navigation

Le Savoir n’est pas la Connaissance, par Jean-Pierre Bayard. PVI N°16 12 décembre, 2021

Posté par hiram3330 dans : Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

Le Savoir n’est pas la Connaissance, par Jean-Pierre Bayard. PVI N°16

Publié par Jean-Laurent Turbet sur 19 Juillet 2020, 23:14pm

Catégories : #FrancMaçonnerie, #GLDF, #PVI, #Revue, #Savoir, #Connaissance

Jean-Pierre Bayard, célèbre écrivain et membre de la Grande Loge de France est interrogé dans le N° 16 de Points de Vue Initiatiques de novembre 1974.

Voici le texte de son interview : 

La Grande Loge de France vous parle… 

LE SAVOIR N’EST PAS LA CONNAISSANCE

 

Le Savoir n'est pas la Connaissance, par Jean-Pierre Bayard. PVI N°16 dans Recherches & Reflexions
Jean-Pierre Bayard

Jean-Pierre BAYARD, nous sommes heureux de vous accueillir, car nous vous  considérons  comme  un  écrivain   spiritualiste,  recherchant   le   symbolisme et illustrant par-là la pensée maçonnique. Nous voudrions ainsi parler de votre recherche ; avez-vous écrit de nombreux ouvrages ?

 

 

JPB : – J’en ai publié une quinzaine, sans compter ceux en chantier.

- Y a-t-il longtemps que vous  écrivez  et  votre  pensée  s’est-elle  trans­formée ?

JPB : – Vers l’âge de 14 ou  15  ans  j’ai  voulu  écrire  ;  j’ai  alors  fréquenté Pierre Mac ORLAN et des artistes-peintres.  Cependant  j’ai  dû  faire  mes  études tournées vers les mathématiques,  vers  les  sciences  appliquées  ; malgré  la  discipline  des  intégrales  et  du  calcul  différentiel  j’ai  collaboré   à de nombreuses revues littéraires, poétiques, artistiques ; j’ai  eu  la  joie  de publier mes premiers articles aux Nouvelles Littéraires, d’assurer  des  posts dans divers grands journaux ou revues littéraires, de côtoyer  ainsi  de  nom­breux écrivains et artistes qui m’ont éduqué.

- Étiez-vous attiré par le symbolisme ?

JPB : – Sans doute, mais sans que Je le  sache  exactement.  J’ai  retrouvé  des notes  écrites  en  1940,  à  l’âge   de  20  ans,  sur   la  Franc-Maçonnerie  et   déjà  j’y  conservais  ce  qui  me   paraissait   essentiel,   c’est-à-dire   l’esprit   initiatique, les  rituels.  Puis  j’ai  été  attiré  vers  les  légendes,   le   folklore,   le   comporte­ ment de la pensée humaine.  Je  suis  venu  ainsi  à  la  profonde  recherche spirituelle  de  l’homme  et  petit  à   petit   j’ai   découvert   cet   esprit   initiatique. C’est sans doute en  écrivant  )’Histoire  des  Légendes  que  j’ai  mieux  perçu grâce à René Guénon cette chaîne initiatique ,  principalement  à  partir  de  la  queste du Graal. J’ai également étudié les contes  de  Perrault  en  fonction  d’un rituel d’initiation, tout en rattachant l’ensemble à la culture celtique.

- Vous vous êtes aussi Intéressé aux éléments, et vous avez écrit une véritable somme sur le Feu, sur son symbolisme.

JPB : – Effectivement j’ai cherché la signification et le rôle  du Feu  en prenant mes exemples dans toutes les civilisations , dans les traditions  religieuses  et dans les diverses formes de  la Sagesse. Le  Feu  anime,  vivifie, spiritualise  et en ce sens il reste le thème initiatique par excellence, puisque la Lumière spirituelle est – l’émanation du Feu. Mais j’ai aussi proposé  aux  lecteurs  la chaleur magique, les différentes eaux de feu, la combustion dans notre corps  avec son énergie génératrice ; au XII’ paragraphe j’ai étudié le feu  des Kabbalistes après avoir évoqué l’esprit des alchimistes.

- Votre livre est fort complet, et l’on a parlé d’une grande érudition.

JPB : – Pour étayer mes thèses j’ai dû effectivement confronter  des  textes, choisir parmi les exemples et donner des références  à ce que  j’avançais. Mais en réalité toute cette analyse minutieuse  ne  sert  qu’à  une  synthèse  par laquelle je veux faire ressortir les grands  thèmes  initiatiques,  retrouver  la pensée créatrice ; le mythe du Phénix, les thèmes de rajeunissement et de résurrection, l’analyse  des voyages  en enfer  -  un enfer  où le  feu  brûle  mais ne consume pas, n’anéantit pas -, tous ces  thèmes  prouvent  que  pour  être initié Il faut pouvoir passer par le Feu.

- Vous avez fait  rééditer  votre  autre  ouvrage,  sorte  lui  aussi  de  clas­sique, sur les épreuves de la Terre, que vous avez nommé La Symbolique du Monde Souterrain.

JPB : – Oui là aussi à travers les Thèmes de la mythologie et des récits légendaires du sous-sol j’ai voulu interroger ces bouches  de  l’enfer, examiner ces grottes sacrées, ces labyrinthes où séjournent les Vierges Noires. Ces étranges Vierges, venues du druidisme, ont un reflet alchimique. Aussi nous abordons le thème de la descente de l’esprit dans  la matière, mais  également des rites de sépultures. J’ai évoqué  l’eau  rédemptrice,  les  puits,  les  racines, les  pierres,  allant  du  simple  caillou  aux  gemmes  étincelantes,  ces   rosées du ciel coagulées au sein de la Terre.

- Y avez-vous décrit des thèmes initiatiques ?

JPB : – Oui  ce  sont  les  couloirs  initiatiques,  les   chambres   secrètes   enterrées et  l’on  y  rencontre  aussi  bien  Thésée  tuant  le  Minotaure  dans   un  baptême   de sang, que le cabinet de réflexion de la Franc-Maçonnerie. J’ai dégagé le symbolisme du Tombeau de la Chrétienne, cet étonnant monument  situé  près d’Alger  et  sur  lequel  je  voudrais  consacrer  un   ouvrage.   Mais   j’ai   surtout voulu  montrer  la  puissance  de  toutes  ces  énergies  mystérieuses  et   aboutir ainsi à la compréhension de la réalisation spirituelle de notre être.

- Tous vos ouvrages, au style aisé, avec leurs tables,  leurs  bibliographies, leurs  index  sont  de  précieux  instruments  de  travail  qui  s’adressent non seulement aux  spécialistes  mais  aussi  à  tous  ceux  qui  s’intéressent  à  la recherche de la spiritualité. Avez-vous en vue d’autres  ouvrages  de  ce  genre car vous n’avez pas terminé le cycle des éléments ?

JPB : - Effectivement ce cycle n’est pas complet. Mais  j’ai  terminé  un impor­tant ouvrage sur Le Symbolisme Maçonnique. Cet ouvrage qui comporte deux gros volumes cherche à faire le point sur le symbolisme rencontré aux divers grades maçonniques. Mon étude reste basée sur les  33  degrés  du  Rite Écossais Ancien et Accepté mais j’ai donné des variantes concernant d’autres rites maçonniques.

- Vous vous êtes aussi intéressé au symbolisme d’autres cérémonies.

JPB : – Effectivement j’ai étudié le Symbolisme  du  sacre  des  Rois,  et  en dehors de la recherche historique, j’ai voulu montrer la signification du fait liturgique, découvrir l’origine magique de la royauté, la relation de l’homme avec le cosmos, la valeur de cette institution qui vise à restaurer le premier citoyen du monde dans son unité primordiale.

Dans le même esprit, mais me basant sur une recherche historique  plus poussée j’ai fait paraître un ouvrage intitulé Les  Frans-Juges  de  la  Sainte­ Vehme. J’ai cherché à rétablir la vérité sur  ce  tribunal  médiéval,  né  en Westphalie, sur lequel il fut écrit tant de drames romantiques.

J’ai eu à me pencher sur !’Ordre des Chevaliers Teutoniques et  des mouvements terroristes avant le Nazisme. En réalité ce livre  cerne  une  longue quête humaine, à la poursuite du Sacré et de l’indéfinissable.

- Parmi  les  organisations  qui  ont  précédé   la   Franc-Maçonnerie   vous avez aussi évoqué la Rose-Croix. Voulez-vous en parler ?

JPB : – Ce mouvement né en Allemagne  vers 1614  doit beaucoup  à  la  Réforme ; la rose sur la Croix, emblème de Luther, était  le  signe  de  la  rébellion  contre l’Eglise de Rome. Après l’évocation des premiers  manifestes  et  de  la  figure centrale d’Andreae j’ai commenté les autres mouvements nés au siècle  des Lumières.

- Faites-vous  un  rapprochement  entre  la  Fraternité   de  la  Rose-Croix   et la Franc-Maçonnerie ?

JPB : – Il est indéniable que dans ces deux Ordres nous trouvons des pensées communes. Les Rose-Croix peuvent apparaître comme  des  surhommes,  des grands initiés. Pour d’autres les Rose-Croix ne  sont  que  des  mystiques hallu­cinés et même parfois des charlatans qui profitent de la crédulité de  leurs semblables.  Nous  côtoyons  le  délire  dans  l’imaginaire,  ou  le  scepticisme   le plus navrant

- Le Rose-Croix a-t-il  réellement  existé  et  n’avons-nous  pas  uniquement une projection sublimée?

- En dehors des quelques hommes du XVIème siècle qui ont cherché l’illumination  afin  de  venir  à  une  vie  meilleure,  le  vocable   Rose-Croix   couvre un  ensemble  de  sociétés  secrètes  se  disant  héritières  d’une  antique  sagesse  et  formant  une  fraternité  secrète.  On  y  trouve  ainsi  l’influence  de   l’hermé­tisme égyptien, du gnosticisme, de la Kabbale, de l’alchimie,  de  l’ésotérisme chrétien,  tout  un  monde  gravitant   autour   de   l’illumination   et   communiquant par le symbolisme.

Toutes ces sociétés sont  l’émanation  de  la  vie  d’un  groupe  ;  ce  sont  des œuvres collectives et !’Esprit s’est ainsi  propagé,  marquant  d’autres sociétés et d’autres individus. Ce ferment spirituel se renouvelle à  chaque  époque et marque des êtres qui visent une perfectibilité.

Les Sociétés des Rose-Croix et  de  la  Franc-Maçonnerie  ont  puisé  aux mêmes sources car eux-mêmes sont d’essence spirituelle.

Grâce  à  cette  pensée  millénaire  on  authentifie  mieux  la  valeur   initiatique de la Franc-Maçonnerie.

- Pensez-vous que l’on ne puisse trouver l’amour fraternel, la charité, ou même la recherche d’une médecine universelle que dans  ces  confréries secrètes et bien mystérieuses ?

JPB : – Sans doute non, mais la Franc-Maçonnerie,  grâce  à  son  organisation rigide, à  ses  rituels  bien  établis,  a  le  mieux  conservé  cette  pensée  spirituelle qui marque une époque.

Pour ma part je pense que l’étude des sociétés secrètes devient une nécessité si l’on veut avoir une compréhension tant des faits  anciens  que de ceux des temps modernes, car une fraternité de pensée a toujours une répercussion sur le milieu  qui  l’environne.  L’acte  politique  n’est  sans  doute pas commandé par un initié, mais il est  motivé  par une  atmosphère  générale qui se ressent de l’influence de penseurs, de chercheurs,  d’humanismes. On  peut dire que les encyclopédistes ont été le levain de la  révolution  française, sans pour autant agir directement sur les événements politiques.

Tous les adhérents de  ces  sociétés  parviennent  ainsi  à  leur  vérité,  une vérité qu’ils se sont forgée, difficilement  explicable  aux  autres,  à  moins  que ceux-ci  reprennent  le  même  processus,  un  très  long  chemin  qui  après  bien  des détours les mettra alors dans la même compréhension.

L’inexprimable n’est pas l’incompréhensible ; la recherche de sa  signifi­cation permet à l’adepte de passer  d’un état  extérieur  à  un  état intérieur  qui  est le propre de l’initiation. La société secrète fait appel aux symboles qui suggèrent par une correspondance analogique. Mais ce qu’il faut  bien  sou­  ligner c’est que ces symboles se retrouvent partout,  aussi  bien  dans  les sociétés archaïques, que chez les  Mayas,  dans  la  société  égyptienne,  dans les mystères de Mithra ou d’Éleusis. Dans les Sociétés initiatiques du monde occidental, à notre  époque,  la Franc-Maçonnerie et  le Compagnonnage  grâce à leur cadre précis savent faire revivre ces légendes qu’ils insèrent dans leurs rituels. Je travaille actuellement sur un livre concernant le Compagnonnage.

Ce  que  je  tente  d’établir  c’est  une  liaison  entre   ce  Monde   de   l’extérieur et  celui  de  ces  sociétés,  où  les  membres  sont  imprégnés  même  à  leur  insu par un même symbolisme, par un même rituel.

- Mais être initié ne veut-il  pas  dire  qu’il  faut  assimiler  une  doctrine  ? Ne faut-il pas pratiquer des cérémonies, connaître un catéchisme,  savoir répondre à des questions?

JPB : – Sans  doute  mais  tout  cela  n’est   valable   que   si   l’on   enregistre   un réel effort intérieur,  un  travail  de  décantation. «  Nul  n’est  initié  que  par  lui­-même »  dit Villiers de l’Isle Adam dans son roman Axël.

- Si je vous comprends bien l’homme  doit  rechercher  en  lui-même  et pour bien sentir une chose l’homme doit déjà posséder  un  germe  de  cette chose ; ce que l’on comprend doit se développer en soi-même. Ainsi l’effort intellectuel ne nous intègre pas obligatoirement dans  la  Connaissance  ;  le Savoir n’est pas la Connaissance.

- Exactement.  li  faut  ressentir  profondément  ce  que  nous   cherchons   et ce que nous  portons  en  nous,  même  peut-être  obscurément.  La  pensée  reste un  miroir  psychique,  une  valeur  extérieure.  La  raison  laisse   apparaître   un fossé  entre  le  miroir  et  l’objet,  entre  le  sujet  et  l’objet   ;   l’association   des idées nous fait souvent peur car  nous  craignons  encore  notre  reflet.  L’intelligence  ne  fait   rien   ;   seul   l’esprit  permet   d’unir   l’ensemble   au   Tout.  Seule la Beauté,  moteur  de  l’Amour,  nous  met  sur  la  voie  directe.  Mais  la  Sagesse ne s’enseigne pas, la vérité ne se commente pas.

PVI N°16, 4ème trimestre 1974

Pour tout contact :  pvi.fb@gldf.org

 

 dans Recherches & Reflexions

 

Jean-Pierre Bayard est un docteur ès lettres, ingénieur et écrivain français, né le 7 février 1920 à Asnières et mort le 5 mars 2008 à Angers.

Dès ses 14 ans, il fréquente Pierre Mac Orlan et rencontre par la suite Georges Duhamel, des poètes comme Francis Carco ou Philippe Chabaneix. À partir de 1959, il préside le Cercle Scarron qui remettait un prix littéraire de l’humour, le Prix Scarron.

Il soutient une thèse en 1977 à l’université de Rennes sur le compagnonnage en France, dont il tire un ouvrage. L’historien François Icher, mentionne que malgré quelques réserves de Compagnons du Devoir du fait d’interprétations plus maçonniques que compagnonniques, cet ouvrage est devenu « un classique de la littérature compagnonnique ».

Il est l’auteur d’ouvrages sur l’ésotérisme, le rosicrucianisme, les sociétés secrètes, des symbolismes divers, l’esprit du compagnonnage et de l’aspect spirituel de la franc-maçonnerie.

Il est également directeur de collections d’ouvrages ésotériques (Dangles).

Initié à la Grande Loge de France en 1954, il est reçu 33ème (Rite écossais ancien et accepté) en 1980 et devient membre actif du Suprême Conseil de France. Il a entretenu de solides relations avec les principaux dirigeants de divers groupes maçonniques tels Jean Tourniac, Marius Lepage, Johannis Corneloup, Jean Baylot, Alec Mellor, Robert Ambelain, Paul Naudon, Philippe Encausse (fils de Papus). Il rencontre également souvent Mircea Eliade, Raymond Abellio ou Louis Pauwels.

Martiniste, il est initié par Robert Ambelain et Philippe Encausse.

 

Œuvres

Histoire des légendes, (PUF, Que sais-je, 1955, 3e éd. 1970)

Le feu, la symbolique (Flammarion, Coll. Symboles, 1958)

Le monde souterrain (Flammarion, Coll. Symboles, 1961)

Le sacre des rois (Édition de la Colombe, 1964)

Le symbolisme du caducée (Guy Trédaniel, Éditions de la Maisnie, 1964, 4e éd. 1990)

Les Francs-Juges de la Sainte-Vehme (Albin Michel, 1971 ; réédition : Dualpha, 2004)

La symbolique du feu (Payot, 1973 ; réédition : Trédaniel, 1990, Véga (16 mars 2009) (ISBN 978-2858295210))

La symbolique du monde souterrain et de la caverne (Payot, 1973, Véga (12 janvier 2009) (ISBN 978-2858295395))

Le symbolisme maçonnique traditionnel. Thesaurus Latomorum (Éditions du Prisme, 1974)

La symbolique de la Rose-Croix (Payot, 1975)

Les talismans (Tchou, 1976, Dangles, 1976, 1983, 1987, 1990…, 2011)

Le compagnonnage en France (Payot, 1977 – réédité en 1988, 1997)

Les pactes sataniques (Vernoy, 1980, Rééd. Dervy, 1994, 2002)

Le symbolisme maçonnique traditionnel (2 tomes) (Edimaf, 1981-1982, 1987)

Le diable dans l’art roman (Guy Trédaniel, 1982, 1996)

Les rites magiques de la royauté (avec Patrice de la Perrière) (Friant, 1982, Rééd. Bélisane, 1998)

L’occultisme (Éditions du Borrego, 1984)

Sacres et couronnements royaux (Guy Trédaniel, 1984)

La symbolique du cabinet de réflexion ou la lumière dans les ténèbres (Edimaf, 1984, Rééd. 1995, 2012)

La franc-maçonnerie (MA Éditions, 1986)

Les rose-croix (MA Éditions, 1986)

Guide des sociétés secrètes et des sectes (Philippe Lebaud, 1989, Rééd. Oxus, 2004)

La symbolique du monde souterrain et de la caverne (Trédaniel, 1990)

La spiritualité de la Rose-Croix. Histoire, traditions et valeur initiatique (Dangles, 1990 ; réédition : Dualpha, 2003)

La légende de saint Brendan, découvreur de l’Amérique. Légende du ixe siècle (Trédaniel, 1990)

Les origines compagnonniques de la franc-maçonnerie (avec Henri Gray) (Trédaniel, 1990)

Tradition et sciences secrètes (Soleil Natal, 1998, rééd. Dualpha, 2008)

Précis de franc-maçonnerie (Dervy, 1999)

La tradition cachée des cathédrales (Dangles, 1999, rééd. J’ai lu, Aventure Secrète, 2014)

L’Esprit du compagnonnage. Histoire, tradition, éthique et valeurs morales, actualités… (Dangles, 1994)

Plaidoyer pour Gilles de Rais, Maréchal de France, 1404-1440 (Soleil Natal, 1995 ; réédition : Dualpha, 2007)

La spiritualité de la Franc-Maçonnerie (Dangles, 1999)

La pratique du tarot. Symbolisme, tirages et interprétations (Dangles, 1999)

La grande encyclopédie maçonnique des symboles (Éditions Maçonniques de France, 2000)

Déesses mères et vierges noires (Éditions du Rocher, 2001)

La symbolique du Temple (Edimaf, 2001)

Symbolique du labyrinthe sur le thème de l’errance (Huitième jour, 2003)

Trente-trois – Histoire des degrés du Rite Écossais Ancien et Accepté en France (Ivoire-Clair, 2004)

Papus : occultiste, ésotériste ou mage ? (Ediru, 2005)

Le Compagnonnage aujourd’hui (Dangles, 2005)

Credo Maçonnique (Dangles Collection : Horizons ésotériques, 2006 (ISBN 978-2703306412))

Le sens caché des rites mortuaires (Dangles, 2007)

Les regrets du peintre Faust (roman) (Dualpha, 2007)

G comme Géométrie (2 tomes) (Edimaf, 2012)

 

° Mélanges offerts à Jean-Pierre Bayard, préface de Michel Barat, études de A. Buisine, J. Fabry, J.-J. Gabut, C. Gilquin, J.-Y. Goéau-Brissonnière, C. Guérillot, C. Lochon, P. Négrier, H. Rochais, F. Rognon, réunies par Patrick Négrier, Paris, Grande loge de France 2001, 138 p.

L’Équerre et le Compas de la franc-maçonnerie : décodage 14 avril, 2021

Posté par hiram3330 dans : Contribution,Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

L’Équerre et le Compas de la franc-maçonnerie : décodage

 

Voici l’un de mes thèmes préférés, le décodage du symbolisme, car tout dans le monde fonctionne par symboles. La difficulté est de relier les points. Richard Cassaro nous parle cette fois du logo traditionnel des franc-maçons.

L’équerre et le compas maçonniques décodés

Le symbole de l’équerre et du compas franc-maçon est un mystère pour les médias, les spécialistes, les historiens et même pour les franc-maçons. Personne ne sait d’où il vient ou ce qu’il signifie. Nous allons voir comment ce symbole détient un sens ancien, mystique et magique qui peut  »éclairer » les initiés.

L'Équerre et le Compas de la franc-maçonnerie : décodage dans Contribution 1
 
L’équerre et le compas franc-maçons avec un  »G » au milieu, chapeautés de l’oeil de l’esprit (3ème œil) dans un triangle.
 

La plupart des franc-maçons, si on leur demande le sens de leur logo, déclarent :

 »Ce sont deux …outils d’architecte …pour enseigner des leçons symboliques… »

—Wikipédia

(Voir aussi cet article assez confus sur la signification du logo, NdT)

Pourtant, le logo de l’équerre et du compas a une signification qui va beaucoup plus loin que les simples leçons enseignées. Remarquez comme le compas en tant qu’outil présente à son sommet une forme  »en cercle » :

2 dans Recherches & ReflexionsL’équerre en tant qu’outil montre en bas une forme  »carrée » :
 
3

Une fois réunis, comme dans le logo des franc-maçons, les outils compas et équerre forment un carré et un cercle :
 
4

La forme carré et cercle est rapportée dans le 47ème problème d’Euclide, la  »quadrature du cercle », qu’on dit être le but principal de la réalisation maçonnique.

La quadrature du cercle, pourtant, ne se réfère pas dans ce cas à un problème mathématique : c’est une référence spirituelle à la quête instinctive de l’homme pour harmoniser ses natures physique et spirituelle.
Depuis l’antiquité, le carré a représenté le corps physique. Le cercle, d’un autre côté, a toujours représenté l’esprit.
L’équerre et le compas symbolisent donc la condition de l’Homme en tant qu’éternel esprit se manifestant dans un corps transitoire. Le cercle est notre côté spirituel qu’on ne peut voir, entendre, toucher, palper ou sentir. C’est notre Soi réel, inné et parfait, la partie que nous sentons en fermant les yeux et en pensant  »moi ».

 »Généralement, pour la poésie de la Renaissance, le cercle était un symbole de perfection et … un symbole de l’esprit humain. »—J. Douglas Canfield, Université d’Arizona

Les compas, sont cependant entourés d’une équerre ; notre cercle est entouré par notre corps. Réfléchissez ici au carré à quatre côtés et à la manière dont nous expérimentons les  »quatre » dans la Nature :

  • Les quatre points cardinaux (nord, sud, est, ouest)
  • Les quatre saisons (hiver, printemps, été, automne)
  • Les quatre éléments (terre, air, eau, feu)
  • Les quatre états de la matière (solide, liquide, gazeux, plasma)

Quatre représente le corps physique imparfait, ainsi que les désirs primaires et les appétits charnels qui alourdissent le corps. La vie humaine est vulnérable et temporaire, en saisissant contraste avec l’esprit invulnérable et permanent.

 »Il y a un signe qui n’a jamais changé de signification dans le monde civilisé – le compas et l’équerre. Un signe d’union entre le corps et l’esprit. »

Deman Wagstaff, La norme maçonnique (1922)


 »… Les compas représentent … le côté spirituel de l’homme, alors que l’équerre appartient au monde matériel … l’équerre représente la matière. Dans le cas des compas … ils représentent … le Spirituel. »

J. S. Ward, Interprétation de nos symboles maçonniques

 »Un homme est un dieu en ruine »Emerson

5
 Ci-dessus : William Rimmer, Le Soir, Tombée du Jour (1869).
C’est une représentation ésotérique de ce qui est arrivé à chacun d’entre nous quand le  »dieu intérieur » s’est incarné en tant qu’Homme.

Nous sommes des anges déchus, des étincelles du divin vivant maintenant dans le monde matériel, comme l’illustre merveilleusement la peinture de William Rimmer.

Nous avons tous chuté et sommes descendus dans la matière, qui est le monde matériel dans lequel nous vivons maintenant. Les deux outils équerre et compas symbolisent la  »double nature » de l’Homme après la Chute :

 »Le compas, en tant que symbole des cieux, représente la partie spirituelle de cette double nature de l’Humanité … et l’équerre, en tant que symbole de la Terre, sa partie matérielle, sensuelle, la plus basique. »

—Albert Pike, Morales & Dogme

Il est intéressant de voir que de nombreux érudits et philosophes ont remarqué ce type de symbolisme. Les philosophes grecs ont compris ce concept et sont même allés jusqu’à dire que l’esprit est  »emprisonné » dans le corps, parce qu’on doit prendre soin du corps et constamment :

  • Respirer
  • Manger
  • Boire
  • Maintenir une température constante
  • Combattre les maladies

Le corps ne peut subsister pour toujours et sera finalement détruit par la mort, ce qui libérera à nouveau l’esprit.
L’esprit, bien que piégé dans le corps humain, notre condition actuelle, est loin d’être impuissant. Parce qu’il est éternel, l’esprit arrive complet avec ses propres pouvoirs inhérents – pouvoirs qui peuvent être redécouverts et entraînés ici dans le monde matériel.
Bien qu’ayant chuté, l’esprit n’a jamais perdu ces pouvoirs ; ils ont été simplement  »revêtus » d’un corps, les rendant méconnaissables.
La maçonnerie existe non seulement pour révéler à l’Homme la présence de son esprit inné, mais pour l’aider à redécouvrir ses pouvoirs les plus élevés, pouvoirs recouverts par le corps même qu’il habite.

L’homme de Vitruve

 

Reconnaître ces pouvoirs intérieurs est la clé de la quadrature du cercle, ou le devenir d’un dieu vivant sur terre en tant que mortel plutôt qu’un mortel s’efforçant de devenir un dieu. Cette idée est ce que les anciens appelaient l’Homme de Vitruve :
6
L’homme de Vitruve du mondialement connu Léonard de Vinci (1487)
 

Notez la manière dont de Vinci dessine l’Homme de Vitruve à l’intérieur d’un cercle dans un carré : il a compris les implications de la doctrine maçonnique.

De Vinci n’était pas juste le célèbre artiste qui a créé l’homme de Vitruve, ni le seul à l’associer au cercle et au carré :
7
 

L’Homme de Vitruve vit en parfait état d’équilibre, appréciant une vie bien intentionnée, ésotérique, stable, capable d’abondance. Le cercle est son esprit éternel. Le carré est son corps transitoire. Il sait cela ; il est illuminé de sa  »gnose » (connaissance).
Les grands franc-maçons des ères passées étaient des Hommes de Vitruve, comme Washington et Franklin. C’est parce qu’ils avaient compris la franc-maçonnerie, à la différence des franc-maçons modernes qui ont perdu la profondeur et le symbolisme de leur tradition.
Remarquez le très grand cercle derrière Washington :

8
 
 L’apothéose de Washington est une pièce maîtresse d’art qui se voit à l’intérieur du dôme du Capitole américain à Washington D.C.
 

Cette apothéose n’est pas  »un homme devenant un dieu » ou  »Washington devenant un dieu ». C’est une mauvaise interprétation criticable. C’est plus comme  »un homme réalisant qu’il est déjà un dieu », un esprit se manifestant en tant que corps – ou en termes symboliques, un cercle entouré d’un carré.
Cette pensée hérétique de la franc-maçonnerie est très différente du christianisme dominant, qui explique pourquoi les franc-maçons étaient historiquement une société secrète.
Toute cette sagesse Équerre et Compas est basée sur une antique sagesse, et pas seulement sur une ancienne culture. Les égyptiens et les chinois, deux antiques cultures dont les spécialistes pensent qu’ils n’ont jamais été en contact, utilisaient toutes deux le symbole du cercle pour indiquer  »l’esprit intérieur ».

9
 
 
Le glyphe égyptien Aton est formé d’un cercle avec un point au centre. À droite, le symbole de l’ancienne Chine du Yin Yang est un cercle avec le symbole de poissons jumeaux à l’intérieur.
 

Le Tai Chi est le Soi éternel. Le Soi fait germer des paires d’opposés durant la manifestation – les symboles des deux poissons jumeaux, l’un noir et l’autre blanc.
L’Aton égyptien est également le Soi éternel. Il était souvent dessiné en tant que disque ailé, deux serpents et des ailes.
Le Tai Chi et Aton symbolisent tous deux notre esprit intérieur ou cercle intérieur parfait. Les deux symboles apparaissent souvent au-dessus des entrées principales de temples et d’importants édifices religieux dans l’ancienne Égypte :

10

Ils symbolisent l’esprit parfait, éternel, un état que chaque être humain doit réaliser (l’état de Bouddha, de Christ).

 »Pour les égyptiens, le sens de la vie était de reconnaître que nous ne sommes pas le corps physique qui s’incarne dans le monde de la matière, mais un point d’esprit silencieux dans le corps qui est toujours antérieur au corps et survit à la mort du corps.

 »Le cercle … représente l’état omniscient de l’esprit quand il a atteint la pleine conscience, est libéré et vit en dehors de la matière. »

—Thomas Wilson, Svastika, le symbole connu le plus ancien et sa migration

Cette idée est traduite dans la façade des cathédrales gothiques – la rosace au centre, qui symbolise l’esprit intérieur parfaitement circulaire.

 »La rosace est … une représentation de perfection, d’équilibre et d’harmonie de l’esprit purifié »

—Michael S. Rose

Notez comment dans la rosace le carré et le cercle sont mêlés, la quadrature du cercle, but de tout franc-maçon :

Ci-dessous: vue extérieure de la rosace sud de Notre Dame de Paris
rosace+sud
11
 
 
Extérieur de la rosace ouest, sculptée au 12ème siècle
 
11bis
  Détail de la façade gothique de la cathédrale d’Orvieto, la rosace.
 

Les bâtiments franc-maçons sont des structures sacrées d’initiation, encodées de schémas intriqués et d’art qui parlent de quadrature du cercle ; ils sont lourdement chargés de langage symbolique que les érudits doivent toujours décoder.
Ce ne sont pas uniquement les cathédrales gothiques. Nous voyons dans tous les édifices maçonniques l’interaction de carrés et de cercles. C’est un thème constant, la lumière (notre esprit) spirituelle/divine se manifestant dans le monde physique/matériel (notre corps).

12
Ces photos montrant les symboles maçonniques du carré et du cercle entrelacés ont été prises à l’intérieur de Reid Hall, un château franc-maçon construit en 1864 et qui abrite aujourd’hui le Collège Manhattanville à Purchase, New York. 
 

Il n’y a pas que des carrés et des cercles. Ce sont des carrés et des cercles en équilibre, unis en un rythme harmonieux, une réunion des opposés.

En conclusion
 
Cet article a donc mis à nu le secret égaré de la franc-maçonnerie : l’homme est à la fois une Équerre (corps) et un Compas (esprit). Ce secret, doctrine commune autrefois dans les anciennes cultures païennes, devait être gardé secret et caché à la Sainte Inquisition par peur de représailles.
 
Sa sagesse enseigne la doctrine interdite que chacun de nous ici-bas est un  »dieu » emballé dans la matière, un esprit à l’intérieur d’un corps. Nous pouvons voir clairement notre corps, mais le Compas nous enseigne sur la partie que nous ne pouvons pas voir, l’esprit. C’est l’idée totale d’une l’initiation dans la sagesse sacrée disparue.

SOURCE

Traduit par Hélios

par Hélios Libellés :
http://bistrobarblog.blogspot.fr/2012/05/lequerre-et-le-compas-de-la-franc.html

Triangulation de la prise de parole et de la gestuelle en loge 14 mars, 2021

Posté par hiram3330 dans : Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

Une étude attentive des rites maçonniques révèle l’omniprésence d’un principe de triangulation à différents niveaux, notamment ceux de la prise de parole, de la gestuelle, mais aussi de la gestion des distances spatiales et des données temporelles.

2Revêtant des fonctions psychologiques, sociales et symboliques, la triangulation maçonnique constitue un véritable modèle de communication. Un tel modèle, dans lequel prime le genre expressif, inscrit les membres de la communauté au-delà des schémas de type interpersonnel et vise un dépassement des contraires, censé opérer un processus de médiation-transformation au sein de l’individu même.

Triangulation de la prise de parole et de la gestuelle en loge

3La loge maçonnique est l’un des rares lieux sociaux où la prise de parole en public soit codifiée de manière aussi rigoureuse et dotée d’une charge symbolique aussi forte. L’une des particularités du rite maçonnique réside dans le fait que toute action des membres de la communauté, tout positionnement des objets dans le temple, est porteur d’information et de sens. Chaque chose est à sa place, chaque discours vient en son temps, et une telle distribution garantit la cohérence d’une totalité harmonieuse. L’ordre, recherché en permanence, ne naît pas du respect de consignes arbitraires. Il est produit par l’agencement savant des divers rouages d’un système global que l’adepte, en tant que pièce constitutive, s’efforce de comprendre et d’intégrer. Même les célébrations religieuses, qui exécutent un rituel strict où les propos, suivant un canevas précis et extrayant des passages du livre sacré, sont accompagnés d’une gestuelle spécifique (signes de croix, etc.), ne vont peut-être pas aussi loin dans la sémantisation et la participation agissante des membres du groupe, dans la mesure où les spectateurs-acteurs se contentent d’en suivre le cours sans pouvoir intervenir individuellement dans son déroulement.

  • 1  Dans cette étude, nous nous attacherons principalement à l’analyse du Rite écossais ancien et acce (…)

4Les modes de communication mis en place par le rituel maçonnique1 sont d’une telle singularité qu’ils méritent que l’on s’attarde sur eux. En loge, la communication s’inscrit dans un schéma qui n’a rien de linéaire, comme peut l’être le modèle télégraphique de Claude Shannon, avec sa chaîne Émetteur-Message-Récepteur ; ni même simplement interactif ou circulaire, comme celui établi par les théoriciens de l’École de Palo Alto. Elle suit un schéma triangulaire, et cela à plusieurs niveaux. La première forme de triangulation est relative au discours : en loge, on ne prend pas la parole, on la demande. Et lorsqu’on la demande, on ne s’adresse pas directement au Vénérable Maître dirigeant la loge, qui peut seul l’accorder, mais à l’un des deux intermédiaires que l’on nomme Premier Surveillant et Second Surveillant. Enfin, le Vénérable Maître lui-même accorde la parole en passant également par l’un des deux intercesseurs sus-cités, lequel relaie l’information au requérant. Ce dernier s’exprime alors, et nul ne peut l’interrompre ni même s’adresser à lui, à moins que la teneur de ses propos ne nécessite une censure brutale de la part du Vénérable Maître (tel serait le cas pour des discours véhiculant des idéologies intolérantes, extrémistes ou racistes).

  • 2  Pascal Lardellier (2003) distingue entre les « rites d’interaction », qui mobilisent un nombre réd (…)

5Certains pourraient ne voir dans ce procédé qu’un artifice pompeux, participant simplement de la théâtralité du cérémonial. Cependant, les raisons de cette triangulation de la parole sont plus profondes qu’il n’y paraît et dépassent largement le cadre de la dramaturgie. Procédé de médiation, elle a pour objectif d’évacuer toute communication interpersonnelle — forme la plus usuelle dans nos sociétés —, et de tisser un lien collectif en dépassant les échanges d’individu à individu (il n’est pas inutile de rappeler l’efficacité de ce que l’on appelle « l’effet de groupe » en psychosociologie, que les franc-maçons retrouvent à travers l’« Égrégore »). Les rites maçonniques ne relèvent donc pas de cette catégorie de rites que Erving Goffman a baptisés rites « d’interaction », mais bien de rites « sociaux » ou « communautaires », selon la typologie de Pascal Lardellier2. Et si l’on veut bien se souvenir du fait que le terme communication (de communicare), signifie étymologiquement « mettre en commun » et implique les notions de partage, alors le rituel maçonnique atteint probablement l’objectif de toute communication, dans ses formes les plus paroxystiques.

6Le rituel maçonnique apparaît doublement conjonctif. Il l’est d’abord en tant que rituel ainsi que le note Claude Lévi-Strauss :

[…] le rituel est conjonctif, car il institue une union (on peut dire une communion), ou, en tout cas, une relation organique, entre deux groupes (qui se confondent, à la limite, l’un avec le personnage de l’officiant, l’autre avec la collectivité des fidèles), et qui étaient dissociés au départ (1962 : 46-47).

  • 3  « La truelle, outil liant par définition », souligne Gilbert Garibal (2004 : 130).
  • 4  Sur cette distinction des différents niveaux de communication (contenu / relation), on consultera (…)
  • 5  Pour cette analyse du schéma de Claude Shannon, on se reportera à l’ouvrage de Philippe Breton et (…)

7Il l’est ensuite en tant que rituel particulier mettant en place des moyens de liaison internes, redondants avec sa fonction première. L’esprit de convivialité est crucial dans les loges, comme le prouve ce moment privilégié que constituent les « Agapes », mais aussi les nombreux vocables, symboles et métaphores exprimant la fraternité : la « truelle »3, le « ciment », la « corde à nœuds », les « lacs d’amour », la « chaîne d’union », le « compagnon », les « frères » et « sœurs ». Le poète Alphonse de Lamartine, grand admirateur de la res maçonnica, pleinement conscient de son essence fédératrice, déclarait dans un discours prononcé en loge en 1848 : « Vous écartez tout ce qui divise les esprits, vous professez tout ce qui unit les cœurs, vous êtes les fabricateurs de la concorde » (cité par Garibal, 2004 : 23). La franc-maçonnerie remplit une fonction phatique prépondérante, pour reprendre la terminologie que Roman Jakobson applique à la linguistique. Car s’il est vrai qu’elle agit à ce niveau de communication que représente le contenu du message, par la transmission de valeurs, elle œuvre principalement au niveau de la relation4. Là encore, nous nous trouvons fort éloignés du schéma de Claude Shannon, qui tend à réduire le réel à son aspect informationnel, à la notion de réseau et à la quantité d’informations qui circule en son sein5.

  • 6  Calendrier maçonnique du Grand Orient de France datant de 1873 partiellement reproduit par Gérard (…)

8La médiation que le rituel maçonnique établit dans le cadre de la prise de parole constitue une véritable discipline à laquelle il convient de se soumettre, et qui contrarie les inclinations naturelles des individus, habitués à parler librement ou à demander l’autorisation de s’exprimer directement à la personne qui dirige un débat. Or, toute discipline vise à transformer, par une action contraignante, une materia prima. Tel est bien le cas de la franc-maçonnerie, qui se définit elle-même comme une institution « philanthropique, philosophique et progressive »6, travaillant au perfectionnement moral et intellectuel de l’humanité et proposant à ses membres un changement de cadre mental, censé s’opérer durant le rituel.

9Ensuite cette médiation, précieux outil de régulation, favorise l’ordre et la pondération, car elle rend impossibles les interventions intempestives, les débats à plusieurs voix où nul ne s’entend, les conflits engendrés par des membres en désaccord ayant l’opportunité de s’adresser les uns aux autres. Le respect d’autrui et la courtoisie sont d’ailleurs inscrits comme autant de devoirs dans un texte fondateur de 1735, faisant office de Constitution pour la maçonnerie française. Ainsi est-il stipulé, au 6e devoir, qu’

[…] aucun Frère n’aura des entretiens secrets et particuliers avec un autre sans une permission expresse du Maître de la Loge, ni rien dire d’indécent ou d’injurieux sous quelque prétexte que ce soit, ni interrompre les Maîtres ou Surveillants, ni aucun Frère parlant au Maître, ni se comporter avec immodestie ou risée (partiellement reproduit par Gayot, 1991 : 62).

10Ce qui fait dire au franc-maçon Gilbert Garibal, docteur en philosophie et psycho-sociologue, que

[...] les frères, du néophite au « vétéran », fréquentent la loge pour communiquer, avec eux-mêmes et les autres. Cette communication fonctionne d’autant mieux que la loge est aussi « communicante ». Autrement dit, qu’elle prend bien soin d’éviter la formation de clans, castes et autres sous-groupes, nuisibles à son unité (2004 : 129).

11La parole maçonnique n’est donc pas, loin s’en faut, un instrument de pouvoir à des fins de manipulation, mais utilise une méthode originale d’accouchement des esprits, assez proche de la maïeutique et de la dialectique socratiques (à la différence près que celles-ci étaient interpersonnelles). En outre, en mettant les locuteurs dans une position d’attente de leur tour de parole, le rituel temporise — au sens étymologique du terme —, c’est-à-dire écarte toute spontanéité et oblige à une certaine maturation de la réflexion. Car comme le souligne Oswald Wirth « les idées se mûrissent par la méditation silencieuse, qui est une conversation avec soi-même. Les opinions raisonnées résultent de débats intimes, qui s’engagent dans le secret de la pensée. Le sage pense beaucoup et parle peu. » (2001 : 122)

12Accordant une importance aussi grande à la communication non-verbale (comme c’est le cas dans la plupart des traditions rituelles, qui font du corps un vecteur majeur de transmission de certaines valeurs), la maçonnerie applique un procédé de triangulation identique au plan de la gestuelle. À ce sujet, il est indispensable d’opérer « une partition entre ce qui relève de la gestuelle d’accompagnement et du message proprement dit », ainsi que le font remarquer Philippe Breton et Serge Proulx. « La gestuelle d’accompagnement est formée par tous ces gestes que nous faisons à l’appui d’une communication », elle est donc bien distincte « du langage des signes », où « c’est le geste qui constitue la communication » (2002 : 63 et 48). Dans ce cas, « la gestuelle se transforme en signes codés et signifiants ». Le rite maçonnique appartient à cette seconde catégorie. Il constitue l’un des rares langages des signes qui ne trouve pas son origine dans une incapacité à produire de l’oralité, comme c’est le cas avec le langage des sourds et des malentendants, par exemple.

  • 7  « Le ternaire s’impose à nous dans des domaines très divers parce qu’il réalise l’équilibre entre (…)

13Tandis que l’être humain s’approprie inconsciemment, par un phénomène de mimétisme, l’ensemble des codes corporels qui prévalent au sein de sa culture — ainsi que l’ont révélé des chercheurs en kinésique tels que Ray Birdwhistell (Winkin, 1981 : 61-77) —, et qui trahissent parfois malgré lui son état et ses intentions, le franc-maçon apprend un système de signes qu’il reproduit sciemment et adapte à divers contextes. Lorsqu’il rentre dans le temple, l’apprenti fait trois pas. Les bras, les mains et les pieds du maçon sont disposés en équerre. Les gestes sont précis, calculés, parfaitement maîtrisés. Ils traduisent en outre la médiation, leur modélisation ternaire représentant la réconciliation dialectique du même et de l’autre, la dualité dépassée car augmentée de l’unité7. Seule l’institution militaire s’est peut-être approchée de ce dispositif corporel complexe dans son cérémonial : les positions du garde-à-vous, le salut militaire, les demi-tours, forment d’ailleurs des équerres, ce qui n’a rien de surprenant si l’on considère les relations étroites que l’armée et la franc-maçonnerie ont entretenues à partir du xixe siècle, ainsi que l’a démontré Jean-Luc Quoy-Bodin (1987).

  • 8  Affirmation du philosophe allemand Friedrich Nietzsche.

14Là encore, il ne s’agit pas de faire exécuter au maçon une série de contorsions absurdes, mais plutôt de mettre ses membres en conformité avec son esprit. Inversement, on tente de produire un équarrissage de la pensée par la rigueur comportementale que l’on impose à une chair généralement livrée à une certaine liberté. La tension physique qu’engendrent des positions si peu familières à l’homme est en effet propice à l’effort et au travail. Combattant la nonchalance, qui se manifeste par une attitude de relâchement, ce maintien artificiel et peu confortable du corps requiert une attention soutenue, et suscite à son tour la concentration. Il a un effet structurant. Plantagenet ne s’y trompe pas lorsqu’il déclare : « remarquons combien cette marche rituelle est pénible : brutalement coupée par trois arrêts, elle brise notre élan ; à chaque fois elle nous contraint à un nouvel effort pour repartir » (2001 : 161). Au-delà de cette idée, tenace en Occident, selon laquelle « ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort8 » et qui veut que toute souffrance fût revêtue d’un caractère initiatique, selon l’exemple de la passion christique, le formalisme rigide infligé au corps conduit avant tout à un dressage dont nous étudierons ultérieurement la nature et les effets.

15Enfin, force est de constater que la gestuelle extrêmement contraignante prescrite par le rituel recoupe l’aspect fonctionnel que recouvre la triangulation de la parole, aux effets pondérateurs. À propos de la position dite de l’ordre, posture obligatoire et assez inconfortable pour ceux et celles qui s’expriment oralement, Jules Boucher remarque ainsi que « indépendamment de la valeur réelle du signe, il faut remarquer que ce geste, si simple en apparence, empêche tout autre geste et par suite toute véhémence. Combien d’orateurs — profanes — parlent plus encore avec leurs mains qu’avec leur voix ! » (1998 : 323).

Triangulation de l’espace et du temps rituels

  • 9  Voir notamment La dimension cachée (1971).

16On sait, depuis les études fort éclairantes menées par Edward T. Hall dans le domaine de la proxémique9, que la gestion de l’espace et les distances qui séparent des individus sont, en elles-mêmes, un acte de communication, mais aussi des données remplies de sens révélant des appartenances culturelles parfois insoupçonnées. La franc-maçonnerie témoigne, si besoin en était encore, de l’importance que revêtent les données spatiales dans l’accomplissement et la compréhension des rôles incombant à chaque communicant dans un contexte particulier.

17En loge, le positionnement des individus dans l’espace du temple définit des fonctions spécifiques : à l’Orient, où se lève la lumière, est situé le Vénérable Maître, à l’Occident crépusculaire est le Couvreur, et ainsi de suite — c’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle la géométrie tient une place cruciale dans la voie maçonnique. De la même manière, le positionnement des objets de culte ne doit rien au hasard. Il est toujours investi d’une signification, il est signifiant par lui-même. Il va sans dire que cet ancrage territorial du système sémantique à travers une localisation pertinente des personnes et des choses permet de rendre très concrets les messages symboliques que véhicule la cérémonie (« ici, tout est symbole », déclare-t-on à l’apprenti lors de son initiation). C’est ainsi que la modélisation ternaire de la parole, médiatisée entre le requérant et le Vénérable Maître par une tierce personne (Premier ou Second Surveillant), s’enracine également dans une triangulation spatiale, ce qui aboutit à une répétition du schéma ternaire. En effet, celui qui sollicite la parole pour le requérant auprès du Vénérable Maître est toujours le Surveillant qui se trouve sur les colonnes opposées, face au requérant. Ce croisement des prises de parole forme donc un triangle visible, un triangle humain qui incarne géographiquement la dynamique du chiffre trois.

18Nous reproduisons ci-dessous le schéma en vigueur au Rite écossais (au Rite Français, la position des colonnes et des surveillants est inversée par rapport au Rite écossais, mais la triangulation spatiale demeure), qui montre bien le croisement systématique de la parole et la triangulation spatiale qui en résulte :

Triangulation de la prise de parole et de la gestuelle en loge dans Recherches & Reflexions img-1-small480

Agrandir Original (png, 41k)

19Il est à noter, cependant, qu’à l’inverse de la plupart des rites (notamment des rites politiques), où se « jouent des rapports de domination et de sujétion, hypostasiés à ce ballet qui définit les fonctions, exprime les allégeances, confirme les rangs et les statuts » (Lardellier, 2003 : 95), le rite maçonnique, créateur de lien social, ne fait guère reposer les rôles assignés aux adeptes sur la situation professionnelle et financière que chacun occupe sur l’échelle sociale, dans le monde profane. C’est ainsi qu’un ouvrier d’usine accèdera progressivement au grade de Maître, tandis que le PDG d’une grande entreprise ouvrira sa voie maçonnique au grade d’Apprenti, comme tout un chacun, avec les corvées qui accompagnent cette première étape (installation du Temple, préparation des Agapes et service durant le repas, etc.), qui se veut un apprentissage de la patience et de l’humilité, une familiarisation, aussi, avec une dimension symbolique souvent inconnue du néophyte.

20D’autre part, les fonctions de chacun ne sont guère figées, puisque les membres du groupe changent de rôle au fil des ans. Or, ce principe d’égalité et de circularité est, encore une fois, spatialement et communicationnellement inscrit. Au Rite Écossais Ancien et Accepté, par exemple, le Vénérable Maître, après avoir occupé des fonctions centrales à l’Orient durant quelques années, se voit-il relégué à l’Occident, près du Parvis. Outre que ce positionnement diamétralement opposé lui confère un angle de vision — et par conséquent un angle de compréhension — différent sur le Temple, il traduit le passage d’une position supérieure à une position inférieure. En devenant Couvreur, il quitte la place dominante et ordonnatrice pour une place d’exécution, en contre-bas. Il en va de même pour les autres officiers de la loge (citons l’interversion des Premier et Second Surveillants, notamment).

  • 10  Maria Deraisme, par exemple, avec la fondation du Droit Humain, en 1893. Avant cela, dès le xviiie(…)

21On ne s’étonnera donc guère que le niveau figure parmi les outils et symboles privilégiés de l’institution, ni même que le principe d’égalité présidant aux travaux maçonniques ait pu contribuer à la diffusion des idées émancipatrices jadis émises par les philosophes des Lumières. Sans verser dans la théorie du complot ou du projet intentionnel que certains, tel l’abbé Barruel (1803), prêtent à la franc-maçonnerie, il semble avéré qu’en favorisant le brassage social (puis la mixité, à partir du xixe siècle, dans quelques obédiences10), les loges précipitèrent la chute d’un régime inégalitaire. « La Franc-Maçonnerie vint ainsi offrir un excellent terrain de culture au ferment des idées révolutionnaires », souligne Oswald Wirth (2001 : 54). Les idées progressistes qu’elle véhiculait étaient d’ailleurs jugées subversives et dangereuses, tant par le pouvoir politique que par le pouvoir ecclésiastique. On peut aisément le comprendre à la lecture de certains textes du dix-huitième siècle : « Ramener les hommes à leur égalité primitive par le retranchement des distinctions que la naissance, le rang, les emplois ont apporté parmi nous. Tout maçon en loge est gentilhomme » (Le sceau rompu, 1745 : 22 ; cité par Gayot, 1991 : 125). Tout semble concourir à faire de l’espace maçonnique un espace sociopète, selon le mot de Edward T. Hall, un lieu de partage, de cohésion et d’intégration.

22Comme l’espace de la loge, le temps maçonnique se trouve lui aussi soumis au principe de triangulation. Il serait fastidieux et surtout ambitieux de vouloir dresser une liste exhaustive de ce temps triangulaire, tant celui-ci est riche. Quelques exemples significatifs suffiront néanmoins à en rendre compte. Les maçons, tout d’abord, travaillent entre les heures symboliques de « Midi » et « Minuit » (périodes elles-mêmes transitoires puisqu’elles marquent tout à la fois l’apogée du jour et de la nuit, et leur déclin imminent), à l’âge non moins symbolique et transitionnel de « trois ans ». Parmi les fêtes maçonniques, mentionnons également les fêtes de la Saint-Jean d’hiver et de la Saint-Jean d’été, correspondant aux deux équinoxes. Comme les heures de midi et de minuit, les équinoxes traduisent un point d’équilibre précaire et transitionnel, l’apogée d’un état et par conséquent sa proche déchéance, selon la loi de la dialectique des contraires.

23Autre expression de cette triangulation, lors de l’ouverture et de la fermeture des travaux, le Vénérable Maître, assisté des Premier et Second Surveillants, procède à l’allumage puis à l’extinction des feux. Au début de la tenue, chacun d’entre eux se tient devant l’un des trois piliers nommés Sagesse, Force et Beauté, afin d’allumer des bougies. Faisant le tour dans le sens des aiguilles d’une montre, ils échangent leur place et chaque officier se retrouve ainsi, l’instant d’après, face au pilier devant lequel était positionné son voisin de gauche. Ce mouvement circulaire en trois étapes autour des trois piliers forme une roue spatio-temporelle dynamique, proche de la svastika indienne. Certains maçons voient d’ailleurs dans ce moment cérémoniel une représentation de la création du monde (Doignon, 2005), un espace-temps zéro à partir duquel apparaissent progressivement l’espace et le temps sacrés. Cette interprétation semble corroborée par l’allumage des bougies qui provoque le passage des ténèbres à la lumière, ainsi qu’il est fait dans la Genèse où les mots fiat lux précèdent l’apparition des différents éléments du monde ; mais également par la signification attribuée aux trois piliers : la Sagesse « conçoit », la Force « exécute », et la Beauté « orne ». Il s’agit bien d’un acte de création primordial, similaire à celui du « Grand architecte de l’univers », et se déroulant en trois phases, à savoir conception, réalisation puis contemplation esthétique du produit fini.

24L’omniprésence de la figure deltaïque, suggérant, selon certains maçons, un triangle temporel, semble confirmer ces vues. Ainsi Jean-Marie Ragon perçoit-il les points de cette figure géométrique comme évoquant le Passé, le Présent et l’Avenir (1853 : 369). Le sens de cette triade correspond parfaitement à la philosophie maçonnique, ancrée dans la tradition et tournée vers l’avenir d’un monde meilleur via une tentative de perfectionnement au quotidien. Les franc-maçons se sont d’ailleurs souvent inspirés, dans leurs réflexions, du célèbre tableau de Gauguin intitulé D’où venons-nous ?, Qui sommes-nous ?, Où allons-nous ?, preuve que leur voie s’interroge sur l’identité et le devenir de l’homme à travers les trois temporalités classiques que nous reconnaissons. Car comme toute tradition, la franc-maçonnerie opère à un niveau à la fois diachronique et synchronique. Soucieuse de transmettre des valeurs régulatrices, elle agit sur l’axe vertical du passé, où la mémoire relie la chaîne générationnelle à un temps originel, mais également sur l’axe horizontal de l’espace communicationnel qui met les vivants en présence (Debray, 1997). Nous pouvons résumer ainsi ce mouvement maçonnique, qui se nourrit au présent de la sagesse des anciens pour tenter de construire une société idéale.

img-2-small480 dans Recherches & Reflexions

Agrandir Original (png, 30k)
  • 11  Il semble utile de rappeler que le terme sacré, issu du latin sacer, évoque ce qui est séparé (sép (…)

25Ajoutons enfin que le temps du rituel est rythmé par trois coups de maillet, répétés trois fois, par la triade Vénérable — Premier Surveillant — Second Surveillant, au début et à la fin de la tenue. Ce rythme ternaire ouvre et ferme l’accès au temps sacré, de même que les pas d’entrée sur le pavé mosaïque, puis la sortie hors du temple, équivalent à un va-et-vient entre l’espace sacré intra-muros et l’espace profane à laquelle les adeptes sont rendus dès la fin de la cérémonie rituelle11. Lorsque commencent les travaux, le Vénérable Maître n’affirme-t-il pas « nous ne sommes plus dans le monde profane » ? La figure du Vénérable est semblable à celle d’un chef d’orchestre (métaphore chère aux chercheurs de Palo Alto) qui, par ses coups de maillet injonctifs, introduit des ruptures rythmiques dans le temps mais aussi dans l’espace communicationnels de la cérémonie (silence/possibilité de prise de parole, immobilisme/gesticulation, position debout/assise), donnant le tempo d’une partition connue. Elle crée en outre une « synchronie interactionnelle », pour reprendre une expression de William Condon et de Edward T. Hall, chaque participant agissant en même temps que ses confrères et de manière identique à eux. Et si, pour les théoriciens modernes, toute communication doit être envisagée comme un système, dans lequel les multiples éléments interagissent les uns par rapport aux autres, le rituel maçonnique possède cette particularité rare qu’il est un système intentionnel et pré-régulé, qui cherche à optimiser au maximum ce caractère systémique et interactionnel. Ainsi en est-il de la « triple batterie » et de « l’acclamation », à l’annonce desquelles tous les maçons frappent rapidement trois fois dans leurs mains, et répètent ces gestes trois fois, en criant « Liberté », « Égalité », « Fraternité ».

  • 12  Sur le temps, voir l’ouvrage d’Edward T. Hall, La danse de la vie. Temps culturel, temps vécu (198 (…)

26Les penseurs de ce que l’on a appelé « la nouvelle communication », en effet, ont montré que l’espace et le temps12, au-delà de leur aspect physique, mathématiquement mesurable, forment des cadres culturels organisés et vécus de manière différente d’un continent à un autre, engendrant ainsi des modes de communication spécifiques. Mais de telles constructions, relatives puisque variant selon les époques et les lieux, sont généralement le fruit d’une élaboration longue et inconsciente, déterminée par l’histoire particulière des peuples et les paramètres environnementaux dans lesquels ils s’insèrent. Les individus répondent ainsi à des codes et règles tacites sans avoir conscience d’évoluer dans une dimension artificielle. Or, la maçonnerie offre l’exemple d’un programme culturel conscient et volontaire, d’une composition sémantique qui s’affiche comme telle, et qui a cependant — là est le paradoxe — une prétention universelle (les Ordres internationaux, faisant fi des divers particularismes locaux, appliquent le même rituel aux quatre coins de la planète), comme si sa valeur atteignait quelque absolu en saisissant l’essence de l’homme, le point nodal de ses aspirations.

Vers une triangulation de l’individu : pure métaphore ou symbolisme opératoire ?

27La franc-maçonnerie introduit l’homme dans l’« empire des signes », pour reprendre l’expression que Roland Barthes a forgée à propos de la culture japonaise. Signes corporels et symboles divers jalonnent le laborieux parcours de l’adepte. Mais au stade de ce constat, il convient de s’interroger sur la fonction que remplissent ces signes : simple jeu d’analogies au sein duquel l’individu se meut plaisamment ; ou véritable projet transmutatoire engageant l’être lui-même, faisant de lui l’objet d’un changement radical ? Déchiffrage d’un langage codé ou règles opératives modifiant l’humain en profondeur ?

28La réponse est donnée dès le grade d’apprenti, puisque l’on exhorte le jeune initié à dégrossir la pierre brute, qui n’est autre que lui-même. Oswald Wirth (2001) rappelle, en guise d’introduction au premier tome de son ouvrage : « De la création de l’homme par lui-même naît l’homme perfectionné, le Fils de l’Homme ». D’où l’importance accordée au corps, matière imparfaite qu’il faut patiemment ennoblir pour que s’ennoblisse aussi l’esprit, et dont la métanoïa ou conversion débute lors de l’initiation, ainsi que le relève Bruno Etienne (2002). Michel Foucault a fort bien montré que le dressage des esprits était indissociable du dressage des corps, ce que les institutions dites « totales » ont également compris et exploitent avec brio (1993 : 31-31). L’interaction corps-esprit/esprit-corps est reconnue depuis fort longtemps, puisqu’en des siècles reculés l’ascèse corporelle, au sein de l’institution religieuse et de certaines sociétés mystiques, avait pour but de purifier l’âme. Blaise Pascal ne déclarait pas autre chose lorsqu’il affirmait « qu’il faut s’agenouiller et faire les gestes de la foi pour croire »…

29En revanche, il existe une différence notable entre le dressage pratiqué par les institutions totales, au rang desquelles on peut ranger l’armée, et celui auquel procède l’institution maçonnique. Car le premier développe un conditionnement de type pavlovien, privatif de toute liberté de pensée, d’expression et de comportement, tandis que le second, anti-dogmatique et émancipateur, a pour effet de libérer le sujet de ses préjugés (le maçon est dit « libre et de bonnes mœurs »). Le rituel maçonnique ne peut donc être bénéfique que s’il est rigoureux et que son sens est parfaitement compris. « Tout symbole, tout rite — mise en action des symboles — perdent leur valeur, et ne sont plus que des “simagrées” dès qu’ils ne sont plus exactement respectés comme ils devraient l’être », affirme avec raison Jules Boucher. Puis de renchérir : « Et le plus souvent ils ne sont pas respectés, parce qu’ils ne sont pas compris » (1998 : 323).

  • 13  Selon Philippe Breton et Serge Proulx (2002), la communication se décline en trois modes : mode in (…)
  • 14  « Le geste est le signe extérieur de cette volition », déclare Jules Boucher (1998 : 323).
  • 15  Mircea Eliade affirme que « l’initiation correspond à une mutation ontologique du régime existenti (…)

30Le corps est bien plus qu’un vecteur de communication à visée informative. Favorisant le mode expressif13, il est le creuset matriciel dans lequel s’accomplissent de véritables transformations mentales14. Au-delà du fait qu’il est un langage dont il faut décoder le sens pour en saisir la pleine valeur, le dispositif matériel et physique du rituel maçonnique possède un caractère performatif, qui se révèle à son tour hautement signifiant par les changements cognitifs, sentimentaux et comportementaux qu’il introduit. On rejoint là la conviction de la philosophe Hannah Arendt, pour laquelle « être et paraître coexistent », et celle de nombreux penseurs avançant l’hypothèse que toute transformation ontologique s’enracine nécessairement dans une transformation phénoménale15. Ainsi pourrait-on appliquer, en l’inversant, l’approche de John Austin : « Quand faire, c’est dire ». Des bâtisseurs de cathédrales et maçons francs opératifs, en effet, qui en furent la source d’inspiration principale, la maçonnerie spéculative a conservé une certaine concrétude à travers la mise en geste des mots et la mise en acte des idées. Pascal Lardellier, évoquant le rôle de ce « corps, puissamment sémantique », souligne avec justesse que

[...] le rite exige toujours de ses participants une démonstration physique, « une création de présence » (E. Schieffelin). Ne pouvant en aucun cas être vécu de manière abstraite, in absentiae, il impose une incarnation, sans laquelle aucune action symbolique ne saurait être atteinte. Car pour être crédible, ce rite se doit d’être vécu, investi de l’intérieur (2003 : 94).

31En outre, l’effet cathartique produit par la mise en scène des corps — effet identique à celui que revêtait la tragédie selon Aristote — ne doit pas être négligé. L’élève de Platon évoquait avec raison « cette imitation qui est faite par des personnages en action et non au moyen du récit », et qui « opère la purgation propre à pareilles émotions » (1952 : 1449b). À son tour, Jacqueline de Romilly a mis en évidence la fonction psychologique et sociale de la tragédie grecque, qui permettait d’extérioriser la violence via un phénomène d’identification du spectateur à l’acteur-personnage, et de l’évacuer ainsi hors des murs de la cité. Le rituel maçonnique accomplit une purification assez semblable grâce au spectacle visuel qu’il livre. Il va même plus loin que la tragédie si l’on considère que tous les spectateurs sont également des acteurs de la pièce qui se joue, le geste se joignant à l’observation.

32Les gestes que l’apprenti exécute sont d’ailleurs très évocateurs : le bras et la main disposés en équerre au dessous de la gorge sont destinées à juguler les passions provenant du cœur et à les empêcher de troubler l’âme, ainsi que l’explique le rituel au premier degré du Rite écossais ancien et accepté. Ce signe dit « guttural » devient un signe « pectoral » au grade de compagnon, la main se situant alors au niveau du cœur.

Franc-maçon formé par les outils de sa loge (gravure anglaise du XVIIIe siècle, Bibliothèque nationale, Paris)

Franc-maçon formé par les outils de sa loge (gravure anglaise du XVIIIe siècle, Bibliothèque nationale, Paris)

Agrandir Original (jpeg, 80k)

33L’objectif opératif est si prépondérant que certains, tel Jules Boucher, font remarquer que ces positions correspondent à des chakras et mobilisent ainsi les centres d’énergie de l’être. Par ailleurs, l’idée d’une thérapie de groupe fondée sur une approche systémique, c’est-à-dire sur une régulation des relations que les éléments du groupe entretiennent les uns avec les autres, est assez proche, même si elle diffère dans sa mise en œuvre, des thérapies familiales de Don D. Jackson et de Paul Watzlawick et plus largement du Mental Research Institute, fondées sur la notion d’homéostasie.

  • 16  Les devoirs enjoints aux Maçons libres, texte partiellement reproduit par Gérard Gayot (1991 : 61)

34L’aspect physique est tellement essentiel qu’un maçon doit être « un homme exempt de défaut du Corps, qui peut le rendre incapable d’apprendre l’Art »16, de l’avis de certains adeptes. Il ne s’agit bien évidemment pas de discrimination, mais de la conviction que les lumières de la maçonnerie demeureraient à jamais inaccessibles à celui dont un corps infirme ne permettrait pas l’accomplissement du rituel, la spécificité de l’initiation étant par ailleurs le vécu d’une progression extérieur/intérieur. On voit là tout ce qui peut séparer la tradition maçonnique de certaines mystiques ou traditions ésotériques proposant une élévation spirituelle en s’adressant directement et uniquement à l’esprit. Passer du contact sensible des choses matérielles à leur conceptualisation, de la conceptualisation à l’imagination, de l’imagination à la monstration, de la monstration à l’intériorisation, et de cette dernière à une appréhension de nature intuitive : tel est l’un des objectifs de la voie maçonnique. Mais à l’instar de la tradition alchimique, cette dernière s’appuie toujours, initialement, sur un support physique, un substrat matériel, destiné à servir de déclencheur transmutatoire.

  • 17  La physique quantique postule, par exemple, qu’un chat peut être à la fois mort et vif. Elle démon (…)

35Dans l’accession à un mode de connaissance intuitif, le maniement des symboles joue un rôle déterminant. Signifiant moins abstrait, moins arbitraire surtout, que ne le sont les mots, formés de lettres et de sons conventionnels selon la linguistique saussurienne, le symbole possède en effet une sorte de lien naturel avec le signifié, puisqu’il procède par substitutions et transferts sémantiques. Il tient lieu de jonction entre les réalités strictement matérielles et les concepts purement intelligibles, les sens et la raison (l’idée d’une réunion de deux parties séparées est d’ailleurs présente dans l’étymologie du mot symbole, « sumbolon », et du verbe grec « sumballein » qui signifie « mettre ensemble »). S’il est un vecteur d’information et de communication privilégié, c’est précisément parce qu’il est doté de cette nature bicéphale qui introduit l’adepte dans un entre-deux. Il crée une voie médiane, ou troisième voie, pour ceux qui refusent le réductionnisme du matérialisme et de l’idéalisme. Procédant par triangulation, évitant le piège du principe de non-contradiction d’Aristote, que la physique quantique a récemment mis à mal17, il ouvre des perspectives nouvelles. En outre, la plupart des symboles prétendent à l’universalité. Empruntant au registre de Jung, on peut dire que ceux-ci possèdent une dimension archétypale qui les rend accessibles à chacun.

  • 18  Sur cette distinction, voir Bruno Étienne (2002 : 21-22).
  • 19  Voir également François-André Isambert (1979).

36L’efficacité du symbole — notamment du symbole de condensation, réalisant une propagation affective et énergétique inconsciente, par opposition au symbole de référence18 —, a été relevée par nombre de chercheurs. Pascal Lardellier note ainsi : « Et le contexte rituel dans son ensemble va aller jusqu’à générer des états modifiés de conscience, la réalité devenant symbolique, et le symbolique performatif, puisque capable de transformer cette réalité » (2003 : 92)19. Les alchimistes, qui œuvraient également à partir d’une voie initiatique, hermétique et herméneutique, répétaient inlassablement les mêmes gestes dans les mêmes alambics, assortis des mêmes prières, paroles et symboles, ce qui était censé produire un éveil de la conscience et une transformation corporelle, conjointement à une transmutation de la matière hermétiquement scellée, sujet et objet ne faisant plus qu’un.

37En conclusion, on peut dire que le rituel maçonnique repose sur l’intuition que l’homme est une vaste structure de relations externes et internes, dont le perfectionnement dépend d’une alchimie communicationnelle à plusieurs niveaux. Proposant un modèle interactionniste global, fondé non seulement sur le « dire », mais aussi sur le « voir », le « faire » et le « ressentir », il utilise le principe de triangulation de la prise de parole, de la gestuelle ainsi que de la gestion spatio-temporelle, qui vise à produire une dialectique visible-invisible, transcendance-immanence, théorie-pratique. In fine, celle-ci doit engendrer une triangulation de l’agent lui-même (du type soufre-sel-mercure, soit esprit-âme-corps), c’est-à-dire une transmutation de l’individu par la réconciliation des contraires qu’opère le modèle ternaire, prélude à l’unification finale de l’être. La philosophie maçonnique, avec son approche praxéologique, semble bien faire partie de ces systèmes d’« idées » qui « deviennent des forces matérielles », selon les mots de Régis Debray (1994 : 22). Cette thèse médiologique se trouve d’ailleurs énoncée près d’un siècle auparavant et dans des termes similaires par le maçon Edouard Plantagenet (1992 : 142), lorsque ce dernier explique que « l’idée froide », purement abstraite, entre en contact avec les sentiments fécondants durant le rituel et « se transforme soudainement en idée-force en s’intégrant dans notre personnalité ». Loin de se cantonner au plan individuel, cette transformation du maçon vise à transformer à son tour l’ensemble de la collectivité maçonnique et même de la société profane, étant entendu que le perfectionnement des parties constitutives d’un groupe participe également du perfectionnent de la structure globale.

Haut de page

Bibliographie

Abbé Barruel, Augustin (1803), Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme, cinq volumes, Hambourg, chez P. Fuache.

Aristote (1952), La poétique, traduction de J. Hardy, Paris, Les Belles lettres.

Boucher, Jules (1998), La symbolique maçonnique, Paris, Éditions Dervy.

Breton, Philippe, et Serge Proulx (2002), L’explosion de la communication : introduction aux théories et aux pratiques de la communication, Paris, Éditions de La Découverte.

Debray, Régis (1994), « Comment les idées deviennent des forces matérielles », Sciences humaines, no 38, avril.

Debray, Régis (1997), Transmettre, Paris, Odile Jacob.

Doignon, Olivier (2005), Comment naît une loge maçonnique ? L’ouverture des travaux et la création du monde, Paris, Éditions Maison de Vie.

Eliade, Mircea (1992), Initiation, rites, sociétés secrètes, Paris, Folio. (Coll. « Essais ».)

Étienne, Bruno (2002), L’initiation, Paris, Éditions Dervy.

Foucault, Michel (1993), Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard. (Coll. « Tel ».)

Garibal, Gilbert (2004), Devenir franc-maçon, Paris, Éditions de Vecchi.

Gayot, Gérard (1991), La franc-maçonnerie française, Paris, Gallimard.

Hall, Edward T. (1971), La dimension cachée, Paris, Éditions du Seuil.

Hall, Edward T. (1984), La danse de la vie. Temps culturel, temps vécu, Paris, Éditions du Seuil.

Isambert, François-André (1979), Rite et efficacité symbolique du rituel, Paris, Le Cerf.

Lardellier, Pascal (2003), Théorie du lien rituel : anthropologie et communication, Paris, L’Harmattan.

Lévi-Strauss, Claude (1962), Anthropologie structurale, Paris, Plon.

Plantagenet, Edouard (2001), Causeries initiatiques pour le travail en chambre du milieu, Paris, Éditions Dervy.

Plantagenet, Edouard (1992) Causeries initiatiques pour le travail en chambre de compagnons, Paris, Éditions Dervy.

Quoy-Bodin, Jean-Luc (1987), L’armée et la franc-maçonnerie, Paris, Éditions Economica.

Ragon, Jean-Marie (1853), Orthodoxie maçonnique, Paris, Dentu.

Watzlawick, Paul, Janet Helmick Beavin et Don D. Jackson (1976), Une logique de la communication, Paris, Éditions du Seuil.

Winkin, Yves (dir.) (1981), La nouvelle communication, Paris, Éditions du Seuil.

Wirth, Oswald (2001), La franc-maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes. L’apprenti, tome 1, Paris, Éditions Dervy.

Haut de page

Notes

Les obédiences maçonniques sont des « Ordres ». L’obédience mixte internationale « Le Droit Humain » a d’ailleurs fait de Ordo ab Chaos sa devise. Rappelons, enfin, que les franc-maçons se mettent « à l’ordre », l’ordre étant une position particulière constitutive du rituel.

1  Dans cette étude, nous nous attacherons principalement à l’analyse du Rite écossais ancien et accepté.

2  Pascal Lardellier (2003) distingue entre les « rites d’interaction », qui mobilisent un nombre réduit de personnes (deux à cinq), et les « rites sociaux ou communautaires ».

3  « La truelle, outil liant par définition », souligne Gilbert Garibal (2004 : 130).

4  Sur cette distinction des différents niveaux de communication (contenu / relation), on consultera avec profit l’ouvrage de Paul Watzlawick, Janet Helmick Beavin et Don D. Jackson (1976).

5  Pour cette analyse du schéma de Claude Shannon, on se reportera à l’ouvrage de Philippe Breton et Serge Proulx (2002 : 130-131).

6  Calendrier maçonnique du Grand Orient de France datant de 1873 partiellement reproduit par Gérard Gayot (1991 :111).

7  « Le ternaire s’impose à nous dans des domaines très divers parce qu’il réalise l’équilibre entre deux forces opposées : l’actif et le passif », affirme ainsi Jules Boucher (1998 : 92).

8  Affirmation du philosophe allemand Friedrich Nietzsche.

9  Voir notamment La dimension cachée (1971).

10  Maria Deraisme, par exemple, avec la fondation du Droit Humain, en 1893. Avant cela, dès le xviiie siècle, furent créées des « loges d’adoption » où la présence des femmes était attestée. Aujourd’hui, seules quelques loges encore attachées aux origines ne reconnaissent pas la mixité (la Grande Loge Nationale Française, notamment).

11  Il semble utile de rappeler que le terme sacré, issu du latin sacer, évoque ce qui est séparé (séparé précisément du monde profane, terme provenant de profanum, qui signifie « ce qui est devant le temple », à l’extérieur de l’enceinte sacrée).

12  Sur le temps, voir l’ouvrage d’Edward T. Hall, La danse de la vie. Temps culturel, temps vécu (1984).

13  Selon Philippe Breton et Serge Proulx (2002), la communication se décline en trois modes : mode informatif, mode argumentatif et mode expressif. Ce dernier mode est celui qui fait la part belle à l’imagination, à la création, au partage des sentiments.

14  « Le geste est le signe extérieur de cette volition », déclare Jules Boucher (1998 : 323).

15  Mircea Eliade affirme que « l’initiation correspond à une mutation ontologique du régime existentiel » (1992 : 12).

16  Les devoirs enjoints aux Maçons libres, texte partiellement reproduit par Gérard Gayot (1991 : 61).

17  La physique quantique postule, par exemple, qu’un chat peut être à la fois mort et vif. Elle démontre également que la lumière peut être considérée comme phénomène ondulatoire et phénomène corpusculaire, selon les instruments de mesure que l’on utilise.

18  Sur cette distinction, voir Bruno Étienne (2002 : 21-22).

19  Voir également François-André Isambert (1979).

Haut de page

Table des illustrations

img-1-small64
URL http://journals.openedition.org/communication/docannexe/image/1353/img-1.png
Fichier image/png, 41k
img-2-small64
URL http://journals.openedition.org/communication/docannexe/image/1353/img-2.png
Fichier image/png, 30k
img-3-small64
Titre Franc-maçon formé par les outils de sa loge (gravure anglaise du XVIIIe siècle, Bibliothèque nationale, Paris)
URL http://journals.openedition.org/communication/docannexe/image/1353/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 80k

Pour citer cet article

Référence papier

Céline Bryon-Portet, « Le principe de triangulation dans les rites maçonniques », Communication, Vol. 27/1 | 2009, 259-277.

Référence électronique

Céline Bryon-Portet, « Le principe de triangulation dans les rites maçonniques », Communication [En ligne], Vol. 27/1 | 2009, mis en ligne le 05 juin 2013, consulté le 30 septembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/communication/1353 ; DOI : 10.4000/communication.1353

Cet article est cité par

  • Bryon-Portet, Céline. (2011) La tension au coeur de la recherche anthropologique. Anthropologie et Sociétés, 35. DOI: 10.7202/1007863ar

Auteur

Céline Bryon-Portet

Céline Bryon-Portet est maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Directrice de la communication à l’ENSIACET-INP de Toulouse (École Nationale Supérieure des Ingénieurs en Arts Chimiques et Technologiques – Institut National Polytechnique) et chercheure associée à l’unité mixte de recherche « États Sociétés Idéologies Défense » (ESID) de l’Université Paul Valéry, Montpellier3. Courriel : soline33@yahoo.fr

Articles du même auteur

Tradition et religion en franc-maçonnerie 13 février, 2021

Posté par hiram3330 dans : Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

Tradition et religion en franc-maçonnerie

Religare et tradere pour le franc-maçon spéculant.

Peut on parler d’une complémentarité entre ce qui constitue la Tradition et ce qui fonde les religions? Dans les deux termes nous retrouvons la notion d’origine, de thesaurus et de transmission et donc de genèse, de lien et de dévolution. Il nous semble devoir traiter religare et tradere sous l’angle étymologique appliqué au divin révélé et à la connaissance initiatique. (1ere partie extrait)

(…)Augustin, lorsqu’il écrit que religion vient de « relier » (religare), fait valoir que la religion devrait être « ce qui relie à Dieu et à lui seul ». Mais on retient généralement pour religare la notion de lien et de relecture. Ceci supposerait un lien « direct », mais ce lien semble en réalité capté par l’institution religieuse de type ecclésiale qui se charge de relier le pratiquant plus à l’institution qu’au divin. C’est l’institution qui fait elle-même la relecture interprétée des textes sacrés (dogme) tout en s’interposant entre l’homme et Dieu. Or l’héritage maçonnique ancien est à la fois fondé sur la tradition et la religion, avec toutefois une évolution remarquable. Les Anciens devoirs gothiques catholiques (Regius 1390 et Ms Cook 1410) célébraient cette relation ecclésiale par l’œuvre accomplie et passée de décoration et de représentation plastique figurant le divin au fronton des cathédrales, alors que le rite du Mot de maçon calviniste depuis 1637 veut revenir au lien direct entre l’homme et Dieu par la « sola scriptura » (la lecture directe de la Bible sans decorum) tout en préservant le devoir de mémoire imposé par les Statuts Schaw de 1598 . Les deux rites maçonniques entretiennent un devoir de mémoire ou art de mémoire, soit sous la forme d’un récit assorti d’images plastiques (Anciens devoirs) soit sous la forme d’un catéchisme mnémotechnique favorisant la représentation mentale (Mot de maçon). La particularité des rites maçonniques est d’emporter dans leur mise en œuvre un répertoire d’images mentales découlant de représentation imagée (tableau de loge) ou d’échange verbaux évocatoires. Ces images mentales ont vocation à être transmises (tradere) depuis des temps immémoriaux et assurent ainsi le cheminement d’un lien mental avec l’origine ou la cause première (religare).

C’est en ce sens que nous pouvons avancer que ces représentations mentales sont des clefs (symboliques et hermétiques) qui ouvre la relation à l’ontologie et aux mystères de la, vie et de la création.

En examinant de prés le processus religieux et son empreinte sociologique, on voit un lien incontestable avec la notion de tradition qui est ici récupérée. En effet, la tradition fait aussi le lien avec ce point originel et se charge de versifier dans l’oralité une transmission d’images et de récits qui vont constituer le fonds commun des archétypes, le dogme viendra puiser dans cette bibliothèque les représentations qu’il entendra imposer et figer et interpréter. Ainsi le symbole et sa représentation peuvent faire l’objet d’une explication dogmatique.

Généralement le religare et le tradere vont s’appuyer sur les livres de Sagesse tels que la Bible. L’herméneutique qui consiste en son interprétation sera libre ou orientée suivant qu’elle s’attache à la cohérence d’un dogme ou qu’elle réserve son choix à une vision autre et traditionnelle c’est-à-dire dans la continuité de la pensée, de la volonté ou de l’action ayant un lien démontré et cohérent avec la notion d’origine contenue dans le texte étudié.

La définition du terme du mot tradition vient du latin traditio, dérive du verbe tradere qui signifiait « continuer »,  » transmettre ».

Religare et tradere postulent à relier l’homme à son origine, il semblerait que ces deux notions soient de toutes façons indispensables au devoir de mémoire du franc-maçon. Mais les deux notions ne sont pas obligatoirement « religieuses » au sens commun de la croyance.

Le propre du franc maçon est de se situer dans une des grandes transmissions initiatiques qui reposent moins sur le dogme( orthodoxie) que sur le vécu et l’expérience (orthopraxis). Cette expérience initiatique découle à la fois du voir discursif et symbolique, du ressenti intuitif, et souvent de la raison.

L’objet, l’image ou le concept sont représentés en images mentales qui réveillent et éveillent l’esprit et restent intégrées dans notre bibliothèque des signifiants-signifiés. Cette bibliothèque préexiste probablement en nous et c’est l’initiation qui met en action les analogies et correspondances cachées qui ont toutes une relation finale dans le symbolisme dit cosmique (macrocosme-microcosme). C’est ici que l’initiation dans son sommet peut aboutir à la notion de révélation « graduelle ».

  • La filiation

On comprend alors que le tradere et le religare font le lien entre l’homme et son origine.

Se situer dans la ligne de transmission permet tout à la fois de bénéficier à titre personnel de l’accès aux « mystères de la franc-maçonnerie » mais aussi d’apporter à la collectivité la sensibilité et la vision inhérente à ce grand mouvement ancestral.

L’initiatique individuel du franc-maçon se pratique en groupe de bouche à oreille. C’est une oralité, une mise en situation assortie d’une gestuelle parfois dramatique qui donne à la transmission la profondeur du vécu et de l’expérience. La transmission suppose une parole prononcée par celui qui a la connaissance, dans oreille de celui qui sait entendre. Il s’agit de mettre en partage et en phase l’ensemble des vues et visions archétypales qui fondent l’homme bâtisseur. Ainsi on refait le baptême (la renaissance « élémentaire » d’un homme devenu franc-maçon par la vision de la lumière), et on revit la cène par l’agape en nourriture de l’esprit (partage du pain et du vin et amour fraternel). Il s’agissait de situer l’initiatique dans la lignée des bâtisseurs qui donnait forme à la matière grâce à l’ombre et la lumière et qui édifiaient des temples au divin (religare) en consolidant l’éthique de l’homme (tradere). Mais il fallait aussi suivre les rituels de la tradition qui fondent l’amour et le partage dans le réel et valorisent des préceptes sociétaux communs et ancestraux reconnus par tous (bonne morale dont la pratique est héritée des anciens et de la tradition: orthopraxis).

La démarche ne reposait donc pas sur l’invention ex abrupto d’une fausse filiation, mais sur la recherche de la transmission de l’authentique et du vrai. Ainsi nous pouvons dire que le franc-maçon spéculatif veut se situer dans la chaîne de transmission de la voie initiatique artisanale, dont l’objet surplombant est le Temple de Salomon et dont le but reste l’édification en soi dudit Temple de Salomon et qui derrière l’antique savoir-faire (tour de main) induit l’antique savoir-être (La Sagesse)!. Les deux savoirs sont les prérequis de la connaissance.

Ce souhait, ce désir d’intégration dans la chaîne d’union à la fois horizontale avec les FF présents dans toutes les loges et avec les FF du passé qui ont franchi la porte de l’Orient Éternel, démontre que l’initiatique se rattache par nécessité et par goût à un point originel situé dans les profondeurs de la mémoire présente et historique.

On voit l’avantage que l’on peut tirer de cette situation : il s’agit pour l’initié d’envisager l’origine de la transmission de la parole, de sa déformation dans le temps et de sa déclinaison dans des ordres et des mondes successifs. Cette relation ontologique va créer dans nos rituels suivants les grades et les degrés, une succession logique explicative de la dévolution de la parole, de l’image, du geste, et de l’acte. L’objectif restera de recouvrer la parole la plus proche du Logos, celle qui est la pensée précédant la volonté et l’action. Il s’agit de remonter le fleuve de la manifestation génésique pour atteindre le seuil qui précède la création.

Pour conclure sur le chapitre de la filiation, nous dirons que la voie initiatique de la franc maçonnerie spéculative est autonome est ne dépend d’aucune reconnaissance autre que celle quelle tient de sa propre lecture du livre sacrée qui est la Bible depuis 1637 et de sa connaissance de la symbolique des outils et du Temple de Salomon. Dans cette lecture directe du texte sans intermédiaire, la franc-maçonnerie a su intégrer une herméneutique « symbolique » et donc philosophique, plutôt que « littérale » de la scolastique cléricale. C’est le résultat des l’influences luthériennes et calvinistes écossaises mais aussi du mouvement Rose-croix dont l’idée est de déchiffrer les symboles secrets dans le grand livre de la nature. C’est sur cette base novatrice que la « spéculation » s’est associée au métier et à la voie initiatique dite artisanale et donnera aux cherchants, respectant a minima une orthopraxis morale, un authentique plan de réalisation et d’expression devant aboutir à une vision. C’est cette vision qui outrepasse les apparences (don de « seconde vue » relaté par Adamson en dans « The Muses threenodie » en 1638) et remonte jusqu’à l’origine qui constitue l’authentique pratique du religare et c’est cette technique de mise en œuvre qui est rituellement traditionnellement transmise (tradere) par induction dans l’imitation des maitres. Cette capacité à voir repose sur l’image évoquée par le catéchisme et la rituelie, projetée sur un plan mental. La représentation intérieure qui en découle est due à la capacité ancestrale qu’a l’homme à conscientiser le divin, développant ainsi un « point de vue » véritablement gnostique.

  • La spéculation

L’ontologisation philosophique de la franc-maçonnerie va de pair avec sa dimension universaliste. C’est ce qui apparaît nettement dans les Constitutions de Anderson, Désaguilier et Georges Paine en 1723.

On sort désormais du métier pour ouvrir à la spéculation et à l’élargissement des domaines d’investigation ; cette ouverture favorisera par la suite l’intégration des influences initiatiques et ésotériques diverses qui se retrouvent bientôt protégées, transmises et travaillées à l’intérieur d’une cadre initiatique alliant le religare et le tradere.

La franc-maçonnerie allait être à la suite des mouvements universalistes et , sous l’influence d’élites et de mouvements ésotériques et encyclopédiques , un grand conservatoire pour la pensée symbolique et permet de revoir l’homme dans son attachement aux différents états de l’Être et la définition de l’Esprit , sous-tendant la notion d’éternité (ne devrait-on pas dire plutôt la notion d’intemporalité ?).

Ainsi la tradition conçue comme un conservatoire du sens et de la parole en regard du Logos nous relie à l’instant premier dans la qualité et l’état actuel de « frère ». Le temps fait écran a la notion de reliance.

Être relié à l’instant premier qui est pour certains l’origine de la vie sur terre, pour d’autres l’origine de la création, et pour d’autres encore ce qui précédait la naissance de la lumière, implique de saisir le sens du mot religare.

On définit souvent religare par son vocable exotérique « religion » . Cette relation impliquant la foi était bien celle de l’Église des premiers siècles qui, en dehors du dogme rendu nécessaire pour occuper par le pouvoir l’espace et le temps, se nourrissait d’un message plus « essentiel » que la pratique des églises contemporaines. La religion expansive et conquérante des territoires et des âmes, avec un Pape voulant être Roi, a simplifié son discours pour le mettre au service d’un dogme facile d’accès. Elle le rendit le plus universel possible dans sa compréhension et syncrétique dans le recyclage des usages anciens et traditionnels en vue d’asseoir son autorité temporelle. L’aspect temporel dogmé domina l’aspect spirituel, les connexions et luttes avec le pouvoir royal accentueront le mouvement d’abandon du message ésotérique au profit de l’exotérisme plus immédiat et efficace au plan politique.

Dans ce message ésotérique se situait l’explication symbolique du lien ascendant et descendant reliant l’homme au divin, mais aussi les secrets (la tradition) du pouvoir royal et sacerdotal qui sont liés aux facultés de représentation transcendante de l’homme. Cette explication donnait un sens particulier à la notion d’origine des temps et de dévolution de l’esprit dans la matière. Il s’agissait donc de transmettre à nouveau le lien premier qui fait de l’homme une image matérialisée d’une volonté divine, ou une image accidentellement chutée d’un homme premier. Le religare nous reliait donc à l’instant premier, en donnant une explication qui pouvait être vécue en expérience initiatique avec les rituels fondamentaux de l’Église des premiers temps. Simplement cet aspect plus difficile d’accès se heurta à la nécessité du temps, à la raison et à la controverse des interprétations. Ainsi sont nés les mouvements dissidents, les schismes, les « hérésies » et réformes, etc, finalement plus occupées à leur survie qu’à défendre le religare et le tradere…

On mit donc sous le boisseau la dimension ésotérique de la religion pour ne conserver que l’aspect efficace et concret qui maintient la foule dans un cadrage comportemental et dogmé. Le Roi, étant de pouvoir divin (et donc « relié » à l’origine), on reporta toute la dimension du religare vers le Pouvoir matériel sur les consciences et sur les sociétés. La nécessité et la contingence ont vaincu la dimension ésotérique et essentielle du religare.

Le religare ne pouvait se passer du tradere dans une classe dite sacerdotale, car le rite illustrant la parole, interprétée au plan exotérique comme ésotérique est une transmission, une tradition en soi. La mise en œuvre du rite est traditionnelle par nature, sauf à être déformé par une mise en en œuvre erronée.

  • Que fait le maçon en loge ?

Par la voie dite initiatique, il redécouvre comme une expérience personnelle et collective, la transmission des anciennes traditions. Il est vrai qu’aux XVIIème et XVIIIème Siècles, les loges devinrent les réceptacles des différentes traditions initiatiques, et se retrouvèrent face à l’autorité spirituelle des Églises. Cette transmission des traditions et recherches vont accentuer automatiquement le désir de connaître le point de départ du logos, du verbe, de la lumière.

Tout dans les différents rituels tend vers cette recherche lumineuse (c’est-à-dire connaissance de l’Être, de la lumière-vérité et de l’esprit. Dans son parcours il pourra dire qu’il a été « relié » par le désir de connaître l’origine, en jonction avec l’ontologie. Pour être relié il en faut le désir persistant en s’appuyant sur une méthode, ou plus simplement bénéficier d’une forme de Grâce tombée du ciel ou trouvée en soi.

Tradere et religare sont donc les deux lices d’une échelle qui relie l’homme à la lumière « illuminatrice ». Les barreaux de l’échelle seront les plans successifs ou grades et degré de la franc-maçonnerie qui lui permettront d’accéder à l’ origine.

Pour les Anciens devoirs il s’agissait de gravir l’échelle des arts libéraux comme une échelle initiatique qui permettait de connaître soi et le monde, la vie dans le réel, puis arrivé au sommet de ses arts voir le visage de Dieu (la connaissance) puis redescendre pour transmettre a ses FF. En complément à cette échelle « libérale » une autre s’imposait: celle des vertus cardinales et théologales qui en toutes hypothèses offre un retour sur soi et les autres. La caverne socratique nous dépeint le même tableau partant du sub-terrestre pour voir la vraie lumière plutôt que son ombre, puis revenir et transmettre. Ceci est une démarche typiquement prométhéenne qui caractérise parfaitement la démarche initiatique.

Donc se dire relier à l’origine par le désir de transcendance et de connaissance implique le transfert à l’autre de la parole de l’image et du geste. Nous pouvons dire que la connaissance qui nous relie à l’origine n’a d’intérêt que si elle est transmise. Religare seul n’a de sens que par Tradere et inversement (du moins en matière initiatique, le cas de la démarche mystique de « l’état d’être » ou de la « grâce » diffère dans sa méthode et peut être sans schéma directeur ou méthodologique, et n’impose pas le tradere). L’association du tradere au religare est aussi vrai pour le voie initiatique que religieuse tant que cette dernière conserve son versant ésotérique et sa voie sacerdotale.

C’est donc les rituels qui ouvrent et ferment les espaces symboliques superposés (qui sont des mondes en soi ou des points de vue toujours plus élevés) qui formeront les barreaux de l’échelle.

  • Il existe cependant une différence notable entre le tradere et le religare.

La différence est dans le mouvement scientifique hermétique et constructif pour tradere, car il faut expliquer ce que l’on a vu, ou relaté par le rituel ce que l’on a ressenti au-delà des mots, ici l’initiation est liée à la vie. Pour religare la démarche est autre car, sans être passif, il faut se mettre en état de recevoir comme un miroir ce qui est en haut et l’intégrer de manière intuitive en soi suivant un conditionnement dogmé ou pas.

Il y a donc d’un coté une démarche volontaire, active et vitale d’un initié qui va apprendre à franchir la porte et les obstacles pour voir enfin la lumière, et l’autre démarche moins active que réceptive qui va accueillir l’empreinte de l’esprit originel en soi. L’herméneutique et l’anagogique vont donc se compléter successivement pour dépasser les difficultés du sens et de l’essence dans un cas, et pour recevoir et ressentir intuitivement une proximité ou une présence du divin dans l’autre cas.

La démarche initiatique du tradere vient compléter la démarche mystique du religare.

Nous évoquions une échelle dotée de deux lices, nous pouvons désormais dire que cette échelle est dotée d’une lice volontairement montante par l’initiation de l’homme recherchant l’origine de la transmission et d’une lice descendante qui fait descendre la lumière en tout homme relié. Jacob a vu les deux sens s’animer dans un songe.

  • Le rituel est indispensable

Sans doute que Tradere et Religare ne peuvent être mis en œuvre efficacement que par des rituels. La religion dite naturelle (morale pratique du bon comportement individuel et sociétal) qui préexiste au dogme d’une quelconque Église, ne s’en réfère pas moins aux usages surplombants et ritualisés de la bonne moralité et de l’art de vivre ensemble. La religion naturelle consistant en une orthopraxis immémoriale serait donc une tradition universelle qui précèderait l’orthodoxie religieuse plus récente?.

C’est par une autorité surplombante que l’homme réussit à faire naître et justifier la bonne morale. La bonne morale peut être noachite suivant les Constitution de 1738 (en regard des percepts de Noé), ou fondée sur les tables de la Loi et commandements, ou sur les vertus cardinales (puis théologales). Elle est donnée par un prophète ou par un messager divin dans le cadre d’une théophanie et s’accompagne d’un cadre rituelique.

Il s’agit donc de confier au nuage surplombant la foudre liée au non-respect des rituels de vie communautaire (préceptes de vie). Ces rituels vont « sacraliser » la vie humaine dans l’institution comme le rituel maçonnique va sacraliser la loge ou le temple qui est aussi une image de l’homme des origines. Celui qui intègre ces préceptes en art de vie serait alors sur la voie de la sanctification.

Dans ces conditions, les rituels fondés sur des préceptes surplombants sont facilement « reliables » à la pensée originelle, à la volonté originelle et à l’acte originel. Ces rituels favorisent soit la prise de conscience « lumineuse » résultant d’un travail (Labora) pour tisser et entretenir et transmettre le lien « tradere », soit la mise en l’état de réceptivité Graalique pour recevoir le lien « religare » par la prière notamment (Ora). Ce sont les deux exercices auquels nous invite le rite maçonnique fut-il œcuménique et fondé sur la religion naturelle comme le rite de la Grande loge d’Angleterre et ses constitutions de 1723, ou délibérément théosophique comme le RER depuis 1778. Notons que la Grande Loge d’Angleterre depuis sa réunification des Anciens et des Modernes en 1813 et ses principes de base de 1929, substitue à la religion naturelle Desaguilienne et à la foi maçonnique, la notion de croyance au GADLU et une vérité révélée. On contingenta par ce Landmark l’espace initiatique à la longueur du rayon de l’Architecte, avec pour perspective, peut être, la notion de mise en œuvre et d’ordonnancement, mais probablement pas celui de la création.

On s’adresse dans les deux systèmes, religare et tradere, à la même échelle, mais on suit plus ou moins l’une ou l’autre lice suivant que l’on dit religion ou initiation.

Pouvons-nous dire que dans une démarche initiatique (prométhéenne par nature et reposant sur la connaissance acquise par l’expérience) c’est l’homme qui part à l’assaut des trois enceintes pour atteindre le sommet ou le Centre, alors que dans une démarche chrétienne d’un religare dogmé (croyance et grâce) ce serait le divin qui descendrait au coeur-centre de l’homme pour sa rédemption ?

Les éléments initiatiques et mystiques sont quasiment identiques, mais leurs dynamiques sont celles de l’exhaussement par l’effort d’une recherche « essentielle » dans un cas et d’une discipline de l’intériorisation et de l’induction « cardiaque » dans l’autre cas. Ainsi les fonctions discursives seront mises de côté au profit des fonctions intuitives reposant sur la vision analogique ou la perception anagogique. (On retrouvera ces deux dynamiques associées aux notions de transcendance et d’immanence.)

On comprend pourquoi la voie artisanale du fait de sa nature volontaire et constructive, est plus adaptée à l’accueil d’une représentation de l’origine qui repose moins sur le dogme du croire, que sur l’expérience initiatique ritualisée du voir et du vécu associé à l’évocation (récit mythique ancestral sur l’origine et la fin) et à l’invocation (sollicitation de l’autorité surplombante). Cette voie modelante par la vision du Temple de Salomon et des deux colonnes est accessible en terme de représentation et puissante des symboles qui relie le maçon au divin. Il n’y a pas de révélations imposées en dehors de la bonne lecture du rituel est d’une interprétation personnelle, qui pourront aboutir au minimum à une foi maçonnique relative à l’éthique conforme à la morale, et peut-être à une vision métaphysique pouvant aboutir au « croire » ou à ses illustrations. (…)

E.°.R.°.

Cet article vient en complément de l’article: http://www.ecossaisdesaintjean.org/article-spiritualite-maconnique-99413011.html

Pour élargir le sujet au plan historique:

on conseille la lecture de Patrick Negrier « Art Royal et Regularité » éd Ivoire-Clair, David Stevenson, « Les origines de la franc-maçonnerie » le siècle écossais 1510-1710 éd Telèthes et « Les premiers francs-maçons » éd Ivoire-Clair-

Au plan symbolique: René Guenon : « introduction générale à l’étude des doctrines hindoue »Tradition et Religions » mais aussi « Aperçus sur l’Initiation » et « Initiation et Réalisation Spirituelle » éd Traditionnelles-

SOURCE : http://www.ecossaisdesaintjean.org/2014/12/tradition-et-religion-en-franc-maconnerie.html

http://a54.idata.over-blog.com/100x100/5/48/09/17/Copie-de-LEDSJ-1-.png

L’initiation maçonnique entre tradition et modernité 7 février, 2021

Posté par hiram3330 dans : Chaine d'union,Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

Conférence : L’initiation maçonnique entre tradition et modernité :

Version filmé : http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/anx_conferences_2016/a.c_160528_samedi_savoirs.html

Version écrite : https://yveshivertmesseca.wordpress.com/2016/06/16/linitiation-maconnique-entre-tradition-et-modernite-2/

L’initiation maçonnique entre tradition et modernité

Parler d’initiation maçonnique présuppose que la franc-maçonnerie initiationau18mescopiesoit une société initiatique. La chose ne va pas de soi ni dans le temps, ni dans l’espace. A sa naissance en 1717, la franc-maçonnerie dite spéculative était d’abord une friendly society (mutual society) progressivement intellectualisée par l’arrivée de fellows de la Royal Society et de gentlemen. Ainsi la définition avancée par la franc-maçonnerie anglaise d’aujourd’hui est toujours éthique et civique puisqu’elle se présente comme « a system of morality veiled in allegory and illustrated by symbols», même si de nombreux acteurs sociaux d’Outre-Manche (et d’Outre-Atlantique) vivent la pratique maçonnique comme un processus de construction spirituelle individualisée. Plus affirmée, la faction clubiste de la franc-maçonnerie latino-francophone refuse toute vision initiatique ou alors sous une forme abâtardie ou dévoyée.

initiation2Pourtant la référence aux secrets professionnels du Craft (Mestier) laissait déjà sous-entendre un enseignement caché à découvrir. C’est donc progressivement et plus ou moins rapidement et complètement que la franc-maçonnerie devint l’Art Royal par une plus ou moins grande assimilation/imitation des doctrines, récits et usages de mystères antiques, de certains cultes gréco-asiatiques, de l’ésotérisme médiéval, du corpus salomonien, de la kabbale chrétienne et juive, de l’alchimie, de l’architecture et de la géométrie, lues à la fois comme science et pensée ésotérique, du rosicrucisme, de l’illuminisme, de l’égyptomanie du XVIIIe siècle, de l’occultisme du XIXe, de la psychologie des profondeurs, de la psychanalyse, des apports de l’anthropologie et du spiritual revival post 1945. En passant sur le continent, des éléments nouveaux s’y amalgamèrent dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle : épreuves physiques, voyages les yeux bandés, emprunts chevaleresques, référence à trois ou quatre éléments (terre, air, eau, feu), cérémonie du sang, calice d’amertume ou menaces grandiloquentes en cas de parjure.

Ce processus se retrouve dans la taxinomie maçonnique. Dans les Constitutions d’Anderson, comme dans la Masonry Dissected de Samuel Prichard (1730), première divulgation du rite des Modernes, dans Ahiman Rezon (1756), de Laurence Dermott, premier dévoilement du rite des Anciens ou encore dans les usages anglo-saxons actuels, l’expression la plus usitée est « to make a mason », ou « to enter » ou « to admit »t (avec le double sens de recevoir ou d’affilier). Une situation assez voisine se retrouvait en France. Durant tout le XVIIIe siècle, on appelle le plus souvent l’admission d’un néophyte au grade d’apprenti « réception ». Pourtant dans les textes anglais et français, « initier », « initiation », « in initiating » (sens d’admission en maçonnerie) font une apparition discrète mais constante. Dans le manuscrit du rite Moderne dit Français (1786), le terme apparaît quatre fois dans le rituel du grade d’apprenti. Au demeurant, la carence de nomination ne signifie pas l’absence du fait initiatique. Au-delà de cette querelle d’Allemand (si on peut dire), la question est de savoir si la réception et le cheminement dans la franc-maçonnerie s’inscrit dans la grande famille des rites de passage.

 

Présentement, il est donc largement admis que la franc-maçonnerie est une société initiatique bien qu’elle soit bien d’autres choses en tant que fait social et culturel. L’initiation maçonnique s’inscrit dans rsz_mummersun phénomène quasi universel, polyphonique et polysémique, y compris dans son sens trivial. L’emploi du terme s’est généralisée aujourd’hui pour signifier le simple fait de mettre au courant un individu aussi bien d’une technique, d’un fonctionnement d’un objet, d’approches scientifiques que des modalités d’une profession alors qu’il désigne stricto sensu l’ensemble des cérémonies par lesquelles sont admis obligatoirement ou volontairement des néophytes à la connaissance de certains « mystères », secrets ou pratiques ou à des réceptions par âge, par classe, par sexe. Elle s’exprime dans un processus destiné à réaliser socialement, culturellement, psychologiquement, voire psychanalytiquement, un passage d’un état réputé inférieur à un état réputé supérieur. L’initiation, au sens ethnologique, fut, est et demeure un des mécanismes de socialisation qui permet de faire passer l’individu à une nouvelle identité. Elle est donc à la fois une admission et une accession : admission à une communauté constituée comme inclusive de ses membres et exclusive du reste de la société dans laquelle le groupe recrute ; accession à un stade nouveau de connaissance et/ou de statut.

Classiquement, on distingue trois types d’initiation décrite par l’ethnologue et folkloriste Arnold van Gennep (1873-1857)[1] :

TURMI, OMO VALLEY, ETHIOPIA - DECEMBER 30, 2013: Portrait of unidentified mature Hamar woman at bull jumping ceremony. Jumping of the bull is a rite of passage into manhood in some Omo Valley tribes.

*** « tribale », clanique, obligatoire, collective, par groupe d’âge et par sexe[2], elle a pour but d’intégrer l’individu dans la société à une place assignée ;

*** « religieuse », volontaire, le plus souvent 250px-NAMA_Mystères_d'Eleusismonosexuée[3], elle ouvre l’accès à des sociétés secrètes et/ou à secrets, à des groupes fermés et/ou discrets ou à des confréries fermées ;

initiation-aux-rituels-et-chants-chamaniques-mongols-main*** « magique », chamanique, individuelle, le plus souvent, elle vise à compléter ou bien à provoquer une personnalité « aberrante » à s’échapper à la condition humaine, pour obtenir des pouvoirs surnaturels, le groupe profane constatant l’efficience de ladite initiation.

Dans ce tableau, l’initiation apparait comme un rite de passage particulier[4]. Même si l’ouvrage de van Gennep demeure un classique, des travaux plus récents ont apporté des nuances, des précisions, des ouvertures & des relectures[5]. Ainsi Mary Douglas (1921-2007) affirma que le terme de rite est souvent synonyme de symbole. Il n’y a pas de rapports sociaux sans symbolisation. Elle ouvrait ainsi le champ du rite, en y assimilant les actes dits symboliques, conceptualisant qu’il existe des rites en dehors de la sphère religieuse stricto sensu[6]. Max Gluckman (1911-1975) mit en évidence une considération fonctionnelle négligée par van Gennep : les rites en général, et les rites de passage en particulier, ont vocation, entre autres, à résoudre des conflits, ou du moins à apaiser des tensions inhérentes à toute organisation sociale[7]. Un de ses élèves, Victor Turner (1920-1983), insistera sur le fait que dans divers rites, la phase centrale ou liminaire est caractérisée paraborigine_double_roasting_initiation l’humiliation des futurs bénéficiaires de l’initiation. Il propose d’associer cette situation au concept de communitas (communauté homogène, égalitaire et fondée sur des liens interpersonnels, par opposition à la société ordinaire, différencié et inégalitaire). Les vexations durant l’admission dans la communitas sont des rites d’inversion qui donnent à voir le caractère construit et relatif des hiérarchies sociales. L’ethnologue et sociologue française Martine Segalen a mis en évidence la capacité du rite de passage à s’adapter au changement social, à avoir plusieurs sens, à s’infléchir, évoluer et se métamorphoser avec le temps[8]. Plus critique envers van Gennep, Pierre Bourdieu (1930-2002) lui reproche d’avoir ignoré la fonction sociale du rite de passage : il souligne qu’une de ses fonctions n’est pas de de séparer ceux qui l’ont subi de ceux qui ne l’ont pas subi, mais de ceux qui ne le subiront jamais[9]. Enrichi de significations nouvelles, le rite de passage perdit un peu de sa spécificité : il n’apparaît plus comme un dispositif symbolique sui generis, mais comme une des formes parmi d’autres que peut prendre l’expression des tensions fondamentales des sociétés humaines. Ainsi aujourd’hui, la notion de rite de passage n’est plus guère employée qu’à titre descriptif pour désigner les initiations stricto sensu, voire même les seules initiations « tribales ».

Quoi qu’il en soit pour que l’on puisse parler de rite (de passage ou non), il faut :

*** une conduite spécifique et particulière, individuelle et/ou collective ;

*** un support corporel (verbal, gestuel, postural, etc°) ;

*** des règles codifiées, même si une marge d’improvisation est admise ;

*** un caractère plus ou moins répétitif d’une conduite exprimant quelque chose de plus qu’elle et destinée à être répétée ;

*** une forte charge symbolique sur les acteurs, voire pour les témoins ;Escalier-en-spirale-copie-1

***  une adhésion mentale, éventuellement non conscientisée, de l’ordre du croire et un certain rapport au sacré ;

*** une efficacité attendue ne relevant pas, aux yeux des acteurs sociaux, d’une seule logique.

Peut-on reconnaître dans les diverses caractéristiques de l’initiation énoncées ci-avant des traits communs à l’initiation maçonnique ? Rite de passage incontestable, l’initiation maçonnique s’inscrit dans la famille des initiations dites « religieuses ». Elle relève donc de la reliance telle que l’on définit Roger Clausse[10], Edgar Morin[11], Michel Maffesoli[12] et Marcel Bolle de Bal[13].

ritconf_logoDepuis le XVIIIe siècle, les maçons ont beaucoup glosé sur l’origine, l’évolution, le sens et la portée de l’initiation que la grande majorité des acteurs sociaux proclame pourtant inexprimable ou intransmissible (il est vrai lorsqu’elle parle de son vécu brut). Néanmoins toutes les versions rituelles de réception et les discours doctrinaux sur l’initiation présentent des structures communes. La franc-maçonnerie y est définie comme une institution traditionnelle initiatique fondée sur des mythes et qui pratique des rites en utilisant des symboles, et destinée à la mise sur la voie d’un individu volontaire dans le but de se réaliser spirituellement. Elle se veut donc un Ordre séculier dont la finalité première est la libération intérieure du cherchant par un cheminement en résonance avec d’une part, l’acronyme à prétention alchimique et hermétiste V.I.T. R.I.O.L. et d’autre part, la sentence delphienne[14] reprise par Socrate[15] Γνῶθι σεαυτόν (Gnỗthi seautόn) : Connais-toi, toi-même

Le premier signifie Visita Interiora Terrae, Rectificandoque, Invenies Occultum Lapidem soit Visite l’intérieur (explore le tréfonds) de la terre et VITRIOL1en (la) rectifiant (purifiant) tu trouveras la pierre cachée (occulte). Le vitriol [les sulfates] est le solve alchimique qui contribue à « dissoudre » le profane lors de l’initiation. C’est sur cette pierre cachée, rectifiée, purifiée que l’adepte est invité à bâtir son temple intérieur pour se mettre à l’abri des « intempéries ». Mais il doit par un travail de décantation et de purification qui lui permettra de « séparer le subtil de l’épais » trouver cette pierre cachée dite philosophale, au plus profond de lui-même.

gnothi-seautonLe second même s’il ne correspond pas parfaitement à la maïeutique socratique invite à la connaissance de soi c’est-à-dire au savoir qu’une personne acquiert sur elle par la rectitude de la pensée, l’esprit critique et l’acceptation du regard extérieur nécessitant introspection, lucidité, libre arbitre, congruence et maîtrise de soi.

L’initiation maçonnique est donc à la fois un commencement (initio,  initium) et un but (teletè, telos). En latin, initium, d’ineo (aller dans) signifie commencement, début, naissance. Au pluriel, le mot désigne plutôt la naissance, la cause première, les fondements. Initus équivaut également à entrée, commencement, pénétration sexuelle. Initiare veut dire instruire ou commencer, initiatio, l’initiation, initiatur, l’initiateur. En Grec ancien, télos (τελός) signifie la fin, la complétion, l’aboutissement, la perfection. Les rites initiatiques se disent telea, initier, telein, l’initiation, teletè et les initiés, teloumenoi. Initium et télété représentent les deux aspects de la démarche initiatique maçonnique. L’un est la mise en chemin, l’autre, le chemin et le but. L’initiation maçonnique est un moment/passage (ou plusieurs) et un processus dans la durée (très variable, voire sans fin sur la terre) qui font sens, à la fois comme signification et direction.

Depuis longtemps, le mot initiation désigne le plus souvent, et parfois exclusivement, la cérémonie de réception du profane en maçonnerie et par extension les admissions aux grades suivants, y compris les post-magistraux même si elles sont nommées sous d’autres appellations : avancement, élévation, exaltation, adoubement. Il s’agit d’une succession de rites de passage tels que les définit van Gennep. La réception en loge et l’exaltation à la maîtrise s’apparentent aux rites cycliques, certaines cérémonies post-magistrales relèvent de la tradition chevaleresque alors que l’avancement au compagnonnage ou la réception comme Maître Maçon de la Marque ont conservé un aspect grandement corporatif. Mais progressivement, l’initiation maçonnique s’est trouvée investie d’un deuxième sens, à savoir un long, lent et permanent processus de transformation du cherchant depuis sa réception comme apprenti jusqu’au passage à l’Orient Eternel. Entrée dans l’Ordre, réceptions successives, présence en loge, pratiques rituéliques conduisent à une socialisation maçonnique, à l’apprentissage du vivre ensemble en loge, à l’intériorisation des normes et des valeurs maçonniques et à la construction de la nouvelle identité psycho-sociale du maçon, bref à un véritable habitus plus au sens « maussien »[16] ou « éliasien »[17] que bourdien[18]. Cette socialisation est-elle compatible/complémentaire avec la connaissance de soi, revendiquée par de nombreux acteurs sociaux. autre-soi-memeSi l’initiation est perçue comme une méthode de la connaissance de soi, il est loisible de se demander si la connaissance de soi est possible ? En effet comme l’écrit Nietzche, « l’intellect, en tant que moyen de conservation de l’individu, déploie ses principales forces de travestissement »[19]. La conscience de soi n’est pas spontanément une connaissance de soi. Elle ne peut être une connaissance de type « scientifique » car un sujet ne peut être objectivé. Elle ne peut être non plus une analyse/pratique psycho-pathologique. Pour qu’un individu puisse faire l’expérience de son être, il y faut une médiation, voire plusieurs. L’ Art royal peut-il être un de ces outils ? Est-ce alors une initiation ? Une anthropologie clinique entre dévoilement d’une essence ontologique et quête d’une aventure spirituelle ?

 

L’initiation maçonnique présente quelques traits communs à toute initiation avec des spécificités et des variantes propres liées le plus souvent aux perspectives métaphysique, spirituelle, culturelle, philosophique et/ou psycho-sociale: dans lesquelles le cherchant situe sa quête, les choix individuels des acteurs sociaux étant parfois contradictoires.

Quoi qu’il en soit d’abord, le parcours se fait toujours d’un statut réputé inférieur à un statut réputé supérieur, de l’extérieur (monde profane, environnement exotérique, conscient, « anciennes connaissances ») vers l’intérieur (monde sacré, ésotérisme, psyche2drose0profondeur de la psyché, nouveaux enseignements), symboliquement de la mort vers la vie, le parcours inverse étant impossible. Aussi si les obédiences peuvent s’extérioriser si elles le jugent utiles, et si le maçon comme citoyen (et seulement comme tel) croit pouvoir « répandre à l’extérieur » des « vérités apprises » dans la loge, il est très difficile à l’initié de rendre compte de sa propre initiation. Ce qui se passe durant une initiation maçonnique est à la fois étonnant, tangible et difficilement partageable[20]. L’initiation ne demande pas de dispositions particulières, sauf d’ « être libre et de bonnes mœurs » (« juste, droit, libre, majeur, de jugement sain et de mœurs strictes »)[21]. Elle est donc théoriquement accessible au plus grand nombre, mais elle n’est pas faite pour tout le monde dans la mesure où elle exige un certain rapport à la parole, au silence, à la gestuelle codifiée, aux usages du groupe, à la vérité et au sacré. Le cheminot doit pouvoir supporter les effets de sa quête, ce qui n’est pas donné à tout le monde d’où des rejets provisoires ou définitifs, des abandons mais aussi des refus de certains maçons d’accepter le fait initiatique ou alors du bout du tablier. L’appartenance à une obédience ne vaut pas brevet d’initiation.

Ensuite, la séquence centrale de l’initiation est une époptie, c’est-à-dire une représentation théâtrale du mythe principal et de l’enseignement du secret propres au groupe maçonnique en général, et aux degrés (ou groupe de degrés) en particulier, à partir de jeux scéniques. Comme la plupart des autres initiations, la maçonnique est à la fois un mimodrame et un théâtre parlé dans lesquelles le récit, les gestes, les mimes, les bruits mais également la musique, voire les sensations (stimulations des sens), la mise en scène jouent un rôle central et complémentaire.

Trois thématiques y dominent : l’une est structurée autour du monde de la construction. Ce concept est omniprésente dans la franc-maçonnerie (Pyramides, Tour de Babel, Temples de Jérusalem, Cathédrales). Certes le modèle est le temple dit de Salomon tel queTemple-de-Salomon-1784 le décrit la Bible (1er Livre des Rois, 6-8 ; 2e Livre des Rois, 3-5) mais l’édifice va bien au-delà. Il donne le cadre spatio-temporel dans lequel s’exprime l’imaginaire et l’initiatique maçonniques, entre midi et minuit, de l’orient à l’occident. Un peu comme la scène du théâtre et ses décors, ce cadre est également le vrai/faux lieu de l’activité maçonnique où sont mis en action les rites de passage et le plaisir pour les maçons d’être inclus ensemble. Mais le mythe de la construction en maçonnerie s’active et se féconde dans un mouvement plus ample que l’on peut nommer sans jeu de mots (encore que !) le constructivisme maçonnique, c’est-à-dire la construction/déconstruction/reconstruction à la fois d’un humain debout, d’un édifice spirituel et d’un monde meilleur. Ce processus double comme mise en chemin et comme complétion préempte, engendre, porte la transformation de la vision et du comportement du maçon. Dans cette perspective constructiviste, il y a initiation lorsque le cherchant développe, construit et adapte continuellement sa pratique, sa pensée et sa psyché avec les autres membres de la confrérie, avec les outils, les techniques et le corpus du métier et avec lui-même. Ainsi, il y a analogie entre la construction du Templum Dei (ou sa version sécularisée dite du temple  de l’humanité) et celle du temple intérieur de chaque maçon, entre l’espérance de la cité idéale et la résilience du cherchant après chaque étape initiatique. Ciselant le tout, la franc-maçonnerie a intégré dans son corpus initiatique le mythe de la chevalerie médiévale avec ses valeurs de loyauté, dePenthesilea_as_one_of_the_Nine_Female_Worthie solidarité envers les faibles et de vertu/virtù, récits qui structurent une grande partie des grades post-magistraux.

Mais la plus importante des thématiques initiatiques maçonniques est la nécessité d’une nouvelle naissance, après destruction de l’ancienne personnalité dans le but de faire ressusciter le cherchant à une vie nouvelle. Celui qui est né doit mourir pour renaître. L’initiation maçonnique a des correspondances évidentes avec les mythes thanatologiques[22], les conduites du deuil et les eschatologies (discours sur les fins dernières). La « résistance » à la mort (qui n’est pas le refus d’accepter la finitude psychocorporelle terrestre) est une constance anthropologique. La mort/renaissance est une des attitudes/réponses. La franc-maçonnerie postule une ontologie de la survie[23] que l’on pourrait qualifier de manière oxymorique comme une « eschatologie agnostique » puisqu’elle ne tranche pas l’après[24], entre simple survie dans la mémoire des confrères, possible « amortalité » technico-scientifique, après-vie, réincarnation, métempsychose, métensomatose, palingénésie, résurrection. Le parricide/fratricide d’Hiram, mythe fondateur,
légitimateur et didactique, demeure au cœur de l’initiation maçonnique. Il se perpétue dans le temple de Salomon, lieu saint par excellence, alors que la renaissance du « découvreur » se fait dans un ailleurs indéfini simplement signalé par l’acacia[25]. Par ce mythodrame[26], le cherchant fait l’expérience de la mort à travers l’assassinat de l’architecte et la recherche de son corps. La putréfaction/décomposition atteint les os qui se séparent de la chair picturec’est-à-dire qu’on atteint le primordial. Comme dans de nombreux rites, le cadavre, ici en biodégradation, reste le point d’appui de l’initiation maçonnique car le rituel qui met en scène cette thanatologie n’a qu’un seul destinataire : le postulant et indirectement ceux qui l’accompagnent. La cérémonie n’a qu’un but principal, celui de la métamorphose/renaissance du cherchant. Ce rite de mort est en définitive un rite de vie/renaissance.

Ensuite encore l’initiation maçonnique se déploie dans et par un corpus symbolique[27]. La symbolique[28] maçonnique n’est pas une simple analogie, une allégorie bonasse ou une correspondance commode dans laquelle le niveau signifierait l’égalité, l’équerre, la droiture et le compas, la mesure encore qu’il faut bien commencer l’apprentissage par l’alphabet. Elle est la version maçonnique de la fonction symbolique anthropologique qui en œuvrant produit de l’ordre lequel organise symboliquement et réellement (les deux en dialectique) le monde, les groupes humains et les individus et fonde la culture et les structures, ici le corpus, le culturel et le cultuel maçonniques. Cette fonction structurante de l’esprit humain fait du lien. C’est le cas dans la loge et chez le maçon. Cette structuration fondamentale (consubstantielle à l’espèce homo) sert de médiation entre les individus et constitue ce qui fait groupe et société. Condition universelle, à travers le temps et l’espace, de la vie mentale individuelle et collective, le symbolique se présente comme un médiateur pour chacun, la communauté et le monde. « Ordres » apparemment séparés selon Levi-Straus[29], le réel, l’imaginaire et le symbolique seraient en relation et en correspondance[30]. En maçonnerie comme ailleurs, les rites, les mythes et le symbolique ne témoignent-ils pas de la réalité et ne tutoient-ils pas la vérité ?

Ainsi le symbolique maçonnique permet aux maçons de signifier ce qu’ils pensent et ce qu’ils font. Le symbolique maçonnique est donc la représentation collective codifiée des maçons. Ainsi, l’initiation maçonnique se déploie dans une culture spécifique définie comme un système symbolique structuré autour et par le langage (mots, formules, récits, gestuelles, sensations, discours, chants, concepts, mythes, etc…) dans lequel chaque symbole/signe prend sens selon une logique d’opposition/trie/réaction/complétude réductible le plus souvent (mais pas toujours) au binaire (masculin/féminin, noir/blanc, bien/mal, Soleil/lune, deux colonnes B. et J.) ou ternaire (triangle/triangulation, vescica piscis/mandorle, fingersvesicafirewater360soleil/lune/vénérable). Le fait de plonger les mains du récipiendaire dans l’eau, par trois fois, pourrait être interprété comme un acte hygiénique (encore que !) alors qu’il renvoie à une purification spirituelle (ablution)[31]. Cette fonction symbolique est donc pour l’initié en devenir une référence/outil pour ses pratiques et sa pensée si l’on veut bien admettre qu’il ne s’agit pas d’un processus cognitif primitif et archaïque, opposée à la « noble » démarche rationnelle moderne occidentale, mais d’une pensée d’ordonnancement (organisation immanente aux choses) propre à l’homo sapiens faber demens religiosus qui fonde son humanité en général et dans le processus initiatique, sa sociabilité maçonnique en particulier.

Enfin l’initiation maçonnique s’exprime également dans la moelle du symbolique, savoir le mythe comme récit fondateur. Le mythe est tenu pour vrai et remplit une fonction socio-culturelle et « reliante » dans la mesure où il se présente comme le ciment du groupe. Le mythe raconte une histoire dite sacrée. Il a un rôle d’explication du monde mais sur un mode souvent énigmatique, toujours symbolique et paradoxalement normatif et cognitif. Il exprime une vérité profonde par le détour d’une fiction ouvertement équivoque. C’est donc un récit atemporel qui transcende l’histoire. Le mythe peut ainsi être défini comme un objet signifiant, une parabole conceptuelle (qui se dévoilerait avec lenteur en suscitant un subtil frisson lié à ce lent dévoilement), une métaphore nomade, une analyse en labyrinthe, un discursus non « littérarisé » selon l’expression d’André Siganos[32] ou un mutus liber[33] cher aux 220px-Mutus_Liber_coveralchimistes pouvant faire entendre des « voix » silencieuses comme le suggère Gilbert Durand[34]. Quel rôle joue-t-il dans l’initiation maçonnique ? Comme leurs homologues, les mythes maçonniques et/ou les mythes en maçonnerie sont des éléments fondamentaux de la composition idéelle (relative au monde des idées) et émotive de la communauté maçonnique. Ils sont donc en résonnance intime, profonde, consubstantielle avec l’initiation maçonnique. Ils contribuent à son climat, à son parfum, à son expression. Ils assurent le continuum dans le processus initiatique entre le cultuel (le rite et les usages) et le culturel (le symbolique, le corpus d’idées). Mais dans le corpus initiatique, l’important n’est pas les éléments du récit mais la manière dont lesdits éléments sont combinés entre eux. Le mythe est simultanément dans le récit et au-delà de lui, un peu comme le silence qui suit la musique de Mozart et qui serait encore du Mozart. Il est in et out, un peu comme les linguistes distinguent la langue qui relève du temps réversible et synchronique (histoire de la langue et ses évolutions)  et la parole du temps irréversible et diachronique (langue à un moment précis). Il se développe toujours dans des faits advenus, mais sa force provient de ce que ces événements, censés se dérouler à un moment du temps, forment aussi une structure permanente. Dans l’initiation, le mythe se rapporte ainsi concomitamment au passé, au présent et au futur. De plus, il n’est pas un produit fini. Il faut donc autant comprendre sa genèse qu’analyser le récit dans ses variantes successives. La maçonnisation du standard du héros injustement frappé est bien plus parlante, pertinente, explicative pour l’initié que les débats byzantins infra-maçonniques sur les objets qui tuent Hiram, la manière dont il est atteint et comment il tombe, tartines pour Diafoirus petits docteurs es maçonnologique. En effet, le mythe maçonnique se présente comme un festin de mots[35]. L’opération mythique se fait avec des mots, matériau polysémique, capable de mettre bout à bout et en ordre des éléments discursifs qui construisent le sens du récit. On ajoutera qu’il est nécessaire de prendre en compte la totalité des variantes d’un mythe. Ainsi il n’existe pas une version « vraie » (encore moins officielle, sauf pour les «pseudo-gardiens » de la doxa maçonnique qui confondent allégrement l’esprit et la lettre) du 220px-St_John's_Church,_Chester_-_Hiram-Fenster_2mythe salomonico-hiramique (ou hiramico-salomonien). Il faut retenir à la fois les récits archaïques plus ou moins oubliés, ceux qui ont donné naissance à des divers grades post-magistraux ou à des side degrees, les récits nés en marge de la franc-maçonnerie comme celui de Gérard de Nerval[36], ou ceux plus burlesques qui expliquent l’histoire par la lutte des classes. Toutes les versions appartiennent au mythe. Et le mythe nous dit que la richesse du sens réside dans l’infinitude de son possible. Enfin, dans la mythologie maçonnique, il faut se méfier comme de la peste de la nomination. Le même nom ou adjectif ne renvoie pas obligatoirement à la même famille. Beaucoup de mythèmes (unités fondamentales que partagent les mythes) proches sont nommés différemment. D’autres ont des significations multiples, encastrées, en contrepoint, inversées, dérivées ou bien d’autres. Pourtant les mythes maçonniques sont fondamentalement les contes initiatiques de la franc-maçonnerie.

Comme sa grande famille anthropologique, l’initiation maçonnique est une accession à un stade nouveau « supérieur », s’opérant par des cérémonies particulières, par étape, de manière progressive, en référence à un discours, avec un double but, la socialisation et la symbolisation. L’initiation maçonnique est donc à la fois une pratique, un développement & un corpus, qui passe (plusieurs fois et plus ou moins) par trois situations successives:

*** La phase préliminaire ou la séparation, (« avant le seuil » = pro-fanum, pour la réception, les quatre appartements pour la cérémonie de Rose-Croix, 18e degré) avec une réclusion « prophylactique » dans un lieu clos (cabinet de réflexion, chambre de préparation) et un dépouillement physique et/ou vestimentaire (par exemple le pied déchaussé d’où le boitement/boiterie comme Jacob ou Œdipe, ou le corps « ni nu ni vêtu, mais dans un état décent »);

*** la phase liminaire ou la liminarité ou liminalité, l’entre-deux, entre le vieux et le neuf, qui se manifeste sous des formes rituéliques souvent fort différentes selon les grades;

*** la phase post-liminaire ou l’agrégation/réincorporation conférant au récipiendaire un nouveau statut.

289740_143647059056057_100002322900628_258823_4624022_oSymboliquement, ces trois moments figurent mort, gestation et renaissance du récipiendaire ou psychanalytiquement, crise, rupture et dépassement pour reprendre le titre d’un ouvrage collectif[37].

Peu ou prou, dans la réception dans l’Art royal, puis dans les diverses progressions/promotions par degré, on trouve tout ou partie des éléments suivants, d’abord dans les deux premières phases (parfois dans la troisième) :

* Un mythodrame, en général un principal par grade (le meurtre d’Hiram et la recherche de son cadavre au grade de maître et de ses assassins, dans les grades post-magistraux);

* une (ou plusieurs) époptie(s) dévoilée(s) par la « contemplation » de symboles, en liaison avec la représentation « théâtrale » du mythe et de l’enseignement du grade ;

* La présence de un à quatre éléments (terre, eau, feu, air) dans des rituels de purification ;

* Un ou plusieurs voyages unidirectionnels, une déambulation ritualisée et orientée, des marches codifiées, des départs d’un pied déterminé ;

* Une guidance, car le récipiendaire est toujours « accompagné » même de loin ;

* Une ou plusieurs chute(s)/élévation(s) suivie(s) d’une montée/passage/élévation et des obstacles à la progression (marches ou escaliers, bruits, descente au sein de la terre (caverne, grotte, cave, voute), ordalies) ;

* Des contraintes physiques (bandeaux, voilettes, entraves, encordement, breuvage, clôture des lèvres, cérémonie du sang);

* Une eurythmie, c’est-à-dire une harmonie résultant d’un agencement heureux et équilibré de gestes, de sons et de la gestion du temps (« de Midi à Minuit ») ;

* un espace/temps délimité, couvert, fermé, séparé donc sacré (« lieu très saint et très éclairé connu des seuls vrais maçons ») ;

* la présence plus ou moins marquée d’anxiété provoquée par l’attente et l’incertitude et/ou de la confiance d’un récipiendaire alors sujet actif/passif.

La phase d’agrégation, quant à elle, se structure autour de rites de dévoilement/intégration (don de la lumière, relèvement du maître par les cinq points de la maîtrise, adoubement) et de protection/incorporation (épées « protectrices »). Elle compte toujours un serment solennel. Elle s’accompagne de la présentation/narration d’une partie du corpus maçonnique, avec un ou plusieurs discours/récits reprenant tout ou partie du mythe fondateur, un ou plusieurs épisodes spécifiques du grade, l’annonce explicite ou implicite d’une eschatologie, c’est-à-dire à la fois un but et une fin et d’une uchronie, c’est-à-dire la description d’un « meilleur des mondes » situé dans l’ailleurs spatio-temporel (le voyage initiatique relève de la quête d’un monde meilleur) et un questionnement de la fin/finitude/but/dessein de l’individu.

Le tout se termine par des embrassades, des libations, un repas et parfois des chansons que l’on retrouve également sous forme autonome (banquet d’Ordre) comme medium de lien social.

Inscrite dans un Ordre traditionnel, l’initiation a-t-elle à voir avec la modernité ? Le mot tradition vient du latin traditio = acte de transmettre, du verbe tradere = faire passer, livrer, remettre. La transmission est consubstantielle du fait initiatique. La tradition est la transmission continue plus ou moins ritualisée d’un contenu culturel à travers l’histoire depuis un événement fondateur (réel ou mythique) ou de temps immémorial, lequel constitue un facteur d’identité, de cohésion et de légitimation d’un groupe. L’initiation maçonnique est donc par essence traditionnelle. Néanmoins les concepts de tradition primordiale[38], de Sophia perennis, connaissance universelle d’origine non humaine théorisée entre autres par René Guénon (1866-1951) ou de traditionalisme religieux se légitimant dans une tradition révélée relèvent de choix « idéologiques » de certains acteurs sociaux, même si divers courants maçonniques s’y référent explicitement.

Grâce à sa nature traditionnelle et d’une certaine manière invariante, l’initiation maçonnique semble constituer un laboratoire extrêmement efficace et efficients pour la socialité[39] postmoderne ou hypermoderne. Le monde moderne occidental désenchanté serait en voie de saturation matérialiste et en cours de réenchantement[40] (maintien, appétence & renouveau de diverses formes initiatiques et de l’ordre symbolique, retour des rituels, sens de la communauté, imaginaire, haptonomie dans divers groupes sociaux, diverses associations et manifestations, dans la culture, la publicité ou dans des formes nouvelles du politique et de l’économique). L’initiation maçonnique, par ses mythes, ses rites et son symbolisme c’est-à-dire par ses structures traditionnelles apparaît alors d’une étrange modernité. Face aux angoisses que fvcvghv-hjboujhn-bvc4b1kpeuvent provoquer la mondialisation d’une part et l’hyper-individualisation d’autre part, dans un monde d’immédiateté, de zapping, d’éphémère et de superficiel, les structures anthropologiques de l’initiation maçonnique fondées sur la naissance, la vie, l’amour et la mort, apportent une réponse apaisante et pérenne donc moderne. Néanmoins l’initiation, dans le temps et l’espace, n’est pas immuable dans sa forme. Même si elle est associée à l’idée de tradition, et donc à une certaine immuabilité, elle est plastique. Elle est le produit de temporalités spécifiques historiques et/ou géo-culturelles qui voient se transformer (les serments), disparaître (épreuves physiques), naître (épreuves de l’air et de la terre, à la fin du XVIIIe siècle et du miroir, aujourd’hui) ou ressurgir certains de ces éléments[41]. Elle est donc aussi d’une certaine manière de la modernité.

Ainsi l’initiation maçonnique (comme les autres types d’initiation au demeurant) a une triple fonction pour le cherchant : l’hominiser, l’individualiser et le socialiser. Elle est la substantifique moelle de l’universel maçonnique car elle relève de la naissance, de l’élan vital, abramovic_perfod’Eros et de Thanatos. C’est par elle que la franc-maçonnerie est véritablement universelle plus que par ses valeurs qui, somme toute, sont celles de tout humanisme de bon aloi. Elle est donc à la fois découverte d’une expérience de caractère intime, perspective de développement, expérience physico-psychologique, éveil de la conscience, intelligence du réel ou du caché, introduction aux mystères de la vie et de la mort, découverte de soi et des autres, cheminement sur la voie, quête d’identité et de sens. Elle alterne temps forts et lent processus, recul et avancée, refus et acceptation, doute et foi. Elle n’est donc ni un acte religieux stricto sensu, ni un métarécit politique, ni une psychanalyse. Le processus initiatique se développe sur le plan individuel, social, intellectuel, moral, psychologique et spirituel. Se pose cependant la question de savoir comment l’initiation (dans les deux sens ci-dessus définis) est reçue, vécue et intégrée. Les maçons sont-ils tous des pratiquants croyants initiatiques ? L’initiation n’a de valeur que si le rite est conforme aux normes du groupe qui agrègent les récipiendaires (Quel sens, fait la formule « je préférerais avoir la gorge tranchée plutôt que de faillir à ce serment » pour la plupart des postulants). L’initiation n’aurait pas de pouvoir sui generis (intrinsèquement liée à sa nature) si elle ne se ressent, s’éprouve, s’intériorise encore que la répétition automatique de dizaines de gestes et d’actions et la réception de perceptions de tous ordres, conscientes ou inconscientes, n’est pas sans conséquence sur le cerveau humain[42]. Si le cherchant n’y voit qu’une coquille vide, un jeu puéril, un théâtre d’ombre, un cérémonial désuet, il est peu probable que ladite initiation ait un sens (fasses sens) et soit efficiente. L’initiation maçonnique ne peut être qu’une pensée/intelligence/spiritualité/métaphysique vécue : المدخل (الدخول الى الحمام ليس خروج, Dkhoul l’hamman machi b’al Khroujou[43].image collée 640 x 428

 

 

  1. Dire que ce texte doit aux lectures de et aux discussions avec Bruno Etienne est un doux euphémisme mais comme il aimait à dire et à écrire avec Sören Kierkegaard et Moheïddine Ibn’Arabi : « la forme du serviteur est l’incognito. Car plus bas est l’initiateur, plus haute est l’initiation».

 

[1] Paris, Nourry, 1909.

[2] Encore qu’il existe quelques exceptions comme l’initiation sikoaanga en Pays Moaaga (Burkina Faso). Cf. Vinel Virginie, Etre et devenir Sikoomse, in Cahiers d’Etudes Africaines, 158, 2000, p. 257-280.

[3] L’exception notable est les mystères d’Eleusis. Dans plusieurs cultes, on trouve une prêtrise mixte, notamment pour le culte civique (Dionysos à Millet) mais l’initiation stricto sensu semble alors le plus souvent de la seule responsabilité des femmes.

[4] Goguel d’Allondans Thierry, Rites de Passage, rites d’initiation : Lecture d’Arnold Van Gennep, Québec, éd. Presses universitaires de Laval, 2002.

[5] Cf. entre autres Douglas Mary, Purity and danger : an analysis of concepts of pollution and taboo, Londres, Routledge & K. Paul / New York, Praeger, 1966 ou Turner Victor W., The ritual process : structure and anti-structure, Chicago, Aldine Publishing, 1969.

[6] Natural Symbols : Explorations in Cosmology, Londres, Barrie & Rockliff the Cresset Press, 1970.

[7] Order and Rebellion in Tribal Africa. New York, The Free Press of Glencoe (Macmillan), 1963.

[8] Rites et rituels contemporains, Paris, Nathan, coll. 128, 1998.

[9] Les rites comme actes d'institution, in Actes de la recherche en sciences sociales, 1982, 43, p. 58-63.

[10] Néologisme devenu un concept sociologique in Les Nouvelles, Bruxelles, Ed. de l’institut de sociologie, 1963.

[11] La Méthode, VI, « Ethique », Paris, Le seuil, p. 113/120.

[12] Le réenchantement du monde. Une éthique pour notre temps, Paris, La Table Ronde, 2007.

[13] La tentation communautaire. Les paradoxes de la reliance et de la contre-culture, Bruxelles, Ed. de l’Université de Bruxelles, 1986 & éd. de Voyages au cœur des sciences humaines. De la reliance, Paris, L’Harmatttan, 1996, 2 tomes.

[14] Selon Pausanias (c.115/180), diverses sentences se trouvaient dans le pronaos du temple delphien d’Apollon. En recoupant avec les références de Platon et de Plutarque, on peut émettre qu’elles figuraient sur des colonnes ou sur des cippes (stèles de pierre).

[15] Cette formule se trouve dans divers dialogues de Platon (Charmide [Sur la Sagesse], Philibé [Sur le Plaisir], Premier Alcibiade [Sur la Nature de l’Homme] : «Allons, mon bienheureux Alcibiade, suis mes conseils et crois-en l’inscription de Delphes : Connais-toi toi-même, et sache que nos rivaux sont ceux-là et non ceux que tu penses et que, pour les surpasser, nous n’avons pas d’autre moyen que l’application et le savoir.»

« … et tu connaîtras l’univers et les dieux » est un ajout moderne.

[16] Mauss Marcel, Les Techniques du corps, in Journal de Psychologie, Paris, vol. XXXII, n° 3-4, 15 mars-15 avril 1935.

[17] Elias Norbert, Die Gesellschaft der Individuen, Stockholm, Stockholms Universitet [Idehistoriska uppsatset, no. 5.], 1983; trad. française, La Société des individus, Paris, Fayard, 1991, avant-propos de Roger Chartier.

[18] Bourdieu Pierre, La distinction : critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979 & Le Sens pratique, Paris, Minuit, 1980.

[19] Über Wahrheit und Lüge im außermoralischen Sinn [Vérité et mensonge au sens extra-moral], 1873, 1896.

[20] Paradoxe ! De nombreux maçons n’ont de cesse de vouloir formaliser et intellectualiser leur parcours initiatique afin de le partager avec des autres membres de la communauté, voire d’en faire profiter (au moins en partie) des profanes alors que la plupart affirme le caractère inexprimable et intransmissible de ladite initiation.

[21] Formules traditionnelles loin d’être univoques…

[22] Ni la thanatocratie, ni les systèmes mortifères, mais le regroupement de tous les savoirs qui parlent de la mort comme le définit Louis-Vincent Thomas.

[23] Thomas Louis-Vincent, L’eschatologie : permanence et mutation in Thomas Louis-Vincent et alii., Réincarnation, immortalité, résurrection, Bruxelles, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, 1988, p. 17 et suivantes.

[24] Encore que diverses obédiences et/ou familles maçonniques avaient et/ou ont affirmé l’immortalité de l’âme.

[25] Même si pour des raisons pratiques, la scène se joue dans le temple/bâtiment.

[26] Le but du mythodrame est de contribuer à ce que l’initié se mette en lien avec son processus d’individualisation.

[27] A cause de son ambiguïté, Umberto Eco, par prudence épistémologique, invite à utiliser le mot symbole avec « parcimonie » in Sulla letteratura, Milan, Bompiani, 2002.

[28] Le symbolique est le domaine du symbole. Il est selon l’approche lacanienne un des trois « registres essentiels » du champ de la psychanalyse avec l’imaginaire et le réel (Cf. J. Lacan, Le symbolique, l’imaginaire et le réel, in Bulletin interne de de l’Association française de psychanalyse, 1953; Ecrits, Paris, seuil, 1966). La symbolique est l’ensemble des relations et des interprétations afférant à un symbole particulier et/ou l’ensemble des symboles caractéristiques d’une culture (symbologie). Quand on parle de l’art d’interpréter les symboles, on préférera utiliser le terme d’herméneutique (Cf. Ricoeur Paul, De l’interprétation. Essai sur Freud, Paris, Éditions Le Seuil, Collection L’Ordre philosophique, 1965 ; item, Le conflit des interprétations, Paris, Éditions Le Seuil, Collection Esprit, 1969).

24 Anthropologie structurale, Paris, Plon,1958 ; Anthropologie structurale deux, , Paris, Plon, 1973

[30] Godelier Maurice, L’imaginé, l’imaginaire et le symbolique, Paris, CNRS éditions, 2015.

[31] Hidiroglou Patricia, L’eau divine et sa symbolique. Essais d’anthropologie religieuse, Paris, A. Michel, 1994.

[32] In Le Minotaure et ses mythes, Éditions PUF, 1993. Cf. également Mythe et écriture, Paris, PUF, 1999 et en collaboration avec Chauvin Danièle & Walter Philippe, Questions de mythographie. Dictionnaire, Paris, Imago, 2005.

[33] Un « livre muet » où les images seraient des mythes.

[34] Les Structures anthropologiques de l’Imaginaire, introduction à l’archétypologie générale, Paris, PUF, 1960.

[35] Cf. Scheid John & Svenbro Jesper, La tortue et la Lyre. Dans l’atelier du mythe antique, Paris, CNRS Editions, 2015.

[36] Nerval, Gérard de, Histoire de la reine du matin et de Soliman, prince des génies, in Le Voyage en Orient, Paris, Gervais Charpentier, 1851.

[37] Kaës René, Missenard André, Anzieu Didier, Guillaumin Jean, Kaspi Raymond, Bleger et al., Crise, rupture et dépassement : analyse transitionnelle en psychanalyse individuelle et groupale, Paris, Dunod, 1979.

[38] François Stéphane, L’Ésotérisme, la « tradition » et l’initiation. Essai de définition, Tours, Grammata, 2011.

[39] Socialité : mode de vie et d‘être déterminée par la sociabilité définie comme une tendance à vivre en société.

[40] Maffesoli Michel, Le réenchantement du monde. Une éthique pour notre temps, Paris, La Table ronde, 2007.

[41] Cf. Segalen Martine, Rites et rituels contemporains, Paris, Nathan université, 1998.

[42] Naccache Lionel & Riveline Claude, Les étranges pouvoirs du rite sur le cerveau in Le Journal de l’Ecole de Paris, 2014/4, n° 84, p. 7/13.

[43] L’entrée au hammam n’est pas comme sa sortie, ou si l’on préfère : on ne ressort pas du bain comme on y est entré.

SOURCE : https://yveshivertmesseca.wordpress.com/tag/mysteres-deleusis/?fbclid=IwAR0qgOsJeG1jZVS5vsvCQ_ETa4UqRoXpvrE8I9mPl2TY4_UKTbl2SJlt5hA

Le Temps …

Posté par hiram3330 dans : Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

Le Temps

Publié le 3 décembre 2016 par Gérard Baudou-Platon

am-20161010-001

Le temps

La Déesse Neith ….

(Inscription au fronton du temple de Saïs)

«  Je suis ce qui est, ce qui a été, ce qui sera,

Nul n’a jamais soulevé mon triple voile noir.

Le fruit que j’ai en engendré est le « Soleil » »

Le compagnon de Neith est Oupouaout, l’ouvreur des chemins … Avec Neith nous sommes dans la sphère des « Shemsou-Hor » et dans la mouvance des Grands anciens …

L’apprentie, Noen, dans le Temple du Rite Ancien et Primitif de Memphis Misraïm, Voie Orientale, de sa colonne du septentrion doit tendre l’oreille, ouvrir les yeux, à chercher à comprendre par le cœur, par l’esprit … par la raison … Elle contemple cet espace considéré comme « sacré » … Son chemin parcouru depuis son statut de profane vers une « initiée ayant reçu la lumière » l’a conduit à se confronter à un ensemble de symboles. Chacun d’entre-eux  parle à son cœur et à son âme et éveille en elle une connaissance particulière.

Il est à propos de dire « connaissance » car la « Franc-maçonnerie n’étant pas un système de transmission dogmatique », elle n’érige rien, à partir des messages qu’elle suggère, comme une vérité absolue ou devant être reçu comme telle » … son rôle : la révélation de soi …  le « Connais-toi, toi-même et tu connaitras l’univers et les dieux » … ainsi la vérité exprimée par chaque Franc-maçon sera la vérité qu’il conçoit en son âme et conscience … Vérité qu’il apportera dans l’Athanor de la loge( ou de l’atelier) afin qu’elle se confronte aux miroirs de ses alter-égaux

L’Apprenti (Terme générique), après un parcours particulier « Profanum », aura été attiré par le « Naos », par la « circulation de la lumière » puis il aura côtoyé une démarche très instructive grâce à l’examen d’un « Compagnonnage particulier : celui de Platon » … un voyage, d’abord intérieur, s’il en est, au sein d’une  ancienne Égypte qui reste, aujourd’hui d’une richesse absolue en ce qui concerne l’accès au « savoir » et à la « connaissance ». Quels autres éléments symboliques lui sont-ils suggérés dans le Temple qu’il côtoie, maintenant ?

Une juste apposition de la lune et du soleil, une Houppe dentelée suggérant 12 fenêtres dans la voute céleste, chacune d’entre-elles évoquant un symbole que tout profane associera à la représentation de l’infini … mais aussi, d’un événement Cosmique qui fut à l’origine de tout …

Voici, donc, deux éléments qui interpellent profondément l’apprenti. Sans doute a-t ‘il raison  car voilà deux symboles qui lui parlent en profondeur et qui désignent, enfin, quelque chose de « vivant » … en un mot le « mouvement » …

L’un apporte la lumière et réchauffe la Terre et son absence détermine la nuit … l’autre rarement  visible le jour trône la nuit … soulignant des phases que le psychisme humain identifie à diverses situations réglant sa vie de façon quasi intime …  L’un rythmant jour-nuit et ensoleillement de toute la nature selon une judicieuse dilution orchestrée par les saisons … l’autre présidant à la germination … Oui, le couple  « Soleil – Lune » nous parlent de Vie et de Cycle … de Cycle de vie … et d’alternance.

Noen sent que la nature est « palpitante », qu’elle pulse, qu’elle construit inéluctablement, qu’elle conduit une création suivant un ordonnancement, manifestement, sans faille …

Voici … qu’apparaît ce qui se succède, ce qui est simultané, ce qui est occurrent, ce qui disparait puis revient. Voici, alors, des séquencements d’événements de toutes natures d’où émerge l’idée d’une  Horloge … le Calendrier et leurs phénomènes récurrents … Les Marées … le pouls humain … le souffle dont on dit qu’il peut être Cardiaque ou Mental …  le rythme social … économique … politique … tout semble alternance …

Tout est mouvement et transformation   quelle en est la cause ? Ou les causes ? …

… Le Temps …

Nécessaire ou inutile …. Présent ou Absent … Réel ou conceptions opportunes …

Le mouvement … Un concept claviculaire pour comprendre la Vie conduit à cette notion partageable par tous les chercheurs du Monde entier qu’ils soient scientifiques ou ésotéristes convaincus … car, en effet lorsque l’on évoque un mouvement il est difficile de ne pas le relier à un rapport « Espace / temps » voilà, un mouvement uniforme puis … un nouveau rapport entre le précédent rapport avec de nouveau le temps … né, par conséquent, l’accélération ou le mouvement uniformément varié sous l’action de forces, de gravitation (concept à l’œuvre dans tous les univers)… ainsi nous vient à l’esprit une nouvelle notion : « l’espace-Temps » … terme définissant les caractéristiques vivantes d’un lieu, partie du monde manifesté qui nous entoure.

Qu’est-ce que le temps ? Si d’aventure il est, assez, simple de définir « l’espace » (ce qui reste à démontrer) parler de la notion de « temps » est d’une grande complexité. Pour l’heure l’apprenti  sentira naturellement qu’il faille, à son stade, faire appel à l’intuition.

La logique humaine nous fait concevoir que la cause d’un phénomène est, forcément, antérieure au phénomène, lui-même. Lorsqu’il se produit il est impossible de revenir en arrière … la flèche du temps a une origine et une seule direction !!! … peut-être, peut-être ?

Pourtant il y a le « temps objectif », le « temps subjectif » … derrière le terme « Temps » émerge une complexité de notions toutes aussi vraies et toutes aussi essentielles … qu’est-ce que : la simultanéité, la succession, la durée, le changement, l’évolution, la répétition, la « synchronicité » chère à notre frère Young … le devenir

Le temps crée, use, détruit, sans jamais reconstruire ce qu’il détruit … il élimine mais il construit … jamais la même chose … enrichit-il ?  Adapte-t’il ? rend t-il adéquat ?

Le temps séquence les phénomènes (actions, réactions, rétroactions, évaluations, adaptations, …), la pensée, l’humanité … quel était le temps des civilisations disparues (le temps de l’Atlantide, le temps de la Mésopotamie, celui de l’Egypte ancienne, d’Alexandre le Grand),  le temps de la chrétienté … celui de Saint Augustin, pas celui des Arabes ni celui des Chinois, le temps du moyen-âge. Il n’est pas le temps du Siècle des Lumières, ni celui du 20ième siècle … celui des ténèbres mais aussi des révolutions industrielles, le temps du 21ième siècle qui n’est pas le temps de la construction des pyramides ni celui des cathédrales … c’est celui du temps raccourci, de la communication, de l’inter-connectivité … celui des réseaux sociaux, de l’événement médiatique immédiat, des technologies mobiles, celui la prolifération mathématique et des espaces multidimensionnels …

Mais alors ce temps, que signifie-t-il ?, y a-t-il un temps absolu ? Un temps relatif ? Existe-t-il, seulement ? Ou est-il tout simplement multiple et associé juste à une configuration … locale ?

Aristote nous explique cela : « Puisque le passé n’est plus, puisque l’avenir n’est pas, encore. Puisque le présent n’existe déjà plus dès qu’il a commencé d’exister comment pourrait-il être … un « être temps » … Bergson, lui fera la distinction entre temps objectif et temps subjectif et dira «  le temps est celui qui est vécu er ressenti par chaque être humain » …

Descartes, Kant professent l’idée que « le temps n’existe que selon l’esprit de l’homme ». Une manière de saisir l’ensemble des événements reposant sur la conscience humaine … l’homme non conscient serait-il, alors, hors temps ?

Mais revenons à Galilée qui nous confirme que « le temps est une valeur quantifiable susceptible de mesurer le mouvement » examinant la chute des corps il comprend, alors que la vitesse acquise est proportionnelle au temps de chute !!!! (Belle démonstration pour dire que le temps appliqué à lui-même nous projette dans un autre monde celui des forces d’attraction ou de gravitation et sa conséquence première : l’accélération des masses)

Newton mais aussi Stephen Hawkins évoquerons la théorie du temps absolu « avec une bonne horloge le temps devient le même pour tous »

Mais il existe un temps objectif … celui des objets célestes (-5000 Chine), celui des Clepsydres (horloge à eau) (-2500 Mésopotamie), celui des sabliers (1300), celui de l’horloge de Huygens qui utilisa le pendule (1656) … puis celui du balancier à spirale (1675) …  l’invention du Chronomètre marine par John Harrison (1761) … les premiers chronographes au 10ième de seconde en 1821 … l’horloge Astronomique, horloge Atomique  … Le temps de cosmologistes … qui détermineront l’origine de toutes existences (13,7 Milliard d’années pour notre univers … 4.5 Milliard d’année pour notre espace solaire et notre planète Terre, 3,5 million d’années pour voir apparaitre un bipède …

Avec Albert Einstein … le temps absolu n’existe pas … il est relatif et se définit dans une notion connue sous ne nom « Espace-Temps » (au moins trois dimensions + une pour simplifier). Il sera, alors, important de signaler le paradoxe des frères jumeaux de Paul Langevin. Pour ce dernier le temps n’est pas le même, lorsqu’il est évalué dans deux espace-temps en mouvement l’un par rapport à l’autre. Une horloge placée dans l’un et l’autre de ces deux espace-temps montrerait que l’une et l’autre se « désynchroniserait » … ce qui implique la valeur du temps dans l’un et dans l’autre des espaces-temps n’est plus la même !!!! (Phénomène parfaitement vérifié pour les satellites dont l’horloge embarquée détermine les résultats du système GPS). Il est, dès lors nécessaire des systèmes permettant la parfaite synchronisation avec notre planète Terre.

Enfin toute la famille des physiciens quantiques, pour les désigner … Planck, Einstein pour une part, De Broglie, Bohr puis Pauli, Heisenberg, Jordan, Dirac … et enfin Schrödinger, Born … tous ayant concouru à  modéliser un monde subtil grâce à la description de « fables » permettant de décrire des réalités physiques expérimentées et évaluées selon des probabilités crédibles et  de dire que le vide interstellaire et atomique est en fait un « plein » (nos ésotéristes nous l’avaient suggéré) un plein d’in-formation circulant à des vitesses qui sont de l’ordre de 20.000 fois la vitesse de la lumière ce qui démontre l’interrelation entre tous les éléments de l’univers, l’intrication de toutes formes de réalité, le principe de non localité, la croyance en la présence de multi-univers mais aussi d’un méta-univers produisant in-formation et processus de création ordonné … allant même à penser que la présence d’un champ A (Champs Akashique ?) pourrait être la référence de tout système d’où peut émerger vie et conscience … Qu’elle lien entre cet Akasha et les sources de l’âme ?  … quel lien entre ce que l’on vient d’écrire et notre capacité à changer le vieil homme que nous sommes ?

physicquanta-ingres

Cette photo, particulièrement symbolique du lien entre l’homme et le cosmos, a été tirée du blog dont je mets, ci-dessous, le lien …

https://allevents.in/neuchatel/physique-quantique-et-loi-de-l’attraction/1134548449936857

Ainsi pour l’apprenti … lorsque le moment est venu … lorsqu’il se trouve sur les parvis … il accomplit le passage d’un monde profane vers un monde sacré … l’un semble mettre en œuvre de multiple façons d’évaluer les dimensions temporelles qui y sont attachées. Dans le temple d’autres dimensions temporelles se font, dès lors, jour … elles ont trait aux dimensions profondes qui construisent toute vie, toute création, au travers d’un souffle qu’il faudra sans doute découvrir. Dans tous les cas, son corps, son esprit, du fait de l’incarnation qu’il expérimente, ici et maintenant, devra prendre en compte ces deux espaces … son temple intérieur & son temple extérieur.

Le Rite Ancien et Primitif de Memphis Misraïm, Voie Orientale notamment, est un Rite dont la vocation est, dès le degré d’Apprenti, d’apprendre à intégrer de nombreux champs ou plans de réflexion … Symbolisme, Philosophie surement mais aussi Physique, Mathématique, Métaphysique, Hermétique … ainsi l’apprenti souhaitera devenir Compagnon car l’apprentissage des Arts Royaux lui sera d’un grand secours pour … entrer en lui-même … et intégrer tous les temps qui structurent sa propre vie.

Faire mourir le vieil homme qui est en nous pour se régénérer en Homme réalisé c’est-à-dire devenir un être conforme et incarnant en tout point l’harmonie universelle des forces primordiales

Noen, a appris que l’espace est remplit de l’Energie, de Matière … mais le Temps. Si la vie est Mouvement alors l’espace a besoin de Temps ……. le « Temps » … est-il discontinu ?, est-il linéaire ?, est-il cyclique ? Est-il relatif ? Est-il uniforme ?…

Notre Sœur Noen se rappelle de ses premiers cours de physique … lorsque relation était faite entre Espace et Temps

Dès lors le facteur « temps » est de la plus haute importance à la fois sur le plan des différentes sciences dites objectives mais aussi sur le plan de l’organisation des sociétés (lorsque le temps des changements technologiques, des systèmies organisationnelles et même de l’évolution des savoirs ne sont plus en symbiose avec le temps individuel, intérieur du monde vivant et notamment de l’homme)

Que nous disent les anciens ?

Qu’Il existe des enseignements issus des Egyptiens et datant du 1ier siècle, connu sous le nom de « Corpus Herméticum » … il exprime le fondement d’un système de croyances qui voyait une connexion entre le cycle des étoiles, celui des hommes et des choses terrestres …  « Dieu organisa le Zodiaque en accord avec le cycle de la nature  …. Et conçut une machine secrète (le Système Stellaire)  associé au destin infaillible et inévitable auquel tout, dans la vie des hommes, de leur naissance à leur destruction finale, sera nécessairement soumis … et tout autre chose, sur Terre, dépendra également du fonctionnement de cette machine »

L’égyptologue Richard Wilkinson explique que jusqu’à des temps forts reculés trois grands thèmes : la structure cosmique originelle, la fonction cosmique dans le présent et la régénération cosmique … pouvaient être considérés comme récurrents  dans le symbolisme des Temples Egyptiens ….

Rundle Clark précise que tous les rituels et les fêtes pharaonique de l’Ancienne Egypte étaient « la répétition d’un évènement ayant eu lieu au commencement des Temps »  ….. « Les principes fondamentaux de la vie, de la nature et la société avaient été déterminés par des Dieux depuis longtemps, avant l’établissement de la Royauté … cette période, appelée Zep-Tepi « les premiers Temps » dura du moment où « le grand Dieu » fit son premier mouvement dans les eaux primitives jusqu’à l’intronisation d’Horus et la Rédemption d’Osiris … tous les mythes authentiques relatent des évènements de cette époque » …  (Jubilée Heb-Sed …. Le Zep-Tepi Heb-Sed ou le Hed-Sed des premiers temps  … Zep-Tepi Wahen Hed-Sed ou la répétition du Hed-Sed des premiers temps)

Ces fêtes Hed-Sed consacraient « Pharaon » apte à faire corrélation entre Ciel & Terre afin d’assurer Fertilité, Santé et Richesse

Ces fêtes étaient en relation avec ce que l’on appelle le « Cycle Sothiaque »  …. Pharaon suivait, alors, le trajet du Dieu Soleil Rê-Horakhty (Horus de l’Horizon)

Le cyclique sothiaque correspond au temps qu’il faut pour  que le temps présent  revienne à l’identique lorsque l’on compte la longueur d’une année en 365 jours … alors que manifestement la révolution solaire telle qu’elle est calculée est de 365 jour 2422

En effet si l’on considère que le Soleil fait une révolution en 365 jours ¼ (soit 0,25 jour en plus)  … l’on constatera, si nous ne prenons en  compte que 365 jours, qu’il nous faudra 365/0,25 soit 1460 ans pour « resynchroniser » les deux calendriers … année civile & année Sothiaque ##

Le Cycle Sothiaque concerne le lever héliaque de Sirius à l’Horizon … si cet évènement fût constaté en l’an 139 ap JC … alors le Zep-Tepi devrait avoir eu lieu (139 -1460) 1321 Av JC …. Ou 2781 av JC …. Ou 4241 av JC … 5701 av JC …. … … 11541 av Jc

Ainsi une fois tous les 1460 des super Jubilé étaient célébré « le retour du Phénix »   … les premiers temps » pourraient bien être à cet âge d’0r ou pour la première fois l’homme aurait vu Sirius pointer à l’Horizon … dans le livre « le Code Secret des Pyramides » (Robert Bauval) un chercheur utilisa le calculateur Starrynight qui utilisait un logiciel astronomique ultra performant dans la  reconstruction du ciel cosmique en fonction d’une date donnée) et proposa que cet évènement aurait eu lieu en 11.541 avant JC !!!

« A ce moment Sirius émergeait au Sud de l’Egypte …. Un observateur tourné vers  l’Est aurait vu, simultanément,  le lever d’une autre légendaire constellation  …  l’astronome Nancy Hathaway décrit ce moment avec lyrisme « la constellation du Lyon ressemble à un animal dont elle porte le nom … un triangle d’étoiles trace le contour de la patte arrière …. L’avant de la constellation comme un point d’interrogation géant retourné, profile la tête, la crinière et les pattes avant … au pied du point d’interrogation de se trouve « Regulus », le cœur du lion » »

Sur le plateau de Guizeh  il existe un Lion tourné vers l’Est que l’on nomme le Grand Sphinx …. Entre ses pattes se tient une grosse pierre couverte d’inscription dont celle-ci «  ceci est le lieu Splendide du Premier Temps » …. (Message ésotérique du Sphinx selon Etienne Guillé : Savoir, Vouloir, Oser, se taire)

En 11541 ans avant JC  … la voie lactée se trouvait, alors, dans l’axe du Nil …. « Ainsi les eaux d’en haut (la voie Lactée) fécondait les eaux d’en bas (le Nil) » …. Et notre rituel ajoute « en la même mystérieuse saison » … en ce temps, Sirius, le Phenix-Bennu s’était sphynx-04posé et avais mis en marche le « Temps »

Les Egyptiens de 2781 avant JC  (date du Retour de Sirius …  la réapparition du Phénix) fut le départ de la construction du complexe pyramidal de Guizèh et de l’implantation des Temples  … cette disposition représentait dans son intégralité la cosmologie, le renouveau cosmique et l’autorité cosmique qui affectait les Egyptiens … les prêtres d’Héliopolis se mirent à mettre en œuvre l’aménagement de la région de Memphis et d’Héliopolis

Mais une autre forme de Temps peut être pointée par la raison : c’est le grand cycle Solaire … comme le cycle Sothiaque il est déterminé par le fait que une révolution solaire se fait en 365 jours et 0,2422 ou pour simplifier 0,243 jours … ainsi basée sur une année de 365 jours  … le dit Cycle se régénère tous les 365/0,243 soit 1506 ans  … ce sera le retour du jour de l’an au Solstice d’été …  ce Cycle se nomme « le Grand Cycle Solaire »

Enfin le « symbole solaire » de notre Temple (et le luminaire du tous les mondes vivants) nous invite, toujours, en relation avec notre planète « Gaia » (Note Terre-mère) à prendre en compte une autre notion …. La « précession des équinoxes »  qui fut bien comprise par les Egyptiens …. En témoigne la construction de temples de Satis bâtis en Eléphantine, les temples d’Horus construit sur la colline de Thot … les Temples d’Isis à Dendérath … ce cycle est de 25.960 ans … ce cycle sera nommé « la grande Année »

Précisons un peu :

S’agissant de la Grande Année … pour simplifier nous dirons que la précession des équinoxes fait croiser la route du soleil avec l’équateur de la Terre (« point vernal »)  … terre_axe04avec un recul de 1° tous les 72 ans dans le champ Zodiacal …. Ainsi faudrait-il  (72 ans * 30 soit 2160 ans) pour reculer d’un signe …. Pour l’exemple, selon les données astronomiques,  l’Ere du poisson aurait débutée  en -130 Av JC … et verrait sa fin en 2030 Ap JC  …. Là commencerai l’ère du verseau !!!  ….

Il conviendra de noter que l’Ere du Poisson, nommée « ère de César » …. A vue épopée Christique se développer  sous le symbole même du Poisson : l’évangéliste Luc en sera témoin et porteur du symbole  …

Pour parcourir l’écliptique dans sa totalité, c’est à dire les douze constellations, le temps serait de 2160 * 12 soit 25920 ans

Profitons d’en être à ce point pour compléter une définition naturelle du découpage temporel de notre espace Terre. De façon classique que cela soit dans l’hémisphère Sud comme au Nord au niveau du +- 45° parallèle lorsque le Soleil passe au point Vernal, il déterminera un point « Zéro » pour nos saisons … entre le 19 et le 21 Mars ce sera, pour l’hémisphère Nord le « Printemps » (en 2016 le 30/03/ à très exactement 5H30’11’’) … puis l’Eté … Puis l’Automne … enfin l’Hiver … (et l’inverse pour l‘hémisphère Sud) Il n’y a pas lieu de préciser plus mais il nous sera facile de comprendre que les énergies et la lumière associées à ces saisons orchestreront la magnificence de la création sur notre Planète Terre

De même rappelons qu’un autre effet et non des moindres !!! sera mis en œuvre par un autre Symbole : « La Lune » … avec son cycle de 28 jours en moyenne … au moment de l’équinoxe de printemps 2016 … la pleine lune était le 23/03 …

Sur le plan astronomique :

Là, encore, inutile de préciser, ici, toutes les conséquences tant elles sont nombreuses sur notre environnement et même en médecine !!!

Voilà la magie des Cycle … mais revenons, quelques instants, à l’ancienne Egypte … lors de l’écoulement d’une année le fait important  sera la crue du Nil …  de cet événement s’amorcera le début de la nouvelle année ….   Moment de la fécondation  du Nil par les eaux d’en haut …. et sa conséquence bienfaisante … la crue du Nil charriant les limons nécessaires pour la nourriture des hommes et des animaux

La montée des eaux commençait fin juin (21 Juin) … et se terminait fin Septembre..

… en l’an 2781 av JC  qui était un nouveau début du Cycle Sothiaque soit une image des « premier temps » Sirius avait disparu 70 jours avant … le 21 Juin, jour du Solstice d’été  … il réapparait, juste avant le lever du Soleil  … les astronomes égyptiens n’ont pas pu s’empêcher de remarquer une triple coïncidence : Levé héliaque de  Sirius dans la constellation du Lion, Solstice d’été, le début de la saison de la crue du Nil  …. Ainsi les Egyptiens voyaient dans les mystérieux 70 jours qui précédaient la renaissance du Nil une période de transformation magique du « Douat souterrain » menant de la mort à la renaissance  ….

Ainsi s’établissait la première saison : « Akhet »  (Inondation)  … Comprenant 4 mois  (Thot, Phaopi, Athyr, Choiak) … puis la saison « Peret » (émergence) comprenant 4 mois aussi (Tybi, Méchir, Phamenoth, Pharmaouti) …. Enfin la saison « Shemou » de 4 mois également (Pachons, Payni, Epiphi, Mesori)

Suivaient … les jours épagomènes ….  – le jour d’Osiris  – d’Horus, – de Seth,  – d’Isis, – de Nephtys, …  la crue du Nil … le jour suivant ce sera le premier  jour du mois de Thot … en ce temps-là cela devait être le 19 juillet

Dès maintenant l’Apprenti notera que toutes ces « intuitions » sur la notion de temps seront présentes partout, dans toutes les civilisations, dans toutes les religions, dans toutes les sensibilités initiatiques, mais aussi dans tous les calendriers profanes !!!!

Concernant notre Ordre, l’OIAPMM, notre Calendrier a retenu le décodage scientifique du symbole …. crue du Nil le 19 juillet …. Adombrement de Terres de Memphis après la gestation du Nil  – 29 Aout (+ 40 jours) …. Retrait des eaux le 30 Septembre

Dans ce cas : Les jours épagomènes que nous avons retenus ….  – 24 Aout :: Osiris  – 25 Aout :: Horus, – 26 Aout :: Seth, – 27 Aout Isis, – 28 Aout Nephthys, … puis Le 29 Aout la Maturation/Accouchement du Nil  … le 29 Aout, ce sera le premier  jour du mois de Thot …

Les deux Calendriers sont, pourtant, éminemment intéressants sur le plan symbolique … :

Les Anciens égyptiens ne semblaient pas vouloir établir une chronologie de référence et laissaient de côté la chasse au temps qui nous préoccupe tant, aujourd’hui.  Seuls les cycles les intéressaient puisqu’ils rythmaient à ceux-ci leurs vies et leur richesse …. L’alpha et l’Omega du temps leur étaient indifférents … Tout était au temps de l’an 000.000.000 de la Véritable Lumière  … c’est-à-dire un temps de l’indéfinissable « origine du temps »

Une convocation à une tenue du 22 Octobre 2016, par exemple, se traduira au sein de notre rite par le texte suivant :

« J’ai le grand plaisir de vous informer que le 25 du mois de Paophi de la Saison Sha de l’an 000.000.000 de la V...L... soit l’an13.557 du « Zep Tepi » Vous êtes cordialement invités à venir partager nos Travaux Fraternels, en Tenue de Loge dans un lieu empli de Mystères, très éclairé par la Lumière d’Egypte ». Sachant que le Zep-Tepi fut évalué à l’an -11541 … et la nouvelle année commençant le 1ier Jour de Thot soit le 29 Aout dans notre Calendrier.

D’autres sensibilités utilisant notre Rite utiliseront d’autres dates … le choix des « origines » et dès lors significatifs sur le plan initiatique, philosophique, politique ou sociologique … le temps ne « compte » pas seulement, il situe un peuple dans sa référence historique

Au sein de l’année égyptienne, encore des Rythmes (cf. Supra).

Comme nous l’avons déjà évoqué, notre Rite avec ses 90 degrés initiatiques traditionnels doit nous mener vers une condition propice à l’éveil … ainsi dans la recherche d’une définition « du temps » nous avons pu appréhender le fait que rythme cosmique, Rythme terrestre et Rythme du vivant pourraient bien être lié de façon intime. La Médecine Traditionnelle Chinoise en est un exemple. C’est une médecine basée sur la maitrise des énergies, de la matière … et du Chi qui garantit les bons équilibres et les transformations nécessaires à l’entretien de cette vie si fragile dont la durée dépend de notre capacité individuelle à « s’adapter ». Elle nous enseignera que l’année Terrestre verra le siège, pour la biologie humaine, d’un cycle très précis qui conditionnera notre état de santé. En voici le découpage :

Le printemps : du 07/02 au 05/05 … 46 jours avant et 47 jours après notre Équinoxe du 21/03 … en ce temps-là ce sera le règne du « Air » (le Vent)

L’été : du 06/05 au 06/08 … 50 jours avant et 47 jours après notre Solstice d’été (environ 21 juin) … en ce temps-là ce sera le règne du « Feu »  (la Chaleur)

L’Automne : du 07/08 au 06/11 … 47 jours avant et 46 jours après notre Équinoxe du 21/09 … en ce temps-là ce sera le règne du « Eau » (l’Humidité)

L’Hiver : du 07/11 au 06/02 … 47 jours avant et 42 jours après notre Solstice d’été (environ 21 Décembre)… en ce temps-là ce sera le règne du « Terre » (la sècheresse)

En « MTC, Médecine Traditionnelle Chinoise » Santé, source de maladie et traitement seront évalués en référence à ces différents cycles

Maintenant, tenter de placer la création dans une histoire cosmique nous amènera, encore pour l’exemple, à méditer sur le déroulement de l’œuvre cosmique selon les années divines svastika-001-gris(hindou) … selon une source …  un jour de Brahma (le Kalpa) comprend 14 manvantaras  …. Un Manvantara (nous sommes dans la 7ième) est composé de 64.800 ans  … Ces 64800 ans ordonnées selon la relation mythique  4,3,2,1  ….

4/10 de 64.800 * 4 …. 25.900 ans c’est le Krita – Yuga ou « Sattwas » … l’âge D’or

3/10 de 64.800 * 3 …. 19.440 ans c’est le Treta –Yuga ou « Rajas » … l’âge d’Argent

2/10 de 64.800 * 2 …. 12.960 ans c’est le dwapara-Yuga ou « Tamas » … l’âge d’Airain

12.960 ans ce sera la grande Année selon des Grecs et les Perses

1/10 de 64.800 …. 6480 ans c’est Kali-Yuga ou « Tamas » …. L’âge de Fer  …

Il sera aisé de constater que un Manvantara contient 5 Grandes années Grecques et Perses  (12.960 * 5 = 64.800) … dans ce cas, si la fin du cycle est en 2030 …

Du point de chronologique, il y concordance quasi parfaite avec les récits de « Platon » figurant dans le « Timée et de Critias » …

La fin de l’ère du Kali-Yuga (âge de fer prévu en 2030 (une différence de 40 ans avec ce qui est écrit supra)) où il était prévu par les anciens un temps chaotique et de grandes catastrophes …

Qu’en pensons-nous ?  

Voilà sans doute une belle démonstration de synchronisation des évènements sur notre planète … d’autres synchronisations sont proposées par l’histoire, plus conforme à des textes de grands initiés …

Tout d’abord « Samain » le 01 Novembre : « Cette heure n’est pas une période de l’année car il n’y plus d’année. La vieille année celtique s’achève, la nouvelle année commence. A Samain le Temps n’existe plus »

Ensuite « Alban Arthan » le 21 Décembre qui correspond au Solstice d’Hiver … « Par les Noms Sacrés de Lugh et de Koridwenn, Emanations Supérieures de l’Incréé, en vertu des liens existant entre vos Intelligences et le Tribann, nous nous inclinons respectueusement devant vous. Nous sommes au Solstice d’Hiver de l’Année des Humains. Nous sommes rassemblés Ici et Maintenant… afin de célébrer la Renaissance des Forces vives de la Terre – qui vient à nouveau de s’éveiller sous le Feu du Jeune Soleil. »

Puis, « Imbolc » le premier février … « Il est vrai que depuis la Nuit-Heureuse de la Fête du Gui qui marque le Solstice d’Hiver, tandis que les semences pointent leurs germes dans le sein de la tiède glèbe ; que la sève reprend avec lenteur son ascension dans le tronc des arbres et les tiges des plantes…le Jour grignotant la Nuit, a préparé la solennité de IMBOLC que nous célébrons ce soir. Et de cette Nuit-Heureuse jusqu’à celle triomphale de Lughnasad, le Char de Belen conduit par Berc’Hed va illuminer de plus en plus durablement le Ciel et la Terre… »

Suit, « AlBan Eiler » le 21 Mars soit vers l’équinoxe de printemps … « L’œuf d’Or est Equilibre entre les Forces Solaires et les Forces Lunaires ; équilibre entre la Vie et la Mort par le Souffle de Vie du dragon, le Grand Serpent-Vert. Cette Harmonie jaillit de GWENVED en cette saison des Semailles … »

Suit, encore, « Beltaine » le premier Mai … « Nous venons d’assister à la Danse de l’Arbre de Mai effectuée sur la Musique des Druides : le «Jabadao».  Danse et Musique sacrées qui nous mettent en relation avec le Cosmos, et se faisaient à l’origine dans une clairière dès la minuit passée, face au ciel étoilé. Les Anciens d’Hyperborée rendaient ainsi grâce aux Etoiles qui tournoyaient autour de l’Axe du Monde Celtique = la POLAIRE, faisant partie des deux OURSES, la Petite et la Grande. C’est pourquoi également le Roi Mythique s’appelait  ARTUS (l’OURS). Ce puissant Symbolisme est toujours vivace de nos jours, et nous nous devons de le connaître au mieux.… »

Vient, « Alban Efin » le 21 Juin … près du Solstice d’été … « Nous sommes au Solstice  d’Eté,  Fête du Feu Nouveau, du Feu Purificateur. Nous sommes assemblés ici pour célébrer la Renaissance de la Nature, de notre Terre-Mère, en ce Jour le plus long, en cette Nuit la plus courte.… »

Puis « Lughnasad » le premier Aout … « Voici venu le Temps de la première Moisson. Les fruits mûrs tombent, les blés dorés seront fauchés et battus, le foin sera étalé pour sécher. C’est le moment où Gwion Bach fut avalé sous forme de graine ; c’est le moment où il est entré dans le noir de la Matrice du Monde. »

Enfin, « Alban Elfed » le 21 Septembre ou près de l’Equinoxe d’Automne … « Enfants de la Terre, les Portes de la Nuit sont ouvertes. Effectuons nos provisions de nourriture pour nos survies ; effectuons nos provisions d’énergie pour nos esprits ; effectuons nos provisions d’amour pour nos cœurs. Attendons dans la Paix, le Printemps »

Qui fut imposé par la Convention, le 5 Octobre 1793. Ce calendrier part du 22 Septembre 1792. Il est structuré de la façon suivante. 12 Mois de 30 Jours (soit 360 jours) … et 5 Jours calendrier-revolutionnaire-allegorieparticuliers, «  les sans-culottides » correspondant à des valeurs Républicaines foncières : « Vertu », « Génie », « Travail », « Opinions », « Récompenses » …. Et enfin 1 journée supplémentaire tous les 4 ans … ce sera la « fête de la révolution ». Ainsi le Printemps sera composé du mois de Germinal (Germinations), de Floréal (Fleurs), Prairial (Prairies) … l’Eté du mois de Messidor (Moissons), Thermidor (Chaleur), Fructidor (Fruits) … l’Automne avec les mois de Vendémiaire (Vendanges), Brumaire (Brouillards), Frimaire (Frimas) … et enfin l’Hiver et ses mois de Nivôse (Neiges), Pluviôse (Pluies), Ventôse (Vents)

cyclesvie-humain-001En haut le monde cosmique et ses influences planétaires … au centre des pulsations cardiaques … mystère des mystères où la matière s’anime et déclenche rythme et souffle … en dessous des biorythmes qui symbolisent un rythme interne qui semble contrôler les divers processus de toute biologie …

 

Selon les Grecs la vie de l’homme serait liée au nombre 7 et chaque « septénaire » fait l’objet d’un bilan « de pertes et d’acquisitions » … citons « Solon »

« Sept. L’enfant perd ses dents et d’autres les remplacent, et son esprit s’accroit

Sept, encore se passent et son corps florissant se prépare à l’amour.

Trois fois Sept, sa vigueur va grandissant, toujours, et sur sa fraiche joue un blond duvet se lève,

Sept, encore, il est mur pour les travaux du glaive. Son esprit et son corps sont tous deux accomplis.

Cinq fois Sept, il est temps que vers de justes lits, il tourne sa pensée et choisisse une femme.

Six fois Sept : il a su, enrichissant son âme, vivre, penser, combattre, obtenir, s’efforcer, et s’il le fallait, sans deuil il pourrait renoncer aux biens trop éloignés, au but peu accessible, content, dorénavant, de jouir du possible.

Sept fois Sept et huit fois Sept : il se connait soi-même,

Neuf fois sept : tout en lui a gardé sa fierté, mais sa voix au Conseil est désormais moins sûre. Il sent diminuer sa vieille autorité …

Dix fois Sept : de la vie il a pris sa mesure … il va pouvoir dormir avec sérénité »

Bien sûr nous laisserons Solon à sa limite de 70 ans … l’auteur de cette planche l’ayant franchi … Il peut, encore, certifier qu’en bon maçon il n’aspire point au repos !!!!

Pamela Levin, décrit, elle, les « cycles de l’identité » qui s’expriment par Six étapes de croissance et de développement  jusque à l’âge de 19 ans. De la naissance à 6 mois : exister … de 5 à 18 mois : Faire … de 18 mois à 3 ans : Penser … de 3 à 6 ans : découvrir son identité … de 6 à 12 ans : Acquisition des compétences, pouvoir de réussir, se structurer … de 13 à 19 ans environ : donner une unité à sa personnalité, se socialiser ….

Conclusion … provisoire … provisoire !!!

Dès lors, pour l’apprenti un nouveau monde apparait, multiple, diverse, kaléidoscopique, multiforme et sans cesse en transformation sous l’injonction de multiple cycles de vie … des mondes dans des mondes, les espaces-temps encapsulés, interpénétrés … et lui abritant cette multitude ….

Il devra comprendre cela … et même vivre cela … car de cela est-il fait … « Compagnon » il devra pénétrer ces lieux car c’est, sans doute là que se situe … la réalité de son être …

J’ai buriné avec passion

Gérard Baudou-Platon

 

Clin d’Oeil

Le temps et le labyrinthe :

Tiré de Mr René Lachaud …

Il existait dans le Fayoun, au pied de la Pyramide d’Hawara, un gigantesque Temple funéraire à étages  … les voyageurs de l’antiquité disaient que celui qui pénétrait dans ce hawaraTemple ne pouvait en sortir que grâce à l’aide des Prêtres … d’où son qualificatif de labyrinthe … Aujourd’hui ce temple est devenu invisible « à l’épreuve du temps » qui passe inexorablement … pourtant il est présent dans la mémoire … il est donc vivant au-delà de tout matérialité … il niche dans le cerveau au mille circonvolutions labyrinthiques … voyager en Egypte et en explorer les arcanes c’est accomplir une formidable exploration de la mémoire de l’humanité …. Et par conséquent l’histoire de notre propre mémoire …  en progressant dans ce pays on a l’impression très nette de se déplacer dans un espace-temps qui échapperait  à toutes les limitations … et mieux cerner « l’éternité » …

Le livre des morts Egyptiens :

« Je suis l’enfant d’hier qui marche sur le chemin de demain » ….

Mémoire vivace de « Kemet » … plongeant ses racines dans le terreau de notre devenir ….

Et de continuer en écrivant : « Le royaume d’Egypte … échappe aux conditionnements humains … agit comme un révélateur de ce que nous sommes réellement …

Isis retrouve Osiris,

Thot devient Frère avec Seth

Horus affronte encore ses limitations ..

Il existe en soi, un royaume blasonné par le Lys, le Papyrus, le vautour et le Cobra, le roseau et l’Abeille …

« Celui qui n’a pas expérimenté sais peu,

Celui qui a expérimenté a cru en sagesse,

Laisse le voyageur s’instruire encore » »

Tableau de loge et lois de correspondances 10 octobre, 2020

Posté par hiram3330 dans : Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

Tableau de loge et lois de correspondances dans Recherches & Reflexions

Tableau de Loge

Illustration des structures de l’imaginaire initiatique des bâtisseurs.

Nous de décrirons pas en détail les objets symboles figurant sur le Tableau de loge, mais plutôt les structures de l’imaginaire maçonnique associées à sa lecture. Nous ne rechercherons pas l’origine historique du Tableau sachant qu’on en publie dès les premières divulgations et que sa présence servait de support à « un regard ésotérique » dès le XVIIème Siècle[1]. Nous tenterons de démontrer que ce Tableau n’est pas seulement un résumé symbolique du grade considéré, il serait aussi la figure centrale de la loge, le point d’ancrage de la mémoire collective des maçons.

Le Tableau de loge est une image narrative composée de nombreux objets symboliques liés à l’art de bâtir ou à l’architecture. Cette collection d’objets se combine pour donner un sens opératif, symbolique et métaphorique au Tableau. Cette lecture symbolique se dédouble en construction de soi et peut-être en construction d’un monde idéal.

Le Tableau de loge et la loge illustrent un langage initiatique qui ouvre sur une spiritualité. D’ailleurs le symbole n’est-il pas l’évocation en soi de l’invisible et de l’abstrait ?

Cette spiritualité est celle des maçons bâtisseurs d’édifices sacrés, reliant depuis l’antiquité l’homme au subterrestre, au terrestre et au céleste avec l’idée d’accueillir ou d’évoquer la puissance divine venue d’en haut…

C’est à ce titre que nous rechercherons en quoi le Tableau de loge[2] serait une table de correspondance entre ce qui est en haut et ce qui est en bas, sans oublier que cette correspondance se fait aussi en nous.

Nous examinerons la participation du Tableau de loge aux mécanismes de l’imaginaire dans la transmission maçonnique (1), et comment ce Tableau permet l’accès aux lois de correspondances (2).

 

I/ Les mécanismes de l’imaginaire dans la transmission maçonnique :

 Comment s’organise la transmission autour du tableau de loge ?

 

a/ L’apprentissage d’une mémoire traditionnelle.(Devoir de mémoire communautaire)

Nous sommes dans une société traditionnelle qui repose sur la transmission. Il ne peut y avoir de transmission initiatique sans séparation, sans mémoire[3] et sans participation[4].

 Pour mémoriser et transmettre un vécu initiatique, le franc-maçon utilise différentes techniques significatives d’un langage réservé :

  • les techniques graphiques[5] de l’image symbolique, du tracé à la craie et au charbon, que l’on efface fin de tenue,  technique du dévoilementvoilement.
  • les décors signifiants et une topographie tripartite séparant par une porte l’intérieur et l’extérieur.
  • le récit, le  langage verbal et non verbal, incompréhensibles au profane
  • le  mime et la geste du grade fait à couvert.

L’ensemble combiné donne une « incorporation » du symbole : c’est donc une abstraction ou une absence qui prend « corps » par le vécu initiatique[6].

En effet, on « incorpore » cette langue et cette vision symbolique par la geste du grade, par ses pas, ses signes, postures et circulations. De plus le catéchisme récité et le tracé du Tableau ou son dévoilement,  fondent une communauté d’expérience fondée sur le contraste[7]. Les éléments graphiques du Tableau font allusion à 4 bipolarisations[8] qui font naître ou apparaître un troisième terme « ordonné » qui ne peut être que l’HOMME:

 ► la relation entre le plan terrestre et le ciel enfante la vie sous l’égide de la Lumière, les cycles cosmogoniques, lune-soleil, colonnes solsticiales dont la loge est témoin,

 ►  la relation entre la matière transformée et  l’esprit qui enfante une pierre cubique symbole de perfectionnement en opposition à l’informe au 1er degré, puis l’association des unités en entité commune au 2em degré et enfin la fin de la forme et la transmission de l’esprit au 3eme degré.

 ► la relation entre outils et instruments et l’œuvre à accomplir qui enfante l’autoréalisation (réalisation de soi autour d’un centre universel et particulier) en opposition à l’hybris décentrée et chaotique,

 ►  la séparation de l’espace sacré et ordonné (murailles du temple, porte) du monde profane désordonné qui enfante : 1/ sur le plan horizontal l’union des FF[9] (corde à nœuds, houppe dentelée, grenades) en opposition au monde profane sans filiation et  2/ dans l’axe vertical la relation au divin, transcendance, spiritualité (temple maison du divin), en opposition au monde conflictuel[10], sans foi ni loi.

Ainsi le Tableau de loge est une puissante image mémorielle, un condensé des éléments de langage[11] témoignant d’une identité[12] et d’une intention commune se résumant en un paradigme[13] : construire le Temple.

Quelle est l’influence de ce tableau sur notre vision ?

 

b/ La représentation du réel en loge – transposition de l’image

Avec le symbole l’irréel prend corps ! Robert Ambelain disait : « il n’y a pas de plus grande initiation que la réalité ». Le tableau de loge par sa mémorisation joue un rôle dans notre vision. Suivant les rites on dévoile le Tableau de loge en même temps que Sagesse Force et Beauté sont allumées. L’image est ainsi « éclairée » « révélée [14]» au FF de l’atelier par une Lumière venue de l’Orient. Le dévoilement est équivalent au tracé fait à la main, ce serait une recréation du monde, un ordonnancement de l’informe !

Tout ce que nous sentons, voyons, pensons, articulons, est issu de la perception de nos 5 sens et se traduit en une représentation mentale du réel. Le réel au grade d’apprenti est recomposé dans l’idée de la connaissance de soi par l’image d’une pierre que l’on dégrossit.

Pour l’homme il n’y a pas de réalité sans représentation de celle-ci en son for intérieur. Là , notre réalité est la transposition d’un réel objectivé en réel humain doté de sens et d’essence. Ici le for extérieur (décors et images) opère sur le for intérieur (représentation mentale)[15].

L’initiation est donc l’apprentissage d’un réel profond, ou d’un réel augmenté par l’analogie et l’imagination créatrice de l’homme. C’est précisément ce que nous offre le Tableau de loge : une imagination créatrice « orientée » et « ordonnée » par la conscience éclairée et « concrétisée » par l’acte de bâtir un temple, fut-il intérieur.

En loge s’opère la « magie[16] » de la représentation graphique de l’objet[17] et de sa transposition symbolique. Le réel dit « matériel » n’est alors plus que l’enveloppe extérieure d’une réalité tout intérieure !

 

c/ Vivre le symbole : technique d’autotransformation

L’aspect physique dans le développement du rituel est capital, c’est ce qu’on appelle la geste orthopraxique du maçon. Le Tableau de loge illustrant le grade y joue un rôle important:

1/ Par ses pas, comme dans toute société traditionnelle, le maçon marque le temps et une déférence au groupe (trois pas = trois ans, ►introduction spatiotemporelle). C’est l’intégration comportementale du maçon dans un espace spécifique de la loge. Le Tableau illustre cet espace ternaire et sacro-temporel.

2/ Par ses bras le maçon va faire naître la forme ou l’état (tailler la pierre ► intégration du maçon dans le monde des formes et donc ici dans l’univers formel des bâtisseurs du sacré : loge/temple)[18] . Le Tableau illustre la transformation.

3/ Par le crâne sera insufflé le privilège de la lumière et de la conscience individuelle et collective (►conscience éclairée= étoile ou triangle). Le Tableau illustre la lumière.

4/ Par ses mots le maçon raconte la légende commune et récite le catéchisme ce qui permet de lire symboliquement. (►langue sacrée). Le Tableau est un langage symbolique

Le Tableau de loge est une image représentant une combinatoire d’objets matériels et symboliques qui participent aux 4 points de l’incorporation physique,  transcendée par le rituel et la verbalisation légendaire du grade[19].

Ainsi l’image devient « narrative »[20]et participe d’une pensée collective[21] et d’une geste commune. D’extérieure à soi, la métaphore de la construction produit des effets en nous.

Devenir et être le symbole, c’est accepter de faire évoluer le regard que l’on porte sur la réalité et prendre conscience de son être. La lecture du rébus symbolique du Tableau de loge est une lecture de soi ainsi que le point d’entrée dans une société d’initiés[22] (incorporation tribale).

Nous conclurons par un constat : le secret maçonnique est personnel et relatif à nos capacités cognitives qu’il s’agit de développer. Notre fonction analogique augmente nos capacités.

Le Tableau de loge nous donne des clefs de lecture des symboles nous permettant d’accéder aux schèmes de la représentation mentale et nous ouvre à la spiritualité des bâtisseurs du sacré.

Ainsi trois plans sont désormais en reliance grâce au Tableau de Loge : le plan physique, le plan mental et le plan spirituel.

II/ Tableau de loge matrice des lois de correspondances.

La force du tableau est de proposer une construction reliante et structurante plutôt que rien. Ce Tableau calme l’angoisse de l’homme en proposant une méthode et une action collective et individuelle en comblement d’un manque éthique ou métaphysique. Le tableau est sous l’effet des lois de correspondances. Ces lois restent à la base de toutes approches symboliques, car elles mettent en relation différents plans[23] matériels, mentaux et spirituels. Or l’art de tailler sa pierre ou de bâtir un édifice « sacré » permet des analogies, des associations entre ce qui est matériel et ce qui est spirituel et humain. C’est une méthode d’ordonnancement des plans superposés ayant un centre traversé par un même axe paradigmatique. Par la correspondance analogique on relie que ce qui est en haut à ce qui est en bas, mais aussi le ciel et la terre , l’esprit et le corps, l’intérieur et  l’extérieur, l’inconscient et le conscient , le caché et le visible , la cause et la conséquence, la pensée et la matérialisation, l’inconnu et le connu. Voici donc notre franc-maçon en capacité de lire ce réel augmenté sans autre effort que la mise en relation des plans par son imagination créatrice et sa bibliothèque de schèmes.

 Comment le tableau de loge peut se prêter aux analogies ?

 

a/ L’art de bâtir entre le subterrestre, le plan terrestre et le céleste.

Par sa situation « géocentrée » dans la partie centrale de la loge, le Tableau est un point d’intersection parfait entre le subterrestre, le plan terrestre et le céleste. Ce réceptacle d’images, véritable lieu de la reliance, est posé au centre de la loge à la croisée[24] de l’axe de la lumière orientale, de l’axe qui relie les colonnes du Septentrion et du Midi et de l’axe reliant le Zénith au Nadir (axis mundi).

Le Tableau ou tapis de loge serait un creuset où se combinent tous les signifiés (représentations mentales) et tous les signifiants[25] (ici les objets référents). Sa lecture se fait comme un alphabet universel qui rayonne dans les six directions[26].

Les signifiants et signifiés étant relatifs aux grades nous devons en conclure ce qui suit :

La superposition des tableaux de loge et la superposition des grades, valident les effets de reliance et donc confortent les lois et tables de correspondances. De plus le Tableau de Loge par le jeu de l’incorporation symbolique et l’intention commune, établit définitivement une homologie[27] entre le Temple et l’homme.

Relativement au paradigme de la construction d’un bâtiment sacré, on remarquera que le tableau « concentre » en un seul point tout les matières, plans, outils et instruments nécessaires à la « réalisation » par la reliance.

 

b/ Un tableau réceptacle de 3 influences :

1/issu du subterrestre : via la pierre brute extraite de la carrière, ou du minerai servant à fondre les colonnes. Ces éléments subterrestres sont les puissances souterraines que l’homme se doit de maîtriser (trouver la pierre cachée). À l’évidence un parallèle doit être fait avec la sortie du cabinet de réflexion[28].

2/ issu du céleste : représentation du Soleil et de la Lune et parfois de l’Étoile.  Ils marquent la durée, le temps, les rythmes et les saisons, mais aussi toutes les analogies liées à l’ombre et la lumière que ressent le bâtisseur, ou liés au principe émetteur et au principe récepteur qui s’unissent dans un troisième terme[29], etc. Le soleil naissant fut pendant longtemps une représentation du divin[30].

3/ issu du plan terrestre, pour porter le dessin/dessein du plan et l’élévation des bâtiments sacrés. L’intention des bâtisseurs[31]est de conjoindre matière et l’esprit sur le plan solaro-terrestre[32] en faisant apparaître une dimension spirituelle dans la matière comme dans l’homme.

C’est donc en ce point « hyperdense », à la fois géocentré (Tableau physique) et égocentré (Tableau mental)  que se réalisera le travail de l’apprenti puis le chef d’œuvre du bâtisseur 

 

c/ Apport pratique du Tableau de loge :

Ce tableau ne serait-il pas un miroir de soi et un miroir du monde ? Une affaire de point de vue !

 

Le récit de la construction de soi

Se réaliser soi-même grâce à la lumière : Le Tableau de loge est un diagramme symbolique éclairé et graduel (un plan à plusieurs niveaux de lecture !), car il est posé sur le pavé mosaïque qui suscite une tension créatrice, une vibration.

Transposé en soi (la conscience de l’être), le Plan-Tableau (ou grille de lecture) devient une pensée qui se transforme en volonté graphique « éclairée » c’est-à-dire douée d’une intention qui « élève » l’être vers une spiritualité, et il ne reste plus qu’a « réaliser » le modèle dessiné sur le Tableau de notre projection mentale. Cette dernière phase sera l’action sur nous même et dans le monde. Pensée, Volonté, Action ici « imagées » sont les trois phases de la réalisation de soi induites par le Tableau : ainsi la taille de la pierre devient connaissance de soi[33] par la connaissance de nos limites (limites d’exercice du tableau) et l’introspection (centre hyperdense du tableau)!

L’autre aspect de cette intériorisation de la grille de lecture est de réveiller en soi les vieux schèmes et archétypes[34] qui fondent l’inconscient collectif[35]. Par ce biais c’est toute l’évolution de la conscience humaine qui est mise à contribution. Ainsi tenter de tailler sa pierre ou de construire le Temple revient à tenter de se construire et perfectionner avec une conscience éclairée.

 

 Faire descendre le ciel sur terre et en l’homme.

La descente du ciel sur terre est un vieux schéma universel qui s’associe avec la conscience du Tout et l’idée du Divin. L’idée est séduisante pour l’homme qui se voudrait universel ! ici nous tentons l’Unité ontologique. Il s’agit d’une esthétique liée à la fonction verticalisante du bâti sacré.

La plupart des temples et édifices sacrés sont construits à la croisée des chemins telluriques (failles, réseaux d’eau souterraine et cryptes), solaires (decumanus,  processus du cardo et l’ombre portée[36], avec l’aspect solsticial)  et célestes (processus du Templum), etc. Ici se rencontre la synthèse d’une totalité symbolique[37] . Le Tableau de loge nous donne le mode d’emploi, les moyens et le plan sur lequel nous devons bâtir progressivement une reliance au Tout : c’est ainsi que le Tableau de loge incite à la métamorphose du regard et donne accès aux états supérieurs de l’Être[38] ! 

Nous retiendrons que la pierre taillée de l’apprenti annonce l’image archétypale de l’Imago Templi qui porte la construction physique mentale et spirituelle des francs-maçons, authentiques pierres vivantes de cet édifice sacré. Cette image dépasse l’apparence et s’inscrit dans une dimension polaire donnant au « perspecteur » une « transfiguration » de la forme.

 

Par le Tableau de loge, et par la taille de sa pierre, le franc-maçon affirme son intention de s’unir à la totalité en reproduisant pour lui-même (dimension éthique) et pour le monde visible et invisible (dimension métaphysique) une analogie symbolique.

Ce Tableau architecturé, centré, « éclairé » et ordonné est un réceptacle qui permet d’appréhender une méthodologie, un paradigme et les fameuses lois de correspondances si chères aux maçons-symbolistes, aux hermétistes et aux métaphysiciens. Il suggère une « spiritualité construite[39] »agissante, car la fonction de la loge est d’éveiller sur les trois plans, physique mental et spirituel, des maçons qui tailleront leur pierre et bâtiront un Temple pour la Lumière[40] !                                                       

Er.°. Rom.°. 01/07/6018

[1] Pierre Mollier avant propos de l’ouvrage de Dominique Jardin « Voyage dans les Tableaux de Loge ed Jean Cyrille Godefroy 2011 P11/12

[2] Le Tableau de Loge n’est pas la seule table de correspondance, dans la loge il en existe trois autres : la majeure est celle de l’autel du Vénérable qui reçoit en direct la lumière venue de l’orient alors que dans le Hékal elle n’est qu’indirecte (hypostase). Les deux autres sont les abaques situés au sommet des colonnes J et B et qui supportent les grenades résumant les phases des générations successives des Maçons, et enfin au plan individuel nous notons que chaque tablier est une table de correspondance avec ses éléments de langages à un grade donné.

[3] Voir dans ce sens Frances Yates : L’Art de la mémoire (1966), Paris, Gallimard, 1987, L’auteure démontre qu’à partir de Giordano  Bruno l’image mémorielle pouvait porter une valeur mystique ou hermétique. Voir aussi les Statuts de Schaw 1599 qui ont conforté le devoir de mémoire dans les loges écossaises. On remarquera que pour les Anciens Devoirs l’art de mémoire, la géométrie et les arts libéraux étaient la base de la transmission.

[4] Nous reprenons les propos d’Alain Touraine sur l’observation participante en anthropologie, il s’agit de « la compréhension de l’autre dans le partage d’une condition commune »,( Street corner society, la structure sociale d’un quartier italo-américain, Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui », 1995). L’expression nous semble adaptée au contexte initiatique où l’apprenti observe en silence tout en étant présent et acteur influent sur le milieu.

[5] L’épure tracée sur une aire en plâtre de la chambre des traits par pincement de cordeaux tendus, préfigure le soubassement du tableau de loge : le Pavé mosaïque. Le placement d’une échelle est un préalable à l’apparition de l’image.

[6] Le vécu initiatique est une orthopraxie de la reliance de l’individu au groupe, du groupe à l’intemporel, de l’Homme au tout. Sur la reliance appliquée à la franc-maçonnerie voir notre article : http://www.ecossaisdesaintjean.org/2015/02/le-secret-initiatique-de-la-divulgation-a-la-revelation-notion-de-reliance.html

[7] Le contraste est ici un contraste d’état générant une tension. Cela n’a rien d’étonnant dès lors que le Tableau de loge est posé sur un pavé mosaïque ! Cette tension va tendre vers un but qui est dessiné sur le tableau : c’est ici la définition de l’intention commune, au premier degré il s’agit de tailler sa pierre.

[8] Notons que ces 4 bipolarisations se dédoublent en lecture éthique (petits mystères) et métaphysique (grands mystères). http://www.ecossaisdesaintjean.org/2014/10/petits-et-grands-mysteres-apercu.html

[9] La concentration des regards vers le centre de la loge revêt une fonction agrégative que l’on retrouve dans la chaîne d’union qui scelle une proxémie appelée « fraternité ». Le tableau de loge devient le support de « l’être-ensemble ». Sur cette notion : Michel Maffesoli « Le temps des tribus » la table ronde octobre 2000, p 75

[10] Rappelons que la maçonnerie spéculative s’est formée dans un contexte de conflit religieux menant à l’exil des Stuarts en 1688 à Saint-Germain-en-Laye.

[11] Les éléments de langages présents sur le tableau de loge se combinent de multiples façons les uns aux autres. On peut ainsi mémoriser le chemin narratif du grade en lisant dans un certain ordre les images posées sur le plan. Il faut noter que ce vocabulaire symbolique issu des images est le langage commun des maçons de la loge. L’appartenance traditionnelle à un clan, une tribu, une loge d’artisans se détermine par les éléments de langage, leurs prononciations et la manière de les agencer.

[12] L’identité commune s’exprimera par l’âge symbolique, les mots de passe et mots sacrés ou les signes qui tous ensemble contribuent à une hiérarchisation du métier par l’accès progressif à la connaissance (savoir-faire/savoir-être.)

[13] Le paradigme se définirait comme l’ensemble d’expériences, de croyances et de valeurs qui influencent la façon dont un individu perçoit la réalité et réagit à cette perception. Ce système de représentation du bâti sacré lui permet de définir une méthode graduelle avec ses sources, son histoire et son actualité. Ce système part des fondations jusqu’à la clef de voûte et reste doté un langage spécifique et de moyen d’actions universels (outils et instruments).

[14] Le terme « révélation » s’entend : rendre l’invisible visible, faire apparaître l’image, ce qui est le propre du symbole mis en scène. Cette révélation venue de l’Orient n’est rien d’autre qu’une hypostase de la puissance divine « invisible » dont on sait qu’elle passe par la porte orientale. Le Tableau représente alors l’autorité surplombante qui se manifeste à nos yeux. Ici on exprime par le visible l’invisible. L’image du Tableau de loge est donc une dégradation lisible de la puissance manifestée avec l’avantage de ne pas anthropomorphiser l’image du divin. Seule l’intention de tailler sa pierre ou de bâtir le temple dans le monde et en soi transparaît dans Tableau de loge.

[15] Précisément la spiritualité du franc-maçon est construite au sens propre comme au sens figuré. La méthode d’approche du réel est donc influencée par les images mémorielles qui influencent la vision du maçon. En sa qualité d’image mémorielle « commune » ou « tribale » le tableau de loge est identitaire.

[16] Le terme « magie » doit être compris dans son sens initiatique : faire naître et apparaître l’image en soi.

[17] Cette représentation porte bien plus loin que sa fonction profane. En effet, le signifié symbolique de l’objet raisonne avec le sens du récit légendaire « agissant » : sortir de la caverne, se connaître soi-même, tailler sa pierre, bâtir un temple à la vertu…

[18] Voir Leroi-Gourhan, « Les gestes et la parole 2 La mémoire et les rythmes », Albin Michel, février 1965 P 136.

[19] L’image issue de la scolastique, fut privilégiée par les rituels issus des Anciens Devoirs catholiques qui reconnaissant les Saints et leurs attributs et qui donnait à comprendre l’eschatologie par l’image (voir les tympans des cathédrales). Le texte et donc la lecture directe (sola scriptura) furent privilégiés par les rituels calvinistes ou presbytériens du « mot de maçon –Masson Word ».

[20] Autre image narrative bien connue : le blason en chevalerie et les armes parlantes.

[21] Cette pensée collective est plus que l’addition des pensées individuelles… Une grande part de notre cerveau est dédié à une participation collective. Il y aurait un cerveau tribal qui serait la mise en phase des cerveaux individuels.

[22] Cette incorporation au groupe et la troisième phase décrite par Arnold Van Gennep (Les Rites de Passage, 1909). La lecture du tableau de loge par l’apprenti correspond à la phase rituelle « agrégative » au groupe et à sa renaissance symbolique sous couvert d’une langue spécifique et d’une intention commune. Cette phase postliminaire dite de renaissance fait suite à la 1ere dite préliminaire qui a pour objet « la mort symbolique » suivie de la 2ème qui à trait à la « désagrégation ».

 

[23] Le Tableau de loge est un plan qui se superpose à d’autres. Il est le lieu de « la transe » et donc de la concentration des possibles soit une photographie de l’un des états de la manifestation. Les termes trans/formation, trans/position, trans/fert, trans/mutation, trans/figuration, etc. ; naissent en ce point de rencontre entre la forme, le sens et l’essence.

[24] « La croisée » est le terme qui reprend l’image symbolique de la structure universelle de la croix tridimensionnelle, utilisée comme chrisme ou comme structure absolue (voir Abellio Raymond : «La Structure absolue. Essai de phénoménologie génétique. Collection Bibliothèque des idées, Gallimard Parution : 20-10-1965 ) (voir « Le symbolisme de la croix » René Guénon)

[25] Voir Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1972, p. 97 et suivantes

[26] Notons l’ajout d’une dimension supplémentaire sur le tableau de loge c’est la dimension temporelle qui donne le carré long.

[27] Sur l’homologie « structurale » dite de la construction on retiendra la tripartion du temple Ouham, Hékal, Debhir et la tripartition de l’homme corps, âme, esprit. Sur l’analogie « fonctionnelle » dite de l’incarnation on retiendra l’interdépendance vitale du ternaire avec la descente de l’esprit en soi que l’on retrouve dans l’intention de bâtir le temple avec la descente du divin sur terre et au milieu des hommes.

[28] Le testament philosophique, l’abandon des métaux et l’entrée ni nu ni vêtu, illustrent la maîtrise des  apparences trompeuses.

[29] La franc-maçonnerie organise une triangulation mettant en scène deux fractions opposées devenues complémentaires en présence de l’observateur participant. La substitution de l’observateur participant par l’objet se fait à l’aide de la lumière, du soleil,  de l’étoile ou de la conscience « éclairée ». Notons qu’au plan géométrique « l’observateur » génère « le point de vue » et donc la perspective et la stéréométrie (voir dans ce sens Jean Michel Mathonière, sur la notion d’ombre « observée/projetée » P52, et sur la notion de « perspecteur » p 55 « Les interférences entre spéculatifs et opératifs Français aux XVIIIème et XIXème Siècles » ed SFERE n° XIV 26 nov 2016.

[30] Les systèmes polythéistes personnifient le dieu lumière : «  (ou ) est un dieu solaire dans la mythologie égyptienne, créateur de l’univers. Il peut apparaître sous plusieurs autres formes (3 comme les trois fenêtres de la loge !), celle de Khépri, le scarabée : symbolisant la naissance ou la renaissance ou encore Atoum, l’être achevé (le clergé égyptien expliquait que l’astre solaire pouvait revêtir des formes différentes lors de sa course dans le ciel : Khépri était le soleil levant tandis que Rê était le soleil à son zénith et Atoum, le soleil couchant) »(wp ). Les Grecs vont aussi tenter de personnifier le soleil avec Hélios conducteur du Soleil, etc.

La renaissance journalière du soleil est un miracle de recomposition des cycles de vie mettant l’angoisse de la mort et l’angoisse de la disparition du monde au centre des préoccupations psychiques de nos grands ancêtres.

Les systèmes monothéistes tentent d’échapper à la personnification en rendant la puissance divine innommable, et ceci jusqu’au christianisme qui « incarne » le divin en l’homme.

[31] L’intention des bâtisseurs est résumée dans le feuilleton schizomorphe (séparatiste) suivant :

1/ l’épisode de Bethel la pierre relevée par Jacob suite au « songe » et l’ascension et la descente des anges sur l’échelle, suivi de son combat avec l’ange du ciel et de son boitillement,

2/l’épisode de la tour de Babel et de la volonté transgressive de la flèche du Roi Nemrod en regard de la puissance du ciel,

3/par le livre des Rois qui narre l’histoire de la construction du Temple de Salomon mettant en œuvre les trois puissances initiatiques d’origine terrestre, et l’incapacité des hommes à suivre la Loi descendue du ciel. Etc.  Nous empruntons le terme schizomorphe à Gilbert Durand « Les structures anthropologiques de l’imaginaire »12ème édition 2016  Dunod , p185.

 

[32] Nous définissons le plan solaro-terrestre dans la lignée de Gilbert Durand Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Dunod 12em ed 2016. Pour nous il s’agit du plan ou table ou plateau d’exercice du grade considéré. A chaque grade supérieur un plan d’exercice plus élevé ce qui suggère une anabase (souvent précédée d’une catabase).

[33] La quête de la Connaissance dépasse la connaissance de soi qui est le premier stade puis l’approche de la mort avec la conscience de sa propre fin (fin des petits mystères) et pour finir l’idée d’atteindre une totalité principielle (grands mystères), avec pour toile de fond l’amour du prochain et de la vie.

[34] Sur la notion d’archétype et de schème, C. G. Jung, L’Homme et ses symboles,  Robert Laffont, 1964, p. 67 : « on croit souvent que le terme « archétype » désigne des images ou des motifs mythologiques définis ; mais ceux-ci ne sont rien autre que des représentations conscientes : il serait absurde de supposer que des représentations aussi variables puissent être transmises en héritage. L’archétype réside dans la tendance à nous représenter de tels motifs, représentation qui peut varier considérablement dans les détails, sans perdre son schème fondamental ».

[35] C. G. Jung, L’Énergétique psychique, Genève, Georg, 1973, p. 99 :  « les instincts et les archétypes constituent l’ensemble de l’inconscient collectif. Je l’appelle « collectif » parce que, au contraire de l’inconscient personnel, il n’est pas fait de contenus individuels plus ou moins uniques ne se reproduisant pas, mais de contenus qui sont universels et qui apparaissent régulièrement »

[36] Cette ombre « portée » sur le plan terrestre était l’expression de la volonté du ciel, en d’autres termes le bâtisseur du sacré tenait compte de la lumière du ciel pour tracer le plan du temple sur la base de la transformation du carré du ciel en carré terrestre ou carré long qui associe le temps (étirement de l’ombre portée) aux trois dimensions de l’univers. Voir rituel de la Saint Jean d’Hiver REP.

[37] L’homme a toujours cherché à s’unir à la terre en se l’appropriant (Remus et Romulus, Urbi et orbi, le Mundus), au ciel en escaladant l’Olympe pour s’emparer du « feu-lumière »(Prométhée) du mont Sinaï pour y chercher les Tables de la Loi (Moïse)  et aux entrailles de la Terre y puisant ses richesses régénérantes ou réinitiantes… (Déméter, Héphaïstos).

[38] Sur les états supérieurs de l’Être voir René Guenon Les États multiples de l’être, Paris, Édition Guy Tredaniel, édition Véga, coll. « L’anneau d’or »,

[39] …Et donc fondée sur un PLAN !. Cette « conception du Plan par la lumière de l’esprit» devient « chef d’œuvre » et se concrétise par un Temple pour le divin. Ceci corresponds à une nécessité pour l’homme de matérialiser, toucher voir et concevoir la dimension lumineuse ou divine « in concreto »dans un lieu « séparé ». L’image visible devint nécessaire à la croyance, car l’homme ne peut se contenter d’abstraction. Le temple est donc un biais « architecturé » qui, associé à une Verticalisation du langage, permet l’accueil de l’Invisible se substituant au culte des idoles (veau d’or). L’image du GADLU est un biais « architecturé » compensant par l’Ars de bâtir l’abstraction d’une pensée créatrice pure (fiat lux). Ce biais « formel » abouti à la devise « ordo ab chaos ».

[40] Nous conseillons vivement la relecture d’Henri Corbin « Temple et contemplation » ed Médicis- Entrelacs 2006 , où l’auteur fait le rapprochement entre la tradition chevaleresque occidentale et orientale du Temple « . On comprendra mieux pourquoi la Lumière vient de l’Orient et pourquoi la contemplation de l’image iconique du tableau de Loge est toujours éclairée par Sagesse Force et Beauté, donc une hypostase du fiat lux ! « C’est le pouvoir contemplatif qui construit le Temple en soi. Il s’agit donc d’une vision intégrative du sacré propre au chevalier comme au maçon. Elle peut être mystique et ésotérique. Alors le Temple dressé dans l’Imaginaire par la représentation mentale devient ainsi Porte du Ciel. C’est ainsi que la transcendance se manifeste en nous. C’est notre temple intérieur qui « prends corps » » E.°.R.°.

Le blog de ecossaisdesaintjean

SOURCE : http://www.ecossaisdesaintjean.org/article-loge-maconnique-ou-temple-maconique-3em-partie-121712268.html

La langue des oiseaux … Langue des Anges ? 9 octobre, 2020

Posté par hiram3330 dans : Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

La Langue des oiseaux … Langue des Anges ?

 3ee7e72834519153214607a988184521
La Langue des Oiseaux est une manière très particulière de donner du sens aux lettres, aux mots ou aux phrases. Elle repose sur le jeu des sonorités et sur le symbolisme propre à chaque lettre, figuré par leur graphisme autant que par les résonances sonores qu’elles suscitent. 
 
 
S’affranchissant des règles de grammaire et d’orthographe, la Langue des Oiseaux recouvre aussi un ensemble de procédés qui permettent d’entendre différemment les sons, les mots et les expressions afin d’en faire émerger le sens secret.
C’est autant une tournure d’esprit qu’une disposition à capter la puissance symbolique du langage. Elle permet de donner du sens aux « maux » que nous exprimons en écoutant les « mots » que nous utilisons.
 
La Langue des Oiseaux et la Tradition initiatique occidentale
 
Évoquée dans le mythe de Tirésias et utilisée par tous ceux qui ne désirent pas être compris du plus grand nombre, elle fut employée par les Initiés du Moyen-Age pour déguiser le sens profond de leur pensée, et par les Alchimistes, qui se transmettaient ainsi leurs secrets de fabrication.
Elle doit son nom à son caractère volatil, léger et aérien autant qu’au symbolisme universel de l’oiseau, considéré de tous temps comme l’intermédiaire entre l’homme et les dieux.
A l’image du chant mélodieux des oiseaux, ce langage fut considéré comme celui de l’Esprit, ainsi, les cartouches des cathédrales, les blasons et certaines sculptures médiévales ne peuvent se décrypter sans une maîtrise de cette Langue.
Encore appelée Langue de Dieu, Langue des Anges (Dante), Langue Verte (Fulcanelli), Dive Bouteille (Rabelais), Gay Savoir ou Gay Science, la Langue des Oiseaux fut employée par les troubadours et utilisée par des auteurs comme François Villon, Rabelais ou Cyrano de Bergerac pour masquer la dimension ésotérique de leurs œuvres. 
 
 
Elle permet également d’appréhender de manière plus subtile les contes de Charles Perrault ou d’entendre différemment les péripéties de personnages tels Till l’Espiègle, Peter Pan ou Robin des Bois.
 
Les Procédés 
 
Parmi les procédés sur lesquels s’appuie la Langue des Oiseaux, citons entre autre l’utilisation des homonymes, des acrostiches, des palindromes, des anagrammes, des inversions, de l’euphonie, du lanternois, des rébus, de la contrepèterie, du symbolisme et de l’étymologie.
La partie la plus secrète de la Langue des Oiseaux comprend surtout, une lecture ésotérique et hiéroglyphique de chaque lettre de l’alphabet ainsi qu’une correspondance énergétique précise, qui s’apprend, se ressent et se comprend.
 
A l’image de l’oiseau quittant le sol, la pratique de la langue des oiseaux élève l’esprit et permet de saisir les sens, et même « l’essence » de toutes paroles. Nous aborderons d’abord les mécanismes de ce langage et surtout la symbolique que transporte son nom
La langue des oiseaux, considérée par certains comme une langue secrète tenant de la cryptographie, qui se fonde sur trois niveaux :
  • La correspondance sonore des mots énoncés avec d’autres non-dits     permet un rapprochement sémantique qui constitue un codage volontaire,     soit pour masquer une information, soit pour amplifier le sens du mot     premier ;
  • Les jeux de mots utilisés permettent un codage     davantage subtil et ésotérique, les mots se reflètent ad     libitum : verlan,      anagrammes,     fragments de mots, etc. ;
  • La graphie     enfin, fondée sur la symbolique mystique     des lettres des mots énoncés, peut renvoyer à un codage iconique     renforçant le sens des mots, comme dans les hiéroglyphes.
 
La Langue des Oiseaux est  la technique  de cryptage et de décryptage, donc de compréhension « en profondeur », de la langue française ; elle correspond à la Kabbale pour l’hébreu, à la Science des lettres (ilmul-hurûf ) pour l’arabe classique et à la Hiéroglyphie pour l’égyptien ancien.
Les premiers auteurs qui la mentionnèrent très précisément sous ce vocable ( Grasset d’Orcet, puis les alchimistes Fulcanelli et Canseliet, René Guénon,  Emmanuel-Yves Monin ) la nomment également, avec références,  Langue des Dieux (Platon), des Anges (R.Guénon qui cite le Coran XXVII.15), Langue sacrée, langue diplomatique, Cabale euphonique, phonétique, solaire, hermétique, langue des Cabaliers, Chevaliers, de Pégase,  Gaie science, Gaye sçavoir, (Fulcanelli), le Lanternois (Rabelais), la Langue farcie, la « Langue grecque réservée » (Troubadour Peire Cardenal).
 
Utilisée en général surtout pour « extraire l’esprit,(…) saisir la signification secrète » des ouvrages didactiques et des « sciences ésotériques »
 
Tous les ouvrages traitant de la Langue des Oiseaux  donnent d’identiques  techniques  pour décrypter les mots : par étymologie classique,  à partir des racines  entendues en d’autres mots ; par décomposition en   mots plus courts du français lui-même ( amuser = âme user) ; par racines ou mots grecs ayant des similitudes euphoniques ;  ce, dit Fulcanelli, à cause de l’origine (grec archaïque des Pélasges) de notre langue (Demeures philosophales .1); par lecture,  en concomitance,  des sonorités de lettres exprimant un mot (P = Paix, R = air ; etc.); par étude de la séquence sonore de toutes les  lettres d’un mot (Rite = hérité E), sans permutation des consonnes ; à l’aide, également, de leur symbolisme  (par la Hiéroglyphie); en permutant les consonnes pour les rapprocher d’autres mots et en étudiant le sens des lettres de la modification ;  parfois, par lecture inversée, pour la signification contraire ; ainsi, notaient les Troubadours, Roma est  le contraire d’Amor.
 
« Et Salomon fut l’héritier de David ; et il dit : O hommes ! Nous avons été instruits du langage des oiseaux [‘ullimna mantiqat-tayri] et comblés de toutes choses »
 
Le terme aç-çāffāt est considéré comme désignant littéralement les oiseaux, mais comme s’appliquant symboliquement aux anges (al-malā’ikah) par proximité phonétique. La langue des oiseaux serait donc une expression pour désigner la langue des anges. (Guénon cite notamment l’étude sur le symbolisme de l’« oiseau de paradis » de M. L. Charbonneau-Lassay fondée sur une sculpture où cet oiseau est figuré avec seulement une tête et des ailes, forme sous laquelle sont souvent représentés les anges).
Les comptines, comme les contes, ont une origine ésotérique certaine. À l’origine, ils ne s’adressaient pas aux enfants mais aux initiés ou aux apprentis. Nombre de références à l’alchimie sont codées au sein des comptines qui sont des mises en histoire dramatique des phases de la quête d’initiation. On peut ainsi voir la célèbre comptine « Au clair de la lune / Mon ami Pierrot » comme un texte codant un autre texte sous-jacent.
 
Le texte originel est :
 
Au clair de la lune Mon ami Pierrot Prête-moi ta plume Pour écrire un mot Ma chandelle est morte Je n’ai plus de Feu Ouvre-moi ta porte Pour l’amour de Dieu
On peut voir alors un autre texte, lu selon la langue des oiseaux :
Au clerc de la lune Mon ami pie héraut Prête mots à ta plume. Pour écrire un mot : Mâche chant d’ailes, et mots heurte. Jeu n’est plus de feu, Ouvre mots à ta porte. Pour l’âme, hourde d’yeux.
Ce texte contient un message codé et ésotérique qui peut se décomposer comme ci-après :
 
« Au clerc de la lune » fait référence au messager de l’ombre, le « clerc » étant habillé d’une soutane noire, proche de la nuit. Les versions très anciennes de cette chanson indiquent le mot « lume » et pas « lune », c’est-à-dire « lumière » en français moderne. Le « clerc de la lume » deviendrait alors « le gardien de la lumière », entendu comme « lumière intérieure ». « Mon ami pie héraut » : le clerc est le porteur du message qui est la « pie hérault » qui peut s’entendre comme la source d’inspiration : l’oiseau qui annonce une vérité. « Prête mots à ta plume » fait référence symboliquement aux mots comme des sens volatiles, à interpréter dans un sens figuré, aérien comme les oiseaux. « Mâche chant d’aile, et mots heurte» enjoint à briser la structure des mots pour en faire ressortir le sens phonétique, but de la langue des oiseaux. « Jeu n’est plus de feu » : il existe un sens caché dessous, une autre lumière, « defeü » signifiant en ancien français « misérable » (« je n’est plus misérable »). « Ouvre mots à ta porte » appelle à accepter les mots comme ils sont. Enfin, « Pour l’âme, hourde d’yeux » s’entend : si l’on veut connaître l’initiation, il faut ouvrir les yeux, savoir regarder, ce qui renvoie à la condition de spontanéité nécessaire au décodage de la langue des oiseaux.
 
 
Chaque lettre a un sens et la manière dont elle s’articule avec sa voisine donne une clef.
Par exemple, un mot important pour nous : le mot MORT. L’interprétation en est la suivante :
La forme de la première lettre (M) évoque une femme qui accouche, c’est la création, la mère. Nous pouvons aussi entendre « AIME ». Il y a ensuite, le (O) pour eau, le (R) pour l’air, et le (T) pour la terre. 
Nous pouvons constater qu’il manque un élément. C’est le Feu. Ne disons-nous pas d’un défunt qu’il est feu et c’est sans doute pourquoi ici il s’éteint. Ce qui nous permet de ne plus avoir peur de la mort puisque le Feu continue son chemin ailleurs. Ce travail lettre par lettre peut être utilisé à peu près pour tout, aussi bien pour des mots communs que des prénoms, des marques ou des sigles.
 
En comprenant la combinaison de ces lettres, mots et phrases, un certain nombre de clefs très intéressantes apparaissent.
 
De quoi aiguiser la curiosité de tous les cherchants en quête de Vérité.
 
 
Thierry Ronat
Source : l’excellent blog REFLEXIONS SUR TROIS POINTS
Steven Kenny 3

la Culture Celte 4 février, 2020

Posté par hiram3330 dans : Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

la Culture Celte

78068438_10218892357134039_8761691175980630016_n

par Hervé-Marie CATTA

La Bretagne offre dans ses monuments, sa poésie, ses chants et traditions un témoignage vigoureux d’une culture chrétienne savante et populaire, tour à tour décadente et renaissante. Aussi bien l’Irlande et, dans une certaine mesure, les autres pays celtes, spécialement Pays de Galles et Ecosse.

Pourtant certains n’hésitent pas à affirmer que le Christianisme aurait détruit les cultures antérieures pour cause de paganisme, y compris dans les pays celtes. Certains auteurs anglais écrivent naïvement que les Chrétiens auraient entraîné le déclin de la culture Celte. Mais y aurait-il encore aujourd’hui une culture celte si des chrétiens n’avaient pas accueilli et transmis une grande part de cette culture celte pré-chrétienne ? Et n’avaient pas continué à créer celte ? Un grand préhistorien breton, P.R. Giot, a reproché à l’Eglise Catholique d’avoir détruit des monuments mégalithiques (époque néolithique) à cause de leur caractère idolâtrique.

Plus récemment un flot de pourfendeurs du catholicisme répète à satiété que le christianisme aurait « récupéré des fêtes païennes ». C’est l’inénarrable histoire de La Toussaint succédant à la fête de Samain en en volant, nous dit-on, la signification ! Comme si c’était un crime d’avoir sauvé des cultures antérieures ce qu’il y avait de beau et de profond ? Y aurait-il encore quelqu’un pour évoquer les symboles de Samain si le Christianisme ne nous les avait pas transmis ? Et plus, transfigurés par l’espérance ?

Notre thèse, c’est qu’au contraire dans les pays celtes de l’extrême ouest européen, car il n’y a plus de culture celte en dehors de l’Ecosse, l’Irlande, le Pays de Galles, la Cornouaille Anglaise et la Bretagne, le christianisme a parfois effacé mais le plus souvent conservé, transformé, en tout cas a continué l’histoire et donné un essor aux patrimoines culturels littéraires et artistiques des anciens Celtes. Il a repris certains symboles, certaines valeurs, souvent ce qu’il y avait de plus beau, dans la culture et jusque dans le culte païen; il a donné plus de profondeur à ces valeurs et symboles et, par une alliance de sens nouvelle ou plus profonde, leur a redonné un avenir. Dans le cadre bref de cet article nous présenterons des éléments de réflexion qui pourront donner un certain poids à cette thèse.

Considérations sur la pureté supposée des cultures

Dans sa préface pour une édition de la fin du XXe siècle des Confessions de saint Patrick un savant jésuite irlandais remarquait que saint Patrick avait écrit dans la langue latine un ouvrage de culture typiquement celtique. Je ne referai pas son analyse, tellement c’est évident. Moi-même, j’ai ouvert les yeux au monde en pays bretonnant, tant par la langue, les cantiques, la symbolique les hommes, les paysages et les monuments. Je me suis retrouvé, à la lecture de cette préface, réconcilié avec les deux parties de moi-même, la française et la bretonne.

Peu de temps après avoir découvert cette observation éclairante, je rencontrais une Russe professeur de littérature française qui me demandait de prononcer pour ses élèves quelques phrases en breton Elle leur expliquait « que la contribution de la culture bretonne à la littérature française avait été considérable ». Cette affirmation est vraie du cycle du roi Arthur jusqu’aux Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand, et l’on peut dire qu’elle n’est démentie ni par le XXe siècle ni par celui qui commence, le XXIe. On pourrait ainsi proposer comme un « paradigme » – un schéma riche de compréhension pour un ensemble de faits – que la rencontre interculturelle est source d’enrichissement mutuel des langues et des cultures. Il n’y a pas de culture pure, mais des traditions, des emprunts et des transferts sources de renouvellement. Ce paradigme est vrai aussi des relations entre Eglise et cultures.

Les chrétiens et le Mégalithisme

La Bretagne possède, on le sait, l’ensemble le plus nombreux et le plus spectaculaire laissé par la Civilisation des Mégalithes, au Néolithique. Ne commettons pas l’erreur naïve (encore fréquente aujourd’hui) de considérer ces menhirs ou dolmens, ou le fameux Cairn de Barnenez, comme des réalisations celtiques. Deux mille ans séparent le Mégalithisme de l’apparition des civilisations celtiques anciennes. Quant à la repopulation de l’Ancienne Armorique par l’immigration bretonne venue de Grande-Bretagne, elle est postérieure aux débuts du christianisme. Elle va entraîner une évangélisation ou une ré-évangélisation des Armoricains autochtones. En vérité quelle a été l’attitude des chrétiens en Bretagne du haut Moyen Age vis-à-vis de ces monuments mystérieux ?

P.R. Giot lui-même a noté que si dans certains cas les histoires des saints bretons racontent des destructions d’idoles, dans lesquelles nous devinons des mégalithes, cela n’intervient que dans certains cas (précisément relatés) où le culte superstitieux de tel  » peulvan  » (menhir) causait un problème grave. Aujourd’hui le Parlement a bien dressé une liste des « sectes dangereuses « … Mais Giot note également que dans d’autres cas, l’Eglise a non seulement toléré, mais acclimaté les menhirs. L’histoire de saint Samson est significative à ce sujet, avec la permanence en son domaine épiscopal jusqu’à nos jours, comme preuve, des menhirs du Mont Dol. Quant aux « menhirs christianisés » bien que peu nombreux, ils sont très intéressants. Des néo-païens y voient une atteinte à « la pureté » du mégalithisme, près de 4.000 ans après sa disparition !

Quel mal fait donc cette croix sculptée au sommet d’un menhir comme à Saint-Druzec ? N’a-t-elle pas redonné vie au menhir après des millénaires ? De même ces petites croix à peine entaillées dans la pierre comme à l’âge de bronze on avait entaillé des haches symboliques sur des monuments antérieurs de deux ou trois millénaires ? Ces modifications d’un monument antérieur ne sont pas plus scandaleuses les unes que les autres, ni que par comparaison l’adjonction au Louvre des XVIe-XVIIe et XIXe siècles d’une pyramide de verre de notre temps.

Le christianisme et les cultures celtiques

Passant maintenant à la culture celtique, nous constations d’abord un fait massif : le christianisme a de fait transmis presque tout ce qui nous est parvenu des cultures celtes préchrétiennes de l’extrême ouest celte : j’en dirai quelques mots pour l’Irlande, pour la Bretagne, et pour l’Ecosse en terminant avec un chant de l’île de Barra. En France, les Gaulois intéressent de nouveau, mais à part Astérix et la Guerre des Gaules, que reste-t-il de la culture celte gauloise ? La langue gauloise ne nous est guère connue qu’à travers un calendrier de bronze, quelques citations d’auteurs latins et des inscriptions. Des druides gaulois, nous ne savons presque rien. Mais par contre les langues celtes comme le breton, l’irlandais, le gaélique d’Ecosse et le gallois se sont transmis jusqu’à nos jours. Certes ce ne fut pas sans peines ni persécutions… (Le préfet des Côtes-du-Nord a décidé en 2.005 que son administration parlerait anglais aux résidents anglophones, dont le nombre est conséquent. Mais il n’y a toujours pas d’ordre aux administrateurs pour parler breton aux bretonnants autrement plus nombreux dans le département…)

 Or si des traditions celtes préchrétiennes en pays celtes nous sont parvenues, c’est uniquement dans ces pays de l’extrême ouest où se sont maintenues les langues celtes, l’Irlande principalement, et en grande partie, grâce aux chrétiens qui les ont mises par écrit. Que l’on songe aux récits irlandais du haut Moyen Age, ce sont les seuls grâce auxquels nous connaissions quelque chose de sérieux sur les Druides et les Bardes, leur éthique, leur situation sociale, leur cosmologie et leur compréhension du monde, leur métaphysique, leur vision de l’au-delà, sans compter toute l’histoire-légende de l’Irlande ancienne. Pour l’art celte par l’archéologie nous pouvons remonter d’un côté dans l’ère pré-chrétienne à la civilisation celte de Hallstatt, puis à celle de la Tène. Mais le plus grand développement de ce qui caractérise l’art celte est reconnu aux VIIIe-XIe siècles chrétiens. Comment expliquer cette continuité dans une histoire artistique ? Cette créativité à partir de motifs anciens dans ces bestiaires, ces entrelacs et ces couleurs ? Que l’on contemple donc les illustrations des fameux évangéliaires celtes-irlandais, les croix, les émaux, les cloches, tels qu’on les trouve par exemple dans les collections du Hunt Museum de Limerick (Irlande) : c’est en chrétienté que le génie celtique a continué à porter son développement et peut être ses plus belles productions.

Maintenant revenons en Bretagne par la littérature : nous avons multiplicité d’exemples : préfère-t-on les vieux récits transmis par la tradition orale ? Le Barzaz Breiz et les cantiques nous donnent du préchrétien, comme « Les Nombres », remontant sans doute disait Hersart de la Villemarqué à l’enseignement traditionnel druidique, avec aussi de l’ancien païen christianisé. Dans le trésor des contes, il y a un passage continu de l’ancien au nouveau, du païen au chrétien, sans que l’on puisse souvent attribuer purement à l’un ou à l’autre le récit ou les images. Si l’on veut chercher les exemples de création de culture chrétienne s’inspirant des thèmes celto-païens, j’aime assez la Chronique de Saint-Brieuc. La culture celtique s’y mêle aux traditions littéraires gréco-latines, l’histoire à l’imaginaire, l’Enéide latine, au cycle celtique de Merlin, le christianisme à tout ce qui l’a précédé. Signe des temps, la Chronique de Saint-Brieuc à l’orée du XVe siècle (1400) développe ses interprétations des Prophéties de Merlin avec de vigoureuses revendications à l’encontre… des Grands-Bretons, les Anglais. Avec cette Chronique nous sommes deux cent cinquante ans après l’époque ou Geoffroy de Montmouth, Breton embarqué en Angleterre à la suite de Guillaume le Conquérant, traduisait du vieux breton-gallois les légendaires gallois où le préchrétien a été baptisé de façon charmante.

Un peu comme Tolkien de nos jours, sans l’intention savante. Je penserais également pour ma part que le populaire « Kantik ar Baradoz » (le Cantique du Paradis) contient sinon des versets entiers, du moins probablement beaucoup d’éléments celtes anciens : on le vérifie dans des images comme celle de l’âme qui s’envole comme une alouette vers la lune et les étoiles. En ce qui concerne les croyances, une christianisation s’est faite sans heurt sur certains éléments. L’idée d’éternité, par exemple. Selon Roux et Guyonvarc’h (« Les druides »), il ne faut pas confondre les métamorphoses de type magique et symbolique de certains héros des histoires irlandaises ou arthuriennes et l’idée de la réincarnation. Les Celtes de l’Ouest préchrétiens croyaient en trois vies, comme un succédané, audacieux et trop timide en même temps, de l’éternité. C’est à partir de ce terrain prêt aux notions d’Eternité et de Paradis que s’est développée en Bretagne spécialement la littérature sur le mystère de la Mort, le thème du Purgatoire et celui du Paradis. Les âmes sont mortes, mais pas au sens du roman russe de Gogol : elles ont toujours une existence pour les Celtes de l’Ouest, elles peuvent avoir des liens avec les vivants, parfois aussi dangereux que dans les récits préchrétiens: les morts pouvaient entraîner avec eux les vivants (anciens Historiques Irlandais).

Mais le plus souvent c’est dans le sens chrétien de la communion des saints qu’est réinterprété le fonds symbolique ancien. Les âmes du Purgatoire viennent implorer des prières pour entrer en Paradis, comme dans la Légende de la Cathédrale (Dr Fouquet, Vannes, 1857) et tant d’autres. Voir aussi les classiques Légendes de la mort chez les Bretons armoricains d’Anatole Le Braz. Ce thème était également fort prégnant en Irlande au XIXe siècle: il donnera naissance à Halloween, la Veille de la fête de tous les saints, où les âmes en peine viennent secouer les vivants pour obtenir des prières. On est à mi-chemin entre la coopération-communion des saints, et l’ancien thème préchrétien où le mort entraîne magiquement le vivant pour qu’il soit avec lui dans sa seconde ou troisième vie. Devenu avec le temps tradition enfantine innocente dans les Pays Anglo-Saxons, cet Halloween nous reviendra avec les grimaces et le morbide de conjuration (conjurer la mort par sa caricature) dans l’opération commerciale de ces dernières années.

Le Chant de Barra

Le Festival Inter-celtique de Lorient réunit l’été (en 2004-2005) près de 500.000 personnes. C’est dans ce cadre, il y a une dizaine d’années, que le musicien Shaun Davey a commencé à composer et présenter au public sa suite orchestrale  » Pilgrim » aujourd’hui mondialement connue. Cette suite avait pour lien l’évocation, à travers les sept traditions celtiques de l’Ouest (y compris Man, Cornwell et Galice), des voyages de mission du temps des moines et des saints Celtes des Ve-VIe siècles,  » the Pilgrims « . Cette suite a pour pièce finale  » le Chant de Barra « . Barra est l’une des îles méridionales de l’archipel des  » Hébrides extérieures « , vaste arc Nord-Sud à l’ouest de l’Ecosse. Ce « chant de Barra », mis en musique et orchestré par Shaun Davey, est un très ancien hymne au soleil dont les deux premiers couplets sont apparemment préchrétiens, et le dernier explicitement chrétien. A quelle époque ce travail a-t-il été accompli ? On sait seulement que cette version du chant est très ancienne, et que sans sa mise en musique récente devant un public international, elle serait restée pratiquement inconnue. Et pourtant, le Chant de Barra, « A Ghrian », c’est comme le chef-d’œuvre exemplaire de l’accueil dans le christianisme celte des valeurs poétiques de l’ancienne religion : hymne poétique au soleil qui se se couche dans la mer, et se relève à l’aurore, suivi sans heurt, en continuité et comme un apogée, de la confiance au Dieu chrétien :

 » A Ghrian « 

Salut à toi, soleil des saisons qui traverse les cieux infinis; puissants sont tes pas sur l’aile des cieux tu es la mère glorieuse de tous les astres !

[« a ghrian » (le soleil), est féminin, c’est « la soleil »]

Tu descends et tu te couches dans l’océan destructeur sans altération et sans peur; sur la crête paisible de la vague à l’aurore tu te lèves, vierge souveraine en fleurs !

J’ai l’espoir quand viendra mon heure que le Dieu grand et miséricordieux ne m’écartera pas de la clarté de sa grâce tandis que tu me laisses ce soir et te retires.

(Traduction Dominique de Lafforest, à partir de la version anglaise)

Aujourd’hui beaucoup de cultures accèdent à l’histoire et se rencontrent d’un coup avec la mondialisation. Pour les chrétiens de ces cultures, ils doivent affronter les questions de l’acculturation de la foi chrétienne. Puisse l’histoire du christianisme celtique, et particulièrement le chant de Barra, leur donner l’audace et la grâce de relever ce défi.

Qui sont les Celtes ?

Retour au sommaire breton

 69945967_2445200718894444_2096003298111782912_o

« Les Celtes » désignent un ensemble de peuples de langues et de cultures s’étageant sur trois millénaires. Quelle commune identité peut-il y avoir entre tant d’époques et de civilisations différentes ? Aujourd’hui les Celtes aiment à se reconnaître dans un passé héroïque et mystérieux. Comment quelque chose de cette origine – la première « civilisation celte » connue remonte à 700 ans avant Jésus Christ – peut-elle avoir encore une influence et une signification ?

La lointaine période dite de « La Tène » dans la préhistoire a livré des objets d’art dans de nombreux cimetières au premier millénaire Av. J C depuis la vallée du Danube jusqu’à la Grande Bretagne. L’extension des Celtes atteint l’Asie Mineure (« les fameux « Galates »), l’Espagne, l’Ecosse et l’Irlande.

Envahisseurs, conquérants ? Tout est possible, peu de choses sont certaines, et les thèses divergent, mais enfin, ils étaient là. Ils affrontent les Grecs et pillent Olympie, menacent Rome depuis la « Gaule Cisalpine », sont asservis par elle ou repoussés au delà des Alpes. Puis la Gaule devient « Gallo-Romaine », la Grande Bretagne subit une influence moins forte de Rome après laquelle repoussera une nouvelle culture Celte. Les Grands-Bretons sont repoussés dans l’ouest, au Pays de Galles et en Cornouailles. De là ils passent en Armorique où ils établissent la Bretagne. Le reste de l’Europe continentale est romanisée, puis subit les diverses invasions germaniques, slaves, hongroises et danoises.

Dès le VIe siècle l’originalité celte caractérisée par ses langues ne subsiste guère que dans l’extrême ouest mais s’est maintenue jusqu’au XIXe siècle. Mais ces rameaux de langues celtes que sont le Gaélique Irlandais, le Gaélique Scot (Ecosse), le Cornique (Cornouailles Anglaise ou « Cornwall »), le Gallois (Pays de Galles), le Manx (Ile de Man) et les Quatre Bretons (Léon, Trégor, Cornouailles et Vannes) sont aujourd’hui presque réduits au volontarisme.

Les Celtes finiront-ils ultimement chassés des terres européennes dissous dans les brouillards de l’Atlantique Nord où l’horizon se confond avec l’Au-delà de leurs légendes et de leur mystique ?

Si aucune civilisation n’est immortelle, aucune culture non plus n’a jamais été et ne sera une culture pure propre à une population et identique à son génie.

La « Celtitude » aujourd’hui, est revendiquée beaucoup plus par des Irlandais qui parlent Anglais que par ceux qui encore parlent le Gaélique, des Américains qui n’ont jamais mis le pied dans l’extrême ouest européen, des Bretons qui écrivent en français. Car il demeure pourtant une source permanente héroïque et mystique, aventureuse et imaginative d’inspiration celtique. On peut considérer que cette source s’est mêlée de façon créative d’abord à l’ancien monde ; puis après la disparition de la civilisation romaine à l’essor de la nouvelle civilisation européenne au Moyen Age, une culture d’élection.

Dans cette recherche la Celtitude affiche une étonnante énergie et
une attraction toujours poétique et merveilleuse comme aux temps où les récits du Roi Arthur avaient séduit toute l’Europe de l’Ouest. En est témoin cette renaissance de la musique celtique :

A Lorient (dans le « Morbihan », le seul département français à nom breton), ville de cent mille habitants, 350.000 personnes participent l’été au « Festival inter-celtique ». A cent kilomètres de là, en peine Bretagne intérieure et ignorée, la petite ville de Carhaix, 5.000 habitants, a vu en quelques années son « festival des vieilles charrues » passer de quelques centaines de participants au début à 150.000 l’été 2.002.

Sur les routes de Bretagne et du Pays de Galles le Nouveau Tro Breiz (Tour de Bretagne) rassemble des milliers de marcheurs allant par les lieux d’histoire et de légende aux Cathédrales des « Evêques Fondateurs ».

Bien sûr chaque époque « réinvente les Celtes » comme le XVIIIe réinventait les Gaulois, comme le XIXe donnait les « Songes d’Ossian », les romans Ecossais de Walter Scott, ou les Recueils de traditions chantées en Breton Armoricain du Barzaz Breiz. Dans la peinture, la Bretagne connaîtra au tournant des XIXe et XXe siècle une période faste dont Pont Aven, les Synthétistes et les Nabis sont les phares.

Aujourd’hui, dans les librairies de Dublin comme de Belfast, de Rennes ou de Quimper fleurissent les « Atlas des Celtes », les « Arts des Celtes », des Histoires, des Légendes des Manuels de linguistique, des Initiations à la Mystique celte, des savants traités sur les Druides (à partir des Récits Irlandais). A Tréguier (Bretagne nord) on va fêter de façon grandiose le 7e centenaire de saint Yves, l’un des saints bretons les plus populaires et les plus authentiques.

Ainsi la Celtitude n’est pas en train de disparaître malgré le déclin du parler populaire des vieux dialectes bretons gallois irlandais ou écossais. Non, dans la mondialisation des cultures qui s’opère actuellement sous l’action dominante de l’économico-anglais, grandit le désir d’être du monde et en même temps d’être autrement : la Celtitude est une chance : elle est un témoin vivant de l’être autrement, elle est l’une des réponses au désir de l’homme de se découvrir racines et inspiration pour une identité personnelle et une créativité.

La Celtitude d’aujourd’hui, une fois de plus se revivifie, s’adopte, se réinvente. Elle ne sera jamais la même, peu importe, elle vit et demeure une source.

Pour en savoir plus :

-Christianisme et culture celte
-Pont Aven et Nizon
- Saint Yves
- Le Poher, Contes et Légendes
- Légendes Vannetaises
- Le Tro Breiz
- Le Morbihan pittoresque
- Bretagne-Breiz
- Barnenez,le Grand Cairn

Franc Maçonnerie: La Théorie Spéculative. 27 janvier, 2020

Posté par hiram3330 dans : Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire
24 septembre 2017

Franc Maçonnerie: La Théorie Spéculative.

14081_698512296925404_7299199009399145671_n

 Il existe de nombreuses études relatant les origines profondes ou celles plus ou moins récentes de la Franc-Maçonnerie. En France comme en Angleterre, les documents sont accessibles, pour ne parler que des pays où les hypothèses sont vérifiables, mais toutes ces données sont diversement interprétées. Nous souhaitons apporter ici une pierre supplémentaire à cet édifice ; peut-être aussi quelques aspects nouveaux et utiles sur le sujet.

Avant-propos : il en est des théories comme des théoriciens, très peu ne résistent à l’épreuve du temps. Une théorie obsolète est abandonnée, plus rarement modifiée. Certaines théories font cependant date. Elles sont de véritables jalons dans les grandes avancées scientifiques ou celles des découvertes ayant permis l’explication simple, de causes complexes longtemps incomprises. Pour n’en citer que quelques-unes, on trouve : la Théorie de la  dérive des continents, celle de la relativité générale puis restreinte, la théorie des nombres, la théorie du Chaos, la théorie du Big-bang, les théories Quantiques…sont des événements qui nous parlent, évoquant des époques, des écoles de pensées, des noms de savants. Par exemple, Wegener pour les Continents, Einstein pour la Relativité, René Thom pour la théorie des Catastrophes, Max Planck pour la mécanique Quantique, sans oublier Charles Darwin et sa théorie de l’évolution, plus connue sous le nom de la Sélection Naturelle des Espèces. Et maintenant en voici  une sur l’Origine Spéculative de la Franc-Maçonnerie ! Une théorie de plus me direz-vous ? Une évidence ? Parlons plutôt d’un faisceau d’indices matériels, de probabilités, plus que d’une simple hypothèse argumentant une telle origine. Et puis, pourquoi ne pas spéculer sur une origine spéculative de la Franc-Maçonnerie à l’époque des Lumières ?

I/ Introduction. En premier lieu, rappelons qu’en toute chose il existe l’esprit et la lettre. A l’image de notre pavé mosaïque, ce peut être frontalement la chose et son contraire, mais ce peut être aussi la transition graduelle où tout n’est plus tout blanc et tout n’est plus tout noir, dans le passage de l’une à l’autre. Ce peut être aussi un basculement. A nous alors, d’apporter l’explication d’une progressivité transgressive ou celle d’une rupture.

L’esprit maçonnique empreint d’hermétisme et d’occultisme, se retrouve dans l’histoire du cerveau humain depuis les origines de l’homme, jusqu’à à la définition du terme de métaphysique par les premiers philosophes Grecs puis les suivants, jusqu’à nous au cours du temps. Ainsi, la Franc-maçonnerie se réfère-t-elle aux pratiques initiatiques transcendantes, héritées de la préhistoire, ou encore à celles du chamanisme égyptien, hindou, africain, aborigène… Beaucoup d’anthropologues, d’historiens, d’érudits F.M. tels René Guénon, ont décrit, recherché, dénombré, les symboles ou les postures y faisant référence. Tant en Loge, que dans les rituels codifiant un Rite donné, ces pratiques ont été diversement retranscrites au gré des époques et selon les Obédiences. Mais elles le sont toujours sur un substrat très voisin, plus souvent Déiste que Théiste, en leur signification gnostique, ésotérique, symbolisé par le Divin immanent, l’Unique Dieu G.A.D.L’U.

Nos usages maçonniques font aussi référence à deux autres thématiques, plus récentes au sens historique. La première c’est l’apport chevaleresque, à mettre en perspective avec les exploits des Templiers (les Gardiens du Temple) et avec tout ce que l’Écossisme leur doit. La seconde, beaucoup plus ancienne, qui elle a perduré, est l’apport des confréries, des corporations de bâtisseurs, apprentis, compagnons, dont l’histoire retient surtout l’aspect visible, grandiose, touchant au sacré, celui de l’édification des Cathédrales. Ce dernier aspect est constitutif des 3 premiers grades de notre rituel. Il est le symbole même de l’éternité maçonnique, puisqu’il remonte à la construction, puis reconstruction du temple de Salomon, avec Hiram-Abif puis Zorobabel. Et au-delà encore à d’autres Rites, avec l’édification des pyramides. Du tréfonds des secrets des chamans, aux principes géométriques des nombres magiques et des lettres sacrées : carré long, nombre d’Or ou transcendants, algorithme 3, 5, 7… étoile à 6 branches, lettres J. B. ou G, quadrature du cercle… tout est là pour que nous puissions nous élever parmi les autres frères. En apprenant la manière dont on taille la pierre brute avec justesse et harmonie, afin qu’elle s’assemble parfaitement aux autres pierres, non pour édifier un mur, une voûte, des contreforts ou des tours de Babel… mais pour construire ensemble, notre  Temple spirituel intérieur,  qui abritera la Sagesse commune, à l’image du Saint des Saints abritant l’Arche d’Alliance. Nul ne conteste ces apports bien établis, nul ne sous-estime la dette maçonnique que nous devons au modèle Opératif. Voilà le mot utilisé  : Opératif. Celui qui travaille, opère, effectue une tâche. Apprentis, Compagnons et surtout le Maître d’œuvre, ouvrant la carrière et mettant les ouvriers au travail, de midi à minuit. Le Maître, il n’y en a qu’un seul par chantier, comme il n’y a qu’un Capitaine commandant le Navire. Seul face au destin de tous, seul face à Dieu dit-on, et pour nous, puisqu’il s’agit d’élever, de bâtir, de créer, seul face au Grand Architecte De L’Univers. Seul, comme il n’y a qu’un seul V.M. qui préside à nos travaux, présent à l’O. dans la Loge.

On l’a dit, nul ne remet en cause les origines de l’esprit maçonnique. Le faire serait nier la Maçonnerie elle-même ou vouloir la rabaisser au rang d’une secte. Ce qu’elle n’est pas et espérons-le vivement, ne le deviendra jamais. N’en déplaise à ses farouches détracteurs, antéchrists et fascistes de tous bords, adeptes de la théorie du Complot. Théorie, d’ailleurs spécialement inventée après 1789 par un célèbre prêtre catholique, l’Abbé Barruel, voulant désigner ainsi une soi-disant conspiration judéo-maçonnique et jacobine, qui aurait servi les intérêts des bourgeois libéraux et athées, afin de faire chuter l’ordre établi. Attribuant les origines de la Révolution Française qui mit un terme à l’Ancien Régime, non plus à la révolte spontanée d’un Peuple opprimé par la famine et l’impôt, mais à un vaste complot anticatholique.

Ceci dit, le monde opératif a donné notre mot « maçon ». Mais qu’en est-il du qualificatif de Franc, Free en terminologie anglo-saxonne, désignant ces maçons ? Francs signifie affranchis, Free signifie libres. La nuance appelle réflexion. Le terme français peut laisser penser qu’à l’origine les bâtisseur-maçons n’auraient pas été libres ? Ce n’est pas faux si on considère le statut d’esclave qui fut courant dans l’Ancienne Égypte, la Grèce puis la Rome antiques et plus tardivement dans le servage de l’Europe médiévale et de la « France » des puissantes Seigneuries. L’expression est sans équivoque, liée au Serf non-affranchi. Comme l’étaient d’une certaine manière apprentis et compagnon, liés à leur Franchise de Corporation. Rappelons qu’en langue anglaise affranchis du servage se traduit par Free-slaves, et aurait dû donner : Freed-slaves-Masons. Alors que le mot Free seul, a lui une acception plus large et signifie « libre », tout autant que le fait de se libérer d’une contrainte, quelle qu’elle soit. Mais pas du tout celle de sortir d’un éventuel Servage. Car, ni la Franc-Maçonnerie anglaise, ni la Franc-Maçonnerie française n’ont songé un instant devoir apporter une réponse à la fin du servage ou de l’esclavage humain, du moins, surtout pas en recrutant en son sein, des personnes Esclaves, Serfs, dépendantes ou reprises de justice, aux fins de leur rendre dignité et liberté.  Là-dessus les Constituons d’Anderson sont claires : « Ni serfs, ni hommes immoraux ou scandaleux en Loge. Mais des hommes bons et loyaux, nés libres… ». Bien entendu, ni aucunes Femmes, ni domestiques ou serveurs d’auberge…. Le mot free, plus que celui de franc, à l’avantage de cette clarté. Free c’est donc avoir la liberté d’accomplir une tâche, de pratiquer une action libérale, un métier libéral. Le terme anglais paraît ainsi plus moderne que celui utilisé en français. A notre sens il lui est postérieur et il est significatif d’un autre contexte, nous le détaillerons plus loin. Quant au second qualifiant « Spéculatif » de spéculer, celui qui spécule, Speculator en anglais, on ne le trouve pas associé au terme Free-Masons. Et pour cause : contrairement au français ou le mot à un double sens, propre et figuré, dans la langue anglaise il existe deux mots très distincts correspondant au sens concret ou abstrait. Speculate pour la spéculation financière et Rely-on pour le sens abstrait de recherche intellectuelle. On notera que Rely-on, vient de Rely, faire confiance, compter sur… rejoignant l’idée de valeur, de condition pour les échanges, l’argent, la monnaie fiduciaire ! Et la boucle est bouclée : l’anglais n’ayant pas repris le mot français de Spéculatif, lui confère son ambiguïté terminologique toute française et pour nous ici spécifiquement matérielle, mercantile. 

I/ Le spéculatif. Où ?  Revenons à la France et au Royaume Uni. Les bâtisseurs-opératifs y sont fortement représentés durant tout le Moyen-âge et particulièrement en Angleterre avec la reconstruction de Londres après le Grand Incendie de 1666. Ces deux pays sont aussi les seuls à répondre aux critères actant le spéculatif dans l’esprit maçonnique. Côté Britannique, retenons plus exactement les villes de Glasgow et d’Édimbourg, qui représentent les foyers ancestraux d’une Franc-Maçonnerie traditionnelle, avec la réalité d’un écossisme issu des Statuts Schaw de 1599 de la Loge d’Édimbourg N°1 ou plus loin encore, celle de Kilwinning N° 0 appelée « Mother Loge » à l’O. de Kilwinning, près de Glasgow. Une Loge d’origine Templière, constituée elle, au XIIe siècle ! De l’antériorité donc outre-Manche, mais surtout des valeurs on l’a vu, chevaleresques, qui sont plus proches des milieux opératifs moyenâgeux que d’une quelconque idéologie commerçante, spéculative, à l’intérieur même de l’écosse. Le modèle christique de l’esprit de l’Ordre des Templiers, dissous pour hérésie par le Pape Clément V en 1312, est bien trop stable et trop puissant, dans une Écosse possédant peu de ressources naturelles, et de plus trop occupée à devoir résister militairement à la domination anglaise anticatholique, qui grandit et s’impose à elle. Reste donc la France. Et c’est sur une Loge-fille de Kilwinning, que se porte justement notre intérêt : la Loge Saint Jean d’Écosse à l’Orient de Marseille, signalée, malgré l’absence de preuves formelles, dès 1688.

Telle une étude de cas, on ne peut plus représentative de l’esprit maçonnique d’entreprendre des actions spéculatives, dans le but de faire du profit mais pas seulement, Saint Jean d’Écosse s’impose. L’histoire de cette Loge est incontournable dans la rupture maçonnique opérative/spéculative et bien entendu dans la destinée moderne d’une ville, à savoir Marseille ; tant le destin économique, social, politique, méditerranéen ou mondial de la cité, apparaît lié à celui des Francs-Maçons regroupés dans cette Loge, et ce, dès la fin du 17e siècle. 

Au 18e siècle, Marseille sort exsangue de plusieurs épidémies de Peste Noire, dont celle de 1720, appelée la Grande Peste. Plus de 40 000 morts sur 90 000 habitants et qui sera la dernière épidémie enregistrée dans notre pays. Le Port de Marseille sera fermé plus de deux ans et demi, les fabriques arrêtées faute d’ouvriers, le commerce local suspendu faute d’approvisionnement par méfiance de contamination. La ville est enserrée dans des constructions de murs et de contrôles de passages, dont le but est que l’épidémie ne se propage pas dans l’arrière-pays. Malgré ce, en Provence, il y aura au total 120 000 morts sur 400 000 habitants !

Les grands maux ne sont jamais isolés. Il se produit au même moment dans le pays, la faillite bancaire du système Law. John Law (on prononce Lass) fils d’un célèbre banquier d’Édimbourg est un aventurier huguenot écossais. Très doué en arithmétique et malicieux-joueur, il parvient à être autorisé à fonder la Banque royale de France, qui va imprimer les premiers billets-papiers en guise de monnaies ; cela afin de fluidifier le commerce, car d’une part le métal précieux se fait rare et d’autre part, il faut résorber la dette colossale laissée par Louis XIV. L’invention de Law engendrera la banqueroute de 1720 qui ruine la plupart des riches hommes d’affaires français. Bien qu’un tel système monétaire soit ingénieux, pratique, plus souple que la monnaie d’or ou d’argent, il fera perdurer la méfiance des actionnaires à l’égard des billets-papier. L’économie française est sinistrée, le port de Marseille est paralysé. Cette situation va durer jusqu’en 1724. Il faut attendre une décennie pour qu’à nouveau l’économie nationale et locale se porte mieux. En 1737 la loge Saint Jean d’Écosse est à la tête de la prospérité portuaire, donc de la ville. Monseigneur Belsunce Évêque de Marseille, brillant exorciste du fléau de la Grande Peste, dévoué aux malades pestiférés, signale au Préfet de police : « Je ne sais Monsieur, ce que sont les francs-Maçons, mais je sais que ces sociétés sont pernicieuses à la religion et à l’État. La majorité d’entre eux sont protestants et composent une mystérieuse organisation, influente et fermée ». Allusion et preuve de l’existence d’une Loge vouée au négoce international, d’un atelier phare, concurrençant ceux de la G.L.de F principalement présente sur Aix-en-Provence, dans l’austérité d’un temple où dominent un fort recrutement des Frères dans la Magistrature, notaires, huissiers de justice compris. Dès 1740 Saint Jean d’Écosse de Marseille devient le Temple le plus influent, comptant le plus de F.M, plus d’une centaine au total. Vraisemblablement domicilié Rue de La Loge à Marseille, derrière Hôtel de Ville et le quartier Grand’ Rue. C’est là que se trouve le centre administratif de la cité phocéenne, lieu du Palais communal et de la Loge (c’est son nom) de Commerce.

Quartier passablement détruit à la Révolution puis en 1943 lors de l’occupation allemande. Quartier où l’on peut encore admirer outre la Mairie style Louis XIV, les plus anciennes demeures aristocratiques de la ville : l’Hôtel de Cabre datant du XVe siècle, la Maison diamantée datant elle du XVIe, construite dans le plus pur style italien des Médicis, l’ancien Palais de Justice où se dressait la guillotine et les prisons en sous-sol, rénové au milieu du XVIIIe en Pavillon Daviel. Demeure de Jacques Daviel qui fut le chirurgien du Roi Louis XV. Oculiste-Ophtalmologue, le premier à réaliser une opération de la cataracte en 1745. Et l’Hôtel du Saint Esprit (futur Hôtel-Dieu) où précisément Daviel termina ses études de Chirurgien. Notons au passage que lors de sa création en 1753 l’Hôpital de l’Hôtel-Dieu de Marseille, est le seul en France où les malades sont pris en charge par des laïcs et non par des religieuses comme c’est partout le cas à cette époque. Faut-il y voir un signe de l’emprise de Loge maçonnique dans les mœurs locales ? C’est au cœur de ce quartier prestigieux que se trouve le Temple des Frères de Saint Jean d’Écosse, dont on signale volontiers qu’il est le plus richement décoré de son temps. Ses réceptions, ses fréquentations ne passent pas inaperçues, elles rehaussent le prestige de la ville. Les familles bourgeoises, les notables étrangers y élisent domicile, s’y installent en nombre. C’est aussi dans ce périmètre qu’il de bon ton, au siècle des Lumières, de faire construire son « trois fenêtres marseillais », sans ouverture au nord.  A cause du mistral où en simple rappel d’une symbolique bien connue de nous tous ? La question mérite d’être posée.

Dans le milieu du 18e siècle, Marseille est un grand Port cosmopolite, avec des Négociants locaux et nombre d’affairistes Genevois, Allemands, Danois, Hollandais, Italiens, bien installés. Ils y ont leurs pratiques journalières, dans la grande tradition des Armateurs, Banquiers-prêteurs, Négociants, Conseillers-interprètes, Assureurs… celle précisément dont Jacques Cœur a incarné l’ascension dans la France du XVe siècle. Avec cependant davantage d’autonomie, loin du pouvoir central et davantage tournés vers les horizons lointains, plus que vers l’intérieur du pays ou Paris. Le but de Marseille est de concurrencer Gênes, de ne plus se limiter au bassin méditerranéen, de faire de nouveaux profits grâce au commerce mondial, notamment celui des Îles, avec le sucre, le café, le cacao, les épices, les agrumes, les étoffes et les métaux précieux… Tout en demeurant en dehors du commerce triangulaire, celui de la traite des esclaves, largement pratiqués à Nantes, Bordeaux ou ailleurs. Marseille se veut pionnière, salutaire au grand négoce maritime, pour elle-même, plus que pour son arrière-pays ou son Roi. Les notables recherchent la réussite commerciale tout autant que l’ascension sociale pour eux et leur famille. Allant jusqu’à envisager l’achat très coûteux de titres de noblesse en acquérant des charges royales, quasi inaccessibles. De ce fait : quelle que soit leur nationalité, leur culture, leur religion, leurs origines, devenus riches, ils sont convaincus que seule, la Franc-Maçonnerie pourra légitimer leur rang. La loge Saint Jean d’Écosse constitue donc pour eux, l’unique moyen d’accéder à cette notoriété locale et par là-même, reconnue au-delà des frontières du Royaume.

La France de l’Ancien Régime est organisée en trois Ordres : Noblesse, Clergé, Tiers-État. Elle n’a jamais permis l’ascension par le mérite personnel. L’école publique gratuite et obligatoire n’existe pas. Seul le Clergé et les Précepteurs privés sont autorisés à délivrer un enseignement payant, dont la majorité des gens, artisans, commerçants, ruraux ou paysans, qui représentent 90% du peuple, sont exclus. Et d’abord les filles, conditionnées à leur état de futures femmes, vouées aux tâches ménagères ou agricoles, jouissant de l’unique considération à produire et élever des enfants. Autant dire que la condition féminine est alors matériellement soumise à sa dépendance aux hommes ou aux institutions religieuses. Ces façons d’être constituent un servage féminin. Les Constitutions d’Anderson de 1723, l’expriment clairement : « Ni femmes, ni Serfs… ». Règlements impératifs auxquels les femmes sont assimilées sans ambiguïté, aux individus dépendants et soumis. Rares sont aussi les non-Nobles ou non-Aristocrates à être instruits, c’est à dire à cette époque savoir lire-écrire et compter, et encore plus rares ceux qui prétendent avoir fait leurs Humanités, principalement le Latin et le Grec de notre baccalauréat. Plus exceptionnel encore, avoir fréquenté l’Université, essentiellement médecine ou droit. Côté connaissances et transmissions des mathématiques on peut dire que l’aspect géométrique incombe à aux architectes-bâtisseurs, les Opératifs dont a parlé plus haut, tandis que la seule arithmétique est dévolue aux banquiers et aux commerçants, longtemps juifs, secondairement hollandais, arabes ou hindous. Un tel système perdurera jusqu’à la Révolution française.

A Marseille la situation est différente. Cette ville portuaire, éloignée du pouvoir royal, épargnée par les conflits religieux, tourne délibérément le dos au pays. Autant par sa situation privilégiée et stratégique en bordure de la Méditerranée, que par sa ferme volonté d’obéir à un Ordre nouveau. Novateur économiquement et socialement. C’est sur ce postulat, que la Loge de Saint-Jean d’Écosse installe sa Révolution silencieuse. Un siècle avant 1789 un groupe maçonnique émet le projet de constituer une classe Bourgeoise spéculative, franc-maçonne, sans titre de noblesse, ni instruction officielle. Les grades maçonniques feront pour elle, offices de charges laïques eu lieu et place de celles demeurées trop longtemps inaccessibles et très coûteuses. La fraternité initiatique délivrera l’apprentissage des compétences nécessaires qui font défaut. La Maîtrise et les grades supérieurs apporteront ensuite l’accès aux domaines artistiques, de l’Art, des belles Lettres et de la Musique.

Faute de documents fiables et pouvant être recoupés, les historiens ont abandonné l’idée d’une Loge Marseillaise patentée dès 1688, crée par des Jacobites, sous couvert de la R.L. D’Édimbourg, dans les archives de laquelle on ne trouve d’ailleurs rien allant dans ce sens. Cependant, de là à parler de « légende » nous avons du mal à le croire. L’exil écossais de 1688 est une réalité historique, la présence d’Officiers, de bas-officiers dans les grands ports français, au service de l’armée et de la marine marchande est un fait. On imagine aisément qu’ils y apportent leurs pratiques maçonniques.  L’hypothèse d’un Atelier propre à la marine écossaise et de quelques aristocrates en exil, s’ouvrant aux gradés de marine en transit, puis progressivement aux notables négociants marseillais locaux, demeure plausible. Avec ou sans patente, à cause d’un isolement géographique et administratif. Cela de 1688 au moment où la Loge est signalée, jusque vers 1730-37 moments pour lesquels des documents formels existent. Pour ce qui est d’envisager une création plus tardive en 1751 par un aristocrate écossais du nom de George Wallnon ou Duvalmon, muni d’un pouvoir émanant d’Édimbourg (?) les faits sont contradictoires.  Dès avant cette date, en 1749 des documents attestent que des maçons jacobites venant de Marseille visitent en nombre, la Loge d’Avignon. C’est bien la preuve que Saint Jean d’Écosse existe déjà. C’est d’ailleurs elle, qui créa sa Loge-fille d’Avignon. Rien ne contredit une existence fin XVIIe. Le pouvoir de Wallnon daté du 17 juin 1751, ainsi que la passation de chaire, Wallnon-Routier en date de 1762 ne sont que des épisodes transitoires, d’une existence réelle et déjà connue auparavant. Une cinquantaine d’années d’un fonctionnement informel ou sporadique, dû aux événements catastrophiques locaux, paraît vraisemblable, d’autant qu’un courrier du 30 messidor AN II (18 juillet 1794) entre les Frères de Saint Jean d’Écosse et le G.O. mentionne : « Un titre en original a existé, il a disparu pendant les temps malheureux qui ont suspendus nombres d’années les réunions maçonniques. » Allusion à la période de la Grande Peste, car il est bien trop tôt à cette date pour que ce soit celle de La Terreur et de la mise en sommeil de la Loge, consécutive à ces événements, période allant de 1794 à 1801 ! De toutes manières, Saint Jean d’Écosse à l’O. De Marseille, fonctionne conformément aux Règlements Généraux d’Édimbourg rappelés à partir d’un document du 11 juillet 5742 (1742) antérieur à toutes ces dates et qui lui est destiné :

« Toutes Loges établies dans l’étranger par la Respectable Métropole Loge d’Édimbourg, directement, seront regardées comme Mères-Loges et en cette qualité auront le droit de pouvoir constituer des Loges écossaises, mais elles n’auront point celui de transmettre ce pouvoir. »

N’en déplaise aux Obédiences françaises et autres historiens, à notre sens cette création dans la seconde moitié du 17e siècle, tient plus d’une probabilité que d’une légende ! Et on peut aussi voir dans Saint Jean d’Écosse de Marseille, comme chez les Jacobites de Saint-Germain-en-Laye, dans leur filiation avec la Loge de Kilwinning N°0 près de Glasgow, un juste retour sur notre sol, de l’esprit de l’Ordre des Templiers.

III/ Le Spéculatif. Quand ? Les textes historiques rapportent que l’époque des bâtisseurs de cathédrales, correspond au plein essor des corporations qui s’érigent en guildes, jurandes, confréries de divers métiers, qui souhaitent préserver leur cadre légal, pour affermir et spécifier leur rôle. Ainsi refermées sur elles-mêmes et jugées restrictives, sinon suspectes, au fil des siècles ces organisations vont être en France la cible des religieux dogmatiques ainsi que de l’absolutisme royal, qui cherchent par tous les moyens à les contrôler. Fin 18e siècle, Turgot, Allard, puis Le Chapelier et sa Loi du 14 Juin 1791 supprimeront définitivement de telles pratiques.  Est-ce à dire qu’à partir de ce moment précis prennent naissance, les sociétés secrètes qui préfigurent notre Franc-Maçonnerie spéculative ? Rien n’est moins sûr. A la question quelle filiation y-a-t-il, peut-il y avoir, entre les pratiques opératives des compagnons-maçons-bâtisseurs et les pratiques spéculatives des Francs-Maçons, la réponse des chercheurs est unanime : aucune. Aucune au sens de l’histoire, où l’une aurait permis et conditionné, l’existence de l’autre. Rien de probant sur une telle transition. On ne peut l’envisager que comme une rupture puisqu’il n’y a aucune preuve de l’existence d’un chaînon manquant. C’est à dire de présence de Loges hybrides, qui auraient pu constituer une maçonnerie opérative, au début majoritairement composée de bâtisseurs et, se peuplant par la suite de maçons-lettrés, de francs-maçons, d’intellectuels.  Bien entendu au sens de l’Histoire prise à la lettre et non au sens de l’esprit Opératif traditionnel, revendiqué depuis leur création par les Rituels mis en pratique. On peut imaginer que des ateliers Corporatifs et des Loges maçonniques aient pu coexister dans certaines grandes villes. Mais sans liens institutionnels, ni mixages de ces structures entre elles, tels que le sont de nos jours, Compagnonnage et Loges maçonniques. N’y aurait-il alors in fine de Maçonnerie moderne que spéculative, comme il est coutume de dire qu’il ne peut y avoir de Républiques que Laïques ? On est en droit de le penser. C’est une maçonnerie spécifique, nouvelle dans son but, traditionnelle dans sa pratique, qui apparaît donc à l’époque des Lumières.

Petit rappel instructif : on appelle les Lumières, une période démarrant en 1688 en Angleterre avec La glorieuse Révolution calviniste chassant le Roi catholique Jacques II Stuart et on retient en France la date de 1715, avec la mort de Louis XIV, pour vraiment voir débuter cette période, se finissant à la Révolution Française.  Au-delà du nom, cher aux F.M que nous sommes, « Les Lumières », représente un important mouvement, européen, déiste. Il est capital pour nous, puisqu’ il marque l’avènement des connaissances philosophiques, des intellectuels, de la science, face à l’obscurantisme des superstitions, l’intolérance, les abus de l’Église et de l’État. On peut dire que la fin des Lumières correspondant à la fin de l’Ancien Régime et citer Napoléon : « Il n’est que deux seules puissances dans le monde, l’épée et l’esprit, mais à la longue l’esprit l’emportera sur l’épée. »

Pour le caractère purement spirituel de la F.M., on n’a donc pas de date précise, seulement une période. Il convient désormais de rechercher une cause légitime, dans la naissance de ce nouvel Ordre spéculatif, constitutif d’une organisation maçonnique purement intellectuelle et non (plus) manuelle ou d’allégeance proprement opérative. Cherchons en Europe donc, et notamment dans les deux pays possédant la clef, les Lumières, de cette histoire. Les dates de création de La Grande Loge de France puis du Grand Orient étant connues, respectivement 1738 et 1773, il ne restait pour la Grande Loge Unie d’Angleterre qu’à être positionnée avant elles. Connaissant en tout le chauvinisme Anglais (nous disons bien Anglais, et pas Écossais, ni Irlandais, ni Gallois), la date de 1717 fut retenue et confirmée, pour la consécration de la Grande Loge anglaise, issue de la fusion de 4 Loges, domiciliées dans les Tavernes où elles se réunissaient. Outre ce fait, singulier par la petitesse des lieux et la négation de ce qui se passe ailleurs en Écosse ou en France, cette hypothèse de « Loge-mère » sera vite battue en brèche au sein même de La Grande-Bretagne.

Penchons-nous un instant sur la possibilité d’une Maçonnerie moderne et spéculative, née en Grande Bretagne. Possibilité ou plutôt impossibilité ! Quatre Loges : L’Oie et le Grill, Le Pommier, La Couronne, Le Gobelet et les Raisins, se fédèrent donc et constituent la Grande Loge de Londres et de Westminster devenant peu de temps après, la Grande Loge Unie d’Angleterre. Il faut plus y voir là, à notre sens, un désir de tourner la page et d’en finir avec la maçonnerie Stuartiste. Maçonnerie foncièrement militaire, trop Catholique et Christique, telle qu’elle apparaît encore dans La Constitution Payne, codifiant une pratique qui n’est plus du tout dans l’air du temps, depuis l’exil des Jacobites. Ainsi prennent naissance à partir de 1721 les Nouvelles Constitutions, dites d’Anderson, les « anciennes » fraîchement édictées par Payne en 1720, étant jugées « fautives et dévoyées ». Si le premier G.M. de la G.L. Unie d’Angleterre est en 1717 un modeste opératif savetier, les suivants actent la volonté d’un profond changement politique et religieux. On y retrouve bien entendu Anderson, un pasteur presbytérien ; Désaguliers, un savant, mais surtout un prêtre anglican fils d’un pasteur Huguenot chassé de France. Le Duc de Montaigu, l’homme le plus riche d’Angleterre à cette époque. Le Duc de Wharton, un noble ruiné, surendetté, alcoolique.

Comment voir là-dedans, dans cet aéropage hétéroclite, et à leur suite, la naissance d’une Maçonnerie moderne ? D’autant que l’article IV de ces Nouvelles Constitutions d’Anderson, stipule clairement : « nul ne peut être G.M. s’il n’est, noble de naissance ou gentilhomme, ou savant, éminent architecte, homme de l’Art d’honnête ascendance » ! Certes les principes opératifs et chevaleresques de base sont conservés, avec en plus, quelques compléments postérieurs, notamment sur les lois Noachides (relatives au Déluge et à Noé) et bien entendu, pour ne plus faire obstacle à la pensée calviniste, on y rajoute l’immanquable ouverture religieuse, plus déiste que théiste d’ailleurs. La personne athée étant elle, toujours perçue comme quelqu’un atteint de stupidité. On est bien loin, il est bien fini, le temps de la doctrine apostolique OBLIGATOIRE, de la pensée unique, pour être admis en maçonnerie, telle que le mentionnait la Constitution dite Stuardiste de George Payne.  Mais rien ne signale cependant, en ce début des Lumières outre-Manche, un vaste mouvement philosophique et/ou scientifique, porté ou relayé par la Franc-Maçonnerie. Il n’y a aucune remise en cause sérieuse de l’existence du Dieu de la religion catholique, aucun refus des dogmes, ni aucun laïcisme. Il convient désormais plus que jamais, de croire au Glorieux Architecte du Ciel et de la Terre, afin d’éviter de paraître stupide. Malgré le renforcement de cette adaptation spirituelle, rien ne change vraiment et tout au plus peut-on considérer qu’une Loge calviniste s’impose. Il s’agit de celle dénommée : Le Gobelet et les Raisins. C’est une Loge forte de ses 24 Nobles, Chevaliers de Hauts rangs, Activistes et Pasteurs anglicans, Scientifiques notoires membres de la Royal Society d’Isaac Newton. Anderson et Désaguliers à la tête de cet Atelier de 24 frères, prennent le pouvoir maçonnique. La nature a horreur du vide… Le pouvoir est aisément, glorieusement, confisqué aux Loges militaires des Régiments écossais et irlandais demeurées fidèles à la royauté catholique déchue, exilée et installée par Louis XIV à Saint-Germain-en-Laye. Contrairement à ce qui se passe en France au même moment, principalement à Marseille, on peut dire qu’il n’y a rien de Moderne, ni de Spéculatif, dans ce revirement maçonnique anglo-saxon. Ce n’est pas parce que le mode Maçonnique-Opératif s’éteint en Grande Bretagne, ou parce l’écossisme-stuartiste est bouté hors du Pays, que le Spéculatif s’y installe automatiquement. Les Loges militaires écossaises avaient anticipé un tel changement, en initiant des non-opératifs ou des non-militaires, mais indépendamment du désir de créer un quelconque modèle véritablement spéculatif. Seulement dans le but de renforcer une présence, peu ou prou menacée par l’Anglicanisme, en s’ouvrant à la société civile et en répondant à l’évolution des mœurs de son époque.

C’est en cela que notre théorie éclaire et nuance, les étapes d’une évolution factuelle de la Franc-Maçonnerie jacobine vers la Franc-Maçonnerie anglicane, hors d’un quelconque souci spéculatif. Sans pour autant y voir une filiation mécanique et logique entre les périodes ou les Rites. Le fait de vouloir « soucher » à tous prix tel mouvement nouveau sur tel autre, paraît moins adapté que la simple prise en compte des circonstances historiques réelles. Toute rupture supposée est le fait d’un événement majeur, qui oblige à s’adapter, ou à disparaitre. La fonction franc-maçonnerie, obéit à cette règle dans lequel l’ensemble étudié est différent de zéro. « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » selon la célèbre formule de Martin Heidegger, car répétons-le : « la nature a horreur du vide ».  

On pose ainsi le diagramme :

1/ En ordonnée, la viable d’ajustement de 0 à 100. Portant l’axe de la Spiritualité.

0 = Athéisme, 50 = Déisme-Théisme, 100 = Idolâtrie.

2/ En abscisse, la constante Temps, portant l’axe des Pratiques : Ancestrales : Chamanes, Opératives, Templières. Anciennes : Militaires, Aristocratiques (Art Royal). Modernes (Laïques) : Spéculatives, Philosophiques, Sociétales.

Disons ceci : la Franc-Maçonnerie répond à l’équation scientifique : à chacun sa spiritualité, à chaque groupe ses pratiques rituelles. L’effet additionnel cumulatif des pratiques ésotériques, hermétiques ou bibliques, y apparaît nettement. En qualité d’apports potentiels et non de filiation directe. Un tel diagramme place la Franc-Maçonnerie à l’opposé des Sectes (100%idolâtres) et des Religions (100%pratiquantes) qui elles, ne peuvent répondre de la sorte à une analyse cartésienne. Soyons en sûr : la Franc-Maçonnerie anglaise, Stuartiste-militaire ou Hanovrienne-aristocratique, n’offre ni aspect moderne et ni aspect laïc, dans le vrai sens du terme, donc celui du respect de TOUTES les religions. Le dessein de la Grande Loge Unie d’Angleterre fut seulement d’intégrer le principe presbytérien comme facteur de Régularité et d’Appartenance, afin d’imposer à ses Loges patentées, l’uniformisation de leurs pratiques, en signe de cette appartenance. Certains verront là, un juste prolongement de la Querelle des Anciens et des Modernes, version maçonnerie-anglicane !

Voilà notre humble avis, face au puissant esprit de clocher anglais. Mais nous n’entrerons pas davantage dans ces querelles intestines et dirons simplement, qu’à trop vouloir tirer la couverture à soi, on finit par la déchirer. De là à passer au plan juridique ou défendre de telles causes armes à la main, serait encore plus ridicule.

Nous laisserons volontairement de côté et à d’autres, cette question de savoir QUAND, à quelle date, s’est effectué précisément l’apparition du mode spéculatif dans la Franc-Maçonnerie française ou anglo-saxonne. Certainement pas à une date précise, les choses étant le plus souvent dans la progressivité au gré des circonstances, elles-mêmes multiples et étalées dans le temps. En revanche, confirmant le fait qu’elle soit née à Marseille, comme d’autres courants maçonniques ont pu naître ailleurs, au gré d’autres circonstances, d’autres époques. Notre diagramme en schématise certains aspects. Tentons cependant une typologie de ce que nous nommerons les différents courants maçonniques, pour les plus connus au cours du temps. Sans classement réel, ni a priori, concrètement existants, au sens des inspirations (souches) revendiquées, des Rites et des Obédiences le plus pratiqué.

F.M. Symbolique, Hermétique, Esotérique, bien évidemment toutes les Loges y souscrivent

F.M. Judéo-Chrétienne

F.M. Ecossaise Stuartiste militaire, puis Presbytérienne

F.M. Egyptienne

F.M. Républicaine, Laïque

F.M. Féminine, Mixte, Masculine, Universelle

F.M. Spéculative, Politico-Affairiste, Philosophique, Sociétale…

Laissons à chacun d’entre nous le loisir d’y repérer telles ou telles autres Organisations Obédientielles …

Ces 7 grands courants sont représentatifs de « l’adaptabilité » de la Franc-Maçonnerie et de sa perpétuelle remise en cause, selon les époques de son Histoire. Le tout sur un « fonds-de-commerce » solide, tout autant symbolique que spirituel.

Remarque importante en a parte. Malgré un apport Hermétique (alchimique et scientiste) certain, on notera qu’à ce jour la F.M. n’a pas, du moins pas encore, de véritable courant scientifique. Pas pseudo-scientifique ou comme nous aimons à le préciser péjorativement : un courant de « Maçonnologues » c’est-à-dire, d’inspiration pseudo-scientifique ou par certains côtés, Nostradamussien. Non, un vrai mouvement maçonnique des Sciences, en association avec les Grandes Ecoles, l’Université, les Universités nouvelles du temps libre, les chercheurs et pourquoi pas l’Institut, l’Académie des Sciences. L’explication tient plus au fait des incompatibilités majeures entre Les Sciences exactes et Le Sacré, qu’à celui d’une absence de Chercheurs, Docteurs, Savants, en postes ou émérites, d’intellectuels, d’érudits-Francs-Maçons très qualifiés, dans nos rangs ! Regrettons-le, car la nostalgie d’une Maçonnerie des Lumières, spéculative au sens des idées novatrices, demeurera toujours en nous.

Nombreux sont les Scientifiques qui étudient depuis longtemps la Maçonnerie sous toutes ses coutures, parfois avec des préjugés hostiles, mais bien rares sont les Frères reconnus et respectés par eux, pour leurs publications, leurs planches ou leurs travaux synthèses. Ne parlons pas des théories maçonniques, elles ne franchissent que très rarement les portes de nos Temples… ni elles y rentrent, ni elles n’en sortent !  Mais il nous appartient de réfléchir et de nous dire : Quand faire le premier pas vers les Sciences, comme d’aucuns et ils sont pléthoriques, l’ont fait vers la Politique ? A notre sens, plus que toutes autres organisations, notre Grande Loge Symbolique, mono-rituelle, Filiation Robert Ambelain, pratiquant le rite Écossais Primitif, est tout à fait apte à revendiquer de tels accords avec la Communauté scientifique globale. Par sa Revue, ses travaux de grande qualité, son appartenance au CLIPSAS, à l’Alliance Européenne et plus récemment à l’Observatoire de la Dignité Humaine (ODH-HDO) de l’appel de Rotterdam du 29 mai 2016, la GLS-REP est prête pour assumer une telle jonction. De nos jours, la Franc-Maçonnerie accueille dans ses rangs, ceux et celles qui « accidentés » de la vie sociale, économique, voire religieuse, viennent chercher un appui moral, spirituel, tout autant que des réponses plausibles à la question fondamentale de leur existence. C’est parce que les sociétés modernes ont échoué dans cette mission que nous leur devons un effort de vérité. D’explications simples et accessibles, dans l’état des avancées scientifiques et des connaissances actuelles, sans a priori, ni division, ni conflit idéologique. C’est pour cette raison que le rapprochement vers les Sciences, La Science, s’avère fondamental pour notre devenir de Francs-Maçons responsables, à l’orée du XXIe siècle. 

Cet a parte dit, il importe maintenant d’établir, le Comment et le Combien, puis le Pourquoi, d’un tel changement spéculatif dans l’histoire de la Franc-Maçonnerie.

IV/ Le spéculatif.

Comment ? Pour des Francs-Maçons spéculatifs la vision du futur est essentielle. Le passé n’apparaissant qu’en référence d’une légitimité relative. Voire d’antériorité, d’aspect religieux ou pas, offrant une position voulue dominante. Situation difficile, d’autant que nos origines sont d’un abord complexe dans l’historique de cette mutation, entre opératifs et spéculatifs. S’il est hasardeux de savoir quand s’est fait ce changement, il est intéressant de se poser la question : à quoi peut servir une telle évolution ? Pour nous Francs-Maçons, spéculer signifie actuellement réfléchir, imaginer, cela dans un sens noble qui n’a rien à voir avec l’espoir d’un profit ou d’une prise de risque pour gagner plus d’argent.  La pensée spéculative est celle qui observe, au sens du mot latin. Speculator : c’est l’observateur. Mais c’est aussi celui qui éclaire par sa vision, sa recherche, son travail intellectuel. Par son analyse et sa synthèse, il tente d’éclaircir toute perspective future. Pour ce faire, il se pose sans cesse la question : « que se passerait-il si… ? ».

Et en l’occurrence, que se passerait-il si la Franc-Maçonnerie-spéculative, dans le plus pur esprit corporatiste, n’avait été qu’un outil issu des Lumières, au service de l’avènement de la libre entreprise ? « Free » pour pouvoir déroger au Culte et à la Royauté, ligués ensemble contre elle ? « Franche » au sens d’un espace non assujettis aux lois fiscales en vigueur ? Une zone grise, ni blanche, ni noire, mais avant-gardiste, composée de spéculateurs, d’habiles négociateurs, comme l’avaient été en leur temps les Templiers. L’Ordre du Temple, fidèle aux Papes et aux Rois… mais pas trop ! Les Templiers, enrichis et puissants au point de prêter main forte et argent, aux souverains… mais pas trop ! Un Ordre incontournable, au point de représenter un État dans l’État, ce que ni un Pape, ni un Roi, ne pouvaient accepter. La suite on la connaît. Les Francs-Maçons eux aussi avaient en mémoire cette histoire. Ils en tirèrent profits du 16e au 18e siècle et encore aujourd’hui. Un groupe (sans parler des individus qui le composent, mais bien de ce qu’ils sont ensemble) ; un groupe fédère ses ambitions qui ne sont, ni confessionnelles, ni politisées, ni socialement typées, mais volontairement restreintes à leur activité commune. Il s’auto-reproduit dans une cooptation rigoureuse, exclusivement masculine, à forte ambition spéculative et expansionniste… Ce groupe s’organise dans une époques troublée, incertaine, sans avenir, dans un royaume endetté par le luxe et les guerres, peuplé d’un clergé puissant et corrompu. Si les Lumières et la Maçonnerie c’est ça, on est bien loin alors, d’un angélisme maçonnique universel ! Au risque de voir ressurgir les vieux démons du capitalisme libéral, disons que cette F.M. d’obédience affairiste, plutôt d’inspiration protestante, mais pas que, n’a aucun complexe avec l’argent et l’enrichissement personnel. Pour elle, gravir les étapes maçonniques, c’est aussi manifester son ascension dans l’échelle sociale.

Comptables, commis, financiers, commerçants, négociants, artisans, officiers de marines, simples marins, marseillais, écossais… Apprentis, Compagnons, Maîtres en la matière… Toutes ces personnes, complètement étrangères aux métiers de bâtisseurs de cathédrales, se réunissent en Loge à Marseille et se répartissent des fonctions économiques. Il leur faut des cordons de Maîtrise et des grades supérieurs, tant les progressions sont rapides. Les Rituels du 18e siècle codifieront cela à merveille, avec la concurrence des Obédiences qui se constituent. On puise encore plus avant dans la Tradition, la Bible, les textes anciens, on modifie, construit, reconstruit. Et surtout on codifie l’oralité. Ainsi progresse-t-on rapidement.

Pour ces Francs-Maçons la route est tracée. Il leur faut vaincre les obstacles de leurs profondes différences, ainsi que ceux de leurs opposants institutionnels et religieux. Il leur faut anticiper, spéculer sur l’avenir du Port de Commerce Marseillais. Aplanir, supprimer les barrières autant morales que physiques contraires à leurs projets. Deux écueils dont l’évitement sera décisif dans leur visée spéculative :

1°/ Résoudre le problème de la sécurité en mer, afin d’assurer la prospérité de Marseille.

2°/ Vaincre celui de la concurrence commerciale, principalement Juive aux 17e et 18e siècles.

Le premier écueil se chiffre en centaines de navires perdus, par naufrages, actes de Piraterie ou prises par l’ennemi. Les archives n’en distinguent pas la cause mais les pertes sont consignées, année après année. De 1704 à 1714 la Chambre de Commerce de la Cité Phocéenne, en dénombre 1866 en 10 ans, soit 186 navires perdus par an. De 1715 à 1745 il y en a 820 soit sur 30 années, 27 navires perdus par an. De 1745 à 1757 il y en a 961 soit sur 12 années 80 navires perdus par an. De 1757 à 1770 il y a 937 perdus, soit sur 13 années 72 navires perdus par an. Pour les 25 ans suivants, la Chambre donne la moyenne de 24 navires perdus chaque année, les mers sont plus sûres ! Mais, plus de 5000 navires au total sont perdus entre 1704 et 1795 ! Le mauvais temps n’explique pas tout. L’arraisonnement, le vol des cargaisons, les rançons pour la restitution des prises humaines, les navires eux-mêmes, offrent des ressources faciles et disponibles en nombre. Pour la Chambre marseillaise, c’est beaucoup plus qu’un problème. C’est un grave fléau. A maintes reprises elle doit rehausser ses taxes portuaires, pour combler les manques à gagner. Mais ce n’est pas tout. Pour la sécurité en Méditerranée, la Chambre arme et fait construire ses propres navires escorteurs, dépêche des frégates, constitue des équipages. Sollicite à prix d’or la marine royale bien mieux pourvue en galères et soldats expérimentés, d’autant que l’exil massif d’écossais, d’irlandais, complète utilement ses effectifs. Tout marin étranger ayant été plus de dix ans au de service de Sa majesté se verra d’ailleurs proposer la Nationalité française. Pour toutes ces raisons, cette alliance de la Chambre traduit de fait en une relation crypto-maçonnique entre Marseille et le Roi. Chacun y trouvant un intérêt majeur dans le secret qui s’impose, afin de ne pas éveiller les soupçons catholiques et ceux de l’Inquisition. La Loge spécule, imagine un avenir encore plus florissant, tel celui des Vénitiens du XVe siècle et de leurs 6000 galères. Les Francs-Maçons de Saint-Jean d’Écosse à l’O. de Marseille, œuvrent en secret pour obtenir du Roi Louis XIV leur sécurité maritime, tandis que celui-ci se sert d’eux pour financer les tentatives destinées à la restauration des Stuart chez eux et régler par la même occasion, l’état de ses finances en grands périls. Le coût exorbitant des guerres, la construction de Versailles, les dépenses somptuaires de la Cour, de la Noblesse, ayant ruiné le royaume… Et au passage, le pouvoir royal règle aussi ses conflits avec les Anglais. Mais pas seulement.

La question Juive fut sous l’Ancien Régime une question récurrente de l’intolérance catholique et des royautés successives.  Après 1501 sous Louis XII, les juifs n’ont plus droit de cité dans le Royaume de France. Un bon nombre s’est converti au catholicisme, mais la plupart se sont exilés à l’étranger. En 1650 c’est le Parlement de Provence qui applique une interdiction de séjour pour les Juifs. En 1682 c’est le Roi Louis XIV et Colbert en personne, qui ordonnent et signent l’expulsion des Juifs de France. Le problème ressurgit en 1750. A croire que les lois et les contrôles n’avaient que peu d’effet à cette époque. Cette fois c’est la Chambre de Commerce de Marseille elle-même qui se manifeste, se plaignant de la présence juive dans les comptoirs français et accusant les juifs de complicité et de recel de cargaisons piratées. En 1758 un arrêt du Parlement de Provence, interdit aux Juifs tout achat et revente de marchandises à Marseille et ramène leur autorisation de séjour de 8 à 3 jours. A notre sens, il faut voir en tout cela un acharnement catholique anti-juifs constant, plus qu’un problème spécifique posée à la Chambre de Commerce. Via la Chambre, c’est la Loge contrainte, qui avec habileté s’est fait l’écho de vagues prétextes commerciaux antisémites, afin d’obtenir du monarque la sécurité maritime dont elle a le plus grandement besoin.

Il est intéressant de noter qu’en 1743 la G.L. de F. signale voir dans le Rite écossais (pas le RER puisqu’il n’existe pas encore, mais bien celui, tel que pratiqué à Saint Jean d’Écosse à cette époque) la G.L. signale voir « une trahison assimilée à une nouveauté ». Comprenons-le ainsi : le Rite écossais Jacobite existe concrètement et la nouveauté c’est qu’il s’impose de plus en plus, sans crainte d’afficher son sens spéculatif, notamment dans l’accès des hauts-grades. Ce que dénonce avec véhémence la G.L. tant le mot de trahison est fort.  Car c’est au détriment de son Rite à elle, que s’effectue la progression du Rite Primitif de Saint Jean d’Écosse, tel que nous le connaissons, réveillé par notre G.M. Robert Ambelain. Un Rite mieux codifié, plus symbolique et plus rigoureux, ce qui constitue au 18e siècle, la condition essentielle pour permettre à la Loge marseillaise un très large essaimage géographique, tout en conservant une pratique unique, uniforme, voulue indéfectible et universelle.  Tandis qu’à l’opposé la G.L. de F. utilise à cette même époque des rituels dont les variantes sont nombreuses, accessoirement orales ; l’essentiel reposant sur une base anglaise plus ou moins fixe, qui est agrémentée de diverses adaptations locales (ce qui aboutira plus tard, grâce à l’initiative du G.O. au Régulateur du Maçon de 1801 et à la codification d’une pratique plus stable, avec le Rite français).

A partir de Marseille, le Rite écossais primitif « à la manière des Anciens » s’exporte aux quatre coins du monde. Dans le même temps, les Temples s’ornent de nombreux symboles, matérialisés et enrichis. La lumière se doit d’être donnée avec brio aux « pro-phanes » reçus maçons. Prophane : de pro avant et de phaneros phare, fanal : lumière. Donc avant d’avoir vu la lumière, qui est bien mieux et plus vrai, plus respectueux, que le mot profane avec un f, trop proche de profanation au sens de souiller. L’impétrant est alors admis avec faste et cérémonie. L’initiation-rituelle, pratiquée dans le tréfonds des tavernes écossaises ou  londoniennes est ici révolue. L’opulence maçonnique est née à Marseille et avec elle se forge l’esprit spéculateur. Cette lecture au premier degré peut choquer, mais elle va tout à fait dans le sens de l’opportunisme maçonnique : être de toutes les époques, de tous les partis, de toutes les confessions, de toutes les couches sociales. Ce qui se traduit par : un seul Maître, fût-il, Dieu le Grand Architecte du Ciel et de la Terre, ni dogme de Foi, ni Chapelle, et plus tardivement en France, ni Roi… C’est un opportunisme de sauvegarde, assujetti aux lois, aux magistrats de son temps, tels que le stipulent dans l’article II les Constitutions d’Anderson de 1723. Sa qualité étant de demeurer loin des folies meurtrières, loin de l’assujettissement de l’homme par l’homme, loin des extrêmes. Car tout Maçon doit demeurer un esprit libre, bien-pensant, pratiquant sagesse, force et beauté. La Loge marseillaise est ainsi une communauté fraternelle harmonieuse d’entraide, défendant un intérêt majeur et spéculatif, hors des excès répréhensibles, dans le strict respect ses membres, de ses amis, et encore celui des Arts et des Lettres. Mais défendant par là aussi, sa vision d’un monde apaisé source de création de richesses, reposant sur les échanges commerciaux lucratifs. Le rapprochement avec nos « fraternelles » est une image juste, cependant dès le 17e siècle cette organisation affiche à Marseille des objectifs beaucoup plus vastes, géographiquement parlant. L’idéal maçonnique devient le carreau blanc du pavé mosaïque, la spéculation son carreau noir. La Franc-Maçonnerie spéculative est née, dans la continuité formelle de la Tradition. La filiation maçonnique écossaise de la Loge marseillaise est indubitable, y compris dans son double aspect, chevaleresque et opératif. Mais n’ayons pas peur des mots, la rupture s’opère avec la valorisation d’un atout majeur : financier. Un savoir-faire qui caractérise parfaitement l’Écosse des Lumières, tout autant que l’une des vertus templières bien connue. L’Écosse des 17-18e siècles est une patrie catholique, sans tabou spéculatif. La riche Écosse des Templiers a conservé longtemps ce rôle de Banque moderne des États qui souhaitaient entreprendre de grands desseins. Le personnage de John Law en est l’image malheureuse, mais Ô combien géniale pour son temps. L’exil massif des Jacobites a permis la suite de cette aventure. Dans quelles conditions exactes ? Nous avons des réponses à proposer. Voyons les chiffres disponibles.

Combien ? Au 18e siècle Marseille compte 340 négociants.  Seulement 200 sont éligibles au vu de leurs activités ou de leurs garanties maritimes. Il existe à la chambre de Commerce de la ville 156 postes répartis entre : échevins, juges-consuls, conseillers, députés, intendants des bureaux d’abondance pour le vin, la santé, les hôpitaux… 150 à 200 frères, c’est par ailleurs la taille de la Loge Marseillaise et seuls les notables Marseillais protestants ou non, mais avant toute chose, membres de la Loge Saint Jean d’Écosse, accèdent à ces fonctions consulaires. Quelques étrangers triés sur le volet et souvent de la seconde génération, participent eux-aussi à la gestion du négoce international. On y voit des Nobles Vénitiens, Napolitains, quelques Allemands et Hollandais. A n’en pas douter, la liste des archives de la Loge de 1784-86 n’est que le décalque des postes occupés à la Chambre de Commerce de Marseille.

La Chambre Consulaire de Marseille fut la toute première créée en France en 1599, sous Henri IV. Le penchant protestant de ce Roi pourtant baptisé catholique et que Marseille n’accepta comme Roi, qu’après l’abjuration par celui-ci du protestantisme, facilita grandement les activités de commerce maritimes. Le Port de Marseille fut le premier au monde à se doter d’une Chambre de Commerce. Initialement des négociants se réunissaient dans une chambre de l’Hôtel de Ville, d’où le nom de Chambre de Commerce. Ce n’est qu’après 1750 que ladite Chambre consulaire établira le projet de construire un bâtiment distinct afin de « sortir de l’incommodité de leur situation ». L’édifice abritant aussi le Tribunal de Commerce. Les archives mentionnent la construction d’une Bourse ou Loge, les deux termes étant synonymes à cette époque (!), nous verrons pourquoi. (Le Palais actuel de la Bourse, abritant de nos jours la CCIMP ne date lui que de 1860. Il fut inauguré en présence de Napoléon III et de l’Impératrice Eugénie). On notera aussi avec beaucoup de similitudes maçonniques, la composition statutaire de la Chambre aux 17 et 18e siècles. Telle que décrite dans les archives consulaires on y trouve : 3 Consuls, 4 Députés, 8 Conseillers, élus pour deux ans, le tout composé en 7 points de réglementation. Ce n’est pas du 3 ,5, 7… mais presque. Par ailleurs, sachons que tous les documents importants, registres, documents de commerce, patentes, sont enfermés dans une armoire à deux clés ; l’une détenue par le secrétaire aussi archiviste, l’autre par le Député le plus ancien.

En 1760, Naples et la Sicile représentent la première place des navires accostant à Marseille. Tandis que Malte devient la tête de pont en direction de l’Afrique du Nord, de la Barbarie, comme on disait à l’époque, en souvenir des pirates Barbaresques qui faisaient du XIIIe au XVIe siècles, le commerce des blancs capturés en mer ou le long de nos côtes méditerranéennes. La suprématie maritime Anglaise, Hollandaise, Portugaise, Française… permet désormais une plus grande sécurité en mer et la conquête de nouvelles destinations.

Une Loge marseillaise qui rivalise avec les intérêts Anglais et Hollandais, même la République de Venise à son apogée n’eût de telles ambitions ! Dès 1769 les contacts entre Marseille vers les Échelles du Levant (les escales – du mot échelle – du Moyen-Orient) et les Indes Orientales sont à l’initiative des Négociants Francs-Maçons de la Loge Saint Jean d’Écosse, qui dirigent désormais l’expansion commerciale et maçonnique dans l’intérêt de leurs propres Compagnies maritimes. D’autant plus facilement, que Colbert avait accordé à Marseille le statut de Port Franc. Donc moins d’impôts, moins de contrôles douaniers. Rajoutez à cela le contexte Écossais-Calviniste-Protestant de la Loge, n’interdisant ni les activités bancaires, ni commerciales… par ailleurs toujours freinées en France par le Catholicisme et la Royauté de l’Ancien Régime. Et surtout détestées par la Noblesse de Cour, oisive, vivant des prébendes royales ou princières, hostile à tout travail, hormis celui des nobles charges militaires. Face à cela, en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés, Saint Jean d’Écosse de Marseille crée des Loges-Filles au gré de son hégémonie maritime, tissant une toile maçonnique inégalée au sens d’une synergie commerciale, qui n’a rien à envier à nos multinationales actuelles !

Dans les années 1780 un notable négociant marseillais : Jacques Seymandi, dirigeant la Chambre de Commerce de la Cité phocéenne est aussi V.M. de la Loge Saint Jean d’Écosse. Il est associé à deux amis, eux-aussi négociants et frères maçons : Tarteiron et Samatan qui à leur tour seront V.M. de Saint Jean d’Écosse. En 1787 à eux trois, ils fondent la Compagnie du Golfe Persique. Cette période est capitale dans l’histoire de la Loge et de Marseille dont les destins sont désormais identiques. En 1784 les archives permettent de dénombrer un peu moins d’un millier de frères-maçons au total sur la ville, toutes Loges comprises. Saint Jean d’Écosse compte alors 207 membres initiés ou affiliés et 11 frères-servants. Ce qui en fait la plus grande Loge locale et l’une des plus importante en France. Ce seul nombre de 11 F. Servants dont nous connaissons les attributions, nous renseigne sur le prestige et l’opulence de l’Atelier, rappelons-le, le plus somptueusement décoré de son époque. On y reçoit Princes étrangers, Sultans, Hauts dignitaires, Diplomates, Nobles, Grands Officiers de Marine… (Cette grandissime époque marseillaise ne manquera pas d’inspirer à Marcel Pagnol quelques scènes imaginaires très « pagnolesques » de la magnificence de l’activité portuaire passée).

Plus sérieusement, la Loge Saint Jean d’Écosse à l’O. de Marseille, met la fraternité maçonnique au service de la chambre de Commerce marseillaise et de la diplomatie européenne, et même mondiale. En récoltant au passage les fruits commerciaux de ces ententes, ainsi que les meilleures pierres brutes pour ses affiliations en Loge, sans compter les éventuelles liaisons familiales rendues possibles par des mariages d’enfants, filles ou garçons afin d’assurer la prospérité future, tant des familles marseillaises que de la Loge écossaise. Notons que dans l’actuelle CCIMP, Chambre de Commerce et d’Industrie de Marseille-Provence, 80% de ses membres étaient F.M. dans les années 80, ce chiffre est maintenant estimé à 50%. Preuve que les Traditions ont la vie dure.

On a du mal, aujourd’hui encore, à imaginer cette débauche d’apparat somptuaire lors des initiations, des affiliations, ou des « simples » visites protocolaires en plein 18e siècle… Le Maître mot de la Loge marseillaise était célèbre : « Non vulgum pecus » c’est-à-dire : pas de recrutements laxistes, au sens de n’accepter aucun aventurier, qu’il soit noble ou simple négociant. Pas de mélanges pernicieux, tels – on peut le supposer – que le pratiquaient les autres Obédiences. Autant de faste et de rigueur sélective, n’a pu qu’opposer frontalement la Loge avec la G.L. puis le puissant G.O. avec lequel elle refuse toute assimilation et accords. Pas étonnant donc que ces Grandes Obédiences invoquent au fil du temps l’irrégularité maçonnique écossaise de la Loge Saint Jean d’Écosse de Marseille, faute de patente originale. De nombreux documents émanant du G.O. l’attestent en 1750, 1783, 1784. Puis en 1785, année de l’organisation du Convent des Philalèthes (Les amis, chercheurs de la Vérité) à Paris, dans lequel des frères de Saint Jean d’Écosse de Marseille sont invités es qualité… alors que le G.O. en est écarté.  La volonté du Grand Orient de France étant de mettre la main sur toutes les nominations des hauts-grades maçonniques, tant en France qu’à l’étranger, afin de contre carrer l’hégémonie de Saint d’Écosse. Stratégie vite déjouée, qui n’aboutira jamais et qui sera jugée par beaucoup de frères réguliers comme une politique antimaçonnique.

V/ Le spéculatif. Pourquoi ? Forte de sa notoriété, la Loge Saint Jean d’Écosse à l’O. de Marseille affirme ouvertement son indépendance totale à l’égard des autres Obédiences maçonniques et surtout du G.O. A l’instar des grands ports, comme Bordeaux, La Rochelle, Nantes, St-Malo, Le Havre… Marseille tire grands profits des échanges commerciaux. Avec la spécificité on l’a dit, de ne pas participer au commerce triangulaire de la traite des esclaves noirs, dite du « bois d’ébène ». Les armateurs marseillais, pour la plupart Francs-Maçons de la Loge Saint Jean d’Écosse, sont vraisemblablement à l’origine de ce choix de na pas armer des navires négriers. Très peu de ces navires accosteront à Marseille, conformément au sens des valeurs morales fraternelles et de la dignité humaine, qu’en leur qualité de Francs-Maçons, ils s’imposent à eux-mêmes comme à leurs associés. Alors qu’en France le catholicisme chrétien et les affairistes de tous bords en ignorent bien volontiers les principes de base et s’enrichissent vite des produits de l’esclavage. Il est utile de noter que le port de breton de Brest ne participe pas non plus à la traite des noirs, et qu’il est aussi un foyer initial de l’installation de la maçonnerie écossaise en France, au vu de sa proximité avec les échanges Anglo-saxons. C’est donc bien un choix maçonnique délibéré, et seulement celui de la Maçonnerie écossaise, de ne point déroger sur la vertu humaine, humaniste, dirait-on de nos jours.

C’est sur ces bases, que la Loge Saint Jean d’Écosse tisse son influent réseau à partir de Marseille. A l’image de l’Abbaye de Saint-Victor qui déploie ses nombres abbayes annexes du Haut Moyen-âge, Saint Jean d’Écosse se démultiplie en Loges-filles. On en compte une dizaine dans le dernier quart du 18e siècle. Leur dénomination est sans équivoque :

Orient de Gênes : « Les vrais amis réunis »

O. de Smyrne : « St Jean d’Écosse des Nations Unis »

O. de Constantinople : « St Jean d’Écosse de la Parfaite Union »

O. de Malte : « St Jean d’Écosse du Secret et de la Parfaite harmonie »

O. de Palerme : « Marie au Temple de la Concorde »

O. de St Pierre de la Martinique : « St Jean d’Écosse de la Parfaite Union »

O. de Salonique : « St Jean d’Écosse de l’Amitié »

O. du Cap français : « St Jean d’Écosse des 7 frères réunis »

O. d’Avignon : « St Jean de la Vertu Persécutée » Loge contestée par le G.O. en 1783

O. d’Île de France : « St Jean d’Écosse »

On notera l’absence de Loge-fille à Naples qui est pourtant avec Palerme et Malte est une des plaques tournantes majeures de ce réseau commercial. Il ne faut pas s’en étonner, car en 1751 la Pape Benoît XIV a promulgué un édit interdisant les Loges Maçonniques dans le Royaume de Naples, alors sous la domination des très catholiques Bourbons d’Espagne. On y décèle la stratégie raisonnée et non provocatrice de la Loge marseillaise. On sait cependant que de prestigieux négociants et aristocrates napolitains, fréquentent régulièrement la Loge Saint Jean d’Écosse à Marseille.

En 1780 la liste des F. de Saint Jean d’Écosse, s’établit ainsi. Seymandi dont a parlé plus haut, Vénérable M. de la Loge, Patron de la Chambre de Commerce, 2e fortune locale de Marseille, (à cette époque de l’Ancien Régime on se devait d’être noble pour occuper la place de la première fortune). Tarteiron 1er Surveillant, sur le cas duquel nous reviendrons, Samatan Orateur, tous deux négociants de leur état. Les M.M. Hugues, Audibert, autres négociants.  Puis : Malouet intendant de justice, Salze Lieutenant Général de Police, philanthrope, collectionneur, membre du Muséum de Paris. Grosson Notaire, chevalier de l’Orient, Guis secrétaire du Roi, M. écossais membre de l’Académie de peinture de Rome, Hornbach académie de Musique, Kick collectionneur de tableaux, Liénau négociant hambourgeois, Sibié ex-contrôleur général des finances de Provence, Lavabre Consul du Roi de Pologne chevalier de l’Orient, sur lequel nous reviendrons aussi, Lassen Consul du Roi du Danemark, apprenti, Chaillan, ex-consul de France au Levant Chevalier de l’Orient. De Sicard consul de Syrie. Versluyds député de la Compagnie des Indes Orientales Maître Maçon, Righiny consul du roi de Sardaigne, Maître Parfait. Isnard archiviste de la Chambre de Commerce et son neveu « prophane récemment initié » louveteau-maçon. On y trouve peu des Nobles. Seulement quelques-uns, issus des grandes familles de la Noblesse française, installées à Marseille : le Comte de Noailles, le Marquis d’Argenson.

Parmi tous ces Francs-Maçons, certains viennent d’autres Loges et d’autres Obédiences, principalement de la G.L. puisqu’elle est la seule à exister, bien avant le G.O. à cette époque. Ainsi le dénommé Louis Tarteiron est connu pour être un ex-vénérable de la Grande Loge de France, détenteur dit-on de patentes écossaises. Tout laisse à penser qu’il s’agit du RER et que sa venue chez les écossais de Saint Jean ne lui pose aucun problème de légitimité. Quant au Sieur Lavabre Consul de la Chambre en 1780, une séance du 12 mai 1735 fait état de son « rétablissement après faillite et précise qu’il peut désormais réintégrer librement la salle de la Loge pour la commodité des affaires de son commerce ». Ses titres et son appartenance à la F.M. quelques décennies plus tard, sont la preuve d’un réel redressement personnel, avec l’assurance d’une belle réussite. Le rétablissement, la libre réintégration, sont tout à la fois le signe et le respect par la Loge, des éventuels jugements entravant à cette époque la liberté individuelle et commerciale.  Le rapprochement entre les sources maçonniques disponibles concernant Saint Jean d’Écosse et « l’Inventaire des Archives Historiques de la Chambre de Commerce de Marseille » d’Octave Teissier, publié en 1878, est plein d’enseignements, quant aux faits et aux activités croisées entre Maçons et négociants, dans le respect le plus total des actes de la vie civile et de la justice du pays.

Encore une preuve s’il en fallait, du caractère « spéculatif et raisonné » dans l’existence de Saint Jean d’Écosse. Certes, la Loge exerce aussi une attirance en affichant sa notoriété et pour cette raison, certaines autres Loges ne sont en fait que des sas d’accès, des marches-pieds utiles, afin de pouvoir accéder à la Loge phare. Ce qui bien sûr n’est pas du goût de tout le monde et assure rivalités ou jalousie. Mais ce n’est qu’après la Révolution, en 1792 qu’un notable local, Martin Étienne qui siège à la toute jeune Assemblée Nationale se permet de solliciter des informations au sujet des rémunérations des permanents de la Chambre. Sans doute quelques bruits de couloirs délateurs, avaient-ils attirés son attention sur quelques fortunes amassées. Un état des postes, âges, fonctions, ancienneté, rentes annuelles, lui est communiqué. Ainsi voit-on, le Député consulaire Rostan, 19 ans de service, avoir un traitement de 16 000 livres. Isnard 71 ans archiviste, 53 ans de service, 6000 livres. Isnard (son neveu) 36 ans, secrétaire, 19 ans de service, 4000 livres. Ferrari 37 ans, trésorier, 3 ans de service, 6000 livres. Siau 37 ans, commis comptable, 45 ans de service, 1900 livres. James 56 ans, valet aux archives, 12 ans de service, 540 livres. Boyer 52 ans, concierge à la Bourse, 16 ans de service 360 livre. Il est difficile d’apprécier de tels revenus, sauf à dire qu’un député Consulaire gagne 30 fois plus qu’un Valet aux archives. Notons cependant au-delà de ces différences de traitement, l’esprit familial dans les fonctions sensibles, la longévité des attributions, et à n’en pas douter, leur appartenance maçonnique. Le vieil archiviste Isnard et son neveu par exemple, tous deux membres de Saint Jean d’Écosse, sont une garantie de fiabilité des documents comptables, dans le secteur très aléatoire et mouvant du commerce maritime.

Autant de pouvoirs concentrés dans une Loge-Mère, démultipliés par un vaste réseau de Loges-filles, qui elles-mêmes sont en liaison entre elles et on est en droit de le penser, par une certaine porosité, en liaison avec des Loges d’autres Obédiences… attirent à leur époque convoitises et suspicion. Aujourd’hui pour nous, force est de constater qu’ils imposent encore une certaine admiration ! Une telle recherche d’efficacité, un tel assemblage, est comparable à nos médias internationaux de communication : Google, Facebook, bien avant l’heure. On a la trace écrite d’un courrier de la G.L. de Genève adressé aux Frères de Constantinople, qui a transité par les correspondants de Saint Jean d’Écosse de Marseille. Si on peut parler de hiérarchie dans l’Écossisme de cette période, la Loge Saint Jean d’Écosse de Marseille est le fleuron, le vaisseau-amiral de cette organisation maçonnique. Même si par moment, les intérêts profanes ont pu supplanter la pratique des rituels, son idéal humaniste demeure le ciment qui permet cet entre-soi, certes fermé, mais si divers et très fonctionnel. Quel autre choix que celui-ci existait-il à cette époque, pour faire face à l’absolutisme politique et religieux, sinon à l’Inquisition d’État, rappelons-le, encore bien présente en cette fin de 18e siècle ? Dans leur grande Bonté royale, les souverains Louis XIV et Louis XV considèreront toujours bienséant le particularisme marseillais. Le Roi lui-même, de 1729 à 1732 fera l’acquisition de manuscrits turcs, très rares et très coûteux, en passant par la Chambre de Commerce de Marseille, sachant pertinemment que ce service émane des Francs-Maçons lettrés et au faite de telles connaissances très particulières, de ladite Chambre.  On peut toujours critiquer de collusion et d’affairisme un Jacques Seymandi, seconde fortune marseillaise, Vénérable Maître de la Loge écossaise, patron de la Chambre Consulaire et tout à la fois de la Compagnie du Golfe Persique ! Sauf qu’à cette époque le conflit d’intérêt n’est pas un délit et que ce serait vite oublier ses choix économiques et politiques judicieux. Sans oublier son implication totale dans le développement rapide et humaniste de la Cité phocéenne, au sortir de la Grande Peste. Et il faut savoir qu’il fut le précurseur d’une idée « toute marseillaise » de créer un canal de 200 km, allant du Nil à la mer Rouge, afin d’éviter à ses navires le long périple maritime par le Cap en contournant l’Afrique. Ce que Seymandi avait imaginé, cent ans plus tard, Ferdinand de Lesseps le fera, en perçant le canal de Suez.

VI/ En guise de synthèse : des valeurs maçonniques spéculatives novatrices et très tôt codifiées

A Marseille un groupe restreint de chrétiens, d’écossais catholiques et calvinistes, de notables étrangers, que tout oppose, affirme son appartenance à des valeurs maçonniques communes ; il en marque profondément et durablement la vie locale. Ce faisant, en dépassant leurs différences, ce groupe improbable, développe un réel désir d’expansion économique. Désir porté par la puissance maritime du Port qui s’affiche ostensiblement et par le secret des transactions sous le sceau des principes et des codes maçonniques. L’hermétisme est propre à ce jeu d’ambivalence, de transmutations d’idées novatrices au sein d’un creuset socioculturel et religieux hors normes.  La stricte organisation opérative conforme à la Tradition maçonnique et la grande habileté spéculative ont fait le reste. Dès lors on comprend mieux pourquoi, une Franc-Maçonnerie spéculative s’installe et prospère si vite ? Et surtout : pour quoi faire, sinon pour développer un nouvel Humanisme. Bien entendu basé sur le profit, car il faut développer, nourrir, entretenir, construire, instruire les peuples ici à Marseille ou ailleurs, et savoir que sans argent on ne fait rien.

Aucun pouvoir, aucune structure jusqu’alors étatique et encore moins privée, n’a pu mener à bien un tel projet, d’une telle envergure. Aucune, hormis la Franc-Maçonnerie, car elle est la seule à pouvoir se soumettre à des impératifs autant complexes que contradictoires. Ainsi, à Marseille, la Loge Saint Jean d’Écosse devient pour une poignée de Francs-Maçons, leur façon de voir et de faire le monde. Les Frères vont s’en donner les moyens et rapidement modifier la géographie économique et politique de leur temps. Ils vont faire entrer Marseille et l’espace dans lequel rayonne leur Loge-mère dans l’ère de la modernité. Les anciennes frontières culturelles judéo-chrétienne, musulmane, orientale, hindoue, comme les distances, sont abolies. C’est autant une collecte de matières premières et produits nécessaires, vitaux, qu’un transfert de compétences et de socialisation. A Marseille, la Loge c’est aussi la Bourse, celles des valeurs boursières des marchandises où se négocient les effets de commerces, lettres de changes, escomptes, billets à ordre, titres d’actions… C’est l’ancêtre de notre Corbeille, bien avant Paris et sa fureur boursière sous Louis XVI. Contrairement à ses aînées : à Venise, Bruges, Anvers, Amsterdam, Londres ou à Genève, sous monopoles Aristocratique ou Juif, à Marseille on boursicote entre simples négociants-initiés aux valeurs franc-maçonnes communes. Pas étonnant que les réglementations modernes très postérieures, aient interdit ce côté peu démocratique des échanges commerciaux, et en aient fait un délit portant d’ailleurs le même nom : « délit d’initiés » …

C’est en implantant des Loges-filles clé en mains, rituels, tabliers, symboles et procédures fournis, en nommant des Consuls représentants de la Chambre de Commerce Phocéenne à travers le monde, que l’activité maçonnique fonctionne, fédère et rassemble ce qui épars. Spéculation ou noble tâche de création de richesses ? Les deux à la fois ! Car c’est en spéculant et en accomplissant ses actes commerciaux dans la grandeur de l’esprit maçonnique que la Loge marseillaise agit ainsi, dignement. Sa pratique de l’Art-Royal demeure empreinte de noblesse, surtout lorsqu’ on a de gros besoins financiers et qu’on s’interdit, malgré ce de participer, comme on le fait partout ailleurs, au commerce juteux des esclaves noirs.

S’implanter, promouvoir, être accueilli, s’intégrer, être reconnu, secouru, s’associer, arbitrer les éventuels différends, créer des codes, des synergies… favorisent l’expansion des commanditaires, mais à long terme favorisent aussi les économies locales, le développement des échanges mondiaux. Dans le secret de ses tenues, la Loge Saint Jean d’Écosse à l’O. de Marseille et ses Loges-filles, mettent en pratique des idées avant-gardistes-spéculatives, au vu et su de tous sur le marché mondial. Une telle implication Humaniste, au sens de son emprise économique, n’a jamais été opérée à une si grande échelle. Elle s’apparente, bien avant l’heure, aux principes des Sciences économiques avec calculs, rigueurs, efficacité, tant en théorie qu’en pratique.  Peut-on alors vraiment se poser à ce stade, la question de la légitimité de cette Loge ? Celle des origines de sa patente jamais produite ? Une chose est sûre, la Grande Loge d’Édimbourg n’a jamais souhaité entraver, ni solliciter une quelconque régularisation, d’un tel fonctionnement. Au plus a-t-elle, face à quelques pressions compréhensibles, simplement rappelé la règle de non-transmission d’essaimage à partir des Loges-filles créées. C’est pour nous Francs-Maçons, une preuve essentielle dans la légitimité de Saint Jean d’Écosse « Who says nothing agrees » ou bien « Silent is consent » … Qui ne dis mot, consent. Pour la Loge d’Édimbourg c’est une nouvelle ère maçonnique qui s’ouvre avec l’Atelier marseillais.

C’est à Marseille, sans complexe et avec beaucoup d’intelligence humaine, que la Franc-Maçonnerie-Spéculative a réalisé sa rupture d’avec le mode opératif-templier, porté par la Tradition écossaise et ses Loges militaires. C’est du moins ici, que cet aspect est le plus représentatif. Instructif autant qu’incontestable. Et qui plus est, signe une belle réussite autant maçonnique que commerciale. Contrairement à la faillite de l’autre grande tentative écossaise de la même période, qui fut de coloniser l’Isthme de Panama de 1698 à 1700. Projet d’envergure où périrent 2000 colons écossais, venus contrarier les puissants intérêts espagnols dans cette zone d’échanges internationaux. Défaite militaire et économique, qui ruina encore plus profondément la mère Patrie écossaise, garante des fonds colossaux par actions, engloutis dans cette tragique aventure panaméenne. Ce qui nous fait revisiter un tant soit peu le « mythe stuartiste ». Par son succès jacobite, Marseille apparaît à elle seule comme une voie nouvelle de la Franc-Maçonnerie. Sans choisir pour autant, de reproduire les schémas sclérosés d’une quelconque Aristocratie marchande on l’a dit, Vénitienne, Palatine ou Anversoise. Et encore moins d’utiliser les attributs d’une Noblesse locale oisive et contre-productive. Noblesse que le seul aspect spéculatif à fait s’écarter à jamais de la Franc-Maçonnerie en général et française en particulier. La plupart des Nobles, à quelques exceptions près, sont demeurés aux portes des Temples. En opposition à la maçonnerie d’Anderson en Angleterre ou de celle dite « de Saint-Germain » en France, le cas marseillais est significatif. Trop d’historiens ou de Maçons l’ignorent ou minorent ce fait.

Dans un mode maçonnique opératif-templier, devenir apprenti puis compagnon, ne fut guère séduisant pour les nobles sujets ! Toutefois un peu partout certains franchirent le pas, attirés par le lustre chevaleresque, les épées, les blasons, les armoiries et les tabliers rutilants. Ce, principalement dans les Loges à dominante militaire. Mais dans le monde nouveau des francs-maçons spéculatifs, c’est plus compliqué encore, et y appartenir eût été pour ces valeureux Nobles, devenir roturiers. Très peu d’entre eux s’y risquèrent et 1789 accentua ce fait. Ce en quoi la Franc-Maçonnerie gagna beaucoup en valeurs égalitaires et démocratiques et fut un rempart efficace, édifié par l’active bourgeoisie naissante, à l’encontre de l’Aristocratie et d’une Noblesse arrogantes, autant déconsidérées que désargentées. C’est cette classe de Hauts dignitaires d’un autre temps, poudrés et perruqués, qui se presse dans les cercles de pensées poétiques ou scientifiques, de toute l’Europe des Lumières, en Allemagne, en France, en Angleterre. Ce sont aussi les mêmes qui s’empressent de fréquenter les clubs aristocratiques, les soirées musicales, les nuits costumées souvent débridées, les salons mondains des belles Marquises, envoûtées par les déclamations des élites célèbres et des grands penseurs du siècle. Assemblées de caste, dans lesquelles la Franc-Maçonnerie n’a que faire. Pour autant, loin de ces raffinements précieux puis littéraires, les Francs-Maçons-spéculatifs de Saint Jean d’Écosse à l’O. de Marseille, n’en demeurèrent pas moins des Humanistes respectables, amis des Arts, diplomates et ingénieux. D’autres courants s’inspireront plus tard de leur rôle majeur, en spéculant non plus dans l’économie, mais dans la Politique au sein des pouvoirs, en France comme à l’étranger. Le Marquis de La Fayette, noble Franc-Maçon d’exception, est souvent cité en exemple dans le destin d’une Amérique libre. Le G.O. fera de même un peu plus tard, en Spéculant sur le poids de sa présence massive au sein de la IIIe République (un tiers des élus du Sénat et de l’Assemblée étaient Francs-Maçons), cela après un rôle quelque peu ambigu durant la Révolution français.

Le colossal Empire colonial britannique du XIXe siècle, le futur Commonwealth, traduisons : « la santé, le bien-être commun », est une Communauté monarchique de 52 Nations. Ce vaste Empire commercial sur lequel le soleil ne se couche jamais, doit beaucoup à ses précurseurs Francs-Maçons-Marseillais. Il le doit à ces visionnaires spéculatifs, inventeurs du libre-échange, de l’Union des comptoirs commerciaux pour commercer, pour se parler, se rassembler, échanger dans la diversité respectée des cultures. Rajoutons : sans mixité des peuples, sans domination ni syncrétisme, imposés, mais dans le respect de tous. Sans triomphalisme colonial, puisque non-esclavagistes, les Francs-Maçons-Marseillais sont les concepteurs d’un maillage économique moderne. Bien plus qu’un réseau de Comptoirs commerciaux, il initie un chaînage de Loges-filles en Union fraternelle étroite et fidèle, avec leur Loge-Mère à Marseille, en respectant leur Rite à la lettre. Le Très Respectable à l’Orient, notre chaîne d’Union, ne s’organise-t-elle pas ainsi de la sorte ? Nous la formons et la rompons, avec l’obligation de penser et de croire au vers poétique de Paul Fort : « et si tous les gens du monde voulaient se donner la main… ». Qu’il en soit ainsi. Amen ! Spéculons mes F.&S. Spéculons sur cela !  Non par l’attrait d’une quelconque mode, mais bien, comme le firent les Frères de Saint d’Écosse à Marseille, par la nécessité du moment.

Épilogue.

L’un des derniers feux possibles de cette Loge de Marseille, serait dans ses liaisons avec les Loges écossaises de Strasbourg et notamment de R.L. Les Frères Discrets à l’O. de Charleville. Car c’est dans cette dernière que fut initié un certain Lieutenant du Génie, nommé Rouget de l’Isle. Comment comprendre autrement la transmission rapide du chant de Guerre de l’armée du Rhin, notre « Marseillaise » au bataillon de fédérés marseillais qui marchent sur Paris et compte des Francs-Maçons dans ses rangs. Des Frères peut être initiés à Saint Jean d’Écosse de Marseille. C’est eux qui entonneront le 10 août 1792 lors de l’assaut des Tuileries, le chant du rassemblement, de l’unité retrouvée, le chant de la Victoire.

Puis arriva le triste épisode de la Convention de 1792 à 1795 et de la Terreur à Marseille, avec son Comité de Salut Public, dirigé par les Révolutionnaires Paul Barras et Louis-Marie-Stanislas Fréron. Tous deux dénommés les « missionnaires de la Terreur », investis des pleins pouvoirs afin de débusquer les contre-révolutionnaires, les jacobins et les catholiques récalcitrants. Détruisant les édifices publics et religieux, confisquant les biens personnels. Marseille devient pour quelques temps une « Ville-sans-Nom » l’ordre est donné de détruire les repaires contre-révolutionnaires dans la Section XVIII, correspondant au riche quartier de l’Hôtel de Ville : église St Laurent, Accoules, Minimes, Oratoire, Bon pasteur et Bourse ou Loge…  A Marseille, le comité de Salut public prit alors le nom de Commission Brutus composée de 3 juges, sans Jury, ni recours. L’échafaud fut dressé à demeure Place de la Liberté, ex Place Royale, au bas de la Canebière. Dans cette période 123 condamnés furent guillotinés.  La seule journée du 23 janvier 1794 (4 Pluviôse An II), une charrette de 14 condamnés était conduite à l’échafaud. Parmi eux : Samatan, négociant arrêté le 8 décembre 1793, Jean Payan de la Tour, armateur, Hugues l’aîné, négociant, 84 ans, sourd et presque aveugle, Giraud 51 ans, négociant, Pierre Bonamour, 51 ans, agioteur. Tous les cinq, Francs-Maçons de la Loge Saint d’Écosse, furent guillotinés. « Marseille méritait une punition » ! C’est en fait un quartier, une activité secrète, un groupe de personnes qui étaient visés, dans le but de s’emparer de leurs biens et de mettre fin à leurs activités lucratives et occultes, qui donnaient tant de forces, d’argent et de pouvoirs.

A partir de 1794 la Loge fut en sommeil et ne reprit ses travaux qu’en 1801. Après la Convention, sous le Directoire, Marseille et les Marseillais, qui jouèrent un rôle majeur lors de la Prise des Tuileries, furent réhabilités. En 1811, Saint d’Écosse comptait encore de nombreux membres dans son Atelier (Banquiers, commerçants, négociants…). Mais, le blocus Anglais des Ports étrangers de 1802, l’industrialisation locale naissante, la marine à vapeur, les progrès, la fin de l’omnipotence des négociants portuaires, puis les nouvelles influences maçonniques républicaines, notamment celles du G.O., ont eu raison de l’activité tentaculaire et fastueuse de la Loge Saint Jean d’Écosse de Marseille. Ralliée un temps à l’Empire, son influence s’éteint définitivement, du moins le pensait-on, le 11 avril 1814, avec le choix symbolique de la date du traité de Fontainebleau, seulement quelques jours après l’abdication de Napoléon Ier et de son exil à l’île d’Elbe.

Mais le rôle économique, fédérateur, précurseur et exemplaire de cette Loge, son implication dans les Arts et les Lettres, les Sciences, demeurent inscrits pour l’éternité dans le destin de la Métropole marseillaise, comme dans l’Histoire de la Franc-Maçonnerie Universelle. Dans son exercice du spéculatif concret, Saint Jean d’Écosse à l’O. de Marseille, est un jalon de notre histoire. Celui qui a mis un point final aux pratiques antérieures et permis le passage vers le mode purement intellectuel, tel celui que nous le pratiquons aujourd’hui. Ne l’oublions jamais.

En Conclusion.

Nous dédions ce travail aux frères de la Respectable Loge : Les Écossais de Kilwinning à l’O. de Marseille et à son Vénérable Maître Fr.°. Ron.°., dont les travaux au Rite Écossais Primitif redonnent vie à la Respectable Loge Saint Jean d’Écosse ainsi qu’à la filiation de Kilwinning. Qu’il en soit ainsi, dans le droit fil de la Tradition : « de se conformer aux décrets et constitutions maçonniques de la noble Maison d’Hérédom de Kilwinning en Écosse, dont nous reconnaissons la pleine et entière autorité », pour qu’après plus de deux siècles de sommeil, les feux écossais propres à notre Rite Primitif, y brillent de nouveau, ici à l’O. de Marseille.

Da.°. Nap.°. « Les Écossais de la Sainte Baume » à l’O. de Saint-Maximin.

Nos sources principales : l’excellent article : « Une puissance maçonnique méditerranéenne aux ambitions Européennes » de Pierre-Yves Beaurepaire, Professeur d’Histoire Moderne à l’Université de Nice Sophia Antipolis, citant les multiples sources disponibles, dans les Cahiers de la Méditerranée. Juin 2007. Cet Agrégé d’Histoire est un chercheur, spécialiste de l’époque des Lumières et de la Franc-Maçonnerie.

Inventaires des Archives historiques de la chambre de Commerce de Marseille. Octave Teissier. 1878.

Histoire partielle du Rite écossais primitif. Éric Romand in Blog-Les écossais de saint Jean. 2012.

Divers articles dans Wikipédia. Diverses recherches et spéculations personnelles.

Source : http://www.ecossaisdesaintjean.org/2017/09/franc-maconnerie-la-theorie-speculative.html

st jean d ecosse-

123

Atelier Ecrire Ensemble c&#... |
Au fil des mots. |
Spiralée |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Attala Blog
| jepensedoncjesuis13
| Les chroniques d'Astéria