu’on voulut & qu’on dut représenter primitivement ?

Planche VI.
No. VIIII. ou IX.
Le Sage ou le Chercheur de la Vérité & du Juste.

Le No. IX. représente un Philosophe vénérable en manteau long, un capuchon sur les épaules: il marche courbé sur son bâton, & tenant une lanterne de la main gauche. C’est le Sage qui cherche la Justice & la Vertu.

On a donc imaginé d’après cette peinture Egyptienne, l’Histoire de Diògene qui la lanterne en main cherche un homme en plein midi. Les bons mots, sut-tout les Epigrammatiques, sont de tout siècle: & Diogène étoit homme à mettre ce tableau en action.

Les Cartiers ont fait de ce Sage un Hermite. C’est assez bien vu: les Philosophes vivent volontiers en retraite, ou ne sont guères propres à la frivolité du siècle. Heraclide passoit pour fou aux yeux de ses chers Concitoyens: dans l’Orient, d’ailleurs, se livrer aux Sciences spéculatives ou s’Hermetiser, est presque une seule & même chose. Les Hermites Egyptiens n’eutent rien à reprocher à cet égard à ceux des Indes, & aux Talapoins de Siam: ils étoient ou sont tous autant de Druides.

No. XIX.
Le Soleil.

Nous avons réuni sous cette planche tous les tableaux relatifs à la lumiere: ainsi après la lanterne sourde de l’Hermite, nous allons passer en revue le Soleil, la Lune & le brillant Sirius ou la Canicule étincelante, tous figurans dans ce jeu, avec divers emblêmes.

Le Soleil est représenté ici comme le Pere physique des Humains & de la Nature entiere: il éclaire les hommes en Société, il préside à leurs Villes: de ses tayons distillent des larmes d’or & de perles: ainsi on désignoit les heureuses influences de cet astre.

Ce Jeu de Tarots est ici parfaitement conforme à la doctrine des Egyptiens, comme nous l’allons voit plus en détail à l’article suivant.

No. XVIII.
La Lune.

Ainsi la Lune qui marche à la suite du Soleil est aussi accompagnée de larmes d’or & de perles, pour marquet également qu’elle contribue pour sa part aux avantages de la terre.

Pausanias nous apprend dans la Description de la Phocide, que selon les Egyptiens, c’étoient les Larmes d’Isis qui enfloient chaque année les eaux du Nil & qui rendoient ainsi fertiles les campagnes d’Egypte. Les relations de ce Pays parlent aussi d’une Goutte ou larme, qui tombe de la Lune au moment où les eaux du Nil doivent grossir.

Au bas de ce tableau, on voit une Ecrevisse ou Cancer, soit pour marquer la marche rétrograde de la Lune, soit pour indiquer que c’est au moment où le Soleil & la Lune sortent du signe de Cancer qu’arrive l’inondation causée par leurs larmes au lever de la Canicule qu’on voit dans le tableau suivant.

On poutroit même réunit les deux motifs: n’est-il pas très-ordinaire de se déterminer par une foule de conséquences qui forment une masse qu’on seroit souvent bien embarrassé à démêler ?

Le milieu du tableau est occupé par deux Tours, une à chaque extrémité por désigner les deux fameuses colonnes d’Hercule, en-deça & au-delà desquelles ne passerent jamais ces deux grands luminaires.

Entre les deux colonnes sont deux Chiens qui semblent aboyer contre la Lune & la garder: idées parfaitement Egyptiennes. Ce Peuple unique pour les allégories, comparoit les Tropiques à deux Palais gardés chacun par un chien, qui, semblables à des Portiers fideles, retenoient ces Astres dans le milieu des Cieux sans permettre qu’ils se glissassent vers l’un ou l’autre Pôle.

Ce ne sont point visions de Commentateurs en us. Clement, lui-même Egyptien, puisqu’il étoit d’Alexandrie, & qui par conséquent devoit en savoir quelque chose, nous assure dans ses Tapisseries [Ou Stromates, Liv. V.] que les Egyptiens représentoient les Tropiques sous la figure de deux Chiens, qui, semblables à des Portiers ou à des Gardiens fideles, empêchoient le Soleil & la Lune de pénétter plus loin, & d’aller  jusqu’aux Pôles.

No. XVII.
La Canicule.

Ici nous avons sous les yeux un Tableau non moins allégorique, & absolument Egyptien; il est intitulé l’Etoile. On y voir, en effet, une Etoile brillante, autout de laquelle sont sept autres plus petites. Le bas du Tableau est occupé par une femme panchée sur un genou qui tient deux vases renverses, dont coulent deux Fleuves. A côté de cette femme est un papillon sur une fleur.

C’est l’Egyptianisme tout pur.

Cette Etoile, par excellence, est la Canicule ou sirius: Etoile qui se leve lorsque le Soleil sort du signe du Cancer, par lequel se termine le Tableau précédent, & que cette Etoile suit ici immédiatement.

Les sept Etoiles qui l’environment, & qui semblent lui faire leur cour, sont les Planettes: elle est en quelque sorte leur Reine, puisqu’elle fixe dans cet instant le commencement de l’année; elles semblent venir recevoir ses ordres pouir régler leur cours sur elle.

La Dame qui est au-dessous, & fort attentive dans ce moment à répandre l’eau de ses vases, est la Souveraine des Cieux, Isis, à la bienfaisance de laquelle on attribuoit les inondations du Nil, qui commencent au lever de la Canicule; ainsi ce lever étoit l’annonce de l’inondátion. C’est pour cette raison que la Canicule étoit consacrée à Isis, qu’elle étoit son symbole par excellence.

Et comme l’année s’ouvroit ègalement par le lever de cet Affre, on l’appelloit Soth-Is, ouverture de l’année; & c’est sous ce nom qu’il étoit consacré à Isis.

Enfin, la Fleur & le Papillon qu’elle supporte, étoient l’emblême de la régénération & de la résurrection: ils indiquoient en même tems qu’à la faveur des bienfaits d’Isis, au lever de la Canicule, les Campagnes de l’Egypte, qui étoient absolument nues, se couvriroient de noeuvelles moissons.

Planche VIII.
No. XIII.
La Mort.

Le no. XIII. représente la Mort: elle fauche les Humains, les Rois & les Reines, les Grands & les Petits; rien ne résiste à sa faulx meurtriere.

Il n’est pas étonnant qu’elle soit placée sous ce numéro; le nombre treize fut toujours regarde comme malheureux. Il faut que très-anciennement il soit arrivé quelque grand malheur dans un pareil jour, & que le souvenir en ait influé sur toutes les anciennes Nations. Seroit-ce par une suite de ce souvenir que les treize Tribus de Hébreux n’ont jamais été comptées que pour douze ?

Ajoutons qu’il n’est pas étonnant non plus que les Egyptiens ayent inseré la Mort dans un jeu qui ne devroit réveiller que des idées agréables: ce Jeu étoit un jeu de guerre, la Morte devoit donc y entrer: c’est ainsi que le jeu des échecs finit par échec mat, pour mieux dire par Sha mat, la mort du Roi. D’ailleurs, nous avons eu occasion de rappeller dans le Calendrier, que dans les festins, ce Peuple sage & réfléchi faisoit paroître un squelette sous le nom de Màneros, sans doute afin d’engager les convives à ne pas se tuer par gourmandise. Chacun a sa maniere de voir, & il ne faut jamais disputer des goûts.

No. XV.
Typhon.

Le no. XV. représente un célebre personnage Egyptien, Typhon, frere d’Osiris & d’Isis, le mauvais Principe, le grand Démon d’Enfer: il a des ailes de chauve-souris, des pieds & des mains d’harpie; à la tête, de vilaines cornes de cerf: on l’a fait aussi laid, aussi diable qu’on a pu. A ses pieds sont deux petits Diablotins à longues oreilles, à grande queue, les mains liées derriere le dos: ils sont eux-mêmes attachés par une corde qui leur passe au cou, & qui est arrêtée au piédestal de Typhon: c’est qu’il ne làche pas ceux qui sont à lui; il aime bien ceux qui sont siens.

No. XVI.
Maison-Dieu, ou Château de Plutus.

Pour le coup, nous avons ici une leçon contre l’avarice. Ce tableau représente une Tour, qu’on appelle Maison-Dieu, c’est-à-dire, la Maison par excellence; c’est une Tour remplie d’or, c’est le Château de Plutus: il tombe en ruines, & ses Adorateuers tombent écrasés sous ses débris.

A cet ensemble, peut-on méconnoître l’Histoire de ce Prince Egyptien dont parle Hérodote, & qu’il appelle Rhampsinit, qui, ayant fait constraire une grande Tour de pierte pour renfermer ses trésors, & dont lui seul avoit la clef, s’appercevoit cependant qu’ils diminuoient à vue d’oeil, sans qu’on passât en aucune maniere pat la seule porte qui existât à cet édifice. Pour découvrir des voleurs aussi adroits, ce Prince s’avisa de tendre des piéges autour des vases qui contenoient ses richesses. Les voleurs étoient les deux fils de l’Architecte dont s’étoit servi Rhampsinit: il avoit ménagé une pierre de telle maniere, qu’elle pouvoit s’ôter & se remettre à volonté sans qu’oi s’en apperçût. Il enseigna son secret à ses enfans qui s’en servirent merveilleusement comme on voit. Ils voloient le Prince, & puis ils se jettoient de la Tour en bas: c’est ainsi qu’ils sont représentés ici. C’est à la vérité le plus beau de l’Histoire; on trouvera dans Hérodote le reste de ce conte ingénieux: comment un des deux freres fut pris dans les filets: comment il engagea son frere à lui couper la tête: comment leur mere voulut absolument que celui-ci rapportât le corps de son frere: comment il alla avec des outres charges sur un âne pour enivrer les Gardes du cadavre & du Palais: comment, après qu’ils eurent vuldé ses outres malgré ses larmes artificieuses,  & qu’ils se furent endormis, il leur coupa à tous la barbe du coté droit, & leur enleva le corps de son frere: comment le Roi fort étonné, engagea sa fille à se faire raconter par chacun de ses amans le plus joli tour qu’ils eussent fait: comment ce jeune éveillé alla auprès de la belle, lui raconta tout ce qu’il avoit fait: comment la belle ayant voulu l’arrêter, elle ne se trouva avoir saisi qu’un bras postiche: comment, pour achever cette grande aventure, & la mener à une heureuse fin, ce Roi promit cette même sienne fille au jeune homme ingénieux qui l’avoit si bien joué, comme à la personne la plus digne d’elle; ce qui s’exécuta à la grande satisfaction de tous.

Je ne sais si Hérodote prit ce conte pour une histoire réelle; mais un Peuple capable d’inventer de pareilles Romances ou Fables Milésiennes, pouvoit fort bien inventer un jeu quelconque.

Cet Ectivain rapporte un autre fait qui prouve ce que nous avons dit dans l’Histoire du Calendrier, que les statues des Géans qu’on promene dans diverses Fêtes, désignerent presque toujours les saisons. Il dit que Rhampsinit, le même Prince dont nous venons de parler, fit élever au Nord & au Midi du Temple de Vulcain deux satues de vingt-cinq coudées de haut, qu’on appelloit l’Eté & l’Hiver: on adoroit, ajoute-t-il, celle-là, & on sacrifioit, au contraire, à celle-ci: c’est donc comme les Sauvages qui reconnoissent le bon Principe & l’aiment, mais qui ne sacrifient qu’au mauvais.

No. X.
La Roue de Fortune.

Le dernier numero de cette Planche est la Roue de Fortune. Ici des Personnages humains, sous la forme de Singes, de Chiens, de Lapins, &c. s’élevent tour-à-tour sur cette roue à laquelle ils sont attachés: on diroit que c’est une satyre contre la fortune, & contre ceux qu’elle éleve rapidement & qu’elle laisse retomber avec la même rapidité.

Planche VIII.
No. XX.
Tableau mal nommé le Jugement dernier.

Ce Tableau représente un Ange sonnant de la trompette: on voit aussi-tôt comme sortir de terre un vieillard, une femme, un enfant nuds.

Les Cartiers qui avoient perdu la valeur de ces Tableaux, & plus encore leur ensemble, ont vu ici le Jugement dernier; & pour le rendre plus sensible, ils y ont mis comme des espèces de tombeaux. Otez ces tombeaux, ce Tableau sert également à désigner la Création, arrivée dans le Tems, au commencement du Tems, qu’indique le no. XXI.

No. XXI.
Le Tems, mal nommé le Monde.

Ce Tableau, que les Cartiers ont appellé le Monde, parce qu’ils l’ont considéré comme l’origine de tout, représente le Tems. On ne peut le méconnoître à son ensemble.

Dans le centre est la Déesse du Tems, avec son voile qui voltige, & qui lui sert de ceinture ou de Peplum, comme l’appelloient les Anciens. Elle est dans l’attitude de courir comme le Tems, & dans un cercle qui représente les révolutions du Tems; ainsi que l’oeuf où tout est sorti dans le Tems.

Aux quatre coins du Tableau sont les emblêmes des quatre Saisons, qui forment les révolutions de l’année, les mêmes qui composoient les quatre têtes des Chérubins. Ces emblêmes sont,

L’Aigle, le Lion, le Boeuf, & le Jeune-Homme,
L’Aigle représente le Printems, où reparoissent les oiseaux.
Le Lion, l’Eté ou les ardeuts du Soleil.
Le Boeuf, l’Automne où on laboure & où  on seme.
Le Jeune-Homme, l’Hiver, où l’on se réunit en société.

ARTICLE II.
Les Couleurs.

Outre les Atous, ce Jeu est composé de quatre Couleurs distinguées par leurs emblêmes: on les appelle Épée, Coupe, Bâton & Denier.

On peut voir les As de ces quatre couleurs dans la Planche VIII.

A représente l’As d’Epée, surmonté d’une couronne qu’entourent des palmes.
C, l’As de Coupe: il a l’air d’un Château; ce’st ainsi qu’on faisoit autre fois les grandes tasses d’argent.
D, l’As de Bâton; c’est une vrai massue.
B, l’As de Denier, environné de guirlandes.

Chacune de ces couleurs est composée de quatorze Cartes, c’est-à-dire de dix Cartes numérotées depuis I. jusqu’à X, & de quatre Cartes figurées, qu’on appelle le Roi, la Reine, le Chevalier ou Cavalier, & son Ecuyer ou Valet.

Ces quatre Couleurs sont relatives aux quatre Etats entre lesquels étoient divisés les Egyptiens.

L’Épée désignoit le Souverain & la Noblesse toute Militaire.
La Coupe, le Clergé ou le Sacerdoce.
Le Bâton, ou Massue d’Hercule, l’Agriculture.
Le Denier, le Commerce dont l’argent est le signe.

Ce Jeu fondé sur le nombre septenaire.

Ce Jeu est absolument fondé sur le nombre sacré de sept. Chaque couleur est de deux fois sept cartes. Les Atous sont au nombre de trois fois sept; le nombre des cartes de soixante-dix-sept; le Fou étant comme 0. Or, personne n’ignore le rôle que ce nombre jouoit chez les Egyptiens, & qu’il étoit devenu chez eux une formule à laquelle ils ramenoient les élémens de toutes les Sciences.

L’idée sinistre attachée dans ce Jeu au nombre treize, ramene également fort bien à la même origine.

Ce Jeu ne peut donc avoir été inventé que par des Egyptiens, puisqu’il a pour base le nombre sept; qu’il est relatif à la division des habitans de l’Egypte en quatre classes; que la plupart de ses Atous se rapportent absolument à l’Egypte, tels que les deux Chefs des Hiérophantes, homme & femme, Isis ou la Canicule, Typhon, Osiris, la Maison-Dieu, le Monde, les Chiens qui désignent le Tropique, &c; que ce Jeu, entiérement allégorique, ne put être l’ouvrage que des seuls Egyptiens.

Inventé par un homme de génie, avant ou après le Jeu des Echecs, & réunissant l’utilité au plaisir, il est parvenu jusqu’à nous à travers tous les siècles; il a durvécu à la ruine entiere de l’Egypte & de ces connoissances qui la distinguoient; & tandis qu’on n’avoit nulle idée de la sagesse des leçons qu’il renfermoir, on ne laissoit pas de s’amuser du Jeu qu’elle avoit inventé.

Il est d’ailleurs aisé de tracer la route qu’il a tenue pour arriver dans nos Contrées. Dans les premiers siècles de l’Eglise, les Egyptiens étoient très-répandus à Rome; ils y avoient porté leurs cérémonies & le culte d’Isis; par conséquent  le Jeu dont il s’agit.

Ce Jeu, interessant par lui-même, fut borné à l’Italie jusqu’à ce que les liaisons des Allemands avec les Italiens le firent connoître de cette seconde Nation; & jusqu’à ce que celles des Comtes de Provence avec l’Italie, & sur tout le séjour de la Cour de Rome à Avignon, le naturalisa en Provence & à Avignon.

S’il ne vint pas jusqu’à Paris, il faut l’attribuer à la bisarrerie de ses figures & au volume de ses Cartes qui n’etoient point de nature à plaire à la vivacité des Dames Françoises. Aussi fut-on obligé, comme nous le verrons bientôt, de réduire excessivement ce Jeu en leur faveur.

Cependant l’Egypte elle-meme ne jouit point du fruit de son invention: réduits à la servitude la plus déplorable, à l’ignorance la plus profonde, privés de tous les Arts, ses Habitans seroient hors d’état de fabriquer une seule Carte de Jeu.

Si nos Cartes Françoises, infiniment moins compliquées, exigent le travail soutenu d’une multitude de mains & le concours de plusieurs Arts, comment ce Peuple infortuné autoit-il pu conserver les siennes ? Tels sont les maux qui fondent sur une Nation asservie, qu’elle perd jusques aux objets de ses amusemens: n’ayant pu conserver ses avantages les plus précieux, de quel droit prétendroit-elle à ce qui n’en étoit qu’un délassement agréable ?

Noms Orientaux conservés dans ce Jeu.

Ce Jeu a conservé quelques noms qui le déclareroient également Jeu Oriental si on n’en avoit pas d’autres preuves.

Ces Noms sont ceux de Taro, de Mat & de Pagad.

1. Tarots.

Le nom de ce Jeu est pur Egyptien: il est composé du mot Tar, qui signifie voie, chemin; & du mot Ro, Ros, Rog, qui signifie Roi, Royal. C’est, mot-à-mot, le chemin Royal de la vie.

Il se rapporte en effet à la vie entiere des Citoyens, pisqu’il est formé des divers Etats entre lesquels ils sont divisés, & que ce Jeu les suit depuis leur naissance jusqu’à la mort, en leur montrant toutes les vertus & tous les guides physiques & moraux auxquels ils doivent s’attacher, tels que le Roi, la Reine, les Chefs de la Religion, le Soleil, la Lune, &c.

Il leur apprend en même tems par le Joueur de gobelets & par la roue de fortune, que rien n’est plus inconstant dans ce monde que les divers Etats de l’homme: que son seul réfuge est dans la vertu, qui ne lui manque jamais au besoin.

2. Mat.

Le Mat, nom vulgaire du fou, & qui subsiste en Italien, vient de l’Oriental Mat, assommé, meurtri, félé. Les Foux ont toujours été représentés comme ayant le cerveau félé.

3. Pagad.

Le Joueur de gobelets est appellé Pagad dans le courant du Jeu. Ce nom qui ne ressemble à rien dans nos Langues Occidentales, est Oriental pur & très-bien choisi: Pag signifie en Orient, Chef, Maître, Seigneur: & Gad, la Fortune. En effet, il est représente comme disposant du sort avec sa baguette de Jacob ou sa verge des Mages.

Article III.
Maniere dont on joue aux Tarots.

1o. Maniere de donner les Cartes.

Un de nos Amis, M. L’A. R. a bien voulu nous expliquer la maniere dont on le joue: c’est lui qui va parler, si nous l’avons bien compris.

On joue ce Jeu à deux, mais on donne les Cartes comme si on jouoit trois: chaque Joueur n’a donc qu’un tiers des Cartes: ainsi pendant le combat il y a toujours un tiers des Troupes qui se reposent; on pourroit les appeller le Corps de réserve.

Car ceu Jeu est un Jeu de guerre, & non un Jeu pacifique comme on l’avoit dit mal-à-propos: or dans toute Armée il y a un Corps de réserve. D’ailleurs, cette réserve rend le Jeu plus difficile, puisqu’on a beaucoup plus de peine à deviner les Cartes que peut avoir son adversaire.

On donne les Cartes par cinq, ou de cinq en cinq.

Sur les 78 Cartes, il en reste donc trois à la fin; au lieu de les partager entre les Joueurs & la réserve ou le Mort, celui qui donne les garde pour lui; ce qui lui donne l’avantage d’en écarter trois.

2o. Maniere de compter les points de son Jeu.

Les Atous n’ont pas tous la même valeur.

Les 21. 20. 19. 18 & 17. sont appellés les cinq grands Atous.

Les 1. 2. 3. 4. 5. sont appellés les cinq petits.

Si on en a trois des grands ou trois des petits, on compte cinq points: dix points, si on en a quatre; & quinze, si on en a cinq.

C’est encore une maniere de compter Egyptienne: le dinaire ou denier de Pythagore étant égal au quaternaire, puisque un, deux, trois & quatre ajoutés ensemble font dix.

Si on a dix Atous dans son Jeu, on les étale, & ils valent encore dix points, si on en a treize, on les étale aussi, & ils valent quinze points, indépendamment des autres combinaisons.

Sept Cartes portent le Nom de Taros par excellence: ce sont les Cartes privilégiées; & encore ici, le nombre de sept. Ces Cartes sont:

Le Monde ou Atout 21.
Le Mat ou Fou 0.
Le Pagad ou Atout 1.
(> Atous-Tarots)

Et les quatre Rois.

Si on a deux de ces Atous-Tarots, on demande à l’autre, qui ne l’a ? si celui-ci ne peut répondre en montrant le troisieme, celui qui a fait la question marque 5. points: il en marque 15. s’il les a tous trois. Les séquences ou les 4 figures de la même couleur valent 5. points.

3o. Maniere de jouer ses Cartes.

Le Fou ne prend rien, rien ne le prend: il forme Atout, il est de toute couleur également.

Joue-t-on un Roi, n’a-t-on pas la Dame, on met le Fou, ce qui s’appelle excus.

Le Fou avec deux Rois, compte 5. points: avec trois, quinze.

Un Roi coupé, ou mort, 5. points pour celui qui coupe.

Si on prend Pagad à son adversaire, on marque 5. points.

Ainsi le Jeu est de prendre à son adversaire les figures qui comptent le plus de points, & de faire tous ses efforts pour former des séquences: l’adversaire doit faire tous les siens pour sauver ses grandes figures: par conséquent voir venir, en sacrifiant de foibles Atous, ou les plus foibles Cartes de ses couleurs.

Il doit sur tout se faire des renonces, afin de sauver ses fortes Cartes en coupant celles de son adversaire.

4o. Ecart de celui qui donne.

Celui qui donne ne peut écarter ni Atous ni Rois; il se seroit trop beau Jeu, puisqu’il se sauveroit sans péril. Tout ce qu’on lui permer en faveur de sa primauté, c’est d’écarter une séquence: car elle compte, & elle peut lui former une renonce, ce qui est un double avantage.

5o. Maniere de compter les mains.

La partie est en cent, comme au Piquet, avec cette difference, que ce n’est pas celui, qui arrive le premier à cent lorsque la partie est commencée qui gagne, mais celui qui fait alors le plus de points; car il faut que toute partie commencée aillé jusqu’au bout: il offre ainsi plus de ressource que le Piquet.

Pour compter les points qu’on a dans ses mains, chacune des sept Cartes appellées Tarots, avec une Carte de couleur, vaut 5. points.

La Dame avec une Carte, 4.

Le Cavalier avec une Carte, 3.

Le Valet avec une Carte, 2.

2. Cartes simples ensemble, 1.

On compte l’excedent des points qu’un des adversaires a sur l’autre, & il les marque: on continue de jouer jusqu’à ce qu’on soir parvenu à cent.

Article IV.
Jeu des Tarots considéré comme un Jeu de Géographie Politique.

On nous a fait voir sur un Catalogue de Livres Italiens, le titre d’un Ouvrage où la Géographie est entrelacée avec le Jeu des Tarots: & nous n’avons pu avoir ce Livre Contient il des leçons de Géographie à graver sur chaque Carte de ce Jeu: Est-ce une application de ce Jeu à la Géographie: Le champ de conjectures est sans fin, & peut-être qu’à force de multiplier les combinaisons, nous nous éloignerions plus des vúes de cet Ouvrage. Sans nous embarasser de ce qu’il a pu dire, voyons nous-même comment les Egyptiens auroient pu appliquer ce Jeu à la Géographie Politique, telle qu’elle étoit connire de leur tems, il y a à peu-près trois mille ans.

Le Tems ou le Monde, le moment où la Terre sortit du cahos, où elsè prit une forme, se divisant en Terres & en mers, & où l’homme fut créé pour de venit le Maiître, le Roi de cette belle propriété.

Les quatre Vertus Cardinales, correspondent aux IV. côtes du Monde, Orient, Occident, Nord & Midi, ces quatre points relatifs à l’homme, par lesquels il est au centre de tout; qu’on peut appeller sa droite, sa gauche, sa face & son dos, & d’où ses connoissances s’étendent en rayons jusqu’à l’extrémité de tout, suivant l’étendue de ses yeux physiques premierement, & puis de ses yeux intellectuels bien autrement perçans.

Les quatre Couleurs seront les IV. Régions ou parties du Monde correspondantes aux quatre points cardinaux, l’Asie, l’Afrique, l’Europe & la Celto-Scythie ou les Pays glacés du Nord: division qui s’est augmentée de l’Amerique depuis sa découverte, & où pour ne rien perdre de l’ancienne on a substitué à la Celto-Scythie les Terres polaires du Nord & du Midi.

L’Epée représente l’Asie, Pays des grandes Monarchies, des grandes Conquêtes, des grandes Révolutions.

Baton, l’Egypte nourriciere des Peuples, & symbole du Midi, des Peuples noirs.

Coupe, le Nord, d’où descendirent les Peuples, & d’où  vint l’Instruction & la Science.

Denier, l’Europe ou l’Occident, riche en mines d’or dans ces commencemens du monde, que si mal à propos nous appellons le vieux-tems, les tems antiques.

Chacune des X. Cartes numérotées de ces IV. couleurs, sera une des grandes Contrées de ces IV. Régions du Monde.

Les X. Cartes d’Epée auront représenté, l’Arabie; l’Idumée, qui régnoit sur les Mers du Midi; la Palestine peuplée d’Egyptiens; la Phénice, Maîtresse de la Mer Méditerranée; la Syrie ou Aramée; la Mésopotamie ou Chaldée, la Médie, la Susiane, la Perse & les Indes.

Les X. Cartes de Baton auroit représenté les trois grandes divisions de l’Egypte, Thébaide ou Egypte supérieure, Delta ou basse Egypte, Heptanome ou Egypte du milieu divisée en sept Gouvernements. Ensuite l’Ethiopie, la Cyrénaique, ou à sa place les terres de Jupiter Ammon, la Lybie ou Carthage, les Pacifiques Atlantes, les Numides vagabons, les Maures appuyés sur l’Ocean Antlantique; les Gétules, qui placésd au Midi de l’Atlas, se répandoient dans ces vastes Contrées que nous appelons aujourd’hui Nigritie & Guinée.

Les X. Cartes de Denier auront représenté l’Isle de Crète, Royaume de l’illustre Minos, la Grèce & ses Isles, l’Italie, la Sicile & ses volcans, les Baléares célèbres par l’habiletéde leurs troupes de trait, la Bétique riche en troupeaux, la Celtibérie abondante en mines d’or: Gadix ou Cadir, l’Isle d’Hercule par excellence, la plus commerçante de l’Univers; la Lusitanie & les Isles Fortunées, ou Canaries.

Les X. Cartes de Coupe, l’Arménie & son mont Ararat, l’Ibérie, les Scythes de l’Imaüs, les Scythes du Caucase, les Cimmériens des Palus-Méotides, les Getes ou Goths, les Daces, les Hyperboréens si célèbres dans cette haute Antiquité, les Celtes errants dans leurs forêts glacées, l’Isle de Thulé aux extrémités du Monde.

Les quatre Cartes figurées de chaque couleur aoront contenu des détails géographiques relatifs à chaque Région.

Les Rois, l’état des Gouvernements de chacune, les forces des Empires qui les composoient, & comment elles étoient plus ou moins considérables suivant que l’Agriculture y étoit en usage & en honneur; cette source intarissable de richesses toujours renaissantes.

Les Rèines, le développement de leurs Religions, de leurs Moeurs, de leurs Usages, sur-tout de leurs Opinions, l’Opinion ayant toujours été regardée comme la Reine du monde. Heureux celui qui saura la diriger; il sera toujours Roi de l’Univers, maître de ses semblables; c’est Hercule l’eloquent qui mene les hommes avec des freins d’or.

Les Cavaliers, les exploits des Peuples, l’Histoire de leurs Hèros ou Chevaliers; celle de leurs Tournois, de leurs Jeux, de leurs batailles.

Les Valets, l’Histoire des Arts, leur origine, leur nature; tout ce qui regarde la portion industrieuse de chaque Nation, celle qui se livre aux objets méchaniques, aux Manufactures, au Commerce qui varie de cent manieres la forme des richesses sans rien ajouter au fond, qui fait circuler dans l’Universe ces richesses & les objets de l’industrie; qui met à même les Agricoles de faire renaître les richesses en leur fournissant les débouchés les plus prompts de celles qu’ils ont déjà fait naître, & comment tout es étranglé dès que cette circulation ne joue pas avec liberté, puisque les Commerçans  sont moins occupés, & ceux qui leur fournissent découragés.

L’ensemble des XXI ou XXII Atous, les XXII Lettres de l’Alphabet Egyptien commun aux Hébreux & aux Orientaux, & qui servant de chiffres, sont nécesaires pour tenir compte de l’ensemble de tant de contrées.

Chacun de ces Atous aura eu en même tems un usage particulier. Plusieurs auront été relatifs aux principaux aobjets de la Géographie Céleste, si on peut se servir de cette expression. Tels,

Le Soleil, La Lune, le Cancer, les Colonnes d’Hercule, les Tropiques ou leurs Chiens.

La Canicule, cette belle & brillante Portiere des Cieux.

L’Ourse céleste, sur laquelle s’appuient tous les Astres en exécutant leurs révolutions autour d’elle, Constellation admirable représentée par les sept Taros, & qui semble publier en caractères de feu imprimès sur nos têtes & dans le Firmament, que notre Systême solaire fut fondé comme les Sciences sur la Formule de sept, & peut être même la masse entiere de l’Univers.

Tous les autres peuvent être considérés relativement à la Géographie politique & morale, au vrai Gouvernement des Etats: & même au gouvernement de chaque homme en particulier.

Les quatre Atous relatifs à l’autorité civile & religieuse, font connoître l’importance pour un Etat de l’unité de Gouvernement, & de respect pour les Anciens.

Les quatre Vertus Cardinales montrent que les Etats ne peuvent se soutenir que par la bonté du Gouvernement, par l’excellence de l’instruction, par la pratique des vertus dans ceux qui gouvernent & qui sont gouvernés: Prudence à corriger les abus, Force pour maintenir la paix & l’union, Tempérance dans les moyens; Justice envers tous. Comment l’ignorance, la hauteur, l’avaricie, la sottise dans les uns, engendrent dans les autres un mépris funeste: d’où résultent les désordres qui ébranlent jusques dans leurs fondemens les Empires où on viole la Justice, où on force tous les moyens, où l’on abuse de sa force, & où on vit sans prévoyance. Désordres qui ont détruit tant de Familles dont le nom avoit retenti si long-tems par toute la Terre, & qui avoient regné avec tant de gloire sur les Nations étonnées.

Ces vertus ne sont pas moins nécessaires à chaque Individu. La Tempérance régle ses devoirs envers soi-même, sur-tout envers son propre corps qu’il ne traite trop souvent que comme un malheureux esclave, martyr de ses affections desordonnées.

La Justice qui régle ses devoirs envers son prochain & envers la Divinité elle-même à qui il doit tout.

La Force avec laquelle il se soutient au milieu des ruines de l’Univers, il se tit des efforts vains & insensés des passions qui l’assiégent sans cesse de leurs flots impétueux.

Enfin, la Prudence avec laquelle il attend patiemment le succès de ses oins, prêt à tout événement & semblable à un fin joueur qui ne risque jamais son jeu & sait tirer parti de tout.

Le Roi triomphant devient alors l’emblême de celui qui au moyen de ces vertus a été sage envers lui-même, juste envers autrui, fort contre les passions, prévoyant  à s’amasser des ressources contre les tems d’adversité.

Le Tems qui use tout avec une rapidité inconcevable, la Fortune qui se joue de tout; le Bâteleur qui escamote tout, la Folie qui est de tout, l’Avarice qui perd tout; le Diable qui se fourre par-tout: la Mort qui engloutit tout, nombre septenaire singulier qui est de tout pays, peut donner lieu à des observations non moins importantes & non moins variées.

Enfin, celui qui a tout à gagner & rien à perdre, le Roi veritablement triomphant, c’est le vrai Sage qui la lanterne en main est sans cesse attenif à ses démarches, ne fait aucune école, connoit tout ce qui est bien pour en jouir, & apperçoit tout ce qui est mal pour l’éviter.

Telle seroit ou à peu près l’explication géographiquo-politique-morale de cet antique Jeu: & telle doit être la fin de tous, Humanité, que vous seriez heureuse, si tous les jeux ye terminoienet ainsi!

Article V.
Rapport ce Jeu avec un Monument Chinois.

M. Bertin qui a rendu de si grands services à la Littérature & aux Sciences, par les excellens Mémoires qu’il s’est procurés, & qu’il a fait publier sur la Chine, nous a communiqué un Monument unique qui lui a été envoyé de cette vaste Contrée, & qu’on fait remonter aux premiers âges de cet Empire, puisque les Chinois le regardent comme un Inscription relative au deséchement des eaux du Déluge par Yao.

Il est composé de caractères qui forment de grands compartiments en quarté-long, tous égaux, & précisément de la même grandeur que les Cartes du Jeu des Tarots.

Ces compartiments sont distribués en six colonnes perpendiculaires, dont les cinq premieres renferment quatorze compartiments chacune, tandis que la sixiéme qui n’est remplie qu’à moirié n’en contient que sept.

Ce Monument est donc composé de soixante-dix-sept figures ainsi que le  Jeu de Tarots: & il est formé d’après la même combinaison du nombre sept, puisque chaque colonne est de quatorze figures, & que celle qui ne l’est qu’à demi, en contient sept.

Sans cela, on auroit pu arranger ces soixante-dix-sept compartiments de maniere à ne laisser presque point de vuide dans cette sixiéme colonne: on n’auroit eu qu’à faire chaque colonne de treize compartiments; & la sixiéme en auroit eu douze.

Ce Monument est donc parfaitement semblable, quant à la disposition, au Jeu des Tarots, si on les coloit sur un seul Tableau: les quatre couleurs feroient les quatre premierers colonnes à quatorze cartes chacune: & les atous au nombre de vingt-un, rempliroient la cinquiéme colonne, & précisément la moitié de la sixiéme.

Il seroit bien singulier qu’un rapport pareil fût le simple effet du hasard: il est donc très-apparent que l’un & l’autre de ces Monuments ont été formés d’après la même théorie, & sur l’attachement au nombre sacré de sept; ils ont donc l’air de n’être tous les deux qu’une application différente d’une seule & même formule, antérieure peut-être à l’existence des Chinois & des Egyptiens: peut-être même trouvera-t-on quelque chose de pareil chez les Indiens ou chez les Peuples du Thibet placés entre ces deux anciennes Nations.

Nous avons été fort tentés de faire aussi graver ce Monument Chinois; mais la crainte de le mal figurer en le réduisant à un champ plus petit que l’original, joint à l’impossibilité où nos moyens nous mettent de faire tout ce qu’exigeroit la perfection de notre ouvrage, nous a retenu.

N’omettons pas que les figures Chinoises sont en blanc sur un fond très-noir; ce qui les rend très-saillantes.

Article VI.
Rapport de ce Jeu avec Quadrilles ou Tournois.

Pendant un grand nombre de siècles, la Noblesse montoit à cheval, & divisée en couleurs ou en factions, elle exécutoit entr’elle des combats feints ou Tournois parfaitement analogues à ce qu’on exécute dans les jeux de cartes, & sur-tout dans celui des Tarots, qui étoit un jeu militaire de même que celui des échecs, en même tems qu’il pouvoit être envisagé comme un jeu civil, en quoi il l’emportoit sur ce dernier.

Dans l’origine, les Chevaliers du Tournois étoient divisés en quatre, même en cinq bandes relatives aux quatre couleurs des Tarots & à la masse des Atous. C’est ainsi que le dernier divertissement de ce genre qu’on ait vu en France, fut donné en 1662, par Louis XIV, entre les Tuileries & le Louvre, dans cette grande place qui en a conservé le nom de Carousel. Il étoit composé de cinq Quadrilles. Le Roi étoit à la tête des Romains: son Frere, Chef de la Maison d’Orléans, à la tête des Persans: le Prince de Condé commandoit les Turcs: le Duc d’Enguien son fils, les Indiens: le Duc de Guise, les Américains. Trois Reines y assisterent sous un dais: la Reine-Mere, la Reine régnante, la Reine d’Angleterre veuve de Charles II. Le Comte de Sault, fils du Duc de Lesdiguieres, temporta le prix & le reçur des mains de la Reine-Mere.

Les Quadrilles étoient ordinairement composés de 8 ou de 12 Cavaliers pour chaque couleur: ce qui, à 4 couleurs & à 8 par Quadrille, donne le nombre 32, qui forme celui des Cartes pour le Jeu de Piquet: & à 5 couleurs, le nombre 40 qui est celui des Cartes pour Jeu de Quadrille.

Article VIII.
Jeux de Cartes Espagnols.

Lorsqu’on examine les Jeux de Cartes en usage chez les Espagnols, on ne peut s’empêcher de reconnoître qu’ils sont un diminutif des Tarots.

Leurs Jeux les plus distingués sont celui de l’Hombre qui se joue à trois: & le Quadrille qui se joue à quatre & qui n’est qu’une modification du Jeu de l’Hombre.

Celui-ci signifie le Jeu de l’Homme ou de la vie humaine; il a donc un nom qui correspond parfaitement à celui du Tarot.

Il est divisé en quatre couleurs qui portent les mêmes noms que dans les Tarots, tels que Spadille ou épée, Baste ou bâton, qui sont les deux couleurs noires; Copa ou Coupe, & Dinero ou Denier, qui sont les deux couleurs rouges.

Plusieurs de ces noms se sont transmis en France avec ce Jeu: ainsi l’as de pique est appellé Spadille ou épée; l’as de trefle, Baste, c’est-à-dire, bâton. L’as de coeur est appellé Ponte, de l’Espagnol Punto, as, ou un point.

Ces Atous, qui sont les plus forts, s’appellent Matadors, ou les Assommeurs, les Triomphans qui ont détruit leurs ennemis.

Ce Jeu est entierement formé sur les Tournois; la preuve en est frappante, puisque les couleurs en sonst appellées Palos ou pieux, les lances, les piques des Chevaliers.

Les Cartes elle-mêmes sont appellées Naypes, du mot Oriental Nap, qui signifie prendre, tenir: mot-à-mot, les Tenans.

Ce sont donc quatre ou cinq Quadrilles de Chevaliers qui se battent en Tournois.

Ils sont quarante, appellés Naypes ou Tenans.

Quatre couleurs appellées Palos ou rangs de piques.

Les Vainqueurs sont appellés Matadors ou Assommeurs, ceux qui sont venus à bout de défaire leurs ennemis.

Enfin les noms des quatre couleurs, celui même du Jeu, démontrent qu’il a été formé en entier sur le Jeu des Tarots; que les Cartes Espagnoles ne sont qu’une imitation en petit du Jeu Egyptien.

Article VIII.
Cartes Françoises.

D’après ces données, il n’est personne qui ne s’apperçoive sans peine que les Cartes Françoises ne sont elles-mêmes qu’une imitation des Cartes Espagnoles, & qu’elles sont ainsi l’imitation d’une imitation, par conséquent une institution bien dégénerée, loin d’être une invention originale & premiere, comme l’ont cru mal à propos nos Savans qui n’avoient en cela aucun point de comparaison, seul moyen de découvrir les causes & les rapports de tout.

On suppose ordinairement que les Cartes Françoises furent inventées sous le Regne de Charles VI, & pour amuser ce Prince foible & infirme: mais ce que nous nous croyons en droit d’affirmer, c’est qu’elles ne furent qu’une imitation des Jeux méridionaux.

Peut-être même serions-nous en droit de supposer que les Cartes Françoises sont plus anciennes que Charles VI, puisqu’on attribue dans Ducange [Au mot Charta] à S. Bernard de Sienne, contemporain de Charles V, d’avoir condamné au feu, non-seulement les masques & les dez à jouer, mais même les Cartes Triomphales, ou du Jeu appellé la Triomphe.

On trouve dans la même Ducange les Statuts Criminels d’une Ville appellée Saona, qui défend également les Jeux de Cartes.

Il faut que ce Statuts soient très-anciens, puisque dans cet Ouvrage on n’a pu en indiquer le tems: cette Ville doit être celle de Savone.

Ajoûtons qu’il falloit que ces Jeux fussent bien plus anciens que S. Bernard de Sienne: auroit-il confondu avec les dez & les masques un Jeu nouvellement inventé pour amuser un grand Roi ?

Nos Cartes Françoises ne présentent d’ailleurs nulle vue, nul génie, nul ensemble. Si elles ont été inventées d’après les Tornois, pourquoi a-t-on supprimé le Chevalier, tandis qu’on consrvoit son Ecuyer ? pourquoi n’admettre dès-lors que treize Cartes au lieu de quatorze par couleur ?

Les noms des couleurs se sont dégénérés au point de n’offrir plus d’ensemble. Si on peut reconnoître l’épée dans la pique, comment le bâton est-il devenu trefle ? comment est-ce que le coeur & le carreau correspondent à coupe & à denier; & quelles idées réveilent ces couleurs ?

Quelle idée présentent également les noms donnés aux quatre Rois ? David, Alexandre, César, Charlemagne, ne sont pas même relatifs aux quatre fameuses Monarchies de l’Antiquité, ni à celles des tems modernes. C’est un monstrueux composé.

Il en est de même des noms des Reines: on les appelle Rachel, Judith, Pallas & Argine: il est vrai qu’on a cru que c’étoient des noms allégoriques relatifs aux quatre manieres dont une Dame s’attire les hommages des hommes: que Rachel désigne la beauté, Judith la force, Pallas la sagesse, & Argine, où l’on ne voit que l’anagramme Regina, Reine, la naissance.

Mais quels rapports ont ces noms avec Charles VI ou avec la France ? que ces allégories sont forcées ?

Il est vrai qu’entre les noms de Valets on trouve celui de la Hire, qui pourroit se rapporter à un des Généraux François de Charles VI; mais ce seul rapport est-il suffisant pour brouiller toutes les époques ?

Nous en étions ici lorsqu’on nous a parlé d’un Ouvrage de M. l’Abbé Rive, où il discute le même objet: après l’avoir cherché en vain chez la plûpart de nos Libraires, M. de S. Paterne nous le prête.

Cet Ouvrage est intitulé:

Notices historiques & critiques de deux Manuscrits de la Bibliothèque de M. le Duc de la Valliere, dont l’un a pour titre le Roman d’Artus, Comte de Bretaigne, & l’autre, le Romant de Pertenay ou de Lusignen, par M. l’Abbé Rive, &c. à Paris, 1779, in 4o. 36 pages.

A la page 7, l’Auteur commence à discuter ce qui regarde l’origine des Cartes Françoises; nous avons vu avec plaisir qu’il soutient, 1o. que ces Cartes sont plus anciennes que Charles VI; 2o. qu’elles sont une imitation des Cartes Espagnoles:nous allons donner un Précis succinct de ses preuves.

« Les Cartes, dit-il, sont au moins de l’an 1330; & ce n’est ni en France, ni en Italie, ni en Allemagen qu’elles paroissent pour la premiere fois. On les voit en Espagne vers cette année, & bien long-tems avant qu’on en trouve la moindre trace dans aucune autre Nation.

Elles y ont été inventées, selon le Dictionnaire Castillan de 1734., par un nommé Nicolao Pepin…

On les trouve en Italie vers la fin de ce même Siècle, sous le nom de Naibi, dans la Chronique de Giovan Morelli, qui est de l’an 1393. »

Ce savant Abbé nous apprend en même tems que la premiere piece Espagnole qui en atteste l’existence, est d’environ l’an 1332.  « Ce sont les Statuts d’un Ordre de Chevalerie établi vers ce tems-là en Espagne, & où les été établi par Alphonse XI, Roi de Castille. Ceux qu’on y admettoit faisoient serment de ne pas jouer aux Cartes.

On les voit ensuite en France sous le Regne de Charles V. Le Petit Jean de Saintré ne fut honoré des faveurs de Charles V que parce qu’il ne jouoit ni aux dez ni aux Vartes, & ce Roi les proscrivit ainsi que plusieurs autres Jeux, par son Edit de 1369. On les décria dans diverses Provinces de la France; on y donna à quelques-unes de leurs figures des noms faits pour inspirer de l’horreur. En Provence, on en appella les Valets Tuchim. Ce nom désignoit une race de voleurs qui, en 1361, avoient causé dans ce Pays & dans le Comtat Venaissin, un ravage si horrible, que les Papes furent obligés de faire prêcher une Croisade pour les exterminer. Les Cartes ne furent introduites dans la Cour de France que sous le Successeur de Charles V. On craignit même en les y introduisant, de blesser la décence, & on imagina en conséquence un prétexte: ce fut celui de calmer la mélancolie de Charles VI.. On inventa sous Charels VII le Jeu de Piquet. Ce Jeu fut cause que les Cartes se répandirent, de la France, dans plusieurs autres parties de l’Europe. »

Ces détails sont très-interessans; leurs conséquences le sont encore plus. Ces Cartes contre lesquelles on fulminoit dans le XIVe Siècle, & qui rendoient indigné des Ordres de Chevalerie, étoient nécessairement très-anciennes: elles ne prouvoient être regardées que comme des restes d’un honteux Paganisme: c’étoient donc les Cartes des Tarots; leur figure bisarre, leurs noms singuliers, tels que la Maison-Dieu, le Diable, la Papesse, &c. leur haute Antiquité qui se perd dans la nuit des tems, les sorts qu’on en tiroit, &c. tout devoit les faire regarder comme un amusement diabolique, comme une oeuvre de la plus noire magie, d’une sorcellerie condamnable.

Cependant le moyen de ne pas jouer! on inventa donc des Jeux plus humains, plus épurés, dégagés de figures qui n’étoient bonnes qu’à effrayer: de-là, les Cartes Espagnoles & les Cartes Françoises qui ne furent jamais vouées à l’interdit comme ces Cartes maudites venues de l’Egypte, mais qui cependant se traînoient de loin sur ce Jeu ingénieux.

De-là sur-tout le Jeu de Piquet, puisqu’on y joue à deux, qu’on y écarte, qu’on y a des séquences, qu’on y va en cent: qu’on y compte le Jeu qu’on a en main, & les levées, & qu’on trouve nombre d’autres rapports aussi frappans.

Conclusion.

Nous osons donc nous flarter que nos Lecteurs recevront avec plaisir ces diverses vues sur des objets aussi communs que les Cartes, & qu’ils trouveront qu’elles rectifient parfaitement les idées vagues & mal combinées qu’on avoit eues jusques à présent sur cet objet.

Qu’on n’avancera plus comme démontrées ces propositions.
Que les Cartes n’existent que depuis Charles VI.
Que les Italiens sont le dernier Peuple qui les ait adoptées.
Que les figures du Jeu des Tarots sont extravagantes.
Qu’il est ridicule de chercher l’origine des Cartes dans les divers états de la vie civile.
Que ces Jeux sont l’image de la vie paisible, tandis que celui des Echecs est l’image de la guerre.
Que le Jeu des Echecs est plus ancien que celui des Cartes.
C’est ainsi que l’absence de la vérité, en quelque genre que ce soit, engendre une foule d’erreurs de toute espèce, qui deviennent plus ou moins désavantageuses, suivant qu’elles se lient avec d’autres vérités, qu’elles contrastent avec elles ou qu’elles les repoussent.

Application de ce Jeu à la Divination.

Pour terminer ces recherches & ces développemens sur le Jeu Egyptien, nous allons mettre sous les yeux du Buplic la Dissertation que nous annoncée & où l’on prouve comment les Egyptiens appliquoient ce Jeu à l’art de deviner, & de quelle maniere ce même point de vue s’est transmis jusques dans nos Cartes à jouer faites à l’imitation de celles-là.

On y verra en particulier ce que nous avons déjà dit dans ce Volume, que l’explication des Songes tenoit dans l’Antiquité à la Science Hiéroglyphique & Philosophique des Sages, ceux-ci ayant cherché à réduite en science le résultat de leurs combinaisons sur les Songes dont la Divinité permettoit l’accomplissement; & que toute cette science s’évanouit dans la suite des tems, & fut sagement défendue, parce qu’elle se réduisit à de vaines & futiles observations, qui dans des Siècles peu éclairés auroient pu être contraires aux intérêts les plus essentiels des foibles & des superstitieux.

Cet Observateur judicieux nous fournir de nouvelles preuves que les Cartes Espagnoles sont une imitation de l’Egypte, puisqu’il nous apprend que ce n’est qu’avec un Jeu de Piquet qu’on consulte les sorts, & que plusieurs noms de ces Cartes sont absolument relatifs à des idées Egyptiennes.

Le Trois de denier est appellé le Seigneur, ou Osiris.
Le Trois de coupe, la Souveraine, ou Isis.
Le Deux de coupe, la Vache, ou Apis.
Le Neuf de denier, Mercure.
L’As de bâton, le Serpent, symbole de l’Agriculture chez les Egyptiens.
L’As de denier, le Borgne, ou Apollon.

Ce nom de Borgne, donné à Apollon ou au Soleil comme n’ayant qu’un oeil, est une épithète prise dans la Nature & qui nous fournira une preuve à ajoûter à plusieurs autres, que le fameux personnage de l’Edda qui a perdu un de ses yeux à une célèbre fontaine allégorique, n’est autre que le Soleil, le Borgne ou l’Oeil unique par excellence.

Cette Dissertation est d’ailleurs si remplie de choses, & si propre à donner de saines idées sur la maniere dont les Sages d’Egypte consultoient le Livre du Destin, que nous ne doutons pas qu’elle ne soit bien accueillie du Public, privé d’ailleurs jusqu’à présent de recherches pareilles, parce que jusques à présent personne n’avoit eu le courage s’occuper d’objets qui paroissoient perdus à jamais dans la profonde nuit des tems.

Recherches sur les Tarots,
et sur la Divination par les Cartes des Tarots,

par M. Le C. de M. ***

I.
Livre de Thot.

Le desir d’apprendre se développe dans le coeur de l’homme à mesure que son esprit acquiert de nouvelles connoissances: le besoin de les conserver, & l’envie de les transmettre, fit imaginer des caracterers dont Thot ou Mercure fut regardé comme l’inventeur. Ces caracteres ne furent point, dans le principe, des signes de convention, qui n’exprimassent, comme nos lettres actuelles, que le son des mots; ils étoient autant d’images véritables avec lesquelles on formoit des Tableaux, qui peignoienet aux yeux les choses dont on vouloit parler.

Il est naturel que l’Inventeur de ces Images ait été le premier Historien: en effet, Thot est considéré comme ayant peint les Dieux [Les Dieux, dans l’Ecriture & dans l’expression Hiéroglyphique, sont l’Eternel & les Vertus, représentés avec un corps.], c’est-à-dire, les actes de la Toute-puissance, ou la Création, à laquelle il joignit des Préceptes de Morale. Ce Livre paroît avoir été nommé A-Rosh; d’A, Doctrine, Science; & de Rosch [Rosh est le nom Egyptien de Mercure & de sa Fête qui se célébroit le premier jour de l’an.], Mercure, qui, joint à l’article T, signifie Tableaux de la Doctrine de Mercure; mais comme Rosh veut aussi dire Commencement, ce mot Ta-Rosh fut particulierement consacré à sa Cosmogonie; de même que l’Ethotia, Histoire du Tems, fut le titre de son Astronomie; & peut-être qu’Athothes, qu’on a pris pour un Roi, fils de Thot, n’est que l’enfant de son génie, & l’Histoire des Rois d’Egypte.

Cette antique Cosmogonie, ce Livre des Ta-Rosh, à quelques légeres altérations près, paroît être parvenu jusqu’à nous dans les Cartes qui portent encore ce nom [Vingt-deux Tableaux forment un Livre bien peu volumineux; mais si, comme il paroît vraisemblable, les premieres Traditions ont été conservées dans des Poëmes, une simple Image qui fixoit l’attention du Peuple, auquel on expliquoit l’événement, suffisoit pour lui aider à les retenir, ainsi que les vers qui les décrivoient.], soit que la cupidité les ait conservées pour filouter le désoeuvrement, ou que la superstition ait préservé des injures du tems, des symboles mysterieux qui lui servoient, comme jadis aux Mages, à tromper la crédulité.

Les Arabes communiquerent ce Livre [On nomme encore Livret aus Lansquenet, ou Lands-Knecht, la Série de Cartes qu’on donne aux pontes.] ou Jeu aux Espagnols, & les Soldats de Charlequint le porterent en Allemagne. Il est composé de trois Séries supérieures, représentant les trois premiers siècles, d’Or, d’Argent & d’Airain: chaque Série est formée de sept Cartes [Trois fois 7, nombre mystique, fameux chez les Cabalistes, les Pythagorieniens, &c.].

Mais comme l’Ecriture Egyptienne se lisoit de gauche à droite, la vingt-unieme Carte, qui n’a été numérotée qu’avec des chiffres modernes, n’en est pas moins la premiere, & doit être lue de même pour l’intelligence de l’Histoire; comme elle est la premiere au Jeu de Tarots, & dans l’espece de Divination qu’on opéroit avec ces Images.

Enfin, il y a une vingt-deuxieme Carte sans numéro comme sans puissance, mais qui augmente la valeur de celle qui la précede; c’est le zéro des calculs magiques: on l’appelle la Folie.

Premiere Série.
Siècle d’Or.

La vingt-unieme, ou premiere Carte, représente l’Univers par la Déesse Isis dans un ovale, ou un oeuf, avec les quatre Saisons aux quatre coins, l’Homme ou l’Ange, l’Aigle, le Boeuf & le Lion.

Vingtieme, celle-ci est intitulée le Jugement: en  effet, un Ange sonnant de la trompete, & des hommes sortant de la terre, ont dû induire un Peintre, peu versé dans la Mythologie, à ne voir dans ce tableau que l’image de la Résurrection; mais les Anciens regardoient les hommes comme enfans de la Terre [Les dents semées par Cadmus, &c.]; Thot voulut exprimer la Création de l’Homme par la peinture d’Osiris, ou le Dieu générateur, du porte-voix ou Verbe qui commande à la matiere, & par des Langues de Feu qui s’échappent de la nuée, l’Esprit [Peint même dans nos Historiens sacrés.] de Dieu ranimant cette même matiere; enfin, par des hommes sortant de la terre pour adorer & admirer la Toute-puissance: l’attitude de ces hommes n’annonce point des coupables qui vont paroître devant leur Juge.

Dix-neuvieme, la Création du Soleil qui éclaire l’union de l’homme & de la femme, exprimée par un homme & une femme qui se donnent la main: ce signe est devenu depuis celui des Gémeaux, del’Androgyne: Duo in carne una.

Dix-huitieme, la Création de la Lune & des Animaux terrestres, exprimés par un Loup & un Chien, pour signifier les Animaux domestiques & sauvages: cet emblême est d’autant mieux choisi, que le Chien & le Loup sont les seuls qui hurlent à l’aspect de cet astre, comme regrettant la perte du jour. Ce caractere me feroit croire que ce Tableau auroit annoncé de très-grands malheurs à ceux qui venoient consulter les Sorts, si l’on n’y avoir peint la ligne du Tropique, c’est-à-dire, du départ & du retour du Soleil, qui laissoit l’espérance consolante d’un beau jour & d’une meilleure fortune. Cependant deux Fortresses qui défendent un chemin tracé de sang, & un marais qui termine le Tableau, présentent toujours des difficultés sans nombre à surmonter pour détruire un présage aussi sinistre.

Dix-septieme, la Création des Ètoiles & des Poissons, représentées par des Etoiles & le Verseau.

Seizieme, la Maison de Dieu renversée, ou le Paradis terrestre dont l’homme & la femme sont précipités par la queue d’une Comete ou l’Èpée  Flamboyante, jointe à la chûte de la grêle.

Quinzieme, le Diable ou Typhon, derniere Carte de la premiere Série, vient troubler l’innocence de l’homme & terminer l’âge d’or. Sa queue, ses cornes & ses longues oreilles l’annoncent comme un être dégradé: son bras gauche levé, le noude plié, formant une N, symbole des êtres produits, nous le fait connoître comme ayant été créé; mais le flambeau de Prométhée qu’il tient de la main droite, paroît completter la lettre M, qui exprime la génération: en effet, l’Histoire de Typhon nous induit naturellement à cette explication; car, en privant Osiris de sa virilité, il paroît que Typhon vouloit empiéter sur les droits de la Puissance productrice; aussi fut-il le pere des maux qui se répandirent sur la terre.

Les deux Êtres enchaînés a ses pieds marquent la Nature humaine dégradée & soumise, ainsi que la génération nouvelle & perverse, dont les ongles crochus expriment la cruauté; il ne leur manque que les ailes (le Génie ou la Natur angélique), pour être en tout semblables au diable: un de ces êtres touche avec sa griffe la cuisse de Typhon; emblême qui dans l’Ecriture Mythologique fut toujours celui de la génération [La naissance de Bacchus & de Minerve sont le Tableau Mythologique des deux générations.] charnelle: il la touche avec sa griffe gauche pour en marquer l’illégitimité.

Typhon enfin est souvent pris pour l’Hiver, & ce Tableau terminant l’âge d’or. annonce l’intempérie des Saisons, que l’homme chassé du Paradis va éprouver par la suite.

Seconde Série.
Siècle d’Argent.

Quatorzieme, l’Ange de la Tempérance vient instruire l’homme, pour lui faire éviter la mort à laquelle il est nouvellement condamné: il est peint versant [Peut-être son attitude a-t-elle trait à la culture de la Vigne.] de l’eau dans du vin, pour lui montrer la nécessité  d’affoiblir cette liqueur, ou de tempérer ses affections.

Treizeime; ce nombre, toujours malheureux, est consacré à la Mort, qui est représentée fauchant les têtes couronnées & les têtes vulgaires.

Douzieme, les accidens qui attaquent la vie humaine, représentés pa run homme pendu par le pied; ce qui veut asussi dire qui, pour les éviter, il faut en ce monde marcher avec prudence: Suspenso pede.

Onzieme, la force vient au secours de la Prudence, & terrasse le Lion, qui a toujours été le symbole de la terre inculte & sauvage.

Dixieme, la Roue de Fortune, au haut de laquelle est un Singe couronné, nous apprend qu’après la chûte de l’homme, ce ne fut déjà plus la vertu qui donna les dignités: le Lapin qui monte & l’homme qui est précipité, expriment les injustices de l’inconstante Déesse: cette roue en même-tems est l’emblême de la roue de Pythagore, de la façon de tirer les sorts par les nombres: cette Divination est appellée Arithomancie.

Neuvieme, l’Hermite ou le Sage, la lanterne à la main, cherchant la Justice sur la Terre.

Huitieme, la Justice.

Troisieme Série.
Siècle de Fer.

Septieme, le Chariot de Guerre dans lequel est un roi cuirassé, armé d’un javelot, exprime les dissensions, les meurtres, les combats du siècle d’airain, & annonce les crimes du siècle de fer.

Sixieme, l’Homme peint Flottant entre le vice & la vertu, n’est plus conduit par la raison: l’Amour ou le désir [La concupiscence.], les yeux bandés, prêt à lâcher un trait, le fera pencher à droite ou à gauche, suivant qu’il sera guidé par le hasard.

Cinquieme, Jupiter ou l’Eternel monté sur son Aigle, la foudre à la main, menace la Terre, & va lui donner des Rois dans sa colere.

Quatrieme, le Rois armé d’une massue [Osiris est souvent représenté un fouet à la main, avec un globe & un T: tout cela réuni, peut avoir produit dans la tête d’un Cartier Allemand une Boule Impériale], dont l’ignorance a fait par la suite une Boule Impériale: son casque est garni par-derriere de dents de scie, pour faire connoître que rien ne pouvoit assouvir son insatiabilité [Ou sa vengeance, si c’est Osiris irrité.].

Troisieme, la Reine, la massue à la main; sa couronne a les mêmes ornemens que le casque du Roi.

Deuxieme, l’Orgueil des Puissans, représenté par les Paons, sur lesquels Junon montrant le Ciel de la main droite, & la Terre de la gauche, annonce une Religion terrestre ou l’Idolâtrie.

Premiere, le Bateleur tenant la verge des Mages, fait des miracles & trompe la crédulité des Peuples.

Il est suivi d’une carte unique représentant La Folie qui porte son sac ou ses défauts par derriere, tandis qu’un tigre ou les remords, lui dévorant les jarrets, retarde sa marche vers le crime [Cette Carte n’a point de rang: elle complette l’Alphabet sacré, & répond au Tau qui veut dire complément, perfection: peut-être a-t-on voulu représenter dans son sens le  plus naturel le résultat des actions des hommes.].

Ces vingt-deux premieres Cartes sont non-seulement autant d’hiéroglyphes, qui placés dans leur ordre naturel retracent l’Histoire des premiers tems, mais elles sont encore autant de lettres [L’Alphabet Hébreu est composé de 22 Lettres.] qui différemment combinées, peuvent former autant de phrases; aussi leur nom (A-tout) n’est que la traduction littérale de leur emploi & proptiété générale.

II.
Ce Jeu appliqué à la Divination.

Lorsque les Egyptiens eurent oublié la premiere interprétation de ces Tableaux, & qu’ils s’en furent servis comme de simples lettres pour leur Ecriture sacrée, il étoit naturel qu’un peuple aussi superstitieux attachât une vertu occulte [Aussi la science des Nombres & la valeur des Lettres a-t-elle été fort célébre autrefois.] des caract?eres respectables par leur antiquité, & que les Prêtres, qui seuls en avoient l’intelligence, n’employoient que pour les choses religieuses.

On inventa même de nouveaux caractères, & nous voyons dans l’Ecriture-Sainte que les Mages ainsi que ceux qui étoient initiés dans leurs secrets, avoient une divination par la coupe [La Coupe de Joseph.].

Qu’ils opéroient des merveilles avec leur Bâton [La Verge de Moyse & Mages de Pharaon.].

Qu’ils consultoient les Talismants [Les Dieux de Laban & les Théraphim, l’Urim & le Thummim.] ou des pierres gravées.

Qu’ils devinoient les choses futures par des Epées [Ils faisoient plus: ils fixoient le sort des combats; & si le Roi Joas avoit frappé la terre sept fois, au lieu de trois, il auroit détruit la Syrie, II. Rois, XIII, 19.], des Flèches, des Haches, enfin par les armes en général. Ces quatre Signes furent introduits parmi les Tableaux religieux aussi-tôt que l’établissement des Rois eut amené la différence des états dans la Société.

L’Epée marqua la Royauté & les Puissans de la Terre.

Les Prêtres faisoient usage de Canopes pour les Sacrifices, & la Coupe désigna le Sacérdoce.

La Monnoie, le Commerce.

Le Bâton, Houlette, l’Aiguillon représenterent l’Agriculture.

Ces quatre Caractères déjà mystérieux, une fois réunis aux Tableaux Sacrés, durent faire espérer les plus grandes lumieres; & la combinaison fortuite qu’on obtenoit en mêlant ces Tableaux, formoit des phrases que les Mages lisoient ou interprétoient comme des Arrêts du Destin; ce qui leur étoit d’autant plus facile qu’une construction due au hasard devoit produire naturellement une obscurité consacrée au style des Oracles.

Chque Etat eut donc son symbole qui le caractérisa; & parmi les différens Tableaux qui porterent cette image, il y en eut d’heureux & de malheureux, suivant que la position, le nombre des symboles & leurs ornemens, les tendirent propres à annoncer le bonheur ou l’infortune.

III.
Noms de diverses Cartes, conservés par les Espagnols.

Les noms de plusieurs de ces Tableaux conservés par les Espagnols, nous en font connoître la propriété. Ces noms sont au nombre de sept.

Le trois de denier, nombre mystérieux, appellé le Seigneur, le Maître, consacré au Dieu suprême, au Grand Iou.

Le trois de coupe, appellé la Dame, consacré à la Reine des Cieux.

Le Borgne ou l’As de denier, Phoebeoe lampadis instar., consacré à Apollon.

La Vache ou les deux coupes, consacrée à Apis ou Isis.

Le grand Neuf, les neuf coupes; consacré au Destin.

Le petit Neuf de denier, consacré à Mercure.

Le Serpent ou l’As de bâton (Ophion) symbole fameux & sacré chez les Egyptiens.

IV.
Attributs Mythologiques de plusieurs autres.

Plusieurs autres Tableaux sont accompagnés d’attributs Mythologiques qui paroissent destinés à leur imprimer une vertu particuliere & secrette.

Tels que les deux deniers entourés de la Ceinture mystique d’Isis.

Le quarte de denier, consacré à la bonne Fortune, peinte au milieu du Tableau, le pied sur sa boule & la voile déployé.

La Dame de bâton consacrée à Cérès; cette Dame est couronnée d’épis, porte la peau du lion, de même qu’Hercule le cultivateur par excellence.

Le Valet de coupe ayant le bonnet à la main, & portant respectueusement une coupe mystérieuse, couverte d’un voile; il semble en allongeant le bras, éloigner de lui cette coupe, pour nous apprendre qu’on ne doit approcher des choses sacrées qu’avec crainte, & ne chercher à connoître celles qui sont cachées qu’avec discrétion.

L’As d’Epée consacré à Mars. L’Epée est ornée d’une couronne, d’une palme & d’une branche d’olivier avec ses bayes, pour signifier la Victoire & ses fruits: il ne paroît y avoir aucune Carte heureuse dans cette couleur que celle-ci. Elle est unique, parce qu’il n’y a qu’une façon de bien faire la guerre; celle de vaincre pour avoir la paix. Cette épée est soutenue par un bras gauche sortant d’un nuage.

Le Tableau du bâton du Serpent, dont nous avons parlé plus haut, est orné de fleurs & de fruits de même que celui de l’Epée victorieuse; ce bâton mystérieux est soutenu par un bras droit sortant aussi d’une nuée, mais éclatante de rayons. Ces deux caractères semblent dire que l’Agriculture & l’Epée sont les deux bras de l’Empire & le soutien de la Société.

Les Coupes en général annonçoient le bonheur, & les deniers la richesse.

Les Bâtons destinés à l’Agriculture en pronostiquoient les récoltes plus ou moins abondantes, les choses qui devoient arriver à la campagne ou qui la regardoient.

Ils paroissent mélangés de bien & de mal: les quatre figures ont le bâton verd, semblable en cela au bâton fortuné, mais les autres Cartes paroissent, par des ornemens qui se compensent, indiquer l’indifférence:  le deux seul, dont les bâtons sont couleur de sang, semble consacré à la mauvaise fortune.

Toutes les Epées ne présagent que des malheurs, sur-tout celles qui marquées d’un nombre impair, portent encore une épée sanglante. Le seul signe de la victoire, l’épée couronnée, est dans cette couleur le signe d’un heureux événement.

V.
Comparaison de ces Attributs avec les valeurs
qu’on assigne aux Cartes modernes pour la Divination.

Nos Diseurs de bonne-fortune ne sachant pas lire les Hiéroglyphes, en ont soustrait tous les Tableaux & change jusqu’aux noms de coupe, de bâton, de denier & d’épée, dont ils ne connoissoient ni l’etynologie, ni l’expression; ils ont substitué ceux de coeur, de carreau, de trefle & de pique.

Mais ils ont retenu certaines tournures & plusieurs expressions consacrées par l’usage qui laissent entrevoir l’origine de leur divination. Selon eux,

Les Coeurs, (les Coupes), annoncent le bonheur.
Les Trefles, (les Deniers), la fortune.
Les Piques, (les Epées), le malheur.
Les Carreaux [Il est à remarquer que dans l’Ecriture symbolique les Egyptiens traçoient des carreaux pour exprimer la campagne.], (les Bâtons), l’indifference & la campagne.
Le neuf de pique est une carte funeste.

Celui de coeur, la carte du Soleil; il est aisé d’y reconnoître le grand neuf, celui des coupes: de même que le petit neuf dans le neuf de trefle, qu’ils regardent aussi comme un carte heureuse.

Les as annoncent des Lettres, des Nouvelles: en effet qui est plus à même d’apporter des nouvelles que le Borgne, (le Soleil) qui parcourt, voit & éclaire tout l’Univers ?

L’as de pique & le huit de coeur présagent la victoire; l’as couronné la pronostique de même, & d’autant plus heureuse qu’il est accompagné des coupes ou des signes fortunés.

Les coeurs & plus particulierement le dix, dévoilent les événemens qui  doivent arriver à la ville. La coupe, symbole duc Sacerdoce, semble destinée à exprimer Memphis & le sejour des Pontifes.

L’as de coeur & la dame de carreau annoncent une tendresse heureuse & fidelle. L’as de coupe exprime un bonheur unique, qu’on posséde seul; la dame de carreau indique une femme qui vit à la campagne, ou comme à la campagne: & dans quels lieux peut-on espèrer plus de vérité, d’innocence, qu’au village ?

Le neuf de trefle & le dame de coeur, marquent la jalousie. Quoique le neuf de denier soit une carte fortunée, cependant une grande passion, même heureuse, pour une Dame vivant dans le grand monde, ne laisse pas toujours son amant sans inquiétude, &c. &c. On trouveroit encore une infinité des similitudes qu’il est inutile de chercher, n’en voilà déjà que trop.

VI.
Maniere dont on s’en servoit pour consulter les Sorts.

Supposons actuellement que deux hommes qui veulent consulter les Sorts, ont, l’un les vingt-deux lettres, l’autre les quatre couleurs, & qu’après avoir chacun mêlé les caractères, & s’être donné reciproquement à couper, ils commencent à compter ensemble jusqu’au nombre quatorze, tenant les tableaux & les cartes à l’envers pour n’en appercevoir que le dos; alors s’il arrive une carte à son rang naturel, c’est-à-dire, qui porte le numéro appellé, elle doit être mise à part avec le nombre de la lettre sortie en même tems, qui sera placé au-dessus: celui qui tiendra les tableaux y remettra cette même lettre, pour que le livre du Destin soit toujours en son entier, & qu’il ne puisse y avoir, dans aucun cas, des phrases incomplettes; puis il remêlera & redonnera à couper. Enfin on coulera trois fois les cartes à fond avec les mêmes artentions; & lorsque cette opération sera achevée, il ne s’agira plus que de lire les numéros qui expriment les lettres sorties. Le bonheur ou le malheur que présage chacune d’elles, doit être combiné avec celui qu’annonce la carte qui leur correspond, de même que leur puissance en plus ou en moins est déterminée par le nombre de cette même carte, multiplié par celui qui caractérise la lettre. Et voilà pourquoi la Folie qui ne produit rien, est sans numéro; c’est, comme nous l’avons dit, le zéro de ce calcul.

VII.
C’étoit une grande portion de la Sagesse ancienne.

Mais si les Sages de l’Egypte se servoient de tableaux sacrés pour prédire l’avenir, lors même qu’ils n’avoient aucune indication qui pût leur faire présumer les événemens futurs, avec quelles espérances ne devoient ils pas se flatter de les connoître lorsque leurs recherches étoient précédées par des songes qui pouvoient aider à développer la phrase produite par les tableaux des sorts !

Les Prêtres chez cet ancien Peuple formerent de bonne-heure une Société savante, chargée de conserver & d’étendre les connoissances humaines. Le Sacerdoce avoit ses Chefs, & les noms de Jannès & Mambrès, que Saint Paul nous a conservés dans sa seconde Epître à Timothée, sont des titres qui caractérisent les fonctions augustes des Pontifes. Jannès [De même que Pharaon signifie le Souverain sans être le nom particulier d’aucun Prince qui ait gouverné l’Egypte.] signifie l’Explicateur, & Manbrès le Permutateur, celui qui fait des prodiges.

Le Jannès & le Mambrès écrivoient leurs interprétations, leurs découvertes, leurs miracles. La suite non-interrompue de ces Mémoires [Le Pape Gelase I. mit en 491 quelques Livres de Jannès & Mambrès au nombre des apocryphes.] formoit un corps de Science & de Doctrine, o`les Prêtres puisoient leurs conoissances physiques & morales: ils observoient, sous l’inspection de leurs Chefs, le cours des Astres, les inondations du Nil, les Phénomènes, &c. Les Rois les assembloient quelquefois pour s’aider de leurs conseils. Nous voyons que du tems du Patriarche Joseph ils furent appellés par Pharaon pour interpréter un songe; & si Joseph seul eut la gloire d’en découvrir le sens, il n’en reste pas moins prouvé qu’une des fonctions des Mages étoit d’expliquer les songes.

Les Egyptiens [Long-tems encore après cette époque les Mages reconnurent le doigt de Dieu dans les Miracles de Moyse.] n’avoient point encore donné dans les erreurs de l’idolâtrie; mais Dieu dans ces tems reculés manifestant souvent aux hommes sa volonté, si quelqu’on avoit pû regarder comme téméraire de l’interroger sur ses décrets éternels, il auroit au moins dû paroître pardonnable de chercher à les pénétrer, lorsque la Divinité sembloit, non-seulement approuver, mais même provoquer, par des songes, cette curiosité: aussi leur interpréatation fut-elle un Arts sublime, une science sacrée dont on faisoit une étude particuliere, reservée aux Ministres des Autels: & lorsque les Officiers de Pharaon, prisonniers avec Joseph, s’affligeoient de n’avoir personne pour expliquer leurs songes, ce n’est pas qu’ils n’eussent des compagnons de leur infortune; mais c’est qu’enfermés dans la prison du Chef de la Milice, il n’y avoit personne parmi les soldats qui pût faire les cérémionies religieuses, qui eût les tableaux sacrés, bien loin d’en avoir l’intelligence. La réponse même du Patriarche paroît expliquer leur pensée: est-ce que l’interpréatation, leur dit-il, ne dépend pas du Seigneur ? racontez-moi ce que vous avez vu.

Mais pour revenir auy fonctions des Prêtres, ils commencoient par écrire en lettres vulgaires le songe dont il s’agissoit, comme dans route divination où il y avoit une demande positive dont il falloit chercher la réponse dans le Livre des Sorts, & après avoir mêlé les lettres sacrées on en tiroit les tableaux, avec l’attention de les placer scrupuleusement sous les mots dont on cherchoit l’explication; la phrase formée par ces tableaux, étoit déchiffrée par le Jannès.

Supposons, par exemple, qu’un Mage eût voulu interpréter le songe de Pharaon dont nous parlions tout-à-l’heure, ainsi qu’ils avoient essayé d’imiter les miracles de Moyse, & qu’il eût amené le bâton fortuné, symbole par excellence de l’Agriculture, suivi du Cavalier & du Roi [Le Valet vaut 1., Le Cavalier 2., La Dame 3., Le Roi 4.]; qu’il sortît en même tems du Livre du Destin la Carte du Soleil, la Fortune & le fol, on aura le premier membre de la phrase qu’on cherche. S’il sort ensuite le deux & le cinq de bâton, dont le symbole est marqué de sang, que des tableaux sacrés on tire un Typhon & la Mort, il auroit obtenu une espèce d’interprétation du songe du Roi, qui pourroit avoir été écrit ainsi en lettres ordinaires:

Sept vaches grasses & sept maigres qui les dévorent.

Bâton.
Le Roi.
4
Le Cavalier.
2
Le
Soleil.
La
Fortune. 
Le Fol. 
2 | de
Bâ- | ton.
5 | de
Bâ- | ton.
Typhon. La
Mort.

Calcul naturel qui résulte de cet arrangement.


Le Bâton vaut 1. Le Soleil annonce le bonheur
Le Roi 4. La Fortune [Précédée d’une Carte heureuse.] de même.
Le Cavalier 2. Le Fol ou zéro met le Soleil aux centaines.

Total

7.
***


Les Signe de l’Agriculture donne sept.

On lira donc, sept années d’une agriculture fortunée donneront une abondance cent fois plus grande qu’on ne l’aura jamais éprouvée.

Le second membre de cette phrase, fermé par le deux & le cinq de bâton, donne aussi le nombre de sept qui, combiné avec le Typhon & la Mort, annonce sept années de disette, la famine & les maux qu’elle entraîne.

Cette explication paroîtra encore plus naturelle si l’on fait attention au sens & à la valeur des lettres que les tableaux représentent.

Le Soleil répondant au Gimel, veut dire, dans ce sens, rétribution, bonheur.

La Fortune ou le Lamed signifie  Régle, Loi, Science.

Le Fol n’exprime rien par lui-même, il répond au Tau, c’est simplement un signe, une marque.

Le Typhon ou le Zaïn annonce l’inconstance, l’erreur, la foi violée, le crime.

La Mort ou le Thet indique l’action de balayer: en effet, la Mort est une terrible balayeuse.

Teleuté en Grec qui veut dire la fin, pourroit être, en ce sens, un dérivé de Thet.

Il n eseroit pas difficile de trouver dans les moeurs Egyptiennes l’origine de la plûpart de nos superstitions: par exemple, il paroît que celle de faire tourner le tamis pour connoître un voleur, doit sa naissance à la coutume que ce Peuple avoit de marquer les voleurs avec un fer chaud, d’un … T, & d’un … Samech [Tau, signe: Samech, adhésion.], en mettant ces deux caractères, l’un sur l’autre, pour en faire un chiffre, Signum adherens, qui servît à annoncer qu’on se méfiât de celui qui le portoit, on produit une figure qui ressemble assez à une paire de ciseaux piqués dans un cercle, dans un crible, lequel doit se détacher lorsqu’on prononcera le nom du voleur & le fera connoître.

La Divination par la Bible, l’Evangile & nos Livres Canoniques, qu’on appelloit le sort des Saints, dont il est parlé dans la cent neuviéme Lettre de Saint Augustin & dans plusieurs Conciles, entr’autres celui d’Orléans; les sorts des Saint-Martin de Tours qui étoient si fameux, paroissent avoir été envisagés comme un contre-poison de la Divination Egyptienne par le Livre du Destin. Il en est de même des présages qu’on tiroit de l’Evangile, ad apperturam libri, lorsqu’après l’élection d’un Evéque on vouloit connoître quelle seroit sa conduite dans l’Episcopat.

Mais tel est le sort des choses humaines: d’une Science aussi sublime, qui a occupé les plus Grands Hommes, les plus savans Philosophes, les Saints les plus respectables, il ne nous reste que l’usage des enfans de tirer à la belle lettre.

VIII.
Cartes auxquelles les Diseurs de bonne-aventure, attachent des pronostics.

On se sert d’un Jeu de Piquet qu’on mêle, & on fait couper par la personne intéressée.

On tire une Carte qu’on nomme As, la seconde Sept, & ainsi en remontant jusqu’au Roi: on met à part toutes les Cartes qui arrivent dans l’ordre du calcul qu’on vient d’établir: c’est-à-dire que si en nommant As, Sept, ou tel autre, il arrive un As, un Sept, ou celle qui a été nommée, c’est celle qu’il faut mettre à part. On recommence toujours jusqu’à ce qu’on ait épuisé le Jeu; & si sur la fin il ne reste pas assez de Cartes pour aller jusqu’au Roi inclusivement, on reprend des Cartes, sans les mêler ni couper, pour achever le calcul jusqu’au Roi.

Cette opération du Jeu entier se fait trois fois de la même maniere. Il faut avoir le plus grand soin d’arranger les Cartes qui sortent du Jeu, dans l’ordre qu’elles arrivent, & sur la même ligne, ce qui produit une phrase hiéroglyphique; & voici le moyen de la lire.

Toutes les peintures représentent les Personnages dont il peut être question; la premiere qui arrive est toujours celle dont il s’agit.

Les Rois sont l’image des Souverains, des Parens, des Généraux, des Magistrats, des Vieillards.

Les Dames ont les mêmes caractères dans leur genre relativement aux circonstances, soit dans l’Ordre politique, grave ou joyeux: tantôt elles sont puissantes, adroites, intriguantes, fidelles ou légeres, passionnées ou indifférentes, quelquefois rivales, complaisantes, confidentes, perfides, &c. S’il arrive deux Cartes du même genre, ce sont les secondes qui jouent les seconds rôles.

Les Valets sont des jeunes Gens, des Guerriers, des Amoureux, des Petits-Maîtres, des Rivanx, &c.

Les Sept & les Huit sont des Demoiselles de tous les genres. Le Neuf de coeur se nomme, par excellence, la Carte du soleil, parce qu’il annonce toujours des choses brillantes, agréables, des succès, sur-tout s’il est réuni avec le Neuf de trefle, qui est aussi une Carte de merveilleux augure. Le Neuf de carreau désigne le retard en bien ou en mal.

Le Neuf de pique est la plus mauvaise Carte: il ne présage que des ruines, des maladies, la mort.

Le Dix de coeur désigne la Ville; celui de carreau, la campagne; le Dix de trefle, fortune, argnet; celui de pique, des peines & des chagrins.

Les As annoncent des lettres, des nouvelles.

Si les quatre Dames arrivent ensemble, cela signifie babil, querelles.

Plusieurs Valets ensemble annoncent rivalité, dispute & combats.

Les trefles en général, sur-tout s’ils sortent ensemble, annoncent succès, avantage, fortune, argent.

Les carreaux, la campagne, indifférence.

Les coeurs, contentement, bonheur.

Les piques, pénurie, soucis, chagrins, la mort.

Il faut avoir soin d’arranger les Cartes dans le même ordre qu’elles sortent, & sur la même ligne, pour ne pas déranger la phrase, & la lire plus facilement.

Les événemens prédits, en bien ou en mal, peuvent être plus ou moins avantageux ou malheureux, suivant que la Carte principale qui les annonce est accompagnée: les piques, par exemple, accompagnés de trefles, sur-tout s’ils arrivent entre deux trefles, sont moins dangereux; comme le trefle entre deux piques ou accolé d’un pique, est moins fortuné.

Quelquefois le commencement annonce des accidens funestes; mais la fin des Cartes est favorable, s’il y a beaucoup de trefles; on les regarde comme amoindris, plus ou moins, suivant la quantité: s’ils sont suivis du Neuf, de l’As ou du Dix, cela prouve qu’on a couru de grands dangers, mais qu’ils sont passés, & que la Fortune change de face.

Les As:

1 de carreau, 8 de coeur, bonne Nouvelle.
1 de coeur, Dame de pique, Visite de femme.
1 de coeur, Valet de coeur, Victoire.
1, 9 & Valet de coeur,  l’Amant heureux.

 

1, 10 & 8 de pique,  Malheur
1 de pique, 8 de coeur,  Victoire.

 

1 de trefle, Valet de pique, Amitié.


Les 7:

7 & 10 de coeur, Amitié de Demoiselle.
7 de coeur, Dame de careau, Amitié de femme.
7 de carreau, Roi de coeur, Retard.



Les 9:

Trois Neufs ou trois Dix, Réussité.


Les 10:

10 de trefle, Roi de pique, Présent.
10 de trefle & Valet de trefle, un Amoureux.
10 de pique, Valet de careau, quelqu’un d’inquiet.
10 de coeur, Roi de trefle, Amitié sincère.


 

Herausgegeben von
Hans-Joachim Alscher
Stand: 1. August 2002

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De Léo Campion 17 mai, 2009

Posté par hiram3330 dans : Bleu,Chaine d'union,Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

 

De Léo Campion,

 

illustre trente-troisième, anarchiste, mécréant… mais aussi Sérénissime Grand Maître de la Confrérie des Chevaliers du Taste-Fesses, Régent du Collège de Pataphysique, Gran Fécial Consort de l’Ordre de la Grande Gidouille…, fondateur de cette Science d’autant plus fondamental qu’elle traite du fondement de l’humain : la Pygognomonie » du Grec « pugê » – fesse, derrière, croupion… – et « gnôme » – connaissance -, c’est-à-dire « l’étude du caractère et des dispositions des individus d’après la forme, l’aspect et la consistance de leur postérieur

 

Sonnet pieusement gastronomique

 

Au cours de nos agapes

Arrosons en gourmets

Les meilleurs de nos mets

De Château-neuf du Pape.

 

Ce vin du Vatican,

Que chacun s’en souvienne,

Convient surtout quant

Aux nouilles italiennes.

 

Apportons ici-bas

Tous nos soins à ce plat

En pieux sujets du Pape.

 

Car quoi donc ne ferait

Et que n’a-t-on fait

Pour les nouilles du pape ?

 

In Sonnets, in A toutes fins inutiles, poèmes facétieux

 

***

 

Ballade civique

 

T’as pas le sou et t’as faim, mon gars ? c’est légal ;

Mais alors bouffe pas, ce serait illégal.

Tâches de ne pas être vagabond. C’est louche

Un vagabond ; on ne sait pas où ce que ça couche…

Fais du commerce. Deviens gros propriétaires.

Tout le monde ne peut pas être prolétaire ;

Fais-toi plutôt banquier, mon gars, ça c’est légal.

 

Prends pas la femme d’un autre, c’est illégal ;

L’amour, faut pas croire que c’est toujours légal.

Par ici une femme on peut en avoir qu’une

Et c’est pour toute la vie chacun sa chacune,

L’épouse à son mari, son corps est pas à elle ;

Mais la loi qu’est bête elle n’est pas toujours pareille

Et la polygamie qu’est en France illégale,

Eh ben ! en Afrique française elle est légale.

 

Zigouiller ton prochain, mon gars, c’est illégal ;

Mais il te faut faire la guerre, c’est légal.

Pourquoi que tu serais un assassin vulgaire

Quand à toi s’offre la carrière militaire ?

Travailles pas à ton compte, en amateur,

Fais-toi professionnel : marin ou aviateur ;

Tu pisseras pas dans la rue, c’est illégal,

Mais ti bombarderas les civils, c’est légal.

 

Fais des gosses, c’est tout ce qu’y a de légal,

Mais les évite pas, mon gars, c’est illégal ;

Même si tu peux pas leur donner à croûter.

Selon les pays, on peut t’électrocuter,

Te couper le cou, t’envoyer en Sibérie,

Chez les fous, au bagne, aux îles Lipari,

Ou te pendre. T’as le choix. Tout ça, c’est légal.

Mais te promène pas à poils, c’est illégal.

 

En un mot comme en mille, je te le répète,

Sois un bon citoyen, régulier et honnête,

Paye tes contributions, salue le drapeau,

Quand tu rencontreras un curé, ôtes ton chapeau ;

A part ça, mon gars, du moment que c’est légal,

Sois salaud tant que tu veux, ça leur est égal.

 

***

 

Envoi madrigaleux

 

Je vous veux saluer, madame, mais comment ?

Je pourrais lever mon chapeau, simplement ;

Mais comme vous voyez, je n’en porte jamais.

Je pourrais saluer de manière pratique

En clignant de l’œil comme si je vous aimais ;

Je vous respecte trop ! J’ai pour la politique

Une sainte aversion et ni le bras levé

Ni le poing fermé ne peuvent me convenir.

Je pourrais m’incliner et puis me relever,

Mais je cesserais alors, cruel souvenir,

Pendant un court instant, de voir votre visage,

Votre regard pur et votre boucle angélique ;

Aussi souffrez, madame, que sans plus d’ambages,

Je vous destine un rigide salut phallique.

 

***

 

Pensées funèbres

 

À quoi pensent les braves gens

Qui suivent les enterrements

En affichant avec constance

Une gueule de circonstance ?

 

Les héritiers, la larme à l’œil,

Pensent à leur part d’héritage.

Les dames qui portent le deuil

Pensent que le noir avantage.

 

Pour ne pas être pris de court

Celui qui va faire un discours

Vantant du défunt le notoire

Pense à épater l’auditoire.

 

Pour faire entrer des picaillons

Le curé pense augmenter vite

Le prix du coup de goupillon

Vu la hausse de l’eau bénite.

 

Le matuvu met tout son art

A avoir assez de retard

Pour qu’on remarque sa présence

Et pense à soigner sa prestance.

 

L’avare pense à ses écus.

Le cocu pense à ses déboires.

Le noceur pense à un beau cul.

Le croque-mort pense au pourboire.

 

Les chevaux du corbillard, eux,

Pensent que tout est pour le mieux

Pour eux, chevaux-vapeur tranquilles

D’un corbillard automobile.

 

Ceux dont le chagrin n’est pas feint

Pleurent comme une vraie greluche

En pensant à leur cher défunt

Qui d’ores et déjà trébuche

Parmi les bonnes intentions

Dont l’enfer est pavé, dit-on.

 

Quand au mort, la question se pose,

Le mort pense-t-il quelque chose ?

Ce n’est pas lui qui le dira ;

Patience : qui mourra verra…

 

***

 

De F.M. Robert Dutertre, maçon du XIXème siècle

 

Les grenouilles de bénitier et les crapauds de sacristie

 

Friandes d’eau bénite, auprès des bénitiers,
On entend coasser d’insipides grenouilles
Qui débauchaient jadis, en guignant leurs dépouilles
De jeunes batraciens sous les ombreux sentiers.

Aujourd’hui qu’elles ont une face ridée
Et que tous leurs amours se sont bien refroidis.
Elles n’ont qu’une envie et qu’une seule idée,
C’est d’aller coasser aux lacs du paradis.

Quelques êtres grincheux, jésuites malins,
Sans avoir aucun droit et sans le moindre titre,
Se faufilant partout par leurs airs patelins,
Prétendaient diriger l’évêque et son chapitre.

Or, le bon peuple hait l’œuvre de Loyola,
Mais il veut qu’on respecte et le culte et l’hostie
Et, sachant venimeux tous ces batraciens-là,
Il les a surnommés crapauds de sacristie.

 

***

 

De  moi-même

 

La solitude

 

La solitude, c’est…

Une blessure faite à la vie parce qu’elle est blessure et souffrance d’une vie

Un ici qui est toujours ailleurs, autrement dit nulle part

Un maintenant qui est toujours plus tard, une autre fois, c’est-à-dire jamais

Une prison dans les barreaux sont l’absence de l’autre

Une main désespérément tendue à travers la froidure d’une nuit sans lendemain

Et qui reste tragiquement ballante

Comme un pantin désarticulé

Ou bien

Que l’on retire

De cette étreinte du vide

Broyée, écrasée, meurtrie

Par celles/ceux qui ne s’en étaient saisis

Que pour mieux s’en servir

Et la rejeter leur besoin satisfait

Le silence comme seul écho aux cris que l’on lance

Et qui restent muets

Parce nul mot ne peut dire l’indicible

Une larme qui sèche au coin d’un œil aveuglé de ne plus voir

Une gare fantôme où l’on attend sur un quai vide un train qui ne viendra jamais

Parce qu’il n’est jamais parti

Le mal-être de trouver tant de sens dans la vie

Et de ne plus en trouver

Ou du moins en ressentir

Dans sa propre vie

Une page qui reste blanche parce qu’elle porte le deuil d’une histoire à inventer

Un puits sans fond

Dans lequel on a été jeté

Après avoir été expulsé de la mémoire des autres

Un chemin que l’on suit

En se demandant bien pourquoi

Et cette terrible envie qui colle au ventre

De s’arrêter

Au bord de ce chemin sans fin

Pour regarder passer le temps

Pour s’écouter mourir de ce que l’on ne sait pas/plus être

La solitude c’est encore

Une plage qui n’est pas une plage mais un désert

Puisque la mer s’en est allée vers d’autres rives

Un champ qui n’est que de ruines

Et dont les seules moissons sont ceux de la peine

De l’amertume

De la colère

De la révolte

C’est un drapeau que l’on brandit sur une barricade

Qui n’est pas à défendre

Puisque personne ne veut la prendre

C’est une vie

Qui

Comme une cigarette

Doit être jetée avant la fin

Pour ne pas se brûler les doigts

C’est un cercueil éventré

Jeté aux milieux d’immondices

Et qui reste vide

Lui aussi

Car pour mourir

L’un a encore besoin de l’autre

C’est une vie qui n’est pas la vie

Une mort qui n’est pas la mort

C’est une attente

Attente de la vie

Attente de la mort

C’est l’ivresse des illusions

De ces illusions qui bercent l’intelligence

De la naïveté de croire aux beaux mots que disent les autres

Pour mieux vous abuser

Pour mieux vous détruire

Pour mieux vous anéantir

Pour mieux vous aliéner de votre seule richesse

Votre humaine individualité

Ces mots qui sonnent

Amitié

Loyauté

Amour

Partage

Générosité

Honnêteté

Franchise

Bref tous ces leurres qu’on agitent sous vos yeux

Dans le creux de votre cœur

Pour que la raison endormie

Vous ne soyez même plus victime de qui/que ce soit

N’étant plus

Rien

La solitude c’est aussi

Le rêve qui prend le pas sur le réel

Et qui vous affuble des oripeaux grotesques d’un Don Quichotte

Sans horizon

Ni même le moindre moulin à combattre

Et

Bien sûr

Sans aucune Dulcinée

C’est une vigne qui ne donne plus de vin

Mais du sang

Celui de votre vie

Qui vous fuit

C’est un cœur

Qui ne cesse de battre la démesure d’un temps qui n’en finit pas de s’étirer

C’est un murmure qui hante les couloirs de la mémoire

Un murmure dont on ne sait plus s’il est question ou réponse

Tant

Inlassablement répété

Il n’est plus son

Mais bruit

Bruit d’une fureur

D’une fureur qui n’est pas celle de la vie

Mais de la mort

Cette mort

Que l’on attend

Que l’on guette

Que l’on appelle

Que l’on espère

Que l’on veut souvent précipiter

Puisqu’elle est la seule rencontre

Que l’on puisse faire

Dans

La

SOLITUDE

6 juillet 2001

 

Sans titre

 

Le soleil doit sûrement briller dans le ciel d’azur

Pourtant

Je ne le vois pas

Parce que je suis aveugle

Pas vraiment aveugle de cécité

Juste que mes yeux ne voient plus dehors

Mais dedans

Et qu’en moi ils ne voient que le silence et l’obscurité de ce vide infini

Qui est moi

En moi

Comment cela est-il arrivé

Je ne le sais pas vraiment

Ce que je sais seulement c’est qu’un jour

Le bruit et la fureur de la vie ont cessé de parvenir à mes oreilles

Qu’un peu plus tard

J’ai perdu le goût du sel de la vie

Que quelque temps après je n’ai plus senti les caresses du vent sur ma peau

Ainsi

J’ai perdu le sens de mes sens

Parce que j’ai perdu le sens de ma vie

C’est pourquoi

Je peuple le silence et l’obscurité de ce vide qui est en moi

De souvenirs

De souvenirs dont je bois la beauté

Non pas tant pour me rafraîchir

Que pour me nourrir de vie

De cette vie que je n’ai plus

En moi

Toutefois mes efforts restent vains

Comment apaiser cette faim de vie

Quand je n’ai que quelques miettes de beauté à lui donner

Ma vie est donc un vide

Qui

En même temps

Est un plein

Un plein de manque

Et de quelques absences aussi

Le soleil luit sans doute

Mais je ne le vois pas

Je ne vois plus rien d’autre

Que cette apparence de moi

Qui est déjà un non-moi

Un paraître et non plus un être

Celui de la simple survie

3 août 2001

 

Anamour

Vous que je connais pas

Qui ne me connaissez pas

Qui êtes ici ou ailleurs

D’aujourd’hui

D’hier

Ou de demain

De partout comme de nulle part

De chair et de sang

De mots et de musique

De signes et d’expressions

De joies et de bonheur

Comme de peines et de tristesse

De plaisir parfois

De souffrances souvent

De rires et de pleurs

De mains tendues et toujours

En définitive

Serrées bien fort par d’autres mains

De murmures et de hurlements

Noir(e)s comme votre drapeau qui calque au vent

Et qui fait peur parce qu’il est

Promesse

De révolte contre toutes les injustices

Toutes les inégalités

Toutes les oppressions

Toutes les répressions

Toutes les misères

Filles et fils de la liberté

En ayant toujours à cœur que votre liberté soit toujours et d’abord celle des autres

De courage

Ce courage qui vous fait assumer votre peur

Debout

Toujours debout

Quand tant d’autres se plaisent à se coucher

Du partage

De la solidarité

De la fraternité

Les amant(e)s passionné(e)s

Et passionnant(e)s

De l’humanité

Cette humanité qui est votre seule

Condition

La seule prison

Dans laquelle

Librement

Vous vous êtes enfermé(e)s

Pour résister

Au cannibalisme de l’ordre

De tous les ordres

Et pour laquelle vous êtes prêt(e)s à mourir

Afin que d’autres puissent continuer de vivre

Et de rester humain(e)s

Oui

Vous

Je vous aime

Parce que de vous aimer

Me permet de

M’aimer

13/02/2002

 

Sans titre

 

Il pleut

Des rires étranglés

Des sourires désappris

Des joies perdues

Un bonheur exilé de tous les possibles

Des rêves gangrenés du nécessaire réveil

Des sommeils galvaudés dans des lits de fatigue

Des larmes qui sont comme des couteaux plantés dans l’œil

Des jours sans nuit et des nuits sans jour

Du sang giclant de cette plaie béante qui ne se fermera jamais

La naissance

Des lumières obscures sondant le gouffre de la mémoire

Des nuages promenant leur ennui sur les remparts d’un horizon inaccessible

Des étoiles bruissant de tristesse

Des hurlements brisant les chaînes de la raison

Des blessures nées de l’union malheureuse de l’illusion et du mensonge

Des silences lourds de moissons qui ne seront jamais faites

Le poison visqueux d’une histoire sans fin

Des souvenirs transis du froid de la solitude

Une souffrance qui colle à la peau

Il pleut

Des mots

Des mots de révolte

De désespoir

D’amertume

De chagrin

De mélancolie

Il pleut

Des mots

Et

Seul

Je regarde cette pluie de mots

S’évanouir

Inutilement

Dans le désert de ma solitude

10 juillet 2001

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Bouddhisme et franc-maçonnerie 9 mai, 2008

Posté par hiram3330 dans : Chaine d'union,Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

 

Bouddhisme et franc-maçonnerie

Présentation et historique de deux traditions et de leur mode de transmission

 

Par Lama Denys

Lama Denys

Le terme bouddhisme est apparu vers 1825. C’est ce que nous apprend Roger-Paul Doit dans un de ses derniers livres. Bouddhisme est un néologisme qui n’est pas très heureux pour rendre justice à la tradition du Bouddha.

Donc, nous parlerons plutôt de Dharma ou de tradition du Bouddha, entendu qu’il n’est pas plus juste, de notre point de vue, de parler de bouddhisme qu’il ne le serait de parler de franc-maçonnisme avec tout ce que « bouddhisme » implique de théories, de doctrines.

La voie du Bouddha

Il faut s’imaginer, à son origine, le Bouddha, vingt-cinq siècles auparavant, au centre de l’Inde à Bodhgaya, sous l’arbre de la Bodhi. Il enseigna à partir d’une expérience -l’éveil-, un important canon qui se diffusa vers le Sud, jusqu’à l’océan, Ceylan, Sumatra, Bornéo, et vers le Nord, au Tibet, puis par la route de la soie en Chine, au Japon, en Corée et vers l’Ouest jusqu’aux confins du monde grec.

L’enseignement du Bouddha, le Dharma, est, d’une certaine façon, le fond commun de la vision traditionnelle de l’Orient. En tout cas il est largement son dénominateur commun.

Le thème de notre rencontre est tradition/transmission.

Depuis le Bouddha, depuis vingt-cinq siècles, une filiation s’est perpétuée. Elle nous a transmis… Que nous a -t-elle transmis ? Tout d’abord, au centre du Dharma, il y a une expérience : l’expérience de l’éveil. En termes de transmission, l’accent est mis sur l’expérience. C’est le vécu qui est ici très important.

Il ne s’agit pas d’une philosophie, ni d’une métaphysique, encore moins d’une théologie, ni d’une vérité écrite, inscrite de façon définitive, même s’il y a un corpus énorme de textes d’enseignements.

Le coeur de la transmission du Bouddha est une expérience : l’expérience de l’éveil, l’expérience du Bouddha, l’expérience de la nature de Bouddha. Elle peut se nommer aussi expérience de l’intelligence en soi, expérience de la claire lumlière, expérience immédiate, directe, de l’état de présence.

C’est cet état de présence direct, immédiat, non dualiste, qui a inspiré l’enseignement du Bouddha, le Dharma comme moyen offert – pour ceux qui le souhaitent – de découvrir cet état, cette expérience fondamentale et la réintégrer. Car elle est notre nature la plus profonde, la plus intime.

Cette expérience se nomme en sanscrit. « bouddhayana », l’intelligence immédiate d’un Bouddha.

Il y a donc dans la transmission un aspect central, fondamental, qui est de l’ordre du vécu, puis un enseignement qui rend compte de ce vécu et sert de tremplin, d’accès, à la réalisation de celui-ci.

On présente traditionnellement le Dharma en trois points : sa vision, son ou ses points de vue, ensuite la méditation ou la qualité d’expérience dans la vie, puis, la discipline.

La vision du Bouddha est d’abord celle du non-soi. La découverte que ce que nous sommes et que ce que nous vivons n’est pas une expérience solide, monolithique, statique, ou une réalité en soi, inhérente, comme nous avons tendance à le percevoir.

Cette vision du non-soi se traduit aussi comme la vision de l’interdépendance, dans la mesure où il n’est rien qui n’existe en soi et par soi. Toute chose, tout ce que nous vivons, tout ce que nous sommes, tout ce que nous expérimentons, existe et n’existe qu’en tant qu’événements interdépendants.

Tout ce qui est inter-est n’est (naît) que dans l’inter-être, dans l’inter-relation, dans l’interdépendance. C’est cette vision qui est connue comme celle de la vacuité. Vacuité et interdépendance sont à entendre comme synonymes. Cette vision débouche aussi sur cette expérience que nous avons appelée « état de présence ».

Lorsque la conscience habituelle se dégage de ses illusions, de ses fixations, elle s’ouvre à une expérience de clarté, de lucidité qui se comprend, s’expérimente en elle-même et c’est cette lucidité autoconnaissante en soi, cette intelligence en soi qui est nommée expérience d’éveil, nature de Bouddha, ou plénitude de l’expérience de vacuité. Voici, très schématiquement, quelques aspects de la vision du Dharma.

Sa pratique est, extérieurement, une discipline d’action fondée sur la compassion et, intérieurement, une qualité d’expérience que l’on nomme habituellement méditation.

Le terme de méditation est assez impropre au sens où ce dont il s’agit est une expérience d’ouverture, de lucidité, une expérience de présence, de vigilance, d’attention : une présence attentive, vigile dans une qualité d’expérience ouverte, dégagée, claire.

Il est différentes façons de découvrir et de cultiver cette expérience. La méditation assise le permet dans les maintes formes des différentes traditions selon leurs aspects, leurs lignées. Puis, il s’agit surtout d’intégrer cette qualité de présence, d’ouverture vigile et lucide, dans les faits et gestes de la vie quotidienne.

Il est ensuite une relation entre cette qualité d’expérience et l’action : c’est ce que l’on entend par discipline.

Extérieurement, l’éthique du Dharma, ou discipline, est fondée sur la compassion entendue comme un état de non-agression, de non-violence.

Nous entendons par compassion cette attitude ouverte, cette intelligence du coeur qui est à la fois réceptivité, disponibilité au-delà des blocages. C’est cette qualité de compassion, de non-violence, qui est le fondement, le coeur de l’éthique du Dharma.

Cette éthique peut être dite universelle. Elle recoupe très largement une éthique que l’on pourrait dire monothéiste, chrétienne, à cette différence près qu’il y a dans la perspective bouddhiste une vision beaucoup plus médicale, fondée sur l’harmonie et sur la compassion plutôt qu’une perspective plus juridique fondée sur les commandements et des arguments d’autorité.

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Présentation de la franc-maçonnerie

Alain Lorand

A la différence de Lama Denys, qui est un maître dans le bouddhisme, je n’ai de leçon de franc-maçonnerie à donner à personne. Ma présentation de la franc-maçonnerie sera la plus large, la plus exhaustive possible, et, bien sûr, reflétera la façon, qu’à titre personnel, je vois la franc-maçonnerie. Cette présentation est à l’attention des non-maçons. Les maçons n’apprendront certainement rien de nouveau.

Comme nous sommes dans le thème tradition et transmission, je tiens à vous faire part de ma petite transmission à moi. Je voudrais rappeler trois frères qui sont passés à l’Orient éternel et qui ont été mes maîtres, en quelque sorte : les frères Gaston Chazette, Francis Viaud et N’Guyen Tanh Khiet. C’est ma petite lignée personnelle, à laquelle je tenais à rendre hommage parce que, si ces frères n’avaient pas été là, je ne serais pas là non plus en train de vous parler de la franc-maçonnerie ! Il y a un rattachement qui ne remonte pas à vingt-cinq siècles mais qui est néanmoins existant car eux-mêmes se rattachaient à …, qui se rattachaient à…, etc.

Donc, très respectable Lama Denys, frères et soeurs de la congrégation, frères et soeurs en vos grades et qualités, chers amis, pour cette présentation de la franc-maçonnerie, je ne vais pas reprendre le travail fourni par le frère Jean-Pierre Schnetzler lors du premier colloque et qui figure in extenso dans le livre que l’on vous a présenté. Je vais décrire l’historique, la genèse, de la franc-maçonnerie moderne. J’insisterai sur ce qui l’anime, sur l’esprit maçonnique et ce qui fait son originalité.

Pour définir la franc-maçonnerie, je vais reprendre les termes du programme du colloque. La franc-maçonnerie est un ordre initiatique, traditionnel, d’origine artisanale, fondée sur le symbolisme de la construction et ayant son origine dans les initiations antiques des constructeurs développées en milieu judéo-chrétien. Sa vocation est universelle. La franc-maçonnerie a pour objet de construire le temple intérieur afm de réaliser le temple extérieur, c’est-à-dire une société fraternelle.

En 1723, en Angleterre, le pasteur Désaguliers dédicace au duc de Montaigu la Constitution comprenant l’histoire, lois, obligations, ordonnances, règlements et usages de la respectable confrérie des francs-maçons. C’est de ce document fondamental que naît la franc-maçonnerie d’origine anglaise, chrétienne et protestante.

Tout phénomène ayant une cause, que se passait-il donc, à cette époque et en ce lieu ?

En 1710, Georges 1er de Hanovre, donc allemand, monte sur le trône d’Angleterre et s’adresse à ses sujets lors de son discours inaugural, en latin et en français, car il ne connaissait pas l’Anglais. Traumatisés par les luttes entre les stuartistes, les papistes, les Hanovriens, et j’en passe, une élite à dominante protestante cherche à se rassembler, à réunir ce qui est épars, en trouvant un dénominateur commun, un élément de croyances minimales sur lequel s’entendraient les hommes d’honneur.

En 1723, en Angleterre, l’individu qui se proclamait athée ne pouvait être qu’un stupide complet ou un libertin notoirement corrompu par oubli ou, plus, par mépris des lois de son Créateur.

Tout porte à croire que les fondateurs, en 1723, n’avaient aucunement l’intention de fonder une nouvelle religion ou une secte. Ils avaient le désir de rassembler le plus grand nombre possible de gentlemen en laissant les querelles religieuses au vestiaire et en déposant les métaux, comme l’on dit, à la porte du temple. Leur but était de se rassembler, autour d’un idéal spirituel, d’un besoin de solidarité et de fraternité, dans le secret et la liberté de la loge, hors des Eglises et des corps constitués. Cet idéal est resté le même aujourd’hui.

Mais d’où vient le terme franc-maçon ? Les francs-maçons sont des constructeurs, donc des maçons. Au moyen-âge, l’apprenti, le compagnon et le maître d’une corporation médiévale donnaient à leur labeur un caractère sacré. La cité humaine était une ébauche de la cité divine. Le travail fait avec amour devenait une prière. Il avait un caractère sacré s’il était exécuté avec un état d’esprit se référant à la tradition. Au moyen-âge, maçon signifiait tout à la fois ouvrier, conducteur de travaux et architecte. On distinguait les maçons ordinaires ou rough-masons et les maçons instruits ou free-masons. Ces free-masons étaient groupés en corporations puissantes dans toute la chrétienté. Nous leur devons les chefs-d’oeuvre du roman et de l’ogival. Ils circulaient librement d’un royaume à l’autre, au gré des chantiers. Ils jouissaient de privilèges matériels et d’une certaine liberté de pensée.

Fiers d’être une élite, ils se protégeaient par des barrières de secrets traditionnels et se recrutaient par cooptation. Ils se réunissaient dans un lieu clos, à l’écart des autres, dans un local nommé loge. Ils formaient des apprentis cooptés à une discipline sévère en veillant à leur instruction technique et sur leur valeur morale. En effet, une grande oeuvre n’est réalisée que si l’on garde le coeur pur.

Pour se distinguer des rough-masons et autres manoeuvres, les free-masons échangeaient entre eux des signes, mots et gestes qui leur servaient de passeport et de reconnaissance dans leurs déplacements. Eux seuls savaient manier certains outils, appliquaient des règles de mécanique, de projection, de trigonométrie leur permettant de tracer les plans et de dégrossir une pierre brute jusqu’à ce qu’elle devienne une clef de voûte. Il n’y avait pas de livre imprimés, donc beaucoup d’analphabètes dans leurs rangs. L’enseignement se transmettait oralement, dans le secret des loges, en utilisant largement les symboles.

Lorsque l’âge des cathédrales déclina, on cessa d’utiliser les maillets et les ciseaux pour construire. Vint alors, l’ère des outils symboliques pour tailler les esprits et bâtir les cathédrales spirituelles : les temples intérieurs. Telle fut la naissance de la franc-maçonnerie moderne dite spéculative (du latin speculare qui signifie qui observe) qui a pour objet l’étude des faits de conscience.

Il est remarquable de constater que les sociétés recrutant par cooptation et se protégeant par des secrets fonctionnent sur un modèle standard. Ce type de sociétés date de l’aube de la civilisation. Elles s’imposent pour mission essentielle d’être gardiennes d’une forme élaborée de la vérité qui serait inassimilable voire dangereuse pour le tout-venant et d’initier leurs membres par transmission directe, les chaînons se prolongeant d’un côté vers le lointain passé et l’autre vers l’avenir selon ce que les hermétistes appelaient la chaîne d’or d’Homère. A l’origine de chaque société, est une proclamation du ou des fondateurs qui, en quelque sorte, s’auto-initient. Le fait de résister à l’usure du temps et de perdurer sanctifie toute institution qui tend à faire reculer le plus loin possible son origine en perdant celle-ci dans le passé le plus lointain. Ce qui en augmente considérablement le mystère.

L’initiation en général et maçonnique en particulier se confère par des rituels obéissant à la thématique suivante, commune à toutes les sociétés qui fonctionnent par cooptation et initiation :

1. choix et consécration d’un lieu sacré, templum, temporaire ou définitif ;

2. éloignement des profanes, ou de ceux qui n’ont pas atteint le degré où s’ouvre la cérémonie ;

3. ouverture des travaux par un personnage qualifié qui consacre l’espace et le temps ;

4. introduction, mort et résurrection symbolique du candidat ;

5. épreuves sous formes de voyages et purification, le plus souvent, par les quatre éléments alchimiques, terre, feu, air et eau ;

6. psychodrame évoquant la vie d’un personnage archétypique, à l’origine de la société ;

7. prestation par le néophyte d’un serment solennel qui le lie ad vitam à l’association et à ses frères ;

8. marques d’une personnalité nouvelle, nom mystique, âge symbolique ; vêture particulière, tablier du franc-maçon, épée et éperon du chevalier, canne du compagnon ;

9. transmission des moyens de reconnaissance, signes, mots, gestes, attouchements, marches ;

l0. il lui est dévoilé, directement ou allusivement, les idéaux de la société ;

11. retour au monde devenu profane (du latin pro, en avant et fanum, temple), marqué par une libation, un repas cérémoniel, voire une orgie (Est-ce au programme ? Lama Denys confirme. Rires).

Ces rites de retour ne font pas perdre les qualités d’initié qui sont gardées pour l’éternité.

La rituélie met en oeuvre des symboles s’adressant aux cinq sens car seule la forme permet d’accéder à la non-forme, à l’informel. Tout ce squelette, cette carrosserie symbolique, fonctionne remarquablement. Mais tout va dépendre de ce qui l’anime et du pilote qui orientera vers le bien ou le mal, le noir ou le blanc, le bien des êtres ou leur asservissement. Les forces de la contre-initiation dont parle René Guénon sont aussi à l’oeuvre. Très proches de nous, les nazis ont largement utilisé ces procédés jusqu’à l’emploi de la croix gammée, notamment. Donc, il faut se méfier.

Qu’est-ce donc qui anime l’ordre maçonnique ? Quels sont les buts qu’il se propose d’atteindre ? Quels moyens met-i1 à disposition ? En entrant en franc-maçonnerie, il n’y a pas à adhérer à un programme prédéfini, à croire les enseignements d’un fondateur éclairé. On devient franc-maçon petit à petit, au fil du temps, par imprégnation, par osmose. Par le travail en loge. C’est en maçonnant que l’on devient franc-maçon. Pour gravir les échelons, il est une sorte une vérification

des connaissances.

Ce qui sous-tend le tout, c’est une foi, une foi dans le sens de confiance, une foi inaltérable dans l’individu et sa perfectibilité incessante. Le franc-maçon, femme ou homme, se veut libre autant que faire ce peut et désir améliorer, élever les hommes, ses frères, et améliorer la société humaine en la rendant fraternelle.

La micro-société de la loge doit servir de modèle, de maquette à la société en générale. Ce qui se traduit « par répandre en dehors du temple les vérités qu’il y aura acquises ». C’est par le dialogue, la non-violence, en ayant laissé les certitudes politiques religieuses ou autres, dans un esprit d’ouverture et de tolérance, que le franc-maçon souhaite contribuer à l’apaisement des conflits jusqu’à ce qu’enfin la lumière chasse les ténèbres et que l’ordre se substitue au chaos.

Comment procéder pour que des hommes et des femmes venant d’horizons très différents finissent par se reconnaître comme frères et soeurs, par développer une réelle fraternité où le sens de l’entraide naîtra spontanément ?

C’est toujours et uniquement par la pratique, la pratique du travail en loge, dans un cadre rituel, avec l’aide de symboles, que l’on finit par se sentir franc-maçon et que l’on est reconnu comme tel par la communauté fraternelle.

Juste avant de procéder à l’initiation du profane, celui-ci descend dans une cave éclairée d’une bougie, rappel de la graine que l’on enfouit en terre et qui doit mourir pour devenir épi. Au mur, une inscription reprenant les premières lettres d’une formule alchimique V.I.T.R.I.O.L., signifiant : « visite l’intérieur de la terre et tu y trouveras la pierre cachée ».

C’est donc, avant même le départ, une invitation pressante à cultiver le regard intérieur, à se connaître soi-même. C’est une invitation au « connais-toi toi-même », au « gnôthi seauton » maxime écrite au fronton du temple de Delphes et adoptée par Socrate. N’est-ce pas là une injonction à la méditation, à calmer et à voir le fond de l’esprit ? Cette recommandation n’est, hélas, complétée par aucune instruction technique sur le comment faire, ni par aucune disposition pour en réaliser le suivi.

C’est là le point fondamental qui, à mon sens manque, et où l’enseignement du Bouddha peut apporte une aide inestimable.

Néanmoins au fil des ans, en loge, par la pratique de l’écoute fraternelle et compatissante, le franc-maçon viendra à penser par lui-même, à construire ses propres vérités, à être son propre flambeau.

Cette qualité de pensée libre lui attirera les foudres de tous les totalitarismes, politiques et autres, de tout dogmatisme sans exception. S’il est difficile de cerner avec précision les contenus de l’esprit maçonnique, il est en revanche facile d’en définir les adversaires. Ce sont les mêmes qui ont détruit les universités bouddhistes en Inde, qui ont incendié la bibliothèque d’Alexandrie, les synagogues, allumé les bûchers de l’Inquisition, exterminé les cathares et, en islam, exterminés les babis, édifié les camps de la mort etc., le catalogue serait sans fin.

Les trois mauvais compagnons : l’ignorance, le fanatisme et le mensonge, rôdent toujours. Ils sont actifs et réveillent sans cesse les forces obscures tapies au fond de nos esprits.

A la veille du XXIe siècle, dans deux ans, les forces de lumière et de tolérance doivent contribuer à prendre conscience, à faire prendre conscience à l’humanité, que seule la paix intérieure permettra de réaliser la paix extérieure.

J’ai un peu étudié l’enseignement du Bouddha. Deux points, en tant que franc-maçon, m’ont interpellé. Le premier est : « Ne croyez pas ce que je dis, mais en pratiquant mon enseignement, voyez et observez les résultats. Le second est : « Ne jetez pas le trouble dans les croyances d’autrui, toutes les spiritualités sont respectables. »

En conclusion, qui mieux que la poésie pourrait tenter de cerner la subtilité, le parfum, l’essence de l’esprit maçonnique. Voici quelques extraits d’un poème écrit en 1896 par le frère Rudyard Kipling de retour en Angleterre après un séjour en Inde.

Il s’intitule La Loge mère.

« II y avait Rundle, le chef de station,

Beazeley, des voies et travaux,

Ackmam, de l’intendance,

Dankin, de la prison,

Et Blacke, le sergent instructeur,

Qui fut deux fois notre Vénérable,

Et aussi le vieux Franjee Eduljee

Qui tenait le magasin « Aux denrées européennes ».

Dehors, on se disait : « Sergent, monsieur, salut, salam. »

Dedans c’était : « Mon Frère », et c’était très bien ainsi.

Nous nous réunissions sur le niveau et nous nous quittions sur l’équerre.

Moi, j’étais second diacre dans ma loge-mère, là-bas.

Comme nous nous en revenions à cheval,

Mahomet, Dieu et Shiva

Jouaient étrangement à cache-cache dans nos têtes.

Combien je voudrais les revoir tous

Ceux de ma loge-mère, là-bas !

Dehors, on se disait : « Sergent, monsieur, salut, salam. »

Dedans c’était : « Mon frère », et c’était très bien ainsi.

Comme je voudrais les revoir,

Mes frères noirs et bruns,

Et me retrouver parfait maçon,

Une fois encore, dans ma loge d’autrefois. »

Que l’esprit de tolérance, d’amour et de fraternité éclaire et dirige les travaux de ce deuxième colloque franc—maçonnerie et bouddhisme.

J’ai dit.

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Questions-réponses

Le fondement du bouddhisme est la compassion. Je crois que l’on pourrait dire que la fraternité est le fondement de la franc-maçonnerie. Pourriez-vous développer les similitudes et les différences entre fraternité et compassion ?

Lama Denys. Je vais essayer très brièvement de définir la compassion qui est, dans son ouverture, un moment d’accueil, de réceptivité, de partage. Compatir est partager. Il y a dans la compassion une empathie, une communion entre l’amant et l’aimé, le compatissant et son sujet. Réceptivité aussi dans la compassion où il y a cette sensibilité qui est le fait d’être disponible, sans retenue, sans blocage, dans la situation telle qu’elle est. C’est cette sensibilité qui permet, dans l’harmonie, que la réponse juste, non violente et adaptée – la réponse bonne de toute bonté – agisse. La compassion entendue dans ce sens peut aussi être synonyme d’amour. Mais ce terme, très connoté, prête à confusion.

Compassion et vacuité ont le même dénominateur commun. Tout à l’heure, en quelques mots, j’ai suggéré que la vacuité soit comprise comme l’intelligence dans l’interdépendance, dans une attitude de non-ego, dans une attitude non égocentrée, non égoïste.

L’interdépendance est au plan humain, relationnel, social, économique, cette capacité à interagir, à interdépendre les uns des autres d’une façon non égocentrée, non égoïste. Il y a, dans l’interdépendance et la compassion, la notion de solidarité. Nous sommes solidaires : ne fais pas à

l’autre ce que l’on ne voudrait pas que l’on te fit. J’essaye juste de suggérer la continuité qu’il y a entre interdépendance, compassion, non-violence et solidarité. Je crois que, de la solidarité à la fraternité, la transition est assez évidente.

Jean-Pierre Schnetzler. Fraternité et compassion sont certainement des vertus essentielles aussi bien en franc-maçonnerie qu’en bouddhisme. Mais, comme vient de le suggérer Lama Denys, eIles sont complétées par d’autres vertus. En franc-maçonnerie, on se réfère souvent au ternaire : sagesse, force et beauté. Dans le bouddhisme, la sagesse et la compassion sont dites devoir être cultivées de façon égale. Il y a donc là deux principes complémentaires. Il est très intéressant de noter que trois bodhisattvas sont fréquemment invoqués dans le bouddhisme tantrique : Manjoushri, Vajrasattva, Avalokitechvara, la sagesse, la force et la bonté ou la beauté. On retrouve donc un ternaire équivalent dans les deux cas. Relevons enfin un dernier parallèle symbolique. Dans le bouddhisme, la compassion suppose un sens très aigu de notre appartenance à la totalité de l’univers. Or, les dimensions du temple maçonnique vont du nadir au zénith, du septentrion au midi, de l’orient à l’occident.

On devient maçon en maçonnant, que devient le maître sans tablier ?

Alain Lorand. Il y a des gens qui ont toutes les qualités d’un franc-maçon, mais les circonstances de la vie ont fait qu’ils ne se sont pas fait initier, qu’ils n’en ont pas eu l’occasion ni le désir, peut-être. Cela n’enlève rien à leurs qualités. Le travail en loge permet une facilité. Par la fraternité, par le groupe et par l’étude des symboles, on avance davantage. Il y a des profanes tout à fait honorables qui sont des maçons sans tablier. D’ailleurs, on les cite souvent.

Les participants sont présentés comme francs-maçons et bouddhistes, ou inversement. Est-ce l’ancienneté dans l’une ou l’autre tradition, et si oui, qu’est-ce qui a mené le bouddhiste vers la franc-maçonnerie ?

On a été ainsi présenté effectivement. En ce qui me concerne, j’ai été présenté comme bouddhiste et franc-maçon. Or, il se trouve que je suis devenu simultanément l’un et l’autre. Le frère qui m’a enquêté m’a parlé du bouddhisme et c’est pratiquement en même temps que je suis devenu l’un et l’autre.

Alors, me direz-vous, pourquoi me présenté-je comme bouddhiste et comme franc-maçon ? Ce n’est pas une question de hiérarchie. Je pense simplement que, dans l’ordre du transcendantal, je mettrais le bouddhisme avant la franc-maçonnerie.

Si je devais abandonner l’un ou l’autre, j’abandonnerais peut-être la maçonnerie. Voilà pourquoi je me présente d’abord comme bouddhiste. Il est évident aussi que, dans certains cas et je crois que c’est le cas de certains des intervenants, il s’agit simplement d’une question chronologique.

Jean-Pierre Pilorge. Je voudrais enchaîner sur cette présentation que vous vous proposez de faire de nous-mêmes. Il faut toujours connaître l’heure qu’il est à la montre de l’autre. C’est ce que l’un de mes amis et directeur spirituel m’a enseigné aux cours des exercices spirituels de saint Ignace de Loyola.

Moi, qui suis désigné sous la terminologie de franc-maçon et de chrétien, je suis né catholique romain. J’ai été dans le mouvement scout et dans toutes les formes de responsabilité de ce mouvement à vocation catholique. Puis, je me suis éloigné du catholicisme au début de ma vie d’homme.

En grande recherche, j’ai eu un certain nombre de pratiques dans des domaines orientaux, soit zen, soit soufi, ou encore dans les lettres hébraïques, avant d’entrer en franc-maçonnerie. Au bout de quelques années de pratique maçonnique, j’ai été renvoyé par la maçonnerie comme à travers la vision d’un miroir à ma religion d’origine qui était le catholicisme romain. Je suis redevenu pratiquant depuis une quinzaine d’année dans la religion catholique romaine en essayant, sans jamais faire de confusion, aucun amalgame, de rechercher dans ma pratique religieuse, catholique romaine, s’il y avait une voie initiatique parallèle aux exigences que je trouvais en franc-maçonnerie. J’ai trouvé, par maçonne interposée, les exercices spirituels de St Ignace de Loyola que j’ai pratiqués de nombreuses fois. Là, je suis entré, aussi, dans une démarche catholique, chrétienne, qui a les mêmes exigences que la maçonnerie, la même universalité de vue à travers une pratique. Je dois dire que, depuis ce temps-là, j’ai trouvé parfaitement ma stabilité et mon équilibre.

Et j’insiste beaucoup, l’un enrichissant l’autre par les mêmes exigences et ne devant faire l’objet d’aucun syncrétisme, car le syncrétisme est contraire à la tradition, chacun restant dans ses différences de vocabulaire et de mise en mouvement.

Lama Denys. Je répondrai très brièvement parce que nous aurons le temps de revenir sur ces thèmes ; mais auparavant nous nous étions entendus pour que les personnes qui posent des questions se déclarent afin que nous sachions à qui nous nous adressons.

Le premier Bouddha et les autres Eveillés ont vécu une expérience verticale. Quand ils transmettent, ils sont sur l’horizontale avec leur éducation, leur environnement différents. Leurs enseignements s’en ressentent. Il y a, verticalement, l’immédiateté, qui est une expérience primordiale, fondamentale, aconceptuelle, universelle. Cette expérience a été celle de tous les bouddhas. Le Bouddha Sakyamouni est le quatrième de mille bouddhas d’un kalpa dans une perspective cyclique où les kalpas – cycles cosmiques – se succèdent.

Il n’a fait qu’ouvrir une voie ancienne, universelle, atemporelle. C’est cette expérience, dans ce qu’elle a d’universel, d’atemporel, qui, ensuite, s’inscrit horizontalement dans les différents milieux socioculturels, les différentes matrices sociolinguistiques, et qui se transmet aussi avec différents véhicules langagiers, différentes expressions, avec les spécificités et les différentes façons d’exprimer, de pointer vers cette expérience. Etant entendu, pour être bref, qu’il ne faut pas confondre le doigt et la lune, selon l’adage.

Le bouddhisme évoque et fonde son enseignement sur la non-dualité. En revanche, dans la franc-maçonnerie, nous serions dans l’univers de la multiplicité, donc de la dualité. Où se situe le point de convergence entre bouddhisme et franc-maçonnerie ? C’est une question qui est au centre de notre rencontre, et que je laisse pour plus tard, si vous le voulez bien.

Merci de préciser, au sujet de l’amour, la notion d’amour inconditionnel qui donne à l’amour une toute autre dimension. Il en est une autre que je traiterai en même temps et qui lui est apparentée : la compassion dans son rapport à la non-violence.

Bouddha ne s’est-il jamais mis en colère ? Alors compassion égale non-violence ? Oui, mais la non-violence ne signifie pas la compassion de grand-mère, molle, complaisante, qui satisfait n’importe quel caprice de façon idiote. Il est une compassion qui doit savoir trancher, dire non, qui, lorsqu’une tumeur est maligne, doit savoir en faire l’ablation. En certaines circonstances, le Bouddha savait trancher et c’est là un acte de compassion.

Amour et compassion peuvent être relationnels et immédiats : un relationnel inconditionnel. L’amour et la compassion commencent dans la relation, dans la participation que nous évoquons et ils trouvent leur forme la plus profonde dans ce que l’on pourrait nommer une communion en laquelle l’amant et l’aimé, le sujet et l’objet, ne se vivent plus comme deux séparés. C’est ce que l’on nomme traditionnellement amour-compassion non dualiste, inconditionnel, qui est sans pourquoi.

Y a-t-il plusieurs degrés de lucidité ou un seul ?

Lama Denys. Il y a beaucoup de degrés de lucidité, de vigilance ou de clarté. Toute la pratique de la méditation est une voie d’entrée dans la lumière. On entend ici par lumière aussi bien la clarté que la lucidité. Il y a une toute petite lucidité qui est au départ de la vigilance attentive, une lucidité qui s’éclaire et qui devient de plus en plus claire jusqu’à la lucidité éveillée, la lucidité d’un Bouddha qui est l’intelligence qui se comprend en elle-même ou la lucidité qui se vit en soi dans l’expérience immédiate non dualiste. Il y a une infinité de degrés de lucidité.

Octobre 1997

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Lama Denys

Institut Karma Ling
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Extrait de : http://www.buddhaline.net

Musique Maçonnique au sein de la Vie de la Loge 27 avril, 2008

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LA MUSIQUE MAÇONNIQUE DANS LA VIE DE LA LOGE
Harald Strebel

Introduction

La notion de musique maçonnique ne saurait se laisser définir de façon simple. Pratiquement tous les compositeurs de musique dite maçonnique étaient membres de l’Ordre. Vers la fin du XVIIIe siècle, plusieurs compositeurs s’identifièrent au mouvement spiritualiste cherchant à libérer l’individu de sa culpabilisante immaturité (Kant), ainsi qu’aux postulats du siècle des Lumières exprimés en termes de tolérance et de philanthropie. Tous n’étaient pas des adeptes de l’Art Royal. A titre d’exemple, nous citerons l’hymne Freude schöner Götterfunken [La joie des belles étincelles divines] extrait de la 9ème symphonie de Ludwig van Beethoven (1770-1827). Les paroles de cet hymne, sont reprises d’une ode de Friederich Schiller, qui avait fortement impressionné Beethoven dès sa parution en 1792, au point qu’en 1823 le compositeur habillait musicalement ce texte exprimant avec emphase l’espérance d’une fraternité humaine universelle. Ces grandes idées humanistes sont également présentes dans les paroles de l’opéra opus 72 Fidelio (1805) ainsi que dans la musique scénique opus 84 (1810) de l’Egmont de Goethe.

De nombreux prétendus chants maçonniques (en allemand Freymaurerlieder, attention à l’orthographe), mentionnés dans plusieurs anthologies des XVIIIème et XIXème siècles, ne sont que des « parodies » de mélodies populaires connues, dues à des compositeurs Maçons et aussi profanes, auxquels on aurait confié des textes maçonniques à mettre en musique. En principe, on fait une distinction entre œuvres maçonniques  » originales « , composées par d’authentiques Maçons, et œuvres maçonniques  » adaptées « , dues à la plume de profanes. Au sujet des œuvres dites originales, relevons qu’il s’agit de pièces musicales spécifiquement composées pour des Travaux en Loge (Rituels, festivités, etc.) parfois même de caractère symbolique ; quant à celles dites adaptées, leur essence particulièrement sérieuse fait qu’elles se prêtent aussi bien aux Tenues au Temple qu’à des circonstances de nature moins ésotérique, telles les Loges de table, voire de mondanités.

Origines historiques

Dès l’origine, la musique a joué un rôle important dans la vie et les réunions maçonniques. En 1725 déjà, peu après la fondation de la grande Loge d’Angleterre, il se constitue une société intitulée Philo-Musicae et architecturae Societas Apollinis, présidée par le F\ Francesco Saverio Geminiani (1679-1762), compositeur renommé à l’époque, auquel on attribua le titre de « Dictator et Director of all Musical Performances ». En 1731, on assista à la création à Londres d’une sorte d’opéra maçonnique « The generous Freemason », dû au F… Rufus William Chetwood († 1766). En France, on compte parmi les premiers compositeurs de musique maçonnique, le F\ Jacques Christophe Naudot († 1762) flûtiste et auteur de  » Chansons notées de la très vénérable confrérie des francs-maçons (…)  » et à qui l’on doit encore deux marches (Marche des Francs-Maçons et Marche de la Grande Loge de la Maçonnerie). En 1743, le F\ Louis-Nicolas Clérambault (1676-1749) compose une cantate intitulée Les Francmaçons. En 1779, l’institution Les concerts de la Loge Olympique voit le jour ; elle organise différents concerts présentant des œuvres d’auteurs maçonniques (entre autres les six symphonies No 82-87 de Joseph Haydn et la cantate Amphion de Luigi Cherubini), mais également des œuvres dues à des non-Maçons. Ces concerts n’étaient toutefois accessibles qu’à des Maçons initiés. Le plus ancien recueil de chants maçonniques d’Allemagne est celui portant le titre de « Freymaurer=Lieder(n) » et dû au F… Ludwig Friedrich Lenz (1717-1780) paru en 1746 à Altenburg. Quant à la pratique musicale des Loges autrichiennes, elle n’est mentionnée – et encore modérément – qu’à partir de 1782, quand bien même la Loge viennoise « Aux trois Canons » avait été fondée en 1742 déjà. En effet, c’est en novembre 1782 que le F\ Joseph Holzmeister (1751-1817), membre de la célèbre Loge « Zur Wahren Eintracht » [La Vraie Concorde], fit à ses Frères une proposition selon laquelle hormis les Apprentis,… tous les Frères doués musicalement ou ceux auxquels la nature a implanté la musique dans la gorge, déclarent que la musique vocale reste la plus belle, la plus naturelle et pénètre le plus intensément les cœurs. Cette initiative rencontre un terrain favorable dans ladite Loge et, en 1783, un F\ visiteur relève : J’étais dans une Loge bornienne1 où, pour favoriser le recueillement, les chants maçonniques étaient accompagnés à l’orgue. Dans les années qui suivirent, la pratique de la musique devint florissante dans les Ateliers viennois et l’entrée en Maçonnerie de Wolfgang Amadé Mozart ainsi que d’autres éminents musiciens n’y fut pas étrangère.

Finalité et Importance de la Musique Maçonnique

À l’instar de la musique liturgique et du chant sacré de l’église, la musique maçonnique a joué un rôle et des fonctions toujours plus importants dans les travaux et Tenues de la Loge. D’emblée, la communauté maçonnique a reconnu les effets exhaustifs exercés par la pratique musicale sur l’ambiance de la Loge et les sentiments animant les Frères. En 1746 déjà, le F\ L.-F. Lenz relève, entre autres, dans la préface de son recueil de  » Freymaurer=Lieder « , l’importance majeure (du chant) qui permet de diffuser l’esprit d’union des grands rassemblements. La pratique de la musique et du chant en Loge contribue essentiellement, jusqu’à ce jour, au maintien de la communion des esprits lors des travaux rituels, mais aussi – dans la mesure où elle est en adéquation avec le texte et la gestuelle – à marquer plus intensément la perception du déroulement du rituel. Dans son ensemble, la musique maçonnique peut se subdiviser en trois catégories :

1 – Chants et pièces instrumentales composés en vue des travaux rituels, Loges de table, fêtes de St Jean et autres manifestations analogues. Nous l’appellerons musique de circonstance.
2 – Compositions qui ne furent pas écrites expressément à des fins maçonniques, mais qui par leur caractère et leur contenu se prêtent adéquatement aux travaux en Loge.
3 – Œuvres originales » d’une haute inspiration maçonnique, telle, par exemple, la Maurerische Trauermusik [Musique funèbre maçonnique] de Mozart, KV2 479a=477

La Musique en Loge et les « Colonnes d’Harmonie »

On fera appel à la musique lors des travaux en Loge et au cours du déroulement du rituel, c’est-à-dire lors de l’entrée et de la sortie des Frères du Temple, durant les brèves poses prévues par le rituel ainsi que pour accompagner certaines déambulations (p. ex. durant les voyages symboliques au passage des trois grades). À l’époque de Mozart, dans les Loges viennoises et pragoises, les Frères entonnaient des chants à l’ouverture et à la clôture des travaux, parmi lesquels ceux rehaussant la Chaîne d’Union connaissaient une vogue particulière. L’accompagnement instrumental des Chœurs et soli utilisait le piano ou l’orgue dans les Loges germaniques et anglo-saxonnes et cela dès la seconde moitié du XVIIIe siècle ; en France, on avait souvent recours à l’harmonium.

En ce qui concerne la musique instrumentale, on ne saurait parler d’instruments ou d’ensembles « typiquement maçonniques ». Bien que l’on ait tenté de tout temps de justifier la colonne « Beauté » par un apport musical de niveau élevé, certaines Loges ne pouvaient guère compter sur des  » Frères musiciens « , voire d’amateurs éclairés, alors que d’autres n’en manquaient pas. Si aujourd’hui le cor de Basset (de la famille des clarinettes) garde toujours et encore une prédilection comme « instrument typique des Loges », cela ne vaut que pour celles de Vienne où cet instrument a joué un rôle prépondérant dans l’œuvre de Mozart ; d’un autre côté, certains interprètes du cor de basset, très en faveur à l’époque, étaient également membres des Loges. On peut faire le même constat dans les Loges françaises où les « colonnes d’harmonie » tenaient lieu d’institutions pratiquement incontournables. Celles-ci qui avaient compté des effectifs importants dans les Loges militaires se composaient de quelques clarinettes, cors et bassons, dont seules de rares Loges parisiennes, parmi lesquelles les célèbres « Les Neuf Sœurs » et « Les Amis Réunis », pouvaient se prévaloir du fait de la présence parmi leurs membres de Frères mélomanes. Cependant, à partir du milieu du XIXe siècle, ces formations disparurent pratiquement des Temples. La raison qu’aujourd’hui, il ne se publie pratiquement plus d’œuvres maçonniques pour ensembles instrumentaux, s’explique par le fait que rares sont les Loges comptant dans leurs rangs d’authentiques interprètes, condition sine qua non pour une création d’une certaine envergure. Les Loges viennoises du temps de Mozart restent une exception en ce sens que de nombreux musiciens étaient entrés en Maçonnerie pour ainsi dire dans le sillage du maître réputé ; cela n’était pas seulement dû à l’originalité des compositions maçonniques de Mozart, mais surtout à la présence de nombreux interprètes de plusieurs instruments dans un cénacle relativement restreint.

Essence et Symbolisme de la Musique Maçonnique

Il est pratiquement impossible de définir les caractéristiques essentielles d’une musique appropriée aux activités de la Loge, exception faite de ce qu’elle doit impérativement être à même d’engendrer chez les adeptes un comportement digne durant les Tenues et une gaîté sereine lors des Loges de table. Les quelques compositions originales connues (des chants dans la plupart des cas) sont généralement des mélodies d’une facture sans apprêt, aisément accessibles afin de faciliter l’intégration de tous les Frères dans la  » chorale « . Quelques compositions laissent entrevoir une tentative d’intégrer certaines dispositions spirituelles ou encore une certaine symbolique dans le phrasé musical en jouant sur ces paramètres que sont rythme, harmonie, symbolique des nombres, ou mélodie ; ces tentatives, toutefois, ne sauraient être spécifiquement perçues dans les œuvres antérieures à celles de Mozart.

Ce n’est qu’avec une extrême prudence à l’égard de toute recherche d’interprétation herméneutique que l’on pourrait supputer une intention symbolique dans l’ouvrage datant de 1782, « Vierzig Freymäurerlieder » [Quarante chants maçonniques], dû au maître de chapelle de la cour de Dresde, le F\ Johann Gottlieb Naumann, ouvrage sous-titré Zum Gebrauch der teutschen auch fr(an)z (ösischen) Tafellogen [A l’usage des Loges de table tudesques et également fr(an)ç(aises)].

Dans le chant Beym Eintritt in die Loge [Entrée en Loge], première transcription ci-après, on reconnaît le rythme de l’anapeste propre à la batterie de l’Apprenti (qui, à l’époque dans les loges germanophones, était identique aux 1er et 2ème Degrés3) ainsi qu’aux coups de maillet du M… en Chaire et des deux Surveillants.

Dans son chant Die Kette [La Chaîne d’Union], Naumann semble avoir voulu mettre en évidence l’aspect sémantique de la poignée de main fraternelle :

Vouloir attribuer au nombre « Trois » si important en Maçonnerie une présence ou même une référence dans une oeuvre musicale maçonnique reste très problématique ; en effet, ce nombre fait partie du patrimoine général de la musique : tonalités à trois signes d’altération, triolets, tierces, rythmes à trois temps, thèmes ternaires, phrasés musicaux sur trois notes, etc. On peut présumer avec davantage de vraisemblance d’une intention d’expression symbolique dans certaines œuvres de Mozart, bien que toute interprétation dans ce sens reste du domaine de la conjecture. Une systématique et une typologie des symboles maçonniques, communiquées à l’aide de figures musicales et rhétoriques, ne saurait être scientifiquement démontrée, surtout en l’absence d’un texte lié à la dite musique

Œuvre et Compositions Maçonniques

Bien qu’un grand nombre de musiciens aient été Maçons, très peu d’entre eux – Mozart excepté – ont écrit des œuvres plus ou moins importantes pour la Loge. À titre d’exemple citons-en quelques-unes, tombées dans l’oubli, voire perdues définitivement, dues à des compositeurs Francs-Maçons : Johann Holzer (Im Namen der Armen [Au nom des pauvres], Gesellenreise [Voyage des Compagnons], Vienne, 1784) ; Leopold Kozeluch (Chant : Hört Maurer, auf der Weisheit Lehren [Ecoutez, Maçons les enseignements de la Sagesse], Vienne, vers 1782) ; Johann Gottlieb Naumann (Vierzig Freymäurer-Lieder [Quarante chants maçonniques], Berlin, 1782, ainsi qu’un opéra d’inspiration maçonnique Osiris, Dresde, 1781) ; Paul Wranitzky (divers chants maçonniques, entre autres Bei der Almosensammlung [Lors de la collecte des offrandes], Vienne, 1785) dont on a perdu toute trace ; François Giroust (Le Déluge, Paris, 1784) ; Anton Liste (Cantate : Singt mit frohen Feyertönen, Brüder diesen Weihgesang [Frères, entonnez d’une voix joyeuse les notes de ce cantique solennel], opus 5, Zurich, 1811, 12 Maurergesänge [12 chants maçonniques] opus 9, Zurich, même année) ; Louis Spohr (Chant maçonnique : An die geliebten besuchenden Brüder [A nos bien-aimés Frères Visiteurs], Francfort, 1818) ; Albert Lortzing (Cantate pour le centenaire de la Loge « Minerva zu den drei Palmen » [Minerve aux trois Palmiers], Leipzig, 1841, ainsi que divers chants de Loge) ; Henry-Joseph Taskin, auteur de nombreuses compositions pour toutes les solennités maçonniques, telles que Chants pour l’Initiation, cantates, marches solennelles, œuvres funèbres, dont un Cantique maçonnique composé pour la fête de la St-Jean, pour chœur harpe et piano (Paris, 1817), Deuxième Pompe funèbre à la mémoire de FF … (1834). Marche funèbre et Marche religieuse (1814) ; Henry Casadesus (Pièces initiatiques, Paris, vers 1820) ; Armin Schibler (Aufnahmegesang [Chant pour une Initiation], Zurich, 1958 et Gesang für eine Gesellenfeier [Chant pour une festivité compagnonnique], Zurich, 1961). Les musiques rituelles les plus importantes du XXème siècle nous ont été léguées par le Finlandais Jean Sibelius avec une œuvre achevée en 1927 ayant pour titre Musique religieuse, opus 113, devenue célèbre sous l’appellation Masonic Ritual Music, ainsi que par les compositeurs hollandais Willem Pijper, auteur de Six Adagios, parus en 1940 à Rotterdam, et Adolf Beeneken (1894-1975) qui signa en 1970, sous le pseudonyme Marc Rolland, la Pyrmonter Ritualmusik, œuvre musicale qui – comme chez Sibelius – couvre l’ensemble des rituels maçonniques. Le fait qu’il n’existe que peu d’œuvres originales dues à la plume de compositeurs Francs-Maçons serait imputable au fait que de nombreuses pièces instrumentales  » profanes  » (essentiellement pour piano et orgue) se prêtaient fort bien aux cérémonies solennelles dans le Temple ; d’un autre côté, il était rare que chaque Loge disposât occasionnellement ou temporairement d’une formation instrumentale  » cohérente  » pour laquelle il eût été loisible de composer une œuvre spécifique.

Les Œuvres Maçonniques dues à Wolfgang Amadé Mozart

Wolfgang Amadé Mozart fut initié à la Loge « Zur Wohltätigkeit » [La Bienfaisance] le 14 décembre 1784, date postérieure à celle où l’empereur Joseph II promulgua l’Edit de stricte limitation des « patentes de Loges ». En janvier 1786, devenu membre d’une fusion de Loges qui prit le titre distinctif de « Zur Neugekrönten Hoffnung » [La Nouvelle Espérance Couronnée], il composa les plus importantes œuvres maçonniques des genres les plus divers : œuvres purement instrumentales, chants, cantates. Celles-ci se subdivisent en compositions dites rituelles ou destinées aux Tenues, pièces musicales pour solennités ainsi que des morceaux que l’on peut qualifier de traditionnels ou de circonstance. Le style de la musique maçonnique de Mozart a été de tout temps défini comme « humaniste » ; c’est un style qui s’exprime par une vibrante mélodie de forme cyclique généralement diatonique marquée, çà et là, de vastes lignes au rythme uniforme souvent retardé. Si ce mode d’écriture, qui se présente déjà dans l’œuvre König Thamos, KV 336a=345 (qui passe pour être pré-maçonnique), ainsi que dans plusieurs œuvres profanes antérieures à la Flûte enchantée et que l’on retrouve également jusque dans le Kaiserhymne de Haydn et même dans l’Hymne à la joie de Beethoven, il devient plus patent dans les compositions maçonniques de Mozart.

Œuvres destinées aux Travaux Rituels

La série des œuvres « rituelles » de Mozart débute par le chant pour voix masculine et piano « Die Gesellenreise », KV 468 [Le voyage des Compagnons], œuvre achevée le 26 mars 1785 et composée pour l’accession au deuxième grade de son père, le 16 avril suivant. Relevons que cette cérémonie ne se déroula pas dans la Loge de Leopold, « Zur Wohltätigkeit » [La Bienfaisance], mais dans une Loge-sœur  » Zur Wahren Eintracht  » [La Vraie Concorde]. Les paroles, dues à la plume du F\ Joseph Franz Ratschky (1757-1810), engagent les Compagnons à cheminer fermement sur le chemin de la Sagesse.

L’œuvre maçonnique la plus importante de Mozart reste la Maurerische Trauermusik [Musique funèbre maçonnique] KV 479a=477, composée vers le 10 novembre 1785 à Vienne bey dem Todfalle der BrBr [à l’occasion du décès des FF\] (Georg August Herzog [Duc] von) Mecklenburg (-Streilitz k.k. Generalmayor) und (Franz) Estherazy (de Galantha, chancelier à la Cour de Hongrie-Transylvanie), ainsi que Mozart l’a noté dans le propre catalogue de ses œuvres. Les premières exécutions de cette œuvre eurent lieu les 17 novembre et 7 décembre 1785, lors des Tenues funèbres4 (au 3ème Degré) des Loges « Zur gekrönten Hoffnung » [L’espérance Couronnée] et « Zu den drei Adlern »[Les trois Aigles]. On peut relever une certaine parenté de style musical avec certains passages de « La Flûte enchantée », évoqué en particulier dans le « Cantus firmus », au moment de l’interlude choral parlé de la scène « harnachée », où il est fait état « des Todes Schrecken » [la terreur de la mort] et que l’on retrouve dans la Maurerische Trauermusik, plus particulièrement dans le choral grégorien Incipit Lamentatio Jeremia. Les tonalités partent du do-mineur (particularité du thème de la mort chez Mozart), passent par mi-bémol majeur pour aboutir à l’accord en do-majeur, tonalité propre à symboliser le passage des ténèbres à la lumière. La concrétisation musicale des lamentations funèbres comporte chez Mozart une unité dialectale de la mort et de la consolation perceptible sans aucune équivoque.

Les deux autres œuvres, sans prétention symbolique excessive, que sont les chants pour ténor soliste, chœur masculin avec accompagnement au piano ou à l’orgue Zerfliesst heut’, geliebte Brüder [Confluez (fusionnez) en ce jour, bien-aimés Frères], KV 483, et Ihr unsre neuen Leiter [Vous, nos nouveaux guides], KV 484, furent écrites par Mozart fin 1785/début 1786 comme première contribution dans la nouvelle Loge (fusionnée)  » Zur Neugekrönten Hoffnung  » [La Nouvelle Espérance couronnée]. Le premier chant comporte une allusion à cette fusion de Loges, imputable au décret impérial de Joseph II ordonnant une limitation du nombre des patentes de Loges.

En effet, le premier chant fait allusion à la susdite nouvelle Loge résultant de la fusion des trois Ateliers, « Zur gekrönten Hoffnun », « Zur Wohltätigkeit » [La Bienfaisance] et  » Zu den drei Feuern  » [Aux trois Feux], dans le passage …Josephs Wohltätigkeit hat uns, in deren Brust ein dreifach Feuer brennt, hat unsre Hoffnung neu gekrönt. [Grâce à la bienfaisance de Joseph, nous, hommes dans la poitrine desquels brûle un triple feu, percevons comme une espérance nouvellement couronnée].

Quant au second chant (KV 484), il était prévu pour la clôture des travaux, où le texte Ihr unsre neuen Leiter fait allusion à l’installation des nouveaux Officiers de la Loge. Ces deux oeuvres ont adopté une forme de refrain autonome, d’une ligne mélodique dénuée d’artifices, de façon que tous les Frères puissent facilement l’entonner et l’interpréter.

Au moins deux autres chants, composés par Mozart pour les travaux rituels au 3ème degré, passent pour avoir été perdus. Sur les deux pages doubles d’une collection de chants de l’Ecole de chorale masculine de Klosterneuburg près de Vienne, on peut lire l’annotation suivante : Von einem Br(uder) der L(oge), in Musik gesetzt von Br(uder) M…t [Par un Fr(ère) de la L(oge), mis en musique par le F(rère) M…t]. Pour ce qui est du parolier, il doit s’agir indubitablement de Gottlieb Leon (1757-1830) dont Mozart avait cosigné les poèmes. La date de parution de ces chants sous les titres Zur Eröffnung der Meisterloge, (Des Todes Werk) et Zum Schluss der Meisterarbeit (Vollbracht ist die Arbeit der Meister) [Pour l’ouverture de la Loge des Maîtres (L’œuvre de la Mort) et Pour clore les travaux des Maîtres (L’œuvre des Maîtres est achevée) ] n’est pas connue et, au demeurant, ces œuvres ne figurent pas dans la nomenclature KV (Köchelverzeichnis).

L’écriture du premier des chants pour Loge de Mozart O heiliges Band der Freundschaft treuer Brüder, KV 125h=148, [ Ô! lien sacré de l’amitié entre des Frères fidèles] sur un texte de Ludwig Friedrich Lenz, pour solo et chœur à une seule voix avec accompagnement au piano, devrait, en l’état actuel de nos connaissances, se situer à Salzburg vers 1774//76, donc avant l’entrée de Mozart en Maçonnerie. Toutefois ni le lieu ni la circonstance n’en sont connus, quand bien même l’on présume que la Loge munichoise « Zur Behutsamkeit » [La Prudence] en ait été la commanditaire.

Quelques autres œuvres de Mozart devraient avoir été composées pour des travaux rituels, encore qu’elles ne portent aucune mention explicite permettant de leur attribuer cette finalité. L’appartenance à des Loges viennoises – ou la présence occasionnelle – de Maçons maîtrisant un instrument comme la clarinette, le cor de basset ou le basson auront inspiré à Mozart ses mouvements solennels pour instruments à vent tout à fait adéquats pour accompagner une entrée au Temple ou quelque phase du déroulement des Tenues. La plus importante des œuvres musicales, dont on suppose qu’elles aient été composées à des fins rituelles, reste le magnifique Adagio en si bémol majeur, KV 484a=411, pour deux clarinettes et trois cors de basset, parue vers la fin de 1785 et qui dispense une atmosphère particulièrement solennelle. Tandis que le bref Adagio canonique en si bémol majeur, KV 484d=410, pour deux cors de basset et basson est également achevé, Mozart nous délivre encore deux autres morceaux pour instruments à vent destinés aux travaux en Loge. Il s’agit en fait, pour chacun, de fragments pour une clarinette et trois cors de basset, l’Adagio en fa-majeur de six mesures seulement, KV 484c =Anh. 93, ainsi que l’Adagio en ut-majeur, KV580a=Anh.93, dont les harmonieux accords évoquent immanquablement ceux de l’Ave Verum Corpus (KV 618).

Œuvres destinées aux Solennités & Loges de Table

L’œuvre majeure explicitement écrite à l’intention des Frères reste la cantate Die Maurerfreude (KV 471) – La joie des Frères Maçons – pour ténor, chœur d’hommes et petit orchestre, sur un texte du F… Franz Petran. Cette dernière était destinée à honorer le Maître en Chaire de la Loge « Zur wahren Eintracht » [La Vraie Concorde], le F… Ignaz von Born, et fut créée au cours d’une Loge de table au « Freimaurer-Casino » de la Praterstrasse, en date du 24 avril 1785 ; l’ensemble instrumental ainsi que les chanteurs avaient été recrutés parmi les Frères des Loges viennoises réunies. Cette cantate, qui revêt la forme d’un hymne, fut ultérieurement publiée par l’éditeur F… Pasquale Artaria « pour le bien des démunis ». Si l’on recherche dans cette œuvre des références au nombre « trois », il suffira de considérer la tonalité en mi-bémol majeur (avec signes d’altération 3 « B’s »), puis sur le chœur d’hommes à trois voix et la répétition à plusieurs reprises du rythme ternaire et pointée de tierces et sixtes en parallèle ainsi que des basses triolets.

L’œuvre destinée aux solennités de la Loge, connue sous le titre Eine kleine Freymaurer-Kantate [Petite cantate maçonnique], KV 623, fut à proprement parler le chant du cygne de Mozart. Cette ultime composition menée à terme fut exécutée le 17 (et non pas le 18 !) novembre 1791, sous la direction du compositeur, lors de l’inauguration du nouveau Temple de la Loge « Zur (neu) gekrönten Hoffnung » [La (Nouvelle) Espérance Couronnée] ; cette cérémonie marqua la dernière apparition en public de Mozart. En effet, le 5 décembre 1791, un des plus grands esprits que l’on ait connus devait regagner l’Orient éternel. Et les plus enthousiastes accents d’allégresse que nous délivre la cantate pour chœur Laut verkünde unsre Freude [Proclamons haut et fort notre joie] éveillent en maints passages des réminiscences de la « Flûte enchantée ».

Œuvres avec Références Maçonniques

Font partie de cette catégorie de compositions, la cantate fragmentaire Dir, Seele des Weltalls [A toi, âme de l’univers], KV 468a = 429, la Kleine deutsche Kantate (Die ihr des unermesslichen Weltalls Schöpfer ehrt) [Petite cantate allemande (A toi, en qui vous honorez le créateur de l’incommensurable univers)], KV 619, et la musique de scène pour Thamos, König in Aegypten [Thamos, roi en Egypte], KV 336a =345, ainsi que le Cantique des cantiques » de la Franc-Maçonnerie, Die Zauberflöte [La Flûte enchantée] (KV 620).

La cantate fragmentaire Dir, Seele des Weltalls [A toi, âme de l’univers] sur un texte du Franc-Maçon Leopold Haschka (1749-1827) ne devrait pas, selon les recherches les plus récentes, dater des années 1784/85, mais plutôt de l’année de la mort de Mozart (1791) ; elle avait fait l’objet d’une première version en vue d’une fête de la Loge puis son parachèvement remis à des jours meilleurs au profit du Requiem KV 626. Les paroles de ladite cantate font référence à la symbolique maçonnique ainsi qu’au culte solaire de l’Egypte ancienne, tandis que sa facture musicale présente de nombreux parallèles et échos de la « Flûte enchantée »

Tout en travaillant à l’écriture de la Flûte enchantée, Mozart composa en juillet 1791 la cantate pour une voix et piano Eine kleine deutsche Kantate, KV 619, dont il est fait mention plus avant, et qui lui avait été commandée par un Frère de Regensburg dénommé Heinrich Ziegenhagen (1753-1806), pour son livre Lehre vom richtigen Verhältnisse zu den Schöpfungswerken [Préceptes pour un comportement correct à l’encontre des œuvres de la Création]. Ce texte est nettement influencé par la pensée maçonnique, bien qu’aujourd’hui certains le voient marqué d’une  » exaltation rationaliste déconcertante  » (Paul Nettl). Les vers Körperkraft und Schönheit sey Eure Zier, Verstandeshelle Euer Adel [Que la Force corporelle et la Beauté soient votre ornement, que la Sagesse de la raison, notre noble ambition] ne sont pas sans évoquer « Les trois petites Lumières » (colonnes) de la Maçonnerie « Sagesse, Force et Beauté ». Dans cet ouvrage, Mozart, une fois encore, adopte des intonations particulières qui restent une caractéristique de ses compositions maçonniques, mais que  » l’on ne sait exprimer qu’avec difficulté  » (Paul Nettl). Les nombreuses références mélodiques et autres échos propres à d’autres œuvres destinées aux Loges ou s’inspirant de la Maçonnerie y sont frappantes ; en particulier très significatifs sont les  » chaînes d’accords en sixte  » (symbole musical de la Chaîne d’Union ?) auxquels Mozart recourt avec une dilection marquée dans ses œuvres destinées au travaux en Loge, entre autres dans la Marche des Prêtres de la « Flûte enchantée ».

Dans la version écrite en 1773 – donc avant son entrée en Maçonnerie – et revue en 1779 de la musique de scène, KV 336a=345, du drame héroïque Thamos, König in Aegypten [Thamos, roi en Egypte], écrit par le F… Tobias Philipp, seigneur de Gebler (1726-1786), les références maçonniques ne sauraient passer inaperçues : la structure hiératique de la musique mozartienne pour les scènes des prêtres de la « Flûte enchantée » en reste un exemple frappant. Thamos et également la cantate Dir, Seele des Weltalls [A toi, âme de l’Univers] sont manifestement l’expression du culte solaire égyptien.

Le chant maçonnique que l’on peut considérer comme « l’Hymne national » des Francs-Maçons, Zum Schluss der Loge [Pour la clôture des Travaux], KV 623a, Lasst uns mit geschlungnen Händen [Que nos mains enlacées], mieux connu dans une rédaction ultérieure du texte Brüder, reicht die Hand zum Bunde [Mes frères, tendez la main vers l’Union (la chaîne d’)], fut déclaré en 1946 hymne national autrichien. La paternité de Mozart dans le Chant de la Chaîne d’Union n’est pas authentiquement certifiée. À part Mozart, on cite souvent Johann Holzer et Paul Wranitzky comme compositeurs possibles.

Il n’y a pas lieu ici de débattre longuement sur la « Flûte Enchantée », tant ont pu être relevées ailleurs les références maçonniques de cette œuvre qui reste le plus impérissable des chefs d’œuvre du XVIIIe siècle. Qu’on l’examine sous les éclairages les plus divers, comme une transposition d’un conte ou d’un mystère, comme une comédie faubourienne viennoise, comme un magistral opéra maçonnique, comme l’illustration d’un conflit entre matriarcat et patriarcat, comme une allusion jacobito-révolutionnaire ou encore éthique-humaniste, il en ressort un incontournable constat : les résonances du langage musical de ce teutschen Singspiels [Opérette tudesque] (Mozart dixit) nous étreignent immédiatement le cœur, nous rendent heureux par leur très profond symbolisme, quelle que soit l’approche du texte et de son sens caché que l’on adopte. Au-delà de ces concepts, l’homme initié à l’Art Royal trouvera au pays de Zarastro toute la symbolique et toute la transcendance cosmique de la Loge.

Compositeurs Francs-Maçons

La littérature musicale ne cessera jamais de colporter des noms de compositeurs présumés Francs-Maçons, comme entre autres : Carl Philipp Emanuel Bach, Ludwig van Beethoven, Christoph Willibald Gluck, Antonio Salieri, Carl Maria von Weber. Jusqu’à ce jour, la preuve formelle de l’appartenance à l’Ordre d’aucun des compositeurs précités n’a pu être apportée. La liste qui suit ne comporte que des personnalités dont la qualité de Francs-Maçons est attestée, soit par des listes de membres ou des procès-verbaux de Loges, des lettres, etc. Les noms marqués d’un astérisque (*) sont ceux de Suisses.

Abel Carl Friedrich (1723-1787)
Abt Franz (1819-1885)
André Johann Anton (1775-1842)
Attenhofer Carl * (1837-1914)
Attwood Thomas (1765-1838)
Bach Johann Christian (1735-1782)
Bach, Wilhelm Friedrich Ernst (1759-1845)
Baermann Heinrich Joseph (1784-1847)
Benda Georg (1722-1795)
Berlin Irwing (1888-1990)
Blavet Michel (1700-1768)
Blumenthal Casimir, von (1787-1849)
Boieldieu François Adrien (1775-1834)
Boito Arrigo (1842-1918)
Boyce William (1711-1779)
Casadesus François Louis (1870-1954)
Casadesus Henri (1879-1947)
Cherubini Luigi (1760-1842)
Clerambault Louis Nicolas (1676-1749)
Damrosch Leopold (1832-1885)
David Ferdinand (1810-1873)
Devienne François (1759-1803)
Duvernoy Fréderic (1767-1838)
Eck Johann Friedrich (1764-1810)
Ellington Duke (1899-1974)
Engel Carl Immanuel (1764-1795)
Elsner Josef (1769-1854)
Fall Léo (1873-1925)
Fürstenau Caspar (1772-1819)
Geminiani Francesco Saverio (1679-1762)
Gebauer François René (1763-1845)
Gershwin George (1898-1937)
Giroust François (1738-1799)
Gossec François Joseph (1734-1829)
Grétry André Ernest Modeste (1742-1813)
Haydn Franz Joseph (1732-1809)
Hoffmeister Franz Anton (1754-1812)
Holzer Johann (1752-1818)
Hummel Johann Nepomuk (1778-1837)
Kayser Philipp Christoph (1755-1823)
Koussewitzky Sergey Alex (1874-1951)
Kozeluch Leopold Anton (1747-1818)
Kreutzer Rodolphe (1766-1831)
Krumpholtz Jean Baptiste (1745-1790)
Lindtpaintner Peter Joseph (1791-1856)
Liste Anton (1774-1832)
Liszt Franz (1811-1886)
Litolff Henry Charles (1818-1891)
Loewe Karl (1796-1869)
Lortzing Albert (1801-1851)
Méhul Etienne Nicolas (1763-1817)
Meyerbeer Gioacomo (1791-1864)
Mozart Leopold (1719-1787)
Mozart Wolfgang Amadé (1756-1791)
Mozart Franz Xaver Wolfgang (1791-1844)
Müller Alexander (1808-1863)
Naumann Johann Gottlieb (1741-1801)
Naudot Jacques Christophe († 1762)
Nedbal Oskar (1874-1930)
Neefe Christian Gottlieb (1748-1798)
d’Ordoñez Carlos d’ (1734-1786)
Pfister Hugo * (1914-1969)
Philidor François André (1726-1795)
Piccini Nicola (1728-1800)
Pijper Willem Frederik (1894-1953)
Pleyel Ignaz (1757-1831)
Puccini Gioacomo (1858-1924)
Reissiger Karl Gottfried (1798-1859)
Romberg Andreas (1767-1821)
Sarti Giuseppe (1729-1802)
Satie Erik (1866-1925) [fut Rosicrucien, donc pas Franc-Maçon à proprement parler]
Schibler Armin *(1920-1986)
Schnyder von Wartensee Xaver * (1786-1868)
Schubert Franz Anton (1768-1827) [rien à voir avec Franz Schubert de l’Inachevée]
Schultz Johann Abraham (1747-1800)
Sibelius Jean (1865-1957)
Sousa John Philip (1854-1932)
Speyer Wilhelm (1790-1878)
Spohr Louis (1784-1859)
Spontini Gasparo (1774-1851)
Stadler Anton (1753-1812)
Sullivan (Sir) Arthur (1842-1900)
Taskin Henry Joseph (1779-1852)
Vieuxtemps Henry (1820-1881)
Viotti Giovanni Battista (1753-1824)
Weigl Joseph (1766-1846)
Wesley Samuel (1766-1837)
Whiteman Paul (1890-1967)
Wranitzky Paul (1756-1808)

Notes

1) Ignaz von Born (1742-1791) célèbre minéralogiste et M… en Chaire de la Loge « Zur Wahren Eintracht », ami de Mozart qui – selon plusieurs historiens – lui aurait inspiré le personnage de Zarastro de la « Flûte enchantée ».

2) KV: Chevalier Ludwig von Köchel, Chronologisch-thematisches Verzeichnis sämtlicher Tonwerke Wolfgang Amadé Mozarts, Salzburg 1862, 6ème et 7ème édition non modifiée, 1965.

3) Cette précision devrait servir à souligner l’importance qu’il y a de connaître les sources contemporaines (Rituels des Loges) si l’on veut éviter de tirer des conclusions hâtives. Aujourd’hui, les batteries diffèrent entre Loges d’Apprenti et de Compagnon et nombre de musicologues tirent des conclusions erronées quant aux rythmes musicaux à partir de prémisses inexactes.

4) Au XVIIIème siècle, dans les Loges autrichiennes, il n’y avait pas de Tenue funèbre à proprement parler ; la mémoire des Frères défunts était honorée lors d’une Tenue d’élévation au 3ème grade.

Bibliographie

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Irmen Hans-Josef: Mozart – Mitglied geheimer Gesellschaften, Zülpich, 1991.
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