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L’initiation maçonnique entre tradition et modernité 7 février, 2021

Posté par hiram3330 dans : Chaine d'union,Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

Conférence : L’initiation maçonnique entre tradition et modernité :

Version filmé : http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/anx_conferences_2016/a.c_160528_samedi_savoirs.html

Version écrite : https://yveshivertmesseca.wordpress.com/2016/06/16/linitiation-maconnique-entre-tradition-et-modernite-2/

L’initiation maçonnique entre tradition et modernité

Parler d’initiation maçonnique présuppose que la franc-maçonnerie initiationau18mescopiesoit une société initiatique. La chose ne va pas de soi ni dans le temps, ni dans l’espace. A sa naissance en 1717, la franc-maçonnerie dite spéculative était d’abord une friendly society (mutual society) progressivement intellectualisée par l’arrivée de fellows de la Royal Society et de gentlemen. Ainsi la définition avancée par la franc-maçonnerie anglaise d’aujourd’hui est toujours éthique et civique puisqu’elle se présente comme « a system of morality veiled in allegory and illustrated by symbols», même si de nombreux acteurs sociaux d’Outre-Manche (et d’Outre-Atlantique) vivent la pratique maçonnique comme un processus de construction spirituelle individualisée. Plus affirmée, la faction clubiste de la franc-maçonnerie latino-francophone refuse toute vision initiatique ou alors sous une forme abâtardie ou dévoyée.

initiation2Pourtant la référence aux secrets professionnels du Craft (Mestier) laissait déjà sous-entendre un enseignement caché à découvrir. C’est donc progressivement et plus ou moins rapidement et complètement que la franc-maçonnerie devint l’Art Royal par une plus ou moins grande assimilation/imitation des doctrines, récits et usages de mystères antiques, de certains cultes gréco-asiatiques, de l’ésotérisme médiéval, du corpus salomonien, de la kabbale chrétienne et juive, de l’alchimie, de l’architecture et de la géométrie, lues à la fois comme science et pensée ésotérique, du rosicrucisme, de l’illuminisme, de l’égyptomanie du XVIIIe siècle, de l’occultisme du XIXe, de la psychologie des profondeurs, de la psychanalyse, des apports de l’anthropologie et du spiritual revival post 1945. En passant sur le continent, des éléments nouveaux s’y amalgamèrent dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle : épreuves physiques, voyages les yeux bandés, emprunts chevaleresques, référence à trois ou quatre éléments (terre, air, eau, feu), cérémonie du sang, calice d’amertume ou menaces grandiloquentes en cas de parjure.

Ce processus se retrouve dans la taxinomie maçonnique. Dans les Constitutions d’Anderson, comme dans la Masonry Dissected de Samuel Prichard (1730), première divulgation du rite des Modernes, dans Ahiman Rezon (1756), de Laurence Dermott, premier dévoilement du rite des Anciens ou encore dans les usages anglo-saxons actuels, l’expression la plus usitée est « to make a mason », ou « to enter » ou « to admit »t (avec le double sens de recevoir ou d’affilier). Une situation assez voisine se retrouvait en France. Durant tout le XVIIIe siècle, on appelle le plus souvent l’admission d’un néophyte au grade d’apprenti « réception ». Pourtant dans les textes anglais et français, « initier », « initiation », « in initiating » (sens d’admission en maçonnerie) font une apparition discrète mais constante. Dans le manuscrit du rite Moderne dit Français (1786), le terme apparaît quatre fois dans le rituel du grade d’apprenti. Au demeurant, la carence de nomination ne signifie pas l’absence du fait initiatique. Au-delà de cette querelle d’Allemand (si on peut dire), la question est de savoir si la réception et le cheminement dans la franc-maçonnerie s’inscrit dans la grande famille des rites de passage.

 

Présentement, il est donc largement admis que la franc-maçonnerie est une société initiatique bien qu’elle soit bien d’autres choses en tant que fait social et culturel. L’initiation maçonnique s’inscrit dans rsz_mummersun phénomène quasi universel, polyphonique et polysémique, y compris dans son sens trivial. L’emploi du terme s’est généralisée aujourd’hui pour signifier le simple fait de mettre au courant un individu aussi bien d’une technique, d’un fonctionnement d’un objet, d’approches scientifiques que des modalités d’une profession alors qu’il désigne stricto sensu l’ensemble des cérémonies par lesquelles sont admis obligatoirement ou volontairement des néophytes à la connaissance de certains « mystères », secrets ou pratiques ou à des réceptions par âge, par classe, par sexe. Elle s’exprime dans un processus destiné à réaliser socialement, culturellement, psychologiquement, voire psychanalytiquement, un passage d’un état réputé inférieur à un état réputé supérieur. L’initiation, au sens ethnologique, fut, est et demeure un des mécanismes de socialisation qui permet de faire passer l’individu à une nouvelle identité. Elle est donc à la fois une admission et une accession : admission à une communauté constituée comme inclusive de ses membres et exclusive du reste de la société dans laquelle le groupe recrute ; accession à un stade nouveau de connaissance et/ou de statut.

Classiquement, on distingue trois types d’initiation décrite par l’ethnologue et folkloriste Arnold van Gennep (1873-1857)[1] :

TURMI, OMO VALLEY, ETHIOPIA - DECEMBER 30, 2013: Portrait of unidentified mature Hamar woman at bull jumping ceremony. Jumping of the bull is a rite of passage into manhood in some Omo Valley tribes.

*** « tribale », clanique, obligatoire, collective, par groupe d’âge et par sexe[2], elle a pour but d’intégrer l’individu dans la société à une place assignée ;

*** « religieuse », volontaire, le plus souvent 250px-NAMA_Mystères_d'Eleusismonosexuée[3], elle ouvre l’accès à des sociétés secrètes et/ou à secrets, à des groupes fermés et/ou discrets ou à des confréries fermées ;

initiation-aux-rituels-et-chants-chamaniques-mongols-main*** « magique », chamanique, individuelle, le plus souvent, elle vise à compléter ou bien à provoquer une personnalité « aberrante » à s’échapper à la condition humaine, pour obtenir des pouvoirs surnaturels, le groupe profane constatant l’efficience de ladite initiation.

Dans ce tableau, l’initiation apparait comme un rite de passage particulier[4]. Même si l’ouvrage de van Gennep demeure un classique, des travaux plus récents ont apporté des nuances, des précisions, des ouvertures & des relectures[5]. Ainsi Mary Douglas (1921-2007) affirma que le terme de rite est souvent synonyme de symbole. Il n’y a pas de rapports sociaux sans symbolisation. Elle ouvrait ainsi le champ du rite, en y assimilant les actes dits symboliques, conceptualisant qu’il existe des rites en dehors de la sphère religieuse stricto sensu[6]. Max Gluckman (1911-1975) mit en évidence une considération fonctionnelle négligée par van Gennep : les rites en général, et les rites de passage en particulier, ont vocation, entre autres, à résoudre des conflits, ou du moins à apaiser des tensions inhérentes à toute organisation sociale[7]. Un de ses élèves, Victor Turner (1920-1983), insistera sur le fait que dans divers rites, la phase centrale ou liminaire est caractérisée paraborigine_double_roasting_initiation l’humiliation des futurs bénéficiaires de l’initiation. Il propose d’associer cette situation au concept de communitas (communauté homogène, égalitaire et fondée sur des liens interpersonnels, par opposition à la société ordinaire, différencié et inégalitaire). Les vexations durant l’admission dans la communitas sont des rites d’inversion qui donnent à voir le caractère construit et relatif des hiérarchies sociales. L’ethnologue et sociologue française Martine Segalen a mis en évidence la capacité du rite de passage à s’adapter au changement social, à avoir plusieurs sens, à s’infléchir, évoluer et se métamorphoser avec le temps[8]. Plus critique envers van Gennep, Pierre Bourdieu (1930-2002) lui reproche d’avoir ignoré la fonction sociale du rite de passage : il souligne qu’une de ses fonctions n’est pas de de séparer ceux qui l’ont subi de ceux qui ne l’ont pas subi, mais de ceux qui ne le subiront jamais[9]. Enrichi de significations nouvelles, le rite de passage perdit un peu de sa spécificité : il n’apparaît plus comme un dispositif symbolique sui generis, mais comme une des formes parmi d’autres que peut prendre l’expression des tensions fondamentales des sociétés humaines. Ainsi aujourd’hui, la notion de rite de passage n’est plus guère employée qu’à titre descriptif pour désigner les initiations stricto sensu, voire même les seules initiations « tribales ».

Quoi qu’il en soit pour que l’on puisse parler de rite (de passage ou non), il faut :

*** une conduite spécifique et particulière, individuelle et/ou collective ;

*** un support corporel (verbal, gestuel, postural, etc°) ;

*** des règles codifiées, même si une marge d’improvisation est admise ;

*** un caractère plus ou moins répétitif d’une conduite exprimant quelque chose de plus qu’elle et destinée à être répétée ;

*** une forte charge symbolique sur les acteurs, voire pour les témoins ;Escalier-en-spirale-copie-1

***  une adhésion mentale, éventuellement non conscientisée, de l’ordre du croire et un certain rapport au sacré ;

*** une efficacité attendue ne relevant pas, aux yeux des acteurs sociaux, d’une seule logique.

Peut-on reconnaître dans les diverses caractéristiques de l’initiation énoncées ci-avant des traits communs à l’initiation maçonnique ? Rite de passage incontestable, l’initiation maçonnique s’inscrit dans la famille des initiations dites « religieuses ». Elle relève donc de la reliance telle que l’on définit Roger Clausse[10], Edgar Morin[11], Michel Maffesoli[12] et Marcel Bolle de Bal[13].

ritconf_logoDepuis le XVIIIe siècle, les maçons ont beaucoup glosé sur l’origine, l’évolution, le sens et la portée de l’initiation que la grande majorité des acteurs sociaux proclame pourtant inexprimable ou intransmissible (il est vrai lorsqu’elle parle de son vécu brut). Néanmoins toutes les versions rituelles de réception et les discours doctrinaux sur l’initiation présentent des structures communes. La franc-maçonnerie y est définie comme une institution traditionnelle initiatique fondée sur des mythes et qui pratique des rites en utilisant des symboles, et destinée à la mise sur la voie d’un individu volontaire dans le but de se réaliser spirituellement. Elle se veut donc un Ordre séculier dont la finalité première est la libération intérieure du cherchant par un cheminement en résonance avec d’une part, l’acronyme à prétention alchimique et hermétiste V.I.T. R.I.O.L. et d’autre part, la sentence delphienne[14] reprise par Socrate[15] Γνῶθι σεαυτόν (Gnỗthi seautόn) : Connais-toi, toi-même

Le premier signifie Visita Interiora Terrae, Rectificandoque, Invenies Occultum Lapidem soit Visite l’intérieur (explore le tréfonds) de la terre et VITRIOL1en (la) rectifiant (purifiant) tu trouveras la pierre cachée (occulte). Le vitriol [les sulfates] est le solve alchimique qui contribue à « dissoudre » le profane lors de l’initiation. C’est sur cette pierre cachée, rectifiée, purifiée que l’adepte est invité à bâtir son temple intérieur pour se mettre à l’abri des « intempéries ». Mais il doit par un travail de décantation et de purification qui lui permettra de « séparer le subtil de l’épais » trouver cette pierre cachée dite philosophale, au plus profond de lui-même.

gnothi-seautonLe second même s’il ne correspond pas parfaitement à la maïeutique socratique invite à la connaissance de soi c’est-à-dire au savoir qu’une personne acquiert sur elle par la rectitude de la pensée, l’esprit critique et l’acceptation du regard extérieur nécessitant introspection, lucidité, libre arbitre, congruence et maîtrise de soi.

L’initiation maçonnique est donc à la fois un commencement (initio,  initium) et un but (teletè, telos). En latin, initium, d’ineo (aller dans) signifie commencement, début, naissance. Au pluriel, le mot désigne plutôt la naissance, la cause première, les fondements. Initus équivaut également à entrée, commencement, pénétration sexuelle. Initiare veut dire instruire ou commencer, initiatio, l’initiation, initiatur, l’initiateur. En Grec ancien, télos (τελός) signifie la fin, la complétion, l’aboutissement, la perfection. Les rites initiatiques se disent telea, initier, telein, l’initiation, teletè et les initiés, teloumenoi. Initium et télété représentent les deux aspects de la démarche initiatique maçonnique. L’un est la mise en chemin, l’autre, le chemin et le but. L’initiation maçonnique est un moment/passage (ou plusieurs) et un processus dans la durée (très variable, voire sans fin sur la terre) qui font sens, à la fois comme signification et direction.

Depuis longtemps, le mot initiation désigne le plus souvent, et parfois exclusivement, la cérémonie de réception du profane en maçonnerie et par extension les admissions aux grades suivants, y compris les post-magistraux même si elles sont nommées sous d’autres appellations : avancement, élévation, exaltation, adoubement. Il s’agit d’une succession de rites de passage tels que les définit van Gennep. La réception en loge et l’exaltation à la maîtrise s’apparentent aux rites cycliques, certaines cérémonies post-magistrales relèvent de la tradition chevaleresque alors que l’avancement au compagnonnage ou la réception comme Maître Maçon de la Marque ont conservé un aspect grandement corporatif. Mais progressivement, l’initiation maçonnique s’est trouvée investie d’un deuxième sens, à savoir un long, lent et permanent processus de transformation du cherchant depuis sa réception comme apprenti jusqu’au passage à l’Orient Eternel. Entrée dans l’Ordre, réceptions successives, présence en loge, pratiques rituéliques conduisent à une socialisation maçonnique, à l’apprentissage du vivre ensemble en loge, à l’intériorisation des normes et des valeurs maçonniques et à la construction de la nouvelle identité psycho-sociale du maçon, bref à un véritable habitus plus au sens « maussien »[16] ou « éliasien »[17] que bourdien[18]. Cette socialisation est-elle compatible/complémentaire avec la connaissance de soi, revendiquée par de nombreux acteurs sociaux. autre-soi-memeSi l’initiation est perçue comme une méthode de la connaissance de soi, il est loisible de se demander si la connaissance de soi est possible ? En effet comme l’écrit Nietzche, « l’intellect, en tant que moyen de conservation de l’individu, déploie ses principales forces de travestissement »[19]. La conscience de soi n’est pas spontanément une connaissance de soi. Elle ne peut être une connaissance de type « scientifique » car un sujet ne peut être objectivé. Elle ne peut être non plus une analyse/pratique psycho-pathologique. Pour qu’un individu puisse faire l’expérience de son être, il y faut une médiation, voire plusieurs. L’ Art royal peut-il être un de ces outils ? Est-ce alors une initiation ? Une anthropologie clinique entre dévoilement d’une essence ontologique et quête d’une aventure spirituelle ?

 

L’initiation maçonnique présente quelques traits communs à toute initiation avec des spécificités et des variantes propres liées le plus souvent aux perspectives métaphysique, spirituelle, culturelle, philosophique et/ou psycho-sociale: dans lesquelles le cherchant situe sa quête, les choix individuels des acteurs sociaux étant parfois contradictoires.

Quoi qu’il en soit d’abord, le parcours se fait toujours d’un statut réputé inférieur à un statut réputé supérieur, de l’extérieur (monde profane, environnement exotérique, conscient, « anciennes connaissances ») vers l’intérieur (monde sacré, ésotérisme, psyche2drose0profondeur de la psyché, nouveaux enseignements), symboliquement de la mort vers la vie, le parcours inverse étant impossible. Aussi si les obédiences peuvent s’extérioriser si elles le jugent utiles, et si le maçon comme citoyen (et seulement comme tel) croit pouvoir « répandre à l’extérieur » des « vérités apprises » dans la loge, il est très difficile à l’initié de rendre compte de sa propre initiation. Ce qui se passe durant une initiation maçonnique est à la fois étonnant, tangible et difficilement partageable[20]. L’initiation ne demande pas de dispositions particulières, sauf d’ « être libre et de bonnes mœurs » (« juste, droit, libre, majeur, de jugement sain et de mœurs strictes »)[21]. Elle est donc théoriquement accessible au plus grand nombre, mais elle n’est pas faite pour tout le monde dans la mesure où elle exige un certain rapport à la parole, au silence, à la gestuelle codifiée, aux usages du groupe, à la vérité et au sacré. Le cheminot doit pouvoir supporter les effets de sa quête, ce qui n’est pas donné à tout le monde d’où des rejets provisoires ou définitifs, des abandons mais aussi des refus de certains maçons d’accepter le fait initiatique ou alors du bout du tablier. L’appartenance à une obédience ne vaut pas brevet d’initiation.

Ensuite, la séquence centrale de l’initiation est une époptie, c’est-à-dire une représentation théâtrale du mythe principal et de l’enseignement du secret propres au groupe maçonnique en général, et aux degrés (ou groupe de degrés) en particulier, à partir de jeux scéniques. Comme la plupart des autres initiations, la maçonnique est à la fois un mimodrame et un théâtre parlé dans lesquelles le récit, les gestes, les mimes, les bruits mais également la musique, voire les sensations (stimulations des sens), la mise en scène jouent un rôle central et complémentaire.

Trois thématiques y dominent : l’une est structurée autour du monde de la construction. Ce concept est omniprésente dans la franc-maçonnerie (Pyramides, Tour de Babel, Temples de Jérusalem, Cathédrales). Certes le modèle est le temple dit de Salomon tel queTemple-de-Salomon-1784 le décrit la Bible (1er Livre des Rois, 6-8 ; 2e Livre des Rois, 3-5) mais l’édifice va bien au-delà. Il donne le cadre spatio-temporel dans lequel s’exprime l’imaginaire et l’initiatique maçonniques, entre midi et minuit, de l’orient à l’occident. Un peu comme la scène du théâtre et ses décors, ce cadre est également le vrai/faux lieu de l’activité maçonnique où sont mis en action les rites de passage et le plaisir pour les maçons d’être inclus ensemble. Mais le mythe de la construction en maçonnerie s’active et se féconde dans un mouvement plus ample que l’on peut nommer sans jeu de mots (encore que !) le constructivisme maçonnique, c’est-à-dire la construction/déconstruction/reconstruction à la fois d’un humain debout, d’un édifice spirituel et d’un monde meilleur. Ce processus double comme mise en chemin et comme complétion préempte, engendre, porte la transformation de la vision et du comportement du maçon. Dans cette perspective constructiviste, il y a initiation lorsque le cherchant développe, construit et adapte continuellement sa pratique, sa pensée et sa psyché avec les autres membres de la confrérie, avec les outils, les techniques et le corpus du métier et avec lui-même. Ainsi, il y a analogie entre la construction du Templum Dei (ou sa version sécularisée dite du temple  de l’humanité) et celle du temple intérieur de chaque maçon, entre l’espérance de la cité idéale et la résilience du cherchant après chaque étape initiatique. Ciselant le tout, la franc-maçonnerie a intégré dans son corpus initiatique le mythe de la chevalerie médiévale avec ses valeurs de loyauté, dePenthesilea_as_one_of_the_Nine_Female_Worthie solidarité envers les faibles et de vertu/virtù, récits qui structurent une grande partie des grades post-magistraux.

Mais la plus importante des thématiques initiatiques maçonniques est la nécessité d’une nouvelle naissance, après destruction de l’ancienne personnalité dans le but de faire ressusciter le cherchant à une vie nouvelle. Celui qui est né doit mourir pour renaître. L’initiation maçonnique a des correspondances évidentes avec les mythes thanatologiques[22], les conduites du deuil et les eschatologies (discours sur les fins dernières). La « résistance » à la mort (qui n’est pas le refus d’accepter la finitude psychocorporelle terrestre) est une constance anthropologique. La mort/renaissance est une des attitudes/réponses. La franc-maçonnerie postule une ontologie de la survie[23] que l’on pourrait qualifier de manière oxymorique comme une « eschatologie agnostique » puisqu’elle ne tranche pas l’après[24], entre simple survie dans la mémoire des confrères, possible « amortalité » technico-scientifique, après-vie, réincarnation, métempsychose, métensomatose, palingénésie, résurrection. Le parricide/fratricide d’Hiram, mythe fondateur,
légitimateur et didactique, demeure au cœur de l’initiation maçonnique. Il se perpétue dans le temple de Salomon, lieu saint par excellence, alors que la renaissance du « découvreur » se fait dans un ailleurs indéfini simplement signalé par l’acacia[25]. Par ce mythodrame[26], le cherchant fait l’expérience de la mort à travers l’assassinat de l’architecte et la recherche de son corps. La putréfaction/décomposition atteint les os qui se séparent de la chair picturec’est-à-dire qu’on atteint le primordial. Comme dans de nombreux rites, le cadavre, ici en biodégradation, reste le point d’appui de l’initiation maçonnique car le rituel qui met en scène cette thanatologie n’a qu’un seul destinataire : le postulant et indirectement ceux qui l’accompagnent. La cérémonie n’a qu’un but principal, celui de la métamorphose/renaissance du cherchant. Ce rite de mort est en définitive un rite de vie/renaissance.

Ensuite encore l’initiation maçonnique se déploie dans et par un corpus symbolique[27]. La symbolique[28] maçonnique n’est pas une simple analogie, une allégorie bonasse ou une correspondance commode dans laquelle le niveau signifierait l’égalité, l’équerre, la droiture et le compas, la mesure encore qu’il faut bien commencer l’apprentissage par l’alphabet. Elle est la version maçonnique de la fonction symbolique anthropologique qui en œuvrant produit de l’ordre lequel organise symboliquement et réellement (les deux en dialectique) le monde, les groupes humains et les individus et fonde la culture et les structures, ici le corpus, le culturel et le cultuel maçonniques. Cette fonction structurante de l’esprit humain fait du lien. C’est le cas dans la loge et chez le maçon. Cette structuration fondamentale (consubstantielle à l’espèce homo) sert de médiation entre les individus et constitue ce qui fait groupe et société. Condition universelle, à travers le temps et l’espace, de la vie mentale individuelle et collective, le symbolique se présente comme un médiateur pour chacun, la communauté et le monde. « Ordres » apparemment séparés selon Levi-Straus[29], le réel, l’imaginaire et le symbolique seraient en relation et en correspondance[30]. En maçonnerie comme ailleurs, les rites, les mythes et le symbolique ne témoignent-ils pas de la réalité et ne tutoient-ils pas la vérité ?

Ainsi le symbolique maçonnique permet aux maçons de signifier ce qu’ils pensent et ce qu’ils font. Le symbolique maçonnique est donc la représentation collective codifiée des maçons. Ainsi, l’initiation maçonnique se déploie dans une culture spécifique définie comme un système symbolique structuré autour et par le langage (mots, formules, récits, gestuelles, sensations, discours, chants, concepts, mythes, etc…) dans lequel chaque symbole/signe prend sens selon une logique d’opposition/trie/réaction/complétude réductible le plus souvent (mais pas toujours) au binaire (masculin/féminin, noir/blanc, bien/mal, Soleil/lune, deux colonnes B. et J.) ou ternaire (triangle/triangulation, vescica piscis/mandorle, fingersvesicafirewater360soleil/lune/vénérable). Le fait de plonger les mains du récipiendaire dans l’eau, par trois fois, pourrait être interprété comme un acte hygiénique (encore que !) alors qu’il renvoie à une purification spirituelle (ablution)[31]. Cette fonction symbolique est donc pour l’initié en devenir une référence/outil pour ses pratiques et sa pensée si l’on veut bien admettre qu’il ne s’agit pas d’un processus cognitif primitif et archaïque, opposée à la « noble » démarche rationnelle moderne occidentale, mais d’une pensée d’ordonnancement (organisation immanente aux choses) propre à l’homo sapiens faber demens religiosus qui fonde son humanité en général et dans le processus initiatique, sa sociabilité maçonnique en particulier.

Enfin l’initiation maçonnique s’exprime également dans la moelle du symbolique, savoir le mythe comme récit fondateur. Le mythe est tenu pour vrai et remplit une fonction socio-culturelle et « reliante » dans la mesure où il se présente comme le ciment du groupe. Le mythe raconte une histoire dite sacrée. Il a un rôle d’explication du monde mais sur un mode souvent énigmatique, toujours symbolique et paradoxalement normatif et cognitif. Il exprime une vérité profonde par le détour d’une fiction ouvertement équivoque. C’est donc un récit atemporel qui transcende l’histoire. Le mythe peut ainsi être défini comme un objet signifiant, une parabole conceptuelle (qui se dévoilerait avec lenteur en suscitant un subtil frisson lié à ce lent dévoilement), une métaphore nomade, une analyse en labyrinthe, un discursus non « littérarisé » selon l’expression d’André Siganos[32] ou un mutus liber[33] cher aux 220px-Mutus_Liber_coveralchimistes pouvant faire entendre des « voix » silencieuses comme le suggère Gilbert Durand[34]. Quel rôle joue-t-il dans l’initiation maçonnique ? Comme leurs homologues, les mythes maçonniques et/ou les mythes en maçonnerie sont des éléments fondamentaux de la composition idéelle (relative au monde des idées) et émotive de la communauté maçonnique. Ils sont donc en résonnance intime, profonde, consubstantielle avec l’initiation maçonnique. Ils contribuent à son climat, à son parfum, à son expression. Ils assurent le continuum dans le processus initiatique entre le cultuel (le rite et les usages) et le culturel (le symbolique, le corpus d’idées). Mais dans le corpus initiatique, l’important n’est pas les éléments du récit mais la manière dont lesdits éléments sont combinés entre eux. Le mythe est simultanément dans le récit et au-delà de lui, un peu comme le silence qui suit la musique de Mozart et qui serait encore du Mozart. Il est in et out, un peu comme les linguistes distinguent la langue qui relève du temps réversible et synchronique (histoire de la langue et ses évolutions)  et la parole du temps irréversible et diachronique (langue à un moment précis). Il se développe toujours dans des faits advenus, mais sa force provient de ce que ces événements, censés se dérouler à un moment du temps, forment aussi une structure permanente. Dans l’initiation, le mythe se rapporte ainsi concomitamment au passé, au présent et au futur. De plus, il n’est pas un produit fini. Il faut donc autant comprendre sa genèse qu’analyser le récit dans ses variantes successives. La maçonnisation du standard du héros injustement frappé est bien plus parlante, pertinente, explicative pour l’initié que les débats byzantins infra-maçonniques sur les objets qui tuent Hiram, la manière dont il est atteint et comment il tombe, tartines pour Diafoirus petits docteurs es maçonnologique. En effet, le mythe maçonnique se présente comme un festin de mots[35]. L’opération mythique se fait avec des mots, matériau polysémique, capable de mettre bout à bout et en ordre des éléments discursifs qui construisent le sens du récit. On ajoutera qu’il est nécessaire de prendre en compte la totalité des variantes d’un mythe. Ainsi il n’existe pas une version « vraie » (encore moins officielle, sauf pour les «pseudo-gardiens » de la doxa maçonnique qui confondent allégrement l’esprit et la lettre) du 220px-St_John's_Church,_Chester_-_Hiram-Fenster_2mythe salomonico-hiramique (ou hiramico-salomonien). Il faut retenir à la fois les récits archaïques plus ou moins oubliés, ceux qui ont donné naissance à des divers grades post-magistraux ou à des side degrees, les récits nés en marge de la franc-maçonnerie comme celui de Gérard de Nerval[36], ou ceux plus burlesques qui expliquent l’histoire par la lutte des classes. Toutes les versions appartiennent au mythe. Et le mythe nous dit que la richesse du sens réside dans l’infinitude de son possible. Enfin, dans la mythologie maçonnique, il faut se méfier comme de la peste de la nomination. Le même nom ou adjectif ne renvoie pas obligatoirement à la même famille. Beaucoup de mythèmes (unités fondamentales que partagent les mythes) proches sont nommés différemment. D’autres ont des significations multiples, encastrées, en contrepoint, inversées, dérivées ou bien d’autres. Pourtant les mythes maçonniques sont fondamentalement les contes initiatiques de la franc-maçonnerie.

Comme sa grande famille anthropologique, l’initiation maçonnique est une accession à un stade nouveau « supérieur », s’opérant par des cérémonies particulières, par étape, de manière progressive, en référence à un discours, avec un double but, la socialisation et la symbolisation. L’initiation maçonnique est donc à la fois une pratique, un développement & un corpus, qui passe (plusieurs fois et plus ou moins) par trois situations successives:

*** La phase préliminaire ou la séparation, (« avant le seuil » = pro-fanum, pour la réception, les quatre appartements pour la cérémonie de Rose-Croix, 18e degré) avec une réclusion « prophylactique » dans un lieu clos (cabinet de réflexion, chambre de préparation) et un dépouillement physique et/ou vestimentaire (par exemple le pied déchaussé d’où le boitement/boiterie comme Jacob ou Œdipe, ou le corps « ni nu ni vêtu, mais dans un état décent »);

*** la phase liminaire ou la liminarité ou liminalité, l’entre-deux, entre le vieux et le neuf, qui se manifeste sous des formes rituéliques souvent fort différentes selon les grades;

*** la phase post-liminaire ou l’agrégation/réincorporation conférant au récipiendaire un nouveau statut.

289740_143647059056057_100002322900628_258823_4624022_oSymboliquement, ces trois moments figurent mort, gestation et renaissance du récipiendaire ou psychanalytiquement, crise, rupture et dépassement pour reprendre le titre d’un ouvrage collectif[37].

Peu ou prou, dans la réception dans l’Art royal, puis dans les diverses progressions/promotions par degré, on trouve tout ou partie des éléments suivants, d’abord dans les deux premières phases (parfois dans la troisième) :

* Un mythodrame, en général un principal par grade (le meurtre d’Hiram et la recherche de son cadavre au grade de maître et de ses assassins, dans les grades post-magistraux);

* une (ou plusieurs) époptie(s) dévoilée(s) par la « contemplation » de symboles, en liaison avec la représentation « théâtrale » du mythe et de l’enseignement du grade ;

* La présence de un à quatre éléments (terre, eau, feu, air) dans des rituels de purification ;

* Un ou plusieurs voyages unidirectionnels, une déambulation ritualisée et orientée, des marches codifiées, des départs d’un pied déterminé ;

* Une guidance, car le récipiendaire est toujours « accompagné » même de loin ;

* Une ou plusieurs chute(s)/élévation(s) suivie(s) d’une montée/passage/élévation et des obstacles à la progression (marches ou escaliers, bruits, descente au sein de la terre (caverne, grotte, cave, voute), ordalies) ;

* Des contraintes physiques (bandeaux, voilettes, entraves, encordement, breuvage, clôture des lèvres, cérémonie du sang);

* Une eurythmie, c’est-à-dire une harmonie résultant d’un agencement heureux et équilibré de gestes, de sons et de la gestion du temps (« de Midi à Minuit ») ;

* un espace/temps délimité, couvert, fermé, séparé donc sacré (« lieu très saint et très éclairé connu des seuls vrais maçons ») ;

* la présence plus ou moins marquée d’anxiété provoquée par l’attente et l’incertitude et/ou de la confiance d’un récipiendaire alors sujet actif/passif.

La phase d’agrégation, quant à elle, se structure autour de rites de dévoilement/intégration (don de la lumière, relèvement du maître par les cinq points de la maîtrise, adoubement) et de protection/incorporation (épées « protectrices »). Elle compte toujours un serment solennel. Elle s’accompagne de la présentation/narration d’une partie du corpus maçonnique, avec un ou plusieurs discours/récits reprenant tout ou partie du mythe fondateur, un ou plusieurs épisodes spécifiques du grade, l’annonce explicite ou implicite d’une eschatologie, c’est-à-dire à la fois un but et une fin et d’une uchronie, c’est-à-dire la description d’un « meilleur des mondes » situé dans l’ailleurs spatio-temporel (le voyage initiatique relève de la quête d’un monde meilleur) et un questionnement de la fin/finitude/but/dessein de l’individu.

Le tout se termine par des embrassades, des libations, un repas et parfois des chansons que l’on retrouve également sous forme autonome (banquet d’Ordre) comme medium de lien social.

Inscrite dans un Ordre traditionnel, l’initiation a-t-elle à voir avec la modernité ? Le mot tradition vient du latin traditio = acte de transmettre, du verbe tradere = faire passer, livrer, remettre. La transmission est consubstantielle du fait initiatique. La tradition est la transmission continue plus ou moins ritualisée d’un contenu culturel à travers l’histoire depuis un événement fondateur (réel ou mythique) ou de temps immémorial, lequel constitue un facteur d’identité, de cohésion et de légitimation d’un groupe. L’initiation maçonnique est donc par essence traditionnelle. Néanmoins les concepts de tradition primordiale[38], de Sophia perennis, connaissance universelle d’origine non humaine théorisée entre autres par René Guénon (1866-1951) ou de traditionalisme religieux se légitimant dans une tradition révélée relèvent de choix « idéologiques » de certains acteurs sociaux, même si divers courants maçonniques s’y référent explicitement.

Grâce à sa nature traditionnelle et d’une certaine manière invariante, l’initiation maçonnique semble constituer un laboratoire extrêmement efficace et efficients pour la socialité[39] postmoderne ou hypermoderne. Le monde moderne occidental désenchanté serait en voie de saturation matérialiste et en cours de réenchantement[40] (maintien, appétence & renouveau de diverses formes initiatiques et de l’ordre symbolique, retour des rituels, sens de la communauté, imaginaire, haptonomie dans divers groupes sociaux, diverses associations et manifestations, dans la culture, la publicité ou dans des formes nouvelles du politique et de l’économique). L’initiation maçonnique, par ses mythes, ses rites et son symbolisme c’est-à-dire par ses structures traditionnelles apparaît alors d’une étrange modernité. Face aux angoisses que fvcvghv-hjboujhn-bvc4b1kpeuvent provoquer la mondialisation d’une part et l’hyper-individualisation d’autre part, dans un monde d’immédiateté, de zapping, d’éphémère et de superficiel, les structures anthropologiques de l’initiation maçonnique fondées sur la naissance, la vie, l’amour et la mort, apportent une réponse apaisante et pérenne donc moderne. Néanmoins l’initiation, dans le temps et l’espace, n’est pas immuable dans sa forme. Même si elle est associée à l’idée de tradition, et donc à une certaine immuabilité, elle est plastique. Elle est le produit de temporalités spécifiques historiques et/ou géo-culturelles qui voient se transformer (les serments), disparaître (épreuves physiques), naître (épreuves de l’air et de la terre, à la fin du XVIIIe siècle et du miroir, aujourd’hui) ou ressurgir certains de ces éléments[41]. Elle est donc aussi d’une certaine manière de la modernité.

Ainsi l’initiation maçonnique (comme les autres types d’initiation au demeurant) a une triple fonction pour le cherchant : l’hominiser, l’individualiser et le socialiser. Elle est la substantifique moelle de l’universel maçonnique car elle relève de la naissance, de l’élan vital, abramovic_perfod’Eros et de Thanatos. C’est par elle que la franc-maçonnerie est véritablement universelle plus que par ses valeurs qui, somme toute, sont celles de tout humanisme de bon aloi. Elle est donc à la fois découverte d’une expérience de caractère intime, perspective de développement, expérience physico-psychologique, éveil de la conscience, intelligence du réel ou du caché, introduction aux mystères de la vie et de la mort, découverte de soi et des autres, cheminement sur la voie, quête d’identité et de sens. Elle alterne temps forts et lent processus, recul et avancée, refus et acceptation, doute et foi. Elle n’est donc ni un acte religieux stricto sensu, ni un métarécit politique, ni une psychanalyse. Le processus initiatique se développe sur le plan individuel, social, intellectuel, moral, psychologique et spirituel. Se pose cependant la question de savoir comment l’initiation (dans les deux sens ci-dessus définis) est reçue, vécue et intégrée. Les maçons sont-ils tous des pratiquants croyants initiatiques ? L’initiation n’a de valeur que si le rite est conforme aux normes du groupe qui agrègent les récipiendaires (Quel sens, fait la formule « je préférerais avoir la gorge tranchée plutôt que de faillir à ce serment » pour la plupart des postulants). L’initiation n’aurait pas de pouvoir sui generis (intrinsèquement liée à sa nature) si elle ne se ressent, s’éprouve, s’intériorise encore que la répétition automatique de dizaines de gestes et d’actions et la réception de perceptions de tous ordres, conscientes ou inconscientes, n’est pas sans conséquence sur le cerveau humain[42]. Si le cherchant n’y voit qu’une coquille vide, un jeu puéril, un théâtre d’ombre, un cérémonial désuet, il est peu probable que ladite initiation ait un sens (fasses sens) et soit efficiente. L’initiation maçonnique ne peut être qu’une pensée/intelligence/spiritualité/métaphysique vécue : المدخل (الدخول الى الحمام ليس خروج, Dkhoul l’hamman machi b’al Khroujou[43].image collée 640 x 428

 

 

  1. Dire que ce texte doit aux lectures de et aux discussions avec Bruno Etienne est un doux euphémisme mais comme il aimait à dire et à écrire avec Sören Kierkegaard et Moheïddine Ibn’Arabi : « la forme du serviteur est l’incognito. Car plus bas est l’initiateur, plus haute est l’initiation».

 

[1] Paris, Nourry, 1909.

[2] Encore qu’il existe quelques exceptions comme l’initiation sikoaanga en Pays Moaaga (Burkina Faso). Cf. Vinel Virginie, Etre et devenir Sikoomse, in Cahiers d’Etudes Africaines, 158, 2000, p. 257-280.

[3] L’exception notable est les mystères d’Eleusis. Dans plusieurs cultes, on trouve une prêtrise mixte, notamment pour le culte civique (Dionysos à Millet) mais l’initiation stricto sensu semble alors le plus souvent de la seule responsabilité des femmes.

[4] Goguel d’Allondans Thierry, Rites de Passage, rites d’initiation : Lecture d’Arnold Van Gennep, Québec, éd. Presses universitaires de Laval, 2002.

[5] Cf. entre autres Douglas Mary, Purity and danger : an analysis of concepts of pollution and taboo, Londres, Routledge & K. Paul / New York, Praeger, 1966 ou Turner Victor W., The ritual process : structure and anti-structure, Chicago, Aldine Publishing, 1969.

[6] Natural Symbols : Explorations in Cosmology, Londres, Barrie & Rockliff the Cresset Press, 1970.

[7] Order and Rebellion in Tribal Africa. New York, The Free Press of Glencoe (Macmillan), 1963.

[8] Rites et rituels contemporains, Paris, Nathan, coll. 128, 1998.

[9] Les rites comme actes d'institution, in Actes de la recherche en sciences sociales, 1982, 43, p. 58-63.

[10] Néologisme devenu un concept sociologique in Les Nouvelles, Bruxelles, Ed. de l’institut de sociologie, 1963.

[11] La Méthode, VI, « Ethique », Paris, Le seuil, p. 113/120.

[12] Le réenchantement du monde. Une éthique pour notre temps, Paris, La Table Ronde, 2007.

[13] La tentation communautaire. Les paradoxes de la reliance et de la contre-culture, Bruxelles, Ed. de l’Université de Bruxelles, 1986 & éd. de Voyages au cœur des sciences humaines. De la reliance, Paris, L’Harmatttan, 1996, 2 tomes.

[14] Selon Pausanias (c.115/180), diverses sentences se trouvaient dans le pronaos du temple delphien d’Apollon. En recoupant avec les références de Platon et de Plutarque, on peut émettre qu’elles figuraient sur des colonnes ou sur des cippes (stèles de pierre).

[15] Cette formule se trouve dans divers dialogues de Platon (Charmide [Sur la Sagesse], Philibé [Sur le Plaisir], Premier Alcibiade [Sur la Nature de l’Homme] : «Allons, mon bienheureux Alcibiade, suis mes conseils et crois-en l’inscription de Delphes : Connais-toi toi-même, et sache que nos rivaux sont ceux-là et non ceux que tu penses et que, pour les surpasser, nous n’avons pas d’autre moyen que l’application et le savoir.»

« … et tu connaîtras l’univers et les dieux » est un ajout moderne.

[16] Mauss Marcel, Les Techniques du corps, in Journal de Psychologie, Paris, vol. XXXII, n° 3-4, 15 mars-15 avril 1935.

[17] Elias Norbert, Die Gesellschaft der Individuen, Stockholm, Stockholms Universitet [Idehistoriska uppsatset, no. 5.], 1983; trad. française, La Société des individus, Paris, Fayard, 1991, avant-propos de Roger Chartier.

[18] Bourdieu Pierre, La distinction : critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979 & Le Sens pratique, Paris, Minuit, 1980.

[19] Über Wahrheit und Lüge im außermoralischen Sinn [Vérité et mensonge au sens extra-moral], 1873, 1896.

[20] Paradoxe ! De nombreux maçons n’ont de cesse de vouloir formaliser et intellectualiser leur parcours initiatique afin de le partager avec des autres membres de la communauté, voire d’en faire profiter (au moins en partie) des profanes alors que la plupart affirme le caractère inexprimable et intransmissible de ladite initiation.

[21] Formules traditionnelles loin d’être univoques…

[22] Ni la thanatocratie, ni les systèmes mortifères, mais le regroupement de tous les savoirs qui parlent de la mort comme le définit Louis-Vincent Thomas.

[23] Thomas Louis-Vincent, L’eschatologie : permanence et mutation in Thomas Louis-Vincent et alii., Réincarnation, immortalité, résurrection, Bruxelles, Publications des Facultés universitaires Saint-Louis, 1988, p. 17 et suivantes.

[24] Encore que diverses obédiences et/ou familles maçonniques avaient et/ou ont affirmé l’immortalité de l’âme.

[25] Même si pour des raisons pratiques, la scène se joue dans le temple/bâtiment.

[26] Le but du mythodrame est de contribuer à ce que l’initié se mette en lien avec son processus d’individualisation.

[27] A cause de son ambiguïté, Umberto Eco, par prudence épistémologique, invite à utiliser le mot symbole avec « parcimonie » in Sulla letteratura, Milan, Bompiani, 2002.

[28] Le symbolique est le domaine du symbole. Il est selon l’approche lacanienne un des trois « registres essentiels » du champ de la psychanalyse avec l’imaginaire et le réel (Cf. J. Lacan, Le symbolique, l’imaginaire et le réel, in Bulletin interne de de l’Association française de psychanalyse, 1953; Ecrits, Paris, seuil, 1966). La symbolique est l’ensemble des relations et des interprétations afférant à un symbole particulier et/ou l’ensemble des symboles caractéristiques d’une culture (symbologie). Quand on parle de l’art d’interpréter les symboles, on préférera utiliser le terme d’herméneutique (Cf. Ricoeur Paul, De l’interprétation. Essai sur Freud, Paris, Éditions Le Seuil, Collection L’Ordre philosophique, 1965 ; item, Le conflit des interprétations, Paris, Éditions Le Seuil, Collection Esprit, 1969).

24 Anthropologie structurale, Paris, Plon,1958 ; Anthropologie structurale deux, , Paris, Plon, 1973

[30] Godelier Maurice, L’imaginé, l’imaginaire et le symbolique, Paris, CNRS éditions, 2015.

[31] Hidiroglou Patricia, L’eau divine et sa symbolique. Essais d’anthropologie religieuse, Paris, A. Michel, 1994.

[32] In Le Minotaure et ses mythes, Éditions PUF, 1993. Cf. également Mythe et écriture, Paris, PUF, 1999 et en collaboration avec Chauvin Danièle & Walter Philippe, Questions de mythographie. Dictionnaire, Paris, Imago, 2005.

[33] Un « livre muet » où les images seraient des mythes.

[34] Les Structures anthropologiques de l’Imaginaire, introduction à l’archétypologie générale, Paris, PUF, 1960.

[35] Cf. Scheid John & Svenbro Jesper, La tortue et la Lyre. Dans l’atelier du mythe antique, Paris, CNRS Editions, 2015.

[36] Nerval, Gérard de, Histoire de la reine du matin et de Soliman, prince des génies, in Le Voyage en Orient, Paris, Gervais Charpentier, 1851.

[37] Kaës René, Missenard André, Anzieu Didier, Guillaumin Jean, Kaspi Raymond, Bleger et al., Crise, rupture et dépassement : analyse transitionnelle en psychanalyse individuelle et groupale, Paris, Dunod, 1979.

[38] François Stéphane, L’Ésotérisme, la « tradition » et l’initiation. Essai de définition, Tours, Grammata, 2011.

[39] Socialité : mode de vie et d‘être déterminée par la sociabilité définie comme une tendance à vivre en société.

[40] Maffesoli Michel, Le réenchantement du monde. Une éthique pour notre temps, Paris, La Table ronde, 2007.

[41] Cf. Segalen Martine, Rites et rituels contemporains, Paris, Nathan université, 1998.

[42] Naccache Lionel & Riveline Claude, Les étranges pouvoirs du rite sur le cerveau in Le Journal de l’Ecole de Paris, 2014/4, n° 84, p. 7/13.

[43] L’entrée au hammam n’est pas comme sa sortie, ou si l’on préfère : on ne ressort pas du bain comme on y est entré.

SOURCE : https://yveshivertmesseca.wordpress.com/tag/mysteres-deleusis/?fbclid=IwAR0qgOsJeG1jZVS5vsvCQ_ETa4UqRoXpvrE8I9mPl2TY4_UKTbl2SJlt5hA

Charbonnerie et Franc-Maçonnerie 31 janvier, 2021

Posté par hiram3330 dans : Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

Charbonnerie et Franc-Maçonnerie

 carbon

Pour beaucoup, la Charbonnerie est une société secrète de comploteurs – certains diraient « terroristes » de nos jours – plus ou moins liée avec la F...M.... Qu’en est-il exactement ?

Les historiens s’accordent à dire que la Charbonnerie, qui est restée Européenne et, plus précisément continentale et ouest-européenne, est née en Italie comme une sorte de résurgence des carbonari du XIIIème siècle, c’est-à-dire de ces conspirateurs guelfes –favorables au pouvoir pontifical – qui se réunissaient dans des cabanes de charbonniers et qui conspiraient-luttaient contre l’Empire dont les partisans étaient appelés les Gibelins.

Ces conspirateurs, pour pouvoir conspirer à l’abri des yeux et des oreilles de la police, se réunissaient donc dans des huttes de charbonniers aménagées au cœur de forêts. Depuis plusieurs siècles, des charbonniers vivaient à l’écart des villes et même des villages pour produire du charbon de bois. Mais qui étaient donc ces charbonniers dont les conspirateurs guelfes ont sollicité l’hospitalité ?

 La charbonnerie comme industrie :

La charbonnerie, comme activité de production de charbon de bois, n’était pas la seule activité pratiquée en forêt. Depuis des temps forts anciens, en effet, les forêts étaient le cadre de nombreuses activités : coupe des arbres (bûcheronnage), confection de fagots, préparation des échalas de châtaignier ou de chêne pour les vignes, travail du bois pour la fabrication d’objets usuels… La plupart de ces activités étaient saisonnières puisque liées aux conditions climatiques et au rythme de la végétation. Pendant les périodes d’inactivité, ces hôtes des bois n’en continuaient pas moins d’habiter dans les forêts, ce qui ne manquait pas de faire courir à leur sujet de nombreuses légendes mais aussi de nombreux préjugés. Ces rumeurs, pour la plupart, tournaient autour de la sorcellerie, de la magie, de diableries diverses et variées…, ce qui ne manquait pas de frapper d’ostracisme celles et ceux qui se livraient à ses activités. Ostracisme né de la peur sans aucun doute mais une peur teintée de jalousie car, en pleine époque féodale par exemple, les forestiers étaient des gens libres, c’est-à-dire dégagés de toute servitude.

Sans doute pour préserver leur liberté, les forestiers, de leur côté, ne faisaient rien pour briser la peur qu’ils inspiraient et, pour ce faire, les charbonniers prenaient grand soin à ne pas se défaire de leur noirceur, laquelle, comme on peut s’en douter, était la preuve du pacte qu’ils avaient passé avec certaines puissances et, en même temps, de la puissance qu’ils tiraient personnellement de la maîtrise du feu. Il est à noter, et c’est là deux points importants, que, même situées sur des terres féodales propriété d’un suzerain ou de l’Église, les forêts, à cause de la peur qu’elles inspiraient, étaient des espaces de liberté pour celles et ceux qui s’y réfugiaient (proscrits, serfs en fuite, lépreux…) d’une part et que, d’autre part, et en particulier dans les régions celtes, les forêts avaient été le cœur – voire même le temple et/ou le lieu de culte – de nombreuses religions primitives (le druidisme en particulier). Ainsi, parce qu’elles étaient justement des espaces de liberté, les forêts permettaient la survivance de pratiques religieuses pré-chrétiennes et pouvaient, au besoin, servir d’abri, à des sectes, c’est-à-dire aux hérésies ponctuant régulièrement le développement de la religion dominante.

Pour certains gros travaux comme le bûcheronnage et le débardage, les charbonniers recouraient souvent à des manouvriers, c’est-à-dire à des paysans qui, rémunérés en nature (bois de chauffe, charbon, ustensiles de bois…) ou en monnaie, n’entraient pas pour autant, à la différence, par exemple, d’un apprenti, dans l’ordre des métiers auxquels ils louaient leur concours. Ces manouvriers n’étaient donc pas… initiés aux arts des forestiers et, en particulier, des charbonniers.

La charbonnerie… une F...M... de… bois ?

Initiation… Le mot est lâché. Mais est-ce que cette initiation était seulement professionnelle (le droit d’entrer dans un métier et d’engager ensuite le long processus d’apprentissage des savoir-faire et des connaissances nécessaires à la maîtrise dudit métier) ; s’agit-il d’une initiation au sens d’admission aux mystères, d’affiliation, d’admission à un ordre dans son acception ésotérique ? ou bien, enfin, des deux à la fois ? Et, au-delà, y aurait-il eu une sorte de F...M... du bois à l’image de la F...M... de la pierre ?

En 1747, Charles François Radet de Beauchesne, affirmant détenir ses pouvoirs de Maître de Courval, grand maître des Eaux et Forêts du comté d’Eu, seigneur de Courval, est le promoteur d’un rite maçonnique forestier spéculatif. Selon Jean-Marie Ragon de Bettignies (1781 – 1866), ce rite aurait tenu sa première assemblée – le « Chantier du Globe et de la Gloire » -, à Paris, dans un parc du quartier de La Nouvelle France (actuellement Faubourg Poissonnière) le 17 août 1747. Pour cet auteur, le rituel, qui n’avait pas de caractère judéo-chrétien mais païen, provenait des forêts du Bourbonnais où des nobles proscrits avaient trouvé refuge, puis avaient été initiés par des bûcherons, pendant les troubles qui marquèrent les règnes de Charles VI et Charles VII. D’aucuns estiment que l’initiative de Beauchesne fut prise suite à la création à Londres, le 22 septembre 1717, par John Toland, de l’Ancient Druid Order ou de la diffusion en 1720 de son ouvrage Pantheisticon mais ils n’en apportent pas vraiment de preuves convaincantes.

Jacques Brengues, quant à lui, dans  » La Franc-Maçonnerie du bois  » Editions du Prisme 1973, accrédite la thèse d’une F...M...  du bois qui, d’opérative, serait devenue spéculative en raison de l’initiation de non-forestiers et, singulièrement, de nobles. Il cite ainsi plusieurs rituels forestiers en leur reconnaissant un caractère chrétien :

 §         Rituel compagnonnique de l’Ordre des Fendeurs (début du XVIIIème),

Pour plusieurs auteurs, la F...M...  du bois, en raison à la fois du développement de la F...M... de la pierre avec, en particulier, le G...O...D...F... mais aussi du déclin des activités des industries forestières et, en particulier, charbonnières, serait tombée en désuétude. Pour eux, et malgré l’orthodoxisme andersonien, elle perdura et perdure toutefois dans certains rites, notamment au niveau des hauts grades : Chevalier Royal Hache ou Prince du Liban du 23ème degré du Rite de Memphis ainsi que du 22ème degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté et du Rite de Perfection. Toujours selon ces auteurs, des tentatives d’union de ces deux F...M...  eurent même lieu avec, par exemple, le Devoir des Fendeurs, corpus de Tours tandis que, plus ou moins sporadiquement, des résurgences d’une F...M... du bois ont pu être relevées, comme par exemple, Les Ventes de Roland en 1833, les Brothers fendeurs en Angleterre, le Grand Chantier Général de France régulièrement constitué en 1983 au centre des Forêts, sous les auspices de la Nature, …

En France, peu après la seconde guerre mondiale, on a assisté à un essai de restauration de l’antique initiation forestière avec la création du « Chantier de la Grande Forêt des Gaules » dont les symboles majeurs étaient l’arbre, la cognée, le coin et la hache et dont l’initiation était réservée aux maîtres des degrés de la « Holy Royal Arch of Jerusalem ». Cette initiative ne connut pas véritablement le succès mais, plus tard, en 1976, elle aurait présidé à la création de la Grande Loge Indépendante et Souveraine des Rites Unis (Humanitas).

Plus près de nous, en 1993, le druide de la Gorsedd de Bretagne, Gwenc’hlan Le Scouëzec tenta d’instaurer un rite forestier au sein de la F...M...  de pierre.

En 1999, A. R. Königstein dans « Les Braises sous la Cendre », Montpeyroux, Les Gouttelettes de Rosée, prône le retour d’un carbonarisme initiatique et insurrectionnel et propose un rituel de Charbonnerie opérant un transfert vers un paganisme et se détachant de la maçonnerie traditionnelle mais refusant le recours à la violence et au terrorisme

Même si cette dernière initiative prétend renouer avec la tradition initiatique et insurrectionnelle des carbonari, il me semble que la Charbonnerie, qui a beaucoup fait parler d’elle en Europe au XIXème siècle, n’a pas de filiation avec une quelconque F...M... du bois car elle avait d’autres sujets de préoccupation que le paganisme, un ésotérisme plus ou moins druidique, la philosophie, le symbolisme… pour se consacrer à des sujets plus…explosifs ! De mon point de vue, la référence à la F...M...  du bois que fit la Charbonnerie ne fut qu’un alibi, conceptuel, méthodologique, organisationnel…, pour, sous cette couverture légale, conduire des projets essentiellement politiques, même si, à l’évidence, par ailleurs, ils étaient portés par des valeurs humanistes, comme celle des Lumières et des Révolutionnaires du XVIIIème siècle. J’ajoute que, mais ce n’est là qu’un point de vue personnel, le souci apporté à mettre en évidence une autre tradition maçonnique que celle de la pierre, telle qu’elle était alors incarnée par les Obédiences établies, avait sa raison d’être dans le refus de la complaisance dont celles-ci pouvaient faire preuve à l’égard des autorités politiques (monarchies et empires, autrement dit… la Réaction) et religieuses (vaticanes essentiellement) quand, tout simplement, elles n’acceptaient pas d’être instrumentées par elles.

 Comme je l’ai dit précédemment, les historiens considèrent que la Charbonnerie est née en Italie. Dirigeons donc nos pas vers ce pays.

 La Carboneria italienne :

Sous la houlette de l’empire austro-hongrois, le Congrès de Vienne de 1815 s’est attaché à faire en sorte que le poison révolutionnaire particulièrement virulent en Italie ne contamine pas l’Europe et mette en danger, voire à bas les trônes en place. Pour ce faire, les diplomates ont appliqué deux adages bien connus : « Diviser, pour régner » et « Une main de fer dans un gant de velours ».

C’est ainsi, que tournant le dos au principe des nationalités né de la Révolution française et répandu en Europe par les Armées napoléoniennes, l’Italie a été découpée en fonction des enjeux et des intérêts des seules monarchies, sans la moindre attention aux populations ainsi… partagées ! L’Empire autrichien possède le Trentin et l’Istrie et occupe la Lombardie et la Vénétie tandis que le reste de l’Italie est sous son hégémonie en raison de nombreux et étroits liens militaires et dynastiques : le duché de Parme et Plaisance est donné à Marie-Louise, fille de François 1er d’Autriche et épouse de Napoléon; le duché de Modène et Reggio à François IV de Habsbourg-Este; le Grand-Duché de Toscane au frère de l’empereur d’Autriche… De leur côté, le Royaume de Naples, sous la dynastie des Bourbons, et l’Etat pontifical ont conclu des traités d’alliance militaire avec Vienne. Ainsi, la Restauration italienne a provoqué l’arrêt du processus de développement civil et d’unification territoriale qui avait débuté avec l’invasion napoléonienne.

Pourtant, même si elle fut courte et mouvementée, l’épopée napoléonienne a permis la formation d’une génération de militaires, d’administrateurs du bien public et une nouvelle classe dirigeante qui, toutes deux, n’ont pas eu l’heur de plaire aux tenants de la… réaction monarchique et qui ont rapidement été muselées avec l’interdiction qui leur a été faite de manifester, légalement et, notamment, par la voie électorale, leur opposition à ce partage dynastique et leur aspiration contraire à l’unité de la nation italienne. C’est pourquoi, l’opposition ayant dû entrer dans la clandestinité, on assista alors au pullulement de sectes et de sociétés secrètes qui se proposaient toutes de propager les idéaux libéraux et participaient donc du Risorgimento.

Au passage, on ne manquera pas de noter ce pied de nez que les carbonari firent au pouvoir pontifical et, plus largement, aux autorités catholiques, en reprenant ce nom de carbonari qui, au XIIIème siècle, était celui qu’avaient pris les Guelfes dans leurs conspirations contre le pouvoir impérial et pour le pouvoir papal, dés lors que ces nouveaux carbonari luttaient aussi contre le Vatican qui était un obstacle majeur à l’unification italienne ! On relèvera également que, au XIIIème siècle, s’il y avait bien des carbonari, il n’y avait pas pour autant de Carboneria même si, comme nous l’avons vu précédemment, il pouvait exister une F...M... du bois et donc un rituel, une organisation, une initiation… charbonniques.

Un carbonaro est, au sens propre, un fabricant de charbon de bois. Au début du XIXème siècle, les carbonari sont encore nombreux dans les montagnes forestières de l’Italie du Sud. Pendant l’occupation française du royaume de Naples, de1806 à 1815, de nombreux irréguliers, mi-bandits mi-soldats, les ont rejoint pour y être plus en sécurité et pouvoir ainsi mener leur combat contre la domination étrangère ; tout naturellement, ils ont pris le nom de carbonari, étant précisé que, eux, étaient en odeur de sainteté auprès des monarchistes, des autorités religieuses et de l’Empire autrichien puisqu’ils luttaient contre l’envahisseur. Toutefois, avec la restauration des Bourbons sur le trône de Naples, la Carbonaria devient une société secrète, car, désormais, son but est d’abattre l’absolutisme monarchique et de conquérir des libertés politiques par le biais d’une constitution.

En fait, la Carboneria politique, en tant qu’organisation, est née en 1806 avec l’installation de la première vente par Buonarroti, sur lequel je reviendrai plus loin. Elle rassembla de grands noms, à commencer par Giuseppe Garibaldi, le père de la nation italienne. Si elle a un rituel similaire à celui de la maçonnerie, elle n’est pas, contrairement à l’affirmation de certains historiens maçons, un essaimage de la F...M..., sachant que cette thèse sera reprise par les autorités, politiques et religieuses, pour condamner et combattre et l’une et l’autre.

Dans un ouvrage publié en 1950, l’historien A.Saita décrit la Carboneria comme « une société secrète aux buts éminemment démocratiques, qui ne séparait pas l’égalité des fortunes de la liberté politique » mais dont la structure était fortement hiérarchisée et cloisonnée du fait de son caractère nécessairement clandestin.. Parce que conspiratrice, la Carboneria procédait par voie occulte et donc secrète avec un goût marqué pour les formes symboliques. En effet, pour Buonarroti : « les hommes ont besoin, pour former une association politique efficace et permanente, d’être liés entre eux par des signes et des mystères qui flattent leur amour propre et donnent à la société dont ils font partie un air d’importance et de consistance que toute la moralité et l’estime réciproques des individus ne sauraient obtenir »[2].

La Carboneria comportait 9 grades et la direction était composée d’un petit nombre d’initiés qui dirigeaient tous les autres tout en prenant soin, pour des raisons de sécurité, de leur demeurer inconnus, d’où l’usage courant de pseudonymes[3]. Elle tirait ses symboles et ses rituels des charbonniers et donc des métiers du bois et non de la pierre : c’est ainsi qu’elle était organisée en ventes qui se regroupaient en ventes mères. Comme pour le compagnonnage, la F...M...  et, plus généralement, toutes les sociétés secrètes, elle utilisait des mots et des signes secrets de reconnaissance et, sous prétexte de symbolisme, voire d’ésotérisme, une écriture cryptée pour les correspondances entre les ventes, les messages et plans confiés à des émissaires… L’organisation verticale et fortement cloisonnée faisait correspondre les différents degrés d’initiation à autant de niveaux différents de projets politiques. Entre eux, les carbonari s’appelaient « Bons Cousins » ou « Bons Amis ».

Une couverture fréquente de la Carboneria était la F...M...  ce qui a amené certains auteurs à dire que la seconde était la vitrine légale de la première. Ainsi, pour J.Kuypers :  » On pourrait dire que la Charbonnerie était une maçonnerie particulière, organisée au sein de la maçonnerie traditionnelle à l’insu des dirigeants de celle-ci. Peut-être serait il plus exact de dire qu’il s’agissait d’un groupement militant, constitué selon des affinités particulières au sein d’une maçonnerie officielle qui évitait soigneusement de se mêler aux choses de la rue; dont les membres poursuivaient leurs fins égalitaires tout en remplissant normalement leurs devoirs maçonniques ». Cette couverture était pratiquée de deux manières : soit, au sein d’une Loge, des carbonari, à l’insu des FF..., s’organisaient parallèlement en une vente occulte, soit une Loge entière, en fait, était une vente.

La Carboneria se développa principalement dans le Mezzogiorno, où elle fut la première tentative significative d’organisation politique rassemblant des intellectuels, des étudiants, la bourgeoisie du commerce et des professions libérales et, surtout, des militaires et dont le but était l’unification et l’indépendance de la nation italienne.

Les carbonari, du moins au début, participaient d’un libéralisme modéré, c’est-à-dire constitutionnaliste et légaliste. Toutefois, les militaires, sous-officiers et officiers formés pendant la période napoléonienne, exercèrent rapidement une influence dominante dans la mesure où ils étaient mieux organisés et plus disciplinés que les autres libéraux. Etant militaires, ce sont eux qui très rapidement transformèrent la Carboneria en ce que, pour eux, le recours à la violence, aux armes, aux coups de force… était une voie naturelle d’action.

Ainsi, durant l’été 1820, à Naples, encouragés par la révolution qui avait éclaté en Espagne, les carbonari, sous la conduite du général Pepe, se soulevèrent pour réclamer une constitution que le roi Ferdinand 1er finit par leur accorder. Toutefois, ce dernier, dès mars 1821, sollicite et obtient le concours des armées autrichiennes pour rétablir l’absolutisme. Cette première révolte carbonique ne se transforma pas en une véritable… révolution et se solda, in fine, par un échec du fait que, sous l’influence vaticane, la Sicile se rebella contre le gouvernement napolitain ainsi mis en place, que les révolutionnaires s’entredéchirent entre démocrates (les ultras) et modérés (les monarchistes constitutionnalistes) et que les troupes révolutionnaires ne firent pas le poids devant les troupes régulières de l’Empire autrichien.

Toutefois, cette date de 1820 est importante car c’est à partir d’elle que la Carboneria s’étendit à toute l’Italie.

En Lombardie-Vénétie, la découverte en octobre 1820 d’un magasin carbonaro entraîne l’arrestation de Silvio Pellico[4] et une répression féroce des milieux libéraux, carbonari et Fédérés[5], alors même qu’il n’est pas établi qu’il y avait véritablement un projet d’insurrection.

Dans le Piémont, la révolte éclata en mars 1821 avec la rébellion de la garnison militaire d’Alessandria dont le commandement était entre les mains des carbonari. Pour ne pas accorder la constitution promise par le régent Carlo Alberto, Victor Emmanuel 1er préféra abdiquer. Aussitôt, les armées fidèles au nouveau roi, Carlo Felice, avec le concours des troupes autrichiennes, affrontèrent les troupes constitutionnalistes qui, par manque d’organisation et, en particulier, de liaisons coordonnées entre les différentes unités, mais également et surtout, en raison de l’absence de tout lien avec les masses populaires, furent rapidement défaites. Là aussi il s’ensuivit une répression féroce.

En 1831, l’échec de l’insurrection de Bologne menée par des carbonari sonna le glas de la Carboneria qui disparut alors au profit de nouvelles organisations révolutionnaires aux structures moins lourdes aux idées politiques et sociales plus avancées, et, surtout, au recrutement plus populaire.

La Charbonnerie française :

Historiquement, en France, les germes du carbonarisme furent semés par Benjamin Buchez, fondateur de la Société Diablement Philosophique qui, en 1818, se transforma en loge maçonnique, Les Amis de la Vérité.

Mais l’existence de la Charbonnerie n’est avérée qu’à partir de 1821. Son apparition est, pour une large part, imputable à Joseph Briot, ancien député aux Cinq-Cents, qui, envoyé en mission au Royaume de Naples en 1810, avait découvert la Carboneria, y avait été initié et avait contribué à la propagation de la Carboneria sur l’ensemble du territoire italien à partir du Mezzogiorno. En effet, il semble bien que, de retour en France, il se servit du réseau de sa compagnie d’assurance, Le Phénix, pour propager la Charbonnerie en implantant des ventes dans son département et qu’il fut d’autant plus aidé dans son prosélytisme que, ancien Bon Cousin Charbonnier et adepte du Rite Égyptien de Misraïm, il put associer nombre de ses symboles et de ses formes d’organisation à la tradition locale des Bons Cousins Charbonniers, à savoir les travailleurs forestiers de Franche-Comté regroupés dans une association de secours mutuel structurée en plusieurs sections ou ventes et qui s’inscrivait dans la tradition de la F...M... du bois évoquée précédemment.

Nous sommes alors sous un régime monarchique censitaire auquel s’oppose un courant libéral fortement présent dans la F...M... Très rapidement, soucieux d’aller plus loin que le simple travail de réflexion, de recherche…, de nombreux FF... voient alors dans la Charbonnerie l’opportunité de réaliser leur projet politique d’émancipation de la société française des différents absolutismes qui la dominent – monarchie, religion… – ; c’est pourquoi, ils furent nombreux à la rejoindre[6]. En outre, il convient de ne pas oublier que, à cette époque, toute opposition politique était interdite et que la Restauration – la réaction -, de ce fait, suscita, en France mais aussi en Europe, la floraison entre 1815 et 1830 de sociétés secrètes à vocation explicitement politique préparant dans la clandestinité le renversement de la tyrannie. Précédée par les Illuminés de Bavière (1776-1785), par les Bons Cousins Charbonniers de Franche-Comté à la fin du XVIIIème siècle, par les carbonari italiens à partir de 1810, par l’Union de Joseph Rey à partir de 1816, enfin par la loge maçonnique des Amis de la liberté créée en 1820, la Charbonnerie s’inscrivit donc dans un mouvement général de libéralisme assez disparate en définitive puisqu’il comprenait à la fois des monarchistes constitutionnalistes, des républicains et des révolutionnaires.

Parmi les loges maçonniques les plus impliquées dans la constitution de la Charbonnerie française, il faut citer Les Amis de /’Armorique et, surtout, Les Amis de la Vérité dont étaient membres Dugied et Joubert qui, pour échapper à la police, suite à la tentative du coup de force de Vincennes de la nuit du 19 au 20 août 1820, s’étaient un moment réfugiés à Naples où ils avaient été initiés à la Carboneria et dont le Collège d’Officiers se rapprocha des députés et des notables libéraux familiers de La Fayette[7] pour les aider dans la réalisation de leur projet.

Comme beaucoup d’autres, ces Loges attestaient d’une pratique subversive à l’égard de l’ordre – le Grand orient de France – qui consistait à prendre de nettes distances à l’égard des directives obédientielles et à pratiquer une maçonnerie plus politique que… philosophique.

Briot, Dugied, Joubert et d’autres maçons font officiellement œuvre de propagande en faveur d’un rituel allégé – c’est-à-dire débarrassé de toute sa poussière traditionaliste, voire rigoriste, pour ne pas dire intégriste et dogmatique – et, surtout, laïcisé. En fait, leur projet est soit d’instaurer une nouvelle maçonnerie, la Charbonnerie, sous le couvert de la maçonnerie traditionnelle du G...O...D...F..., soit de transformer celle-ci, de l’intérieur, en une Charbonnerie. Dans les deux cas, les intentions sont claires : la constitution d’une organisation politique permanente nouvelle comme support d’une action conspiratrice et, sinon révolutionnaire, du moins insurrectionnelle.

Compte tenu du contexte national d’alors, leur projet se développe facilement et une véritable Charbonnerie française est organisée sous la forme d’une structure cloisonnée, occulte ou secrète, hiérarchisée en trois niveaux[8]. L’héritage maçonnique est toutefois assumé dans ce qui peut être utile au projet politique et aux mesures de sécurité à prendre : mots d’ordre qui font office de mots de passe, saluts et de signes de reconnaissance, procédure d’admission dans une vente par cooptation, initiation[9], grades, observation du serment et du secret jusqu’à la mort[10]

La structure de base de la Charbonnerie est la vente particulière qui comprend, au plus, 20 personnes, pour échapper aux dispositions de l’article 294 du Code pénal de 1810 qui interdit les groupements d’un effectif supérieur. Au deuxième niveau se situe la vente centrale à la tête de laquelle se trouve un député qui est le seul à avoir des relations avec le Comité directeur qui, sous l’appellation de haute vente, est le troisième niveau de la Charbonnerie.

Les lieux de réunion s’appelaient baraques et le vocabulaire était emprunté aux termes techniques du métier de charbonnier.

Au-delà de ses similitudes de forme, il y avait des différences profondes entre la F...M... officielle et la Charbonnerie. C’est ainsi que la sociologie de la Charbonnerie était beaucoup plus disparate : si les militaires y sont prédominants (40% des effectifs)[11], d’autres milieux socioprofessionnels sont présents : boutiquiers, artisans, enseignants et, dans une moindre mesure, ouvriers, c’est-à-dire les… républicains qui; grosso modo, se ralliaient autour de la Constitution de l’An III. Autres différences notoires : l’initié jurait d’obéir aveuglément aux ordres venus d’en haut et… conservai chez lui les armes et munitions qui lui étaient confiées à son admission et les ventes ne produisaient aucun… écrit.

La prédominance militaire est assurément à l’origine de l’action insurrectionnelle privilégiée par la Charbonnerie : le complot débouchant non sur l’émeute, la grève ou même… la révolution mais sur la rébellion d’unités militaires[12]. Toutefois, cette prédominance n’empêcha pas que bien des complots furent montés avec un piètre amateurisme et que, faute de coordination et, surtout, d’enracinement populaire, ils se soldèrent tous par de cuisants échecs comme ceux qui eurent lieu de décembre 1821 à juillet 1822. Ainsi, à la fin de 1821, l’échec du soulèvement militaire prévu à Belfort mais ajourné entraîna l’arrestation de nombre de conspirateurs qui, pour la plupart étaient également maçons. Parmi huit des accusés traduits devant les tribunaux, il y avait  deux FF... des Amis de la Vérité, Bûchez et Brunel. À Saumur, une tentative d’insurrection, elle aussi avortée, fut menée par le lieutenant Delon, vénérable de L’Union Fraternelle, atelier, qui, composé d’une cinquantaine de militaires, était une véritable officine de recrutement de la Charbonnerie. Le complot prévu à la fin de l’année 1821 fut hâtivement différé à la dernière minute. Le deuxième essai, dirigé par le général Berton, échoua, et ce dernier, impliqué dans la prise de Thouars le 24 février 1822, fut arrêté puis guillotiné en octobre 1822[13]. En février 1822, se déroula le complot le plus retentissant, celui de La Rochelle, plus connu sous le nom de « complot des 4 Sergents de La Rochelle »[14] : Bories[15], Goubin, Pommier et Raoulx.

En Provence, la Charbonnerie échoua aussi dans sa tentative de soulèvement de Toulon qui, pourtant, était une ville réputée pour être républicaine. Armand Vallé, ancien capitaine des Armées napoléoniennes, dénoncé fut arrêté et exécuté le 10 juin 1822. Les ultimes tentatives de ces complots manqués eurent lieu dans l’Est, à Strasbourg (avril 1822) et à Colmar (juillet 1822).

La constance de ces échecs entraîna une crise de conscience chez les Charbonniers et contraignit leurs dirigeants à l’autocritique dont la conclusion fut que, à l’évidence, l’abolition de l’absolutisme monarchique et l’instauration de la République ne passaient pas par le complot militaire. Mais, cette analyse intervint trop tardivement : à partir de 1823, les divergences politiques, exacerbées par la férocité de la répression et de nombreuses délations, éclatèrent au sein de la Charbonnerie et, après le raz de marée électoral des ultras en février-mars 1824, le mouvement vit ses membres s’éparpiller, un nombre non négligeable ralliant les saint-simoniens[16]. Après 1830, d’anciens charbonniers se retrouvèrent dans les orientations libérales de la monarchie de Juillet[17] et un des derniers avatars de la Charbonnerie fut la création en 1833, sous l’impulsion de Philippe Buonarroti et du libraire Charles Teste, de la Charbonnerie Démocratique Universelle qui n’avait plus qu’un rapport lointain avec les conspirations militaires de la Restauration.

Selon de nombreuses sources convergentes, la Charbonnerie française compta jusqu’à 40 000 affiliés dont de nombreuses célébrités : La Fayette[18], Manuel, Dupont de L’Eure, Buchez… mais aussi des savants illustres comme Edgar Quinet, Augustin Thierry ou Victor Cousin…[19], le peintre Horace Vernet, le banquier et homme politique Jacques Lafitte, Bazard, propagateur du saint-simonisme[20]

D’emblée, la Charbonnerie se donna pour objectif l’élection d’une Assemblée Constituante destinée à restaurer la souveraineté populaire ; toutefois, et sans doute sous l’influence dominante des militaires mais aussi d’une conception caporaliste – pré-léniniste, en somme -, c’est-à-dire élitiste de la conduite du changement social et politique, elle opta pour la voie du complot et de l’insurrection militaires et non de la révolution. Se faisant, elle se coupa du peuple, sans lequel il ne pouvait pas y avoir de changement… révolutionnaire. Par ce choix, elle était vouée à l’échec ou au… retournement de veste !

La Charbonnerie n’aboutit pas dans son projet insurrectionnel. Il n’en demeure pas moins qu’elle constitua l’un des rares pôles de résistance à la tentative de Restauration de l’absolutisme monarchique, même si, selon Pierre Leroux elle ne fut jamais qu’une « grande conjuration du Libéralisme adolescent », et qu’elle s’inscrivit dans une « nébuleuse culturelle et politique » qui, pour une large part, fut le creuset de la renaissance – le Risorgimento – d’une F...M... qui, sans s’interroger davantage sur sa nature de pierre ou de bois, renoua (enfin) avec un projet humaniste universel.

J’ai indiqué les liens étroits entre la Charbonnerie et la F...M..., celle-ci, le plus souvent, n’étant que la couverture de celle-la. Mais, la Charbonnerie eut d’autres avatars ou couvertures :

En premier lieu, il faut citer les réseaux de conspirateurs connus sous les noms de Philadelpes[21], eux-mêmes issus d’une résurgence des Illuminés de Bavière et d’Adelphes[22] dont les programmes étaient, à peu de choses près, celui des Égaux de Gracchus Babeuf et qui étaient coiffés par une autre société secrète, le Grand Firmament, lequel se subdivisait en Eglises, Synodes et Académies.

On doit également mentionner la société des Familles où chaque famille était composée de 5 initiés dirigés par un Chef de Famille et qui se divisa par la suite pour donner la Société des Saisons et les Phalanges Démocratiques. La société des Saisons était organisée en Semaines regroupant chacune 6 hommes et un chef, quatre Semaines formant un Mois (comptant 28 initiés et un chef), trois Mois, une Saison et quatre Saisons, une Année. On trouve trace d’au moins trois Années dirigées par Blanqui, Barbes et Martin Bernard, dont on sait qu’ils étaient Charbonniers par ailleurs. Les Phalanges Démocratiques, quant à elles, étaient dirigées par Mathieu D’Epinal, Pornin et Vilcocq et avaient pour programme l’abolition de la propriété et de la famille, la communauté des femmes, l’éducation gratuite, la destruction des objets de luxe, la dictature populaire…

Je citerai enfin Félix Delhasse, Charbonnier belge, dont nom secret était Gracchus Babeuf, qui écrivit en 1857, dans « Ecrivains et hommes politiques en Belgique »- « Peut-être un jour raconterons-nous cette aspiration mystérieuse [La Charbonnerie] qui réunissait dans l’ombre les adeptes de la vérité, comme autrefois les réformés dans leurs conciliabules nocturnes en plein champ, loin des villes et des autorités constituées, comme les chrétiens dans les catacombes. Il est bien permis au peuple d’avoir son action secrète, comme la diplomatie a la sienne, comme le clergé a la sienne, avec cette différence que ce n’est pas la faute du peuple s’il n’agit pas toujours à ciel ouvert. Ces épisodes peu connus, où la jeunesse se risque à l’aventure dans les chemins inexplorés, où le peuple s’essaye à la vie collective, cette histoire intime qui se retrouve en tout temps et en tout pays, n’est pas la moins curieuse et la moins expressive: c’est elle qui donnerait la mesure véritable des tendances, du caractère, du génie incompressible de chaque peuple, et qui s’impose dans les faits officiels et finit par passer du souterrain au grand jour. »

Avant d’aborder le point suivant de ce travail, et comme il y a des FF... corses, permettez-moi de faire une petite digression vers l’Île de Beauté en espérant qu’il ne me sera pas tenu rigueur de mon accent qui, je le sais, ne saura pas rendre la musicalité de la langue.

Petite digressions corse :

En Corse, alors sous forte influence italienne, notamment culturelle et linguistique, les sociétés secrètes et, parmi elles, la Carboneria se localisent essentiellement sur l’actuel canton du Campuloro-Moriani.

 D’une présence attestée depuis 1818, les carbonari portaient le nom de « I pinnuti » sans doute parce qu’ils évoluaient la nuit comme les chauves-souris, c’est-à-dire « i topi marini » ou « topi pinnuti« . Les carbonari corses sortent ouvertement de l’ombre en 1847 lorsque, en Italie, commence la Révolution de 1847 dite de 1848 car ils souhaitent alors porter secours aux patriotes italiens qu’ils reconnaissent pour… frères.

Mais la Carboneria corse se distingua de ses consœurs italienne et française en ce qu’elle était composée à la fois de républicains et de bonapartistes qui, comme Sampieru Gavini, aspiraient au rétablissement de l’Empire même si, par ailleurs, elle était en osmose étroite avec la F...M... locale.

Reprenons le cours du travail :

J’ai indiqué que la Carboneria fut fondée en Italie, en 1806, par Philippe Buonarroti. Il me semble nécessaire de s’arrêter quelque peu sur ce personnage, quasi de légende en ce qu’il fut le premier révolutionnaire… de métier, pour encore mieux comprendre l’origine et le projet de la Charbonnerie.

Né à Pise d’une noble famille toscane, Philippe Buonarroti fervent admirateur de Rousseau, commence sa carrière publique par la publication d’un journal, la Gazetta universale, ce qui lui vaut, dés lors, d’être sous une surveillance policière constante ! F...M... initié jeune, il s’affilie aux Illuminés de Bavière[23]. Enthousiaste, il va à Paris pour y soutenir la Révolution ; de là, il se rend en Corse pour y propager l’esprit  révolutionnaire ; en étant rapidement expulsé, il rejoint la Toscane qui l’accueille pendant quel temps dans ses geôles ; libéré, il retourne en Corse puis, en 1793, après la victoire des paolistes, gagne Paris. Il fréquente alors Robespierre, qui l’apprécie et même l’estime, l’admet parmi ses familiers et le charge de former des agitateurs révolutionnaires pour l’Italie, ce qu’il fait en créant  une véritable d’école de cadres révolutionnaires à la frontière de Nice, école dont les diplômés s’illustreront dans tous les coups, révolutionnaires des années à venir et qui, plus tard, fourniront une partie des cadres des troupes garibaldiennes.

Après le 9-Thermidor, il est arrêté à Menton comme robespierriste et transféré à Paris, Buonarroti, qui croit toujours en l’Être Suprême et voue une admiration sans faille à l’Incorruptible, se lie en prison avec Babeuf qui, antirobespierriste de longue date, applaudit à la chute du tyran et fait profession d’athéisme. Bien qu’ainsi politiquement et philosophiquement opposés, les deux hommes deviennent inséparables ; ensemble ils seront l’âme de cette conspiration des Égaux, c’est-à-dire du communisme égalitaire, que Buonarroti, vers la fin de sa vie, retraça dans son Histoire de la Conspiration de l’égalité (1828).

Arrêté avec Babeuf par la police de Carnot ; Buonarroti est condamné à la déportation, mais voit sa peine commuée en de nombreuses années de détention puis de résidence surveillée. En 1806, Fouché, protecteur discret mais efficace des babouvistes, obtient sa grâce en contrepartie de son exil à Genève. Sur place, Buonarroti retrouve le jeune frère de Marat et commence une nouvelle activité clandestine de révolutionnaire.

Durant les tes trente dernières années de sa vie, toujours poussé par l’idéal babouviste du communisme égalitaire[24], sous le couvert de la F...M... et la fondation de la loge les Sublimes Maîtres Parfaits, il contribue activement à l’instauration de la Charbonnerie française et organise des réseaux de sociétés secrètes à travers la France, l’Italie, la Belgique, l’Allemagne, l’Autriche, la Russie…

C’est ainsi que, en 1833, à Bruxelles, il créa la Charbonnerie Démocratique Universelle, dont la vocation internationaliste sans conteste préfigura la future Association Internationale des Travailleurs et qui était en correspondance étroite avec la Societa Dei veri Italiani, d’inspiration et de finalité babouvistes. La Charbonnerie Démocratique Universelle étaient organisée non plus en ventes mais en phalanges et placée sous la direction occulte des loges de Misraïm. Son plus haut degré connu était celui de Frère de la Racine. Elle reprit le but des Illuminés mais dans un vocabulaire et selon un programme moins ésotérique, philosophique, moral, quasi-religieux… et plus révolutionnaire, pragmatique, stratégique et tactique…

De même, lorsque, en 1835, Blanqui, aidé de son ami Barbès, fonda, sur le modèle de la Charbonnerie, la société secrète la Société des familles, c’est l’ombre de Buonarroti qui plane, même si, pas une seule fois, son nom n’est avancé. Même chose avec la Société secrète des Saisons. Et ainsi de suite…

Durant toute sa vie, Buonarroti a orchestré la majeure partie des sociétés secrètes européennes et, partant, les complots, insurrections, rébellions, révoltes, révolutions… non du pupitre qui est sous le feu de l’éclairage des musiciens, du public, des critiques et… de la police, mais du trou invisible du souffleur anonyme.

F...M..., Buonarroti fut donc le maillon actif de plusieurs chaînes d’union entre l’Italie et la France, la révolution démocratique de Robespierre et la révolution sociale de Babeuf, l’ancienne maçonnerie des Lumières et le carbonarisme, la révolution de 1789 et celles du XIXème (en particulier de 1830 et 1848, mais également la Commune de Paris)… Si par choix autant que par nécessité, il resta la plupart du temps dans l’obscurité, changeant fréquemment de domicile et de pays, Buonarroti, de comploteur né, devint révolutionnaire professionnel, le premier de l’Histoire[25].

Ce professionnalisme de la révolution, il l’enseigna dans les cours qu’il donna à Nice, les initiations auxquelles il intervenait, les conférences qu’il donnait, les consignes et recommandations qu’il prodiguait… mais, surtout, il le pratiqua et le fit pratiquer[26]. Pour lui, être révolutionnaire, c’était :

 ·        pousser le pouvoir à des répressions iniques afin de révéler la véritable nature du pouvoir et amener le peuple à se soulever ;

A l’évidence, Buonarroti eut une influence prépondérante sur et dans la Charbonnerie européenne, même si, parce qu’elle était discrète, occulte, bon nombre, pour ne pas dire la plupart des charbonniers, même ceux de premier plan, n’en avaient pas conscience. Cette influence fut de deux ordres : son esprit d’abord qui était celui du communisme égalitaire et, ensuite, sa méthode organisationnelle qui était celle du secret, du cloisonnement, de la sécurité…, bref de l’organisation révolutionnaire secrète.

Toutefois, en raison de la prépondérance des militaires et du libéralisme limité de la plupart des recrues, le projet révolutionnaire de Buonarroti, conçu à l’échelle européenne, ne put aboutir : la Charbonnerie, à l’image de la plupart des autres sociétés secrètes se contenta de tenter, vainement d’ailleurs, par la voie du complot et de l’insurrection militaires, d’abattre l’absolutisme monarchique pour instaurer, non la Révolution, mais une monarchie constitutionnelle ou, à la rigueur, une république modérée que d’aucuns qualifient, à juste titre, de mon point de vue, de république monarchique[28].

Une autre évidence est que la méthode prônée par Buonarroti, parce qu’elle reléguait le travail d’éducation après la révolution et qu’elle faisait donc du peuple, non un acteur mais un enjeu et, au besoin, un instrument, portait en elle le germe de la dérive de l’autocratie révolutionnaire, celle de la tyrannie de la masse par une élite !

S’agissant de la F...M..., l’influence de Buonarroti, à travers, en particulier, la Charbonnerie fut tout aussi importante et, à mon sens, salutaire puisqu’elle la contraignit, du moins pour celle ne s’attachant pas à faire dans la… régularité, à prendre conscience de ce que son projet humaniste de travailler à l’amélioration matérielle et morale ainsi qu’au perfectionnement intellectuel et social de l’humanité est nécessairement politique tant il est vrai que la Loge est dans la Cité et non hors d’elle sur le nuage de l’apolitisme !

 


[1] En 1999, il a été publié, chez Montpeyroux, Les Goutelettres de Rosée, un fac-similé de l’édition de 1813 des « Constitutions de la Vente Charbonnière ».

[2] A. Saita: « Filippo Buonarroti. Contributi alla Storia della sua Vita e del suo Pensiero ».

[3] Nom secret ou nomen mysticum. Félix Delhasse , charbonnier belge, se faisait ainsi appeler Gracchus Babeuf.

[4] Écrivain et patriote piémontais, Silvio Pellico fit partie des cercles libéraux et romantiques milanais et travailla pour le journal Conciliatore. Condamné à mort en 1820 comme carbonaro, avec son ami Piero Maroncelli, il vit sa peine commuée en vingt années de prison. Incarcéré dans la forteresse autrichienne du Spielberg, à Brno, Pellico sera gracié à la moitié de sa peine, en 1830.

[5] Les Fédérés, menés par le comte Confalonieri, réclamaient l’union de la Lombardie et du Piémont.

[6] L’adhésion, plus ou moins simultanée, à la FM et à une ou plusieurs autres sociétés secrètes étaient alors choses courantes. C’est ainsi que, par exemple, de nombreux FF... adhérèrent à la très libérale société « Aide-toi, le Ciel t’aidera », présidée par Guizot.

Pour mémoire :

Guizot, François Pierre Guillaume (1787-1874), homme politique et historien français. Né à Nîmes, de parents protestants, François Guizot émigre en Suisse avec sa famille pour fuir la Terreur sous laquelle son père a été exécuté. En 1805, il quitte Genève pour Paris où il entreprend de brillantes études. Reconnu pour son érudition et sa capacité de travail, il devient professeur d’histoire moderne à la Sorbonne dès 1812. Lors de la Restauration, il rallie le parti du « juste milieu » (favorable au libéralisme et à la monarchie constitutionnelle), et s’oppose alors aux « ultras » désireux d’un retour à l’Ancien Régime et dirigés par le frère de Louis XVIII (le futur Charles X). Les convictions de Guizot le rapprochent du roi qui cherche à concilier les intérêts de la bourgeoisie libérale et des royalistes. Laissant de côté ses activités d’enseignant, il occupe de 1816 à 1820 le secrétariat général du ministère de l’Enseignement, puis de la Justice, avant d’entrer au Conseil d’État. Revenu à l’histoire après la chute du cabinet Decazes (février 1820), il retrouve pour un temps la Sorbonne. En effet, avec l’avènement de Charles X, Guizot passe dans l’opposition et ses attaques contre le ministère Villèle lui valent une suspension de 1822 à 1828. Il profite de cette retraite forcée pour publier ses critiques dans le Globe, prônant la doctrine libérale et le credo « Aide-toi, le ciel t’aidera ». En 1830, François Guizot participe au renversement de Charles X — notamment en signant l’ »adresse des 221″ —, avant d’être élu député de Lisieux. Le parti de la Résistance, dont il est le fondateur, est hostile à toutes les concessions démocratiques et défend une monarchie bourgeoise garantissant l’État contre les républicains ; c’est dans cet état d’esprit que Guizot entre au gouvernement. Après avoir occupé l’Intérieur (1830), il obtient le portefeuille de l’Instruction publique (1832-1837) et réorganise l’enseignement primaire : loi de juin 1833, complétée par celle de 1841 restreignant le travail des enfants. En charge des Affaires étrangères (1840-1847) — après une ambassade à Londres —, Guizot poursuit une politique de rapprochement avec la Grande-Bretagne. Quoique sous l’autorité nominale du président du Conseil Soult, il est de fait, dès 1840, le véritable chef du gouvernement et, depuis le retrait de Thiers, l’unique chef de file de la « Résistance ». Soutenu par la France des notables et de la bourgeoisie d’affaire, il concourt à l’essor de l’industrie, du commerce, du crédit et lance la révolution du chemin de fer ; son maître mot, révélateur de son option capitaliste est sa célèbre formule, prononcée en 1843 lors d’un banquet en province : « Enrichissez-vous par le travail, par l’épargne et la probité ». Ayant délaissé la condition ouvrière et refusant toute réforme électorale (sur la baisse du cens), Guizot doit affronter la critique conjuguée des ultras et des républicains. Son gouvernement devient de plus en plus autoritaire, et vire vers un ultraconservatisme que la crise économique de 1846 rend difficilement supportable à l’opposition, que ce soit celle de la petite bourgeoisie ou du prolétariat urbain. Ses élans d’autoritarisme scellent son destin : lorsqu’au début de l’année 1848, Guizot interdit de nouveau les réunions publiques de l’opposition, il déclenche un mouvement révolutionnaire que sa démission ne peut enrayer et qui aboutit à la fin du règne de Louis-Philippe (voir campagne des Banquets). Exilé en Belgique puis en Grande-Bretagne, Guizot revient en France en 1849. Il choisit alors de vivre à l’écart du pouvoir, se consacrant à la rédaction de ses mémoires (Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps) et reprend ses recherches historiques. En 1820, il a déjà rédigé un manifeste monarchiste et parlementariste, Du gouvernement de la France, tout en publiant plusieurs études sur l’histoire de France et de l’Angleterre (notamment des Essais sur l’histoire de France). Professeur de formation et pédagogue, il rédige, à la fin de sa vie, une Histoire de France racontée à mes petits enfants. Membre de l’Académie française à partir de 1836, Guizot, qui n’a jamais cessé d’être homme de lettres, reste l’un des principaux historiens du XIXe siècle et participe à la grande tradition contemporaine des hommes politiques, tels Thiers, Blanc ou Quinet, versés dans la science historique. L’ensemble de l’œuvre historique de Guizot reste marqué par l’empreinte de son engagement politique, ce qui a plus tard incité l’historien Gabriel Monod à dire de lui que, en dépit de son pragmatisme et de ses contributions scientifiques, Guizot a été une « personnalité » plus qu’un « savant ».

[7] D’aucuns estiment que, dans le plus strict secret, La Fayette fut, en fait, le grand maître, tactique, de la Charbonnerie française.

[8] La hiérarchisation en trois niveaux de la Charbonnerie est également similaire à d’autres sociétés, comme celle des Illuminés.

[9] Lors de l’initiation, le postulant est introduit, les yeux bandés, dans une pièce obscure et, au terme de la cérémonie, avant qu’on lui enlève le bandeau, prête solennellement le serment de garder le silence absolu sur la Charbonnerie.

[10] A titre d’exemple de ce respect absolu du secret et du serment : les 12-13 mai 1839 eut lieu la tentative insurrectionnelle d’Armand Barbès, Martin Bernard, Auguste Blanqui et de la Société des Saisons. Le premier, blessé, est arrêté ; les deux autres parvinrent provisoirement à échapper à la police, respectivement jusqu’aux 21 juin et 14 octobre. 692 interpellations intervinrent en suivant et des procès furent engagé contre plus de 750 inculpés. Lors du procès de 19 inculpés, du 11 juin au 12 juillet 1839, Armand Barbès et Martin Bernard, fidèles à leur serment de charbonniers, refusèrent de se défendre ; le premier fut condamné à mort et le second à la déportation. A son insu, et malgré ses protestations, Barbès, sur intervention de sa sœur auprès du roi, vit sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité, puis en déportation.

[11] Malgré la présence de quelques haut gradés en poste comme les généraux Berton et Dermoncourt, il s’agit essentiellement d’anciens cadres des armées napoléoniennes qui ont été évincés par la Restauration.

[12] C’est sans doute l’exclusivité donnée à cette forme d’insurrection, constitutive d’un éventuel coup d’état, qui est à l’origine de l’adhésion de ce comploteur professionnel que fut Louis Napoléon Badinguet Bonaparte !

[13] Avant d’être exécuté il cria : »Vive la Liberté ! ».

[14] Prévoyant le soulèvement du 45e régiment de ligne transféré de Paris à La Rochelle, des soldats ont dénoncé leurs camarades qui sont jugés devant la cour d’assises de Paris. Fidèles à leur serment, quatre sergents choisissent de se sacrifier lors du procès en refusant de révéler à la justice bourbonienne les secrets de la conspiration carbonariste. Ils sont guillotinés le 21 septembre 1822, à Paris, Place de grève. Les quatre « martyrs de la Liberté » comptaient trois membres des Amis de la Vérité. Les traces de leur passage dans la Tour de La Rochelle sont encore visibles et leur geôle donne lieu à de véritables pèlerinages. Il existe une importante iconographie à leur sujet et de nombreuses chansons dites populaires leur ont été consacrées.

[15] Selon certains auteurs, les quatre sergents furent arrêtés et le complot déjoué parce que Bories avait été trop bavard dans une diligence, dont l’un des passagers était un indic de la police.

[16] La dernière action officielle de la Charbonnerie fut de tenter de gagner le corps expéditionnaire français en Espagne. Ce nouvel échec conduisit, de fait, à la liquidation de la Charbonnerie.

[17] Si la Charbonnerie instrumentalisa beaucoup, à commencer par la FM, elle fut elle-même souvent instrumentalisée. L’exemple le plus significatif est celui de Louis-Napoléon Bonaparte, qui fut membre de la Carboneria mais non de la Charbonnerie. Le ralliement d’un nombre conséquent de charbonniers à la monarchie orléanaise m’amène personnellement à considérer que cette dernière l’instrumentalisa également dans son opposition aux Bourbons aux fins de récupération du trône de France !

[18] Voir note ci-dessus.

[19] Cette présence de savants est, sans doute, à l’origine du choix que firent certains charbonniers de rallier le saint-simonisme lorsque la Charbonnerie disparut.

[20] Dont on dit qu’il était l’âme de la Charbonnerie dont la tête était La Fayette.

[21] Essentiellement implantés en milieu militaire. Cf. de Charles Nodier « les Philadelphes. Histoire des sociétés secrètes de l’armée », 1815[21]

[22] C’est-à-dire les « Frères ».

[23] Les Illuminés de Bavière :

Adam Weishaupt naît à Ingolsadt en 1748. A 20 ans, il occupe la chaire de droit canon à l’université d’Ingolstadt. Désireux de régénérer la société allemande, et en s’inspirant des constitutions et de l’organisation maçonniques, il fonde, avec le baron de Knigge, une société secrète : l’Ordre Secret des Illuminés Germaniques. Il partage l’ordre en 13 grades répartis en 2 classes :

Edifice inférieur : novice, minerval, illuminé mineur, illuminé majeur

Edifice supérieur : apprenti, compagnon, maître, écuyer écossais, chevalier écossais, epopte, prince, mage-philosophe et homme-roi.

A côté des grades connus, Weishaupt institue les Insinuants dont le rôle était d’espionner les profanes et… les membres de l’Ordre.

Chaque affilié portait un nomen mysticum, ainsi Weishaupt s’était attribué celui de Spartakus. Weishaupt initia Goethe, Herder, Schard, von Fritsch, Metternich.

Le but ultime des Illuminés était de renverser les monarques et d’éradiquer l’Eglise. On peut lire dans les notes de Weishaupt une des phrases les plus connues de Bakounine : « Nous devons tout détruire aveuglément avec cette seule pensée : le plus possible et le plus vite possible ». Et c’est parce que ce but était en définitive universel que les Illuminés rayonnèrent sur de nombreux pays européens en y exerçant une influence, directe ou indirecte, importante.

Weishaupt influença la pensée de personnages tels que Babeuf, Buonarroti, Elisée Reclus, Bakounine, Kropotkine,…

[24] Dans toutes les sociétés et organisations où il est intervenu, Buonarroti avait à cœur, d’introduire Le chant des égaux, chant de ralliement au Club du Panthéon sous le Directoire :

 PREMIER COUPLET

 Un code infâme a trop longtemps

Asservi les hommes aux hommes.

Tombe le règne des brigands !

 REFRAIN

 Réveillez-vous à notre voix

Et sortez de la nuit profonde.

Peuple ! Ressaisissez vos droits :

Le soleil luit pour tout le monde !

 DEUXIEME COUPLET

 Tu nous créas pour être égaux,

Nature, ô bienfaisante mère !

Pourquoi des biens et des travaux

L’inégalité meurtrière ?

 TROISIEME COUPLET

 Pourquoi mille esclaves rampant

Autour de quatre ou cinq despotes ?

Pourquoi des petits et des grands ?

Levez-vous, braves sans-culottes !

 [25] Même si, pour certains orthodoxes (intégristes ?), ces révolutionnaires oeuvraient pour une pseudo-révolution, voire même la contre-révolution, la… révolution bourgeoise. Cf. L. Netter in Introduction à La Gazette Rhénane de Karl Marx et Friedrich Engels : « Conquérant peu à peu la suprématie économique, la bourgeoisie accentue son effort pour s’emparer du pouvoir politique. Le libéralisme et le mouvement révolutionnaire gagnent du terrain : la Maçonnerie et ses sectes se multiplient, la Charbonnerie dispose en Italie et en France d’un réseau de « ventes » fortement hiérarchisé; en Allemagne, les libéraux intensifient leur activité et le mouvement révolutionnaire tente de s’organiser (développement de la « Burschenschaft », activité de la Jeune Allemagne, premiers pas du mouvement ouvrier, publication de la Gazette rhénane avec la collaboration de Marx en 1842-1843) ».

[26] C’est ainsi, par exemple, que Blanqui le reconnut comme son mentor en disant qu’il n’aurait jamais été ce qu’il devint s’il n’avait pas rencontré et fréquenté assidûment Buonarroti.

[27] En 1946, Husson, sous le nomen mysticum de Geoffroy de Charnay, s’inspirant de la biographie de Buonarroti et de son Histoire de la Conspiration de l’égalité publia la Synarchie politique dans laquelle il distinguait 3 catégories de sociétés secrètes :

  1. « Les sociétés secrètes « inférieures » : ce sont les sociétés publiques telles la FM bleue, la Société Théosophique, les groupuscules extrémistes politiques…On retrouve dans ces sociétés les militants de base, souvent sincères et désintéressés. Ce sont des viviers dans lesquels on puisera les « gros poissons » pour les mener vers d’autres cercles plus élevés. Ces sociétés représentent un paravent et, si besoin est, un bouclier pour les vrais initiés.
  2. Les sociétés de cadres ou intermédiaires : ce sont des sociétés authentiquement secrètes car elles ne sont connues que par un cercle restreint de personnes. Les membres en sont cooptés et doivent se soumettre entièrement à l’autorité de la société. On peut citer le Martinisme et les Illuminés de Bavière. Ces sociétés contrôlent, ou tentent de contrôler les rouages de l’État. De plus, elles jouent un rôle de gestion et d’exécution.
  3. Les sociétés secrètes « supérieures » : elles sont totalement secrètes, ignorées des sociétés inférieures et contrôlent les sociétés intermédiaires. Leurs buts sont la domination du monde et la réalisation d’objectifs qui nous sont inconnus ».

[28] Ce fut donc par d’autres voies et, notamment celles des Révolutions, bourgeoises pour la plupart, que l’absolutisme monarchique fut abattu, même si le concours des masses populaires fut sollicité et obtenu, sachant que, ces Révolutions faites et le pouvoir bourgeois instauré ou restauré, la réaction s’abattit toujours avec la plus grande férocité sur les peuples pour que ceux-ci ne fassent pas… leur révolution !

Source : http://jccabanel.free.fr/index.htm

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Ordre de Malte : un Etat dans l’Etat ? 26 septembre, 2018

Posté par hiram3330 dans : Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

Ordre de Malte : un Etat dans l’Etat ?

par Nicolas Kirkitadze
jeudi 16 août 2018

Ordre Malte

Les romans à sensations et les théories du complot ont popularisé les sociétés mystérieuses comme la franc-maçonnerie, le Bohemian Club ou encore l’Opus Dei. Du Moyen-âge, tout le monde connaît les Templiers et – dans une moindre mesure – les Chevaliers Teutoniques. D’autres sociétés dont les origines se perdent dans les méandres des Croisades sont en revanche moins connues du grand public car plus discrètes. Il en est ainsi pour l’Ordre Souverain Militaire Hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes et de Malte, couramment appelé « Ordre de Malte », une société de moines-soldats fondée au XIème siècle qui devint par la suite un organisme caritatif international puissant et riche dont l’influence se fait encore voir jusqu’au Vatican. Comment cette confrérie née pour offrir le gîte et le couvert aux pèlerins devint un véritable État dans l’État ?

C’est dans les années 1070, avant même les Croisades, que des marchands et des moines d’Amalfi (une ville du sud de l’Italie) fondèrent avec l’accord du calife Al-Mustansir un « hospital » en Terre Sainte. Ce terme générique comprend aussi bien l’hôpital tel qu’on l’entend mais aussi la maison d’hôtes, l’auberge et l’hospice. Pour ces chrétiens, il s’agissait de fournir le gîte, le couvert et les soins aux pèlerins venus parfois de très loin. D’après la tradition, c’est un certain Gérard (1047-1113), connu sous le nom de Fra’Gérard qui fut le premier chef de l’Ordre. Tous ses successeurs apposèrent le préfixe Fra’ à leur nom. C’est à sa mort, en 1113, que la société devient l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem et se dota bientôt de statuts, du fait du nombre croissant de membres.

Placé sous la protection exclusive du Pape, l’Ordre accumula les richesses et la puissance, notamment au moyen d’importantes donations et de relations d’affaires avec les Musulmans. Bien que qualifié d’ordre militaire et exclusivement composé de moines soldats, les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem semblent avoir peu participé aux combats, délaissant la chose militaire à leurs confrères templiers pour se concentrer sur l’aspect « social ». Après l’expulsion des Croisés en 1291, l’Ordre dut se réfugier à Chypre, puis à Rhodes en 1310, après une conquête facile : ce qui montre que, malgré tout, ces chevaliers étaient des soldats aguerris. La période rhodienne (1310-1522) marque l’expansion de l’Ordre à travers toute l’Europe catholique. N’ayant plus de mission en Terre Sainte, c’est en effet vers les pauvres d’Europe qu’ils durent se tourner, tout en gardant leur fonctionnalité militaire. Bientôt l’Ordre eut des terres et des biens dans toute la Chrétienté et il fallut trouver une nouvelle organisation pour diriger ce véritable empire : dirigé par un grand-maître élu à vie, l’Ordre était divisé en huit grandes régions nommées « langues » (France, Provence, Auvergne, Allemagne, Angleterre, Portugal, Castille et Aragon) ayant chacun un Grand-Prieur qui assistait le Grand-Maître. Ces « langues » étaient divisées en régions nommés Prieurés qui étaient elles aussi divisées en commanderies sous les ordres d’un commandeur à la tête d’un couvent dont la composition variait d’une dizaine à une centaine de chevaliers, selon l’importance de la commanderie.

La période rhodienne marque également un accroissement de la puissance politique et militaire de l’ordre qui ne se contente plus de prodiguer gîte et couvert aux nécessiteux. Ils battent désormais monnaie à l’effigie de leurs grand-maîtres et ont l’autorisation expresse du pape pour armer leurs navires et recourir à la « guerre de course », un joli nom pour désigner la piraterie organisée. Eh oui, des moines pirates ! Une réputation qui ne se démentira pas tout au long de l’histoire de l’Ordre.

L’ère de prospérité prit brutalement fin en 1522 lorsque le sultan Soliman le Magnifique assiégea l’île de Rhodes où 7000 chevaliers tinrent tête pendant plus de six mois aux 180 000 soldats ottomans. Impressionné, le sultan épargna les vaincus et les laissa partir. Après plusieurs années d’errance, l’empereur Charles Quint leur accorda en 1530 l’île de Malte. Les chevaliers seront désormais connus sous le nom d’Ordre souverain de Malte, qui est toujours leur appellation officielle. L’empereur avait compris la nécessité d’un ordre chrétien en Méditerranée, tant pour tenir tête aux Ottomans et aux pirates Barbaresques, que pour asseoir sa propre autorité et avoir des alliés de taille face à des ennemis comme la France. En effet, bien que la majeure partie des grand-maîtres soient nés en France, l’appartenance à l’ordre primait sur toutes les autres solidarités.

Le grand-maître de l’ordre, détenteur désormais du titre de « prince de Malte », pouvait parler (au moins) d’égal à égal avec les monarques européens. La domination sur l’archipel maltais dura jusqu’en 1798 et constitua une véritable apogée pour l’ordre qui connut une apogée militaire : la marine, plusieurs dizaines de galions, était réputée comme l’une des plus puissantes d’Europe et joua un rôle décisif dans la victoire de la Chrétienté à la bataille de Lépante (1571). Et pour renflouer plus encore les caisses, l’ordre n’hésita pas à se faire le mercenaire de tel ou tel État et à pratiquer la piraterie (capture de bateaux musulmans ou ennemis, rançonnage) ainsi que la traite d’esclaves. La Valette (qui doit son nom au grand-maître Fra’ Jean de Valette) devint ainsi le principal marché aux esclaves du monde chrétien à partir du XVIIème siècle. Mais les rivalités et le ramollissement suivirent de près l’apogée de l’ordre. Au XVIIIème siècle, les Maltais n’étaient plus qu’un ramassis de factions intriguant les unes contre les autres pour imposer leur chef respectif comme grand-maître. En 1770, une partie des chevaliers frondait ainsi ouvertement contre le grand-maître Fra’ Manoel de Fonseca. En outre, la pressure fiscale exercée par l’ordre sur le peuple maltais avait creusé un fossé entre les chevaliers et la population qui se sentait dépossédée de son archipel. En mai 1798, Napoléon Bonaparte embarque pour l’Égypte. Il s’empare de Malte le 11 juin et en chasse les chevaliers. C’est la fin de l’Ordre de Malte… ou pas.

De nombreux chevaliers trouvent refuge en Russie dont le tsar Paul Ier, bien qu’orthodoxe, leur offre un asile et se déclare l’ami de l’ordre. Après des années d’errance, de divergences internes, de scissions et de réconciliations, cet « état sans territoire » se voit accorder un couvent et une église à Ferrare en 1826. En 1834, l’ordre, réduit à un état-major d’une centaine de religieux, s’installe définitivement à Rome, sur l’Aventin où il siège toujours. Renonçant à toute ambition territoriale et militaire, les chevaliers se consacreront désormais à l’humanitaire : lutte contre la lèpre, la pauvreté, les catastrophes naturelles, l’analphabétisme.

1961 marque la renaissance de l’Ordre sur le plan international. Cette année, de nouveaux statuts sont adoptés et propulsent la société millénaire dans la modernité. Les nouveaux statuts de 1961 font de l’Ordre de Malte une véritable force indépendante au sein de l’Église. Bien qu’il ne s’agisse pas juridiquement d’un État, l’Ordre est un sujet de droit international jouissant d’une souveraineté fonctionnelle, ayant sa propre gouvernance, sa propre diplomatie et émettant des passeports reconnus par la communauté internationale ainsi que des timbres très prisés par les philatélistes. Il est politiquement indépendant du Vatican et entretient des relations avec 107 pays, soit plus que la Suisse. L’Ordre de Malte jouit en outre du statut d’observateur au sein de l’ONU.

Ses 120 000 bénévoles et 13 500 chevaliers sont répartis dans plus de 120 pays et divisés en grands-baillages. Le Grand-Maître de l’Ordre, élu à vie par les onze membres du Conseil Souverain, est le chef politique et spirituel de l’Ordre de Malte. Il est assisté du Conseil Souverain qui se compose entre autres d’un Grand-Chancelier (numéro deux de l’Ordre) chargé de la diplomatie et de la justice) ; le Grand Commandeur, supérieur des religieux de l’Ordre ; le Grand-Hospitalier, équivalent du ministre de la Santé ; le Grand Receveur du Trésor, qui administre le budget de la confrérie. Le Souverain Conseil est élu pour cinq ans par le Chapitre Général qui détient le pouvoir législatif. La fonction judiciaire est quant à elle assurée par les divers Tribunaux de l’Ordre dont chacun a une compétence bien définie. Meme si en pratique la confrérie est indépendante du Saint-Siège, elle a un « cardinal-patron », nomme par le Pape qui représente le Vatican en son sein, une fonction plutôt honorifique. Ainsi, bien qu’on ne puisse parler d’État (absence de citoyenneté, de territoire) l’Ordre de Malte est doté d’un authentique système de gouvernance qui a su concilier la Tradition et la Modernité.

Les missions de l’Ordre (plus de 2000 projets chaque année) varient du secourisme à la formation des détenus, en passant par la lutte contre les maladies et l’aide apportée aux sans-abris ou aux réfugiés. La Charte de l’Ordre précise que la vocation de ses membres et bénévoles est de « combattre la détresse humaine, sans distinction de race, de religion ou d’origine ». De fait, l’Ordre s’est implanté aussi bien dans des pays chrétiens qu’au sein de peuples musulmans ou bouddhistes. Cependant, des dissensions existeraient au sein des dignitaires : certains voulant aider en priorité les chrétiens. Bien sûr, cette affirmation est vivement réfutée par le discours officiel où l’accent est mis sur l’humanité. Mais, comme nous le verrons plus loin, certains hauts dignitaires ont pris des positions aux antipodes de l’humanisme qui est officiellement ânonné. Les 5 milliards d’euros qui composent le budget de la confrérie ont aussi excité quelques convoitises.

Si l’Ordre de Malte est entré de plain-pied dans le troisième millénaire, il n’a pas pour autant dit adieu à ses pratiques médiévales. L’Ordre est ainsi composé de bénévoles, de collaborateurs salariés et de membres. La qualité de membre s’obtient par cooptation, après de longues années passées comme bénévole ou collaborateur salarié. Depuis 1961, les femmes ont obtenu l’autorisation de devenir pleinement membres, après d’âpres discussions au sein des dignitaires de l’Ordre. Ces membres sont donc des « dames » ou des « chevaliers » selon leur sexe. A l’ancienneté s’ajoutent d’autres conditions : être un(e) catholique pratiquant(e), être d’une « moralité sans tache ». L’exigence d’extraction noble n’est plus de mise, même si « ça aide quand-même », comme le concède un chevalier visiblement agacé. Ces chevaliers et dames sont divisés en trois classes : les chevaliers ou dames pleinement laïcs, dits de « troisième classe » ; les chevaliers de seconde classe dits « d’obédience » à cause du vœu d’obéissance qu’ils font à l’ordre ; et enfin, les « chevaliers profès » qui constituent la première classe uniquement réservée aux hommes. Ces derniers ont fait les trois vœux monastiques (pauvreté, chasteté, obéissance) même s’ils vivent « dans le siècle ». Les responsables nationaux, les membres des instances dirigeantes et, bien sûr, les Grand-Maîtres sont recrutés dans cette dernière catégorie. Si la noblesse n’est plus exigée pour être chevalier, elle est toujours de mise pour devenir Grand-Maître et siéger au Conseil Souverain, ce qui agace de nombreux membres pour lesquels seule la noblesse d’âme devrait compter, en vertu du message évangélique.

L’Ordre de Malte, jusque là réputé pour sa discrétion et son humilité, a fait récemment les gros titres de la presse. Le 25 janvier 2017, le Grand-Maître Fra’ Matthew Festing, en place depuis 2008, démissionnait « avec la bénédiction du Saint-Père » après une polémique qui a jeté au grand jour les dissensions entre l’Ordre et le Saint-Siège et les querelles intestines au sein de l’Ordre même.

La brouille entre les chevaliers de Malte et le Vatican avait commencé dès février 2016, lorsque des tracts hostiles au Pape (l’accusant de détruire l’Église) avaient été placardés dans les rues de Rome. Certains y avaient vu la main de l’Ordre de Malte dont certains hauts dignitaires s’étaient ouvertement prononcés contre les réformes tant doctrinales que politiques et financières de François. La presse italienne avait directement incriminé certains membres de l’Ordre ainsi que des traditionalistes. « Les tracts hostiles au Pape, ce n’est certainement pas nous. Nous sommes dans la ligne du Saint-Père, on a été pris en otage par ses opposants« , avait alors tempéré Alain de Tonquédec, vice-président de la branche française.

Les faits ne lui ont pourtant pas donné raison, puisque le 6 décembre 2016, Albrecht von Boeselager, le Grand-Chancelier a été démis de ses fonctions par le Grand-Maître qui l’accusait d’être « un catholique libéral, traître aux enseignements de l’Église ». Le baron allemand, fils d’un officier antinazi et figure de proue de l’Ordre en Allemagne, est effectivement un partisan des réformes du Pape. Sa destitution avait pour motif officiel une distribution de préservatifs qu’il avait organisée en 2005 en Birmanie. L’affaire avait pourtant été classée dès 2006…

Certains vaticanistes ont dès lors soupçonné une guerre d’influence. Matthew Festing, Grand-Maître de l’Ordre et le cardinal Raymond Burke, cardinal-patron, auraient voulu se débarrasser de ce libéral allemand trop réformiste à leur goût. Il faut dire que Festing est un prélat ultraconservateur qui a signé plusieurs pétitions pour le retour de la messe en latin et pour la réhabilitation de l’évêque négationniste Richard Williamson. Raymond Burke est quant à lui, avec le cardinal Robert Sarah, un des chefs de file de l’opposition conservatrice au sein de la Curie. Ce cardinal états-unien, ami de Steve Bannon, avait appelé ses ouailles à voter pour Trump et accuse les féministes de provoquer le courroux divin. Des rumeurs fuitaient depuis des années sur la lutte des factions papistes et conservatrices au sein de l’Ordre, cette destitution aux allures de complot n’a fait que les confirmer.

Mais, l’affaire des capotes birmanes pourrait aussi cacher une histoire de gros sous. En effet, cette « affaire » a éclaté en décembre 2016, dix jours après que le frère de Boeselager ait été nommé à l’IOR (banque du Vatican). Tout comme son frère, Georg von Boeselager est un fidèle du Pape. L’économiste émérite avait été nommé par le Saint-Père dans le cadre de sa politique de réforme financière et d’épuration à l’IOR, une banque entachée par de nombreux scandales. Or, depuis des décennies, c’est la branche conservatrice de la Curie qui avait la mainmise sur les finances vaticanes. Attaquer le baron Albrecht von Boeselager dix jours après la nomination de son frère constituait ainsi un signal lancé au pape. Pour rappel, l’affaire des préservatifs birmans a été exhumée par l’Institut Lépante, une officine ultraconservatrice de catholiques états-uniens dirigée par le prêtre Keith Fournier, un curé de Virginie, admirateur des Confédérés et proche du cardinal Burke qui est soupçonné par de nombreux journalistes d’être à la manœuvre dans cette affaire.

C’est donc sans surprise que la Pape a défendu Boeselager, désavouant le Grand-Maître de l’Ordre et le cardinal-patron, poussés à la démission le 25 janvier 2017. Après une année d’intérim et de déchirements entre les factions rivales de l’Ordre, c’est le réformiste Giacomo Dalla Torre qui a été élu Grand-Maître le 2 mai 2018. Partisan convaincu des réformes du pape, l’homme de 74 ans a promis de mener une politique de « renouvellement spirituel de l’Ordre ». Son frère, Giuseppe, est juge au tribunal du Vatican. Les frères Boeselager ont, quant à eux, été maintenus dans leurs fonctions respectives de banquier du Vatican et de Grand-Chancelier de l’Ordre de Malte. Pour les observateurs, c’est une victoire du Pape sur les prélats conservateurs de la Curie. Car, les rivalités au sein de l’Ordre de Malte ne sont qu’une transposition de celles qui agitent l’ensemble du Vatican et de l’Église catholique.

Une profonde restructuration est donc à attendre dans les prochaines années, ce qui inquiète certains chevaliers attachés à l’ancienne mode : « Le lobby germanique a pris les commandes, ils vont laïciser l’Ordre de Malte qui va perdre toute consistance« , rouspète ainsi un chevalier italien qui craint que les hautes distinctions ne soient ouvertes aux membres roturiers de l’Ordre. En effet, seuls les chevaliers nobles ayant fait les trois vœux monastiques (chasteté, pauvreté, obéissance) sont éligibles aux fonctions de Prieur provincial, de membre du Conseil et de Grand-Maître. Une coutume que de nombreux membres (laïcs ou religieux) trouvent désuète. Il y a néanmoins une part de vrai dans les déclarations de ce mécontent : la branche allemande de l’Ordre est effectivement l’une des plus puissantes : la Croix Rouge ayant trop flirté avec les Nazis, une partie de leur fortune a été cédée à l’Ordre de Malte après la guerre. Ce qui explique les subventions nationales et européennes que perçoit la branche allemande qui est partisane d’une ouverture de l’ordre et soutiens les réformes papales, contrairement aux branches anglaises et américaines qui sont proches des cardinaux conservateurs. Les dernières années ont d’ailleurs été marquées par l’opposition de ces deux « lobbys » au sein de la confrérie.

L’Ordre de Malte surmontera-t-il ses dissensions et arrivera-t-il à se moderniser comme il l’a fait jadis en passant d’un ordre militaire à un ordre humanitaire ? Ou bien les dissensions entre « Anglo-américains » et « germaniques » auront-ils raison de cette confrérie millénaire ? L’avenir de l’Ordre est entre les mains de ses chevaliers.

 

 

SOURCE : https://www.agoravox.fr/actualites/religions/article/ordre-de-malte-un-etat-dans-l-etat-206862

LA TRADITION 29 juin, 2008

Posté par hiram3330 dans : Bleu,Chaine d'union,Recherches & Reflexions , ajouter un commentaire

LA TRADITION

 

Quand on entend des villageois, ou les membres d’un groupe folklorique parler de tradition, on a l’impression qu’il s’agit là d’une relique qu’il faut de temps en temps ré-exposer et célébrer.

Mais la tradition n’est pas dans les choses du passé. Ce ne sont pas les coutumes abandonnées, les rites désuets. La tradition, c’est ce qui se continue Ce sont les mœurs, les pensées, les sentiments et les conduites. C’est la redécouverte permanente des modes éprouvés de l’être, c’est la manifestation des grandes lois de l’apparence, qui ne révèle que le permanent, bref c’est le patrimoine des vérités humaines, que les individus reconnaissent à travers les siècles, comme la conquête commune sur le mystère essentiel, et qu’ils découvrent enfin comme l’élément profond de leur détermination, et la vertu même de l’homme.

La tradition, c’est d’abord ce qu’il y a de plus discret. Ce qui dans le cours des choses est caché, ou du moins souple, discret, et presque imperceptible à la sensibilité. Il n’y a de tradition que dans l’ordre du sens, de l’influence, de la sensibilité profonde, de la conformité aux constantes du milieu et de l’être.

Ce n’est pas le résultat d’une quelconque exhumation, mais, au contraire, l’évidente permanence de la loi de l’Etre. C’est pourquoi, la tradition la plus constante est exprimée dans la loi de Mort et de Résurrection qui est la loi éternelle de l’Etre.

J’ai retenu la remarque d’un homme de sens qui disait, à propos du langage : la tradition latine c’est à Rome l’Italien, à Madrid l’Espagnol; et à Paris, celui qui est fidèle à la tradition latine parle le Français.

Il serait bien de ressusciter d’autres langages que ceux qui découlent du latin. Je crois par exemple que le Basque mérite toutes les assistances pour être préservé de l’oubli. Mais le Provençal n’est qu’un moment de langage, ce n’est pas plus que l’Occitan, une source. J’ai dit le Basque, mais le Celte sans doute, et toutes les langues mères. L’homme qui parlait du Français a Paris, et de l’Italien à Rome, voulait certainement dire qu’il n’y a de tradition que vivante.

A vrai dire, si nous nous engageons dans cette voie, nous risquons de provoquer des malentendus. L’irritation des conservateurs, conjuguée aux impatiences des novateurs nous plongeront dans une confusion irréductible. Ils diront que nous trahissons le sens du mot. Et cependant « Trahere » implique la continuité. Il ne faut pas craindre pour autant d’affronter la difficulté. En somme, tout est confus parce qu’on se refuse d’examiner les choses telles qu’elles sont. Pour les interpréter, on construit des schémas chimériques, et ces chimères nous rassurent, mais elles ne sont que des chimères et nous cachent les réalités.

On a pris l’habitude – et c’est certainement une commodité pour l’analyse et un procédé scolaire efficace – de distinguer la forme du fond. Il y a bien des raisons d’ailleurs de maintenir l’usage de cette distinction. D’autres disent, l’esprit et la lettre.

L’une de ces raisons est la possibilité de prévoir ce qui va mourir, de séparer le permanent du transitoire. Mais, en fait cette affirmation est discutable. Les choses sont plus étroitement liées et dépendantes, complexes et solidaires, que notre jugement ne l’admet quand il cède aux facilités méthodologiques. C’est l’idée du contenant et du contenu qui l’emporte sur l’observation profonde. On se dit que dans une boîte on ne pourra pas mettre un liquide, que dans un flacon, on ne peut glisser un solide. Mais tout cela est très relatif.

Le tout est agissant dans ses parties, comme les parties se déterminent en fonction du tout. La relation n’est jamais purement cumulative, elle n’est pas à sens unique. L’accumulation ne se fait pas de manière mécanique et purement additive, mais selon des réseaux d’interactions qui confèrent aux parties comme au tout une détermination singulière.

Le tout ne serait pas ce qu’il est, les parties ce qu’elles sont, si l’un n’était pas composé des autres, et si les autres ne composaient pas l’un.

Un organisme est autre chose qu’une addition d’éléments, un organe, autre chose qu’un système fonctionnel fermé, une cellule, autre chose qu’un monde clos .

On va dire, analysant la métaphore de l’organisme : mais il y a les nerfs, les systèmes de relations internes, les humeurs, les muscles, qui composent l’originalité du tout et des parties et en constituent la cohérence !

Mais, outre que ces nerfs, ces systèmes, ces humeurs, ces muscles sont généralement des parties du tout, on peut dire la même chose d’un végétal, d’un minéral, d’un système planétaire, bref, de toute unité considérée. L’Unité n’est pas la somme de ses composantes. Tout élément est transformé du fait de son état d’élément. La relation avec l’ensemble, la relation avec les composantes font de toute entité autre chose que son idée pure. En somme, on peut affirmer sans risque que la relation entre les choses existantes est un facteur de leur diversification.

Je veux dire qu’aucune foi n’est identique à l’autre, parce que nul organisme dans lequel on le considère n’est semblable à un autre. Que nul individu n’est semblable à l’autre, parce que la communauté, dans laquelle il vit, n’est pas identique à l’autre.

L’idée que j’essaie d’exprimer est la suivante : il n’y a de singularité qu’en fonction d’une relation totalisante. Ce que je suis, je le dois à ce qui me compose, et à ce que je compose avec d’autres.

On croit que la « personnalité » se définit dans la solitude. Non pas. Elle s’y perd. C’est dans la relation avec l’autre que la « personnalité » se découvre et se détermine.

Pourquoi cette remarque à propos de la tradition? C’est qu’elle montre en quoi il est impossible de considérer la tradition comme un facteur marginal, un ajout, un élément étranger à la situation actuelle. Ce n’est pas un facteur autonome, rejeté et récupéré, oublié et repris à l’occasion selon le caprice de la mode ou devenu nécessaire en cas de crise.

La tradition morte, ce n’est pas une tradition. C’est ce qui est oublié absolument, c’est ce qui n’a plus d’existence. Le ressusciter, c’est jouer et faire semblant. Et on le sent bien aux tentatives de restitutions folkloriques.

Il y a, c’est vrai, une dualité inhérente à l’apparence de tout ce qui vit. Mais c’est une dualité qui n’a de sens que par l’analyse. C’est une dualité objectivée. Le contraire d’une dualité vécue.

La véritable dualité est une donnée. Nous la découvrons avant même d’avoir découvert les aspects divers de l’environnement, du transmis, du reçu. Nous nous éveillons à nous-mêmes par la rencontre entre la conscience des choses et la conscience de nous-mêmes. Nous ne distinguons pas ce qui vient du passé de ce qui est création du présent. Or, cette dualité qui pose le moi et le monde, nous ne savons pas, au moment où nous la découvrons qu’elle est purement symbolique. Elle figure, seulement, la dualité véritable, entre la conscience-esprit et l’être, qu’on pourrait nommer par souci de clarté, la Chose, la Matière bien qu’il soit porteur de la conscience-esprit.

Opposer esprit et matière, c’est traduire, de façon commode, la dualité première qui se révèle à nous dans l’unité de l’apparence.

Mais, il y a une autre dualité. C’est celle que nous vivons dans l’unité de la conscience.

Nous ne connaissons jamais, en effet, comme vécu, de notre existence, que ce que nous nommons le « Présent ».

C’est l’instant, prise de vue sur l’éternel. C’est l’éternel manifesté dans l’instant. Nous tenons généralement le Présent comme une ouverture sur l’apparence. Et rarement, nous prenons en compte le fait qu’il est la seule donnée que nous puissions utiliser, et dont nous puissions nous réclamer pour déchiffrer la double énigme du passé et de l’avenir. Car le passé et l’avenir ne sont jamais pour nous que du présent. Il n’y a pas de passé en dehors de nous. Ni d’avenir possible sans nous.

C’est du seul « Présent » que la Vérité se compose. Cette idée est sans doute difficile à admettre, et cependant elle est solide. Nous pensons que la durée est un facteur de la création. Tout nous incite à le penser: les souvenirs, les traces des événements, les anticipations de l’imagination.

Mais, en fait, la durée n’est nulle part. Ni dans l’esprit, ni dans les événements. Le battement de la pendule n’est un signe que dans l’imaginaire. Pour la caméra qui le saisit, il n’y a pas de battements, il y a des images fixes. Leur succession est une construction.

Nous construisons la réalité- avec des images ponctuelles. Mais la Vérité du Cosmos est toute entière dans l’instant. Comprendre ce que représente la tradition, c’est comprendre comment le Présent contient tout. Combien c’est un moment unique et insaisissable à la fois.

La seule certitude que nous puissions avoir, sans doute, elle est dans cet instant qui concentre tout l’être. Mais cette certitude se double de la découverte que le seul absolu est dans cet instant qui nous est éternellement donné, ôté et renouvelé.

La tradition s’avère dans cette continuité vivante qu’est le fait d’exister.

Dans la mesure où elle n’est ni une forme dépassée, que l’on essaie de restituer, ni une volonté d’innovation et l’effet d’une recherche prospective qu’on serait déterminé à imposer, elle est la Raison même de l’Etre. Ce n’est pas, en effet, une forme passée que l’on voudrait réanimer. Ecartés les carcasses vides, les rites simulés, les caricatures ! Ce n’est pas non plus un projet inspiré que l’on tend à réaliser.

Eliminées les perspectives imaginaires et les idéologies utopiques !

Qu’est-ce donc que la Tradition ?

Rien d’autre que le sentiment du vécu, à travers l’existence présente. Le sentiment de la permanence de l’être éprouvée dans l’instant comme le signe et le seul signe de son éternité.

Faut-il voir là un paradoxe ? Je ne le crois pas. Ou plutôt, c’est le paradoxe essentiel, celui qui naît de l’existence. Nous n’avons rien d’autre que ce sentiment, et la tradition qu’il rapporte et le présent qu’il nous offre, et l’avenir qu’il nous promet.

En fait, la tradition est le composé de ce que nous retenons consciemment ou inconsciemment du passé et elle n’a de sens que par ce que nous projetons dans l’avenir, sans savoir d’ailleurs ce qu’il en sera.

Prenons un exemple, parmi d’autres possibles à l’infini, de la Cathédrale.

La construction des Cathédrales a répondu à l’expression d’un moment de chacun des individus qui de près ou de loin ont participé à leur édification.

La conception, l’édification, la consécration de ces temples fut une affaire considérable, et qui toucha, directement ou indirectement d’énormes communautés. Elles ont été un moment de l’homme, ces entreprises de la foi. Tout y était autour de la matière. Connaissance, communion, alliance entre les puissances terrestres et sacrées, et tout cela brûlé et fondu au souffle ardent de la foi. Voilà pour le moins ce dont l’existence de ces immenses témoignages découvre à la face d’un monde en gestation, tandis qu’elle rejetait au néant le monde d’hier.

L’édification des cathédrales est demeurée pour nous le signe d’une culture et d’une civilisation. Le symbole d’un ordre communautaire. Elle était, pour ceux qui y ont participé une création continue, celle d’un présent vécu et assumé.

Elles s’imposèrent comme une nécessité immédiate. Aujourd’hui, ces cathédrales demeurent : presque toutes, à la fois achevées et inachevées. Comme l’existence des peuples.

Ce qu’elles ont représenté ne s’exprime plus par leur intermédiaire. Ce que l’homme accomplit nécessairement aujourd’hui ne passe plus par leurs formes. Elles ne sont plus que l’image d’une beauté formelle, elles n’inspirent que le sentiment d’une foi collective dont nous nous croyons, bien à tort d’ailleurs, incapables. L’expression d’une vie communautaire et d’une volonté politique à jamais révélée ? Peut-être ,mais dans ses formes, non dans son fond.

Les cathédrales sont là sous nos yeux et parce qu’elles sont là , grands corps inertes et trop vastes pour notre certitude, elles nous dissimulent une évidence toute simple. Les hommes d’aujourd’hui construisent encore leur monde. Comme hier, mais différemment. Le passé ici nous détourne du présent. Formes mortes quoi que magnifiques, communion de foi oubliée, elles portent à croire que l’élan puissant de la vie qui les a suscitée s’est perdu.

Il n’en est rien. Cet élan nous pousse toujours. D’autres formes naissent et d’autres beautés, un autre mode d’accomplissement se dévoile. L’élan s’incarne dans un autre présent, dont les modalités seront un jour des évidences éclatantes, et s’offriront aux regards étonnés, quand elles seront comme les cathédrales, des formes abandonnées.

Défi au temps par un appel au ciel, les cathédrales montaient vers l’infini la puissance spirituelle des hommes. Aujourd’hui, les mêmes hommes, ou leurs frères, lancent un défi à l’espace, et par le même appel au ciel, tentent l’ascension impossible par d’autres moyens.

La communion, ce fut d’abord les routes terrestres et marines, les chemins de fer, les autos, c’est aujourd’hui les voyages dans l’atmosphère qui la réalisent.

La magnifique épopée des voyages de la Renaissance, sur les mers et les océans. La frénésie de la machine dévorant des milliers et des milliers de kilomètres de voies ferrées et aujourd’hui, hier, plutôt, l’ouverture au monde que symbolisent les autoroutes. Ne sont-ce pas là les signes de la foi. D’une foi qui se discute peut-être pour ceux qui ne la partagent pas, mais d’une foi qui se manifeste.

Les motivations apparentes en sont certainement très diverses. Celles que je donne ici sont également contestables. Mais les hommes ne font pas seulement ce qu’ils croient faire. Ce qu’ils ont fait en construisant des autoroutes (pourquoi pas des canaux ou des abris anti-atomiques ?), c’est la manifestation d’une certaine volonté qui se situe dans les profondeurs de la pensée communautaire. La communication comme condition de la vie sociale, c’est une autre forme de celle qui se manifestait dans le rassemblement à l’Eglise. Une foi non moins ardente, et non moins riche dans l’ordre de la sensibilité, quoi qu’on en dise, que celle qui s’abritait entre ces murailles de pierres ouvertes sur le ciel.

Même si c’est d’une communication éphémère, même si c’est d’une illusion qu’ils ont cru tracer les voies, encore est-il que ceux qui ont fait ces routes, qui ont forcé l’espace, ont à leur manière défié le temps pour rapprocher les hommes.

Déjà, il est vrai, les autoroutes sont dépassées. Belles sans doute mais si dérisoires confrontées à ces voies célestes empruntées par les hommes qui vivent leur temps avec le sentiment de pouvoir atteindre aux limites de l’Univers. Mais, c’est le nouvel âge que tracent ces astronautes.

L’âge qui fut le nôtre, qu’importe si ce ne fut qu’un reflet de l’espérance folle de ceux qui ont voulu partir pour ailleurs ?

C’est, de toutes façons, dans ces élans successifs que s’élabore l’œuvre collective où la puissance et l’amour se conjuguent pour donner champ à la beauté toujours renouvelée.

Qu’il y ait partout des calculs sordides ?

Et après ?

Qu’il y ait la manifestation d’une volonté qui défie le sens commun?

Mais, est-ce que cela compte dans une perspective millénaire ?

Ce qui compte, c’est la Vie, et la tradition de l’Homme à la conquête de l’impossible. C’est la poursuite de tout ce qui peut donner à la vie son sens et son prix, la continuité et le renouvellement, l’élan et la permanence, la percée et le rayonnement.

Comment, alors, ne pas sourire quand on voit danser les pauvres ensembles folkloriques ? Comment ne pas songer aux danses nègres pour touristes dans les  »bouis-bouis »

des bidonvilles ? Comment ne pas sourire des cultes caricaturaux, des pratiques formelles, des commémorations forcées ?

La Vérité n’est pas cette chose figée que l’on couvre de bandelettes et dont on décore les sarcophages. La vérité c’est la Vie, et c’est l’invention. C’est pourquoi, la tradition n’a son véritable sens que dans la mesure où l’on comprend qu’elle est la résurrection éternelle.

C’est bien dans le présent que nous retrouvons cette vérité de toujours. C’est dans l’expérience immédiate qu’elle s’élabore, et c’est en éclairant l’expérience vécue que nous avons quelque chance de comprendre les témoignages du passé.

C’est donc ici et maintenant, que l’homme s’éclaire sur ce qu’il est, c’est par la conscience qu’il prend de lui-même que s’illuminent, comme sous l’effet d’une lumière rayonnante, les signes des temps.

Sans doute, ces propos peuvent-ils paraître à contre-courant. Encore qu’en ces matières tout ait été fait.

Certains pensent que les connaissances inspirées par le passé, nous aident à déchiffrer les énigmes du présent. Ils supposent que nos pères avaient découvert une série de principes et de recettes, défini des formules de sagesse capables de nous aider à élucider les mystères qui s’offrent à nos regards sur le monde actuel.

Mais n’est-ce pas là plus une illusion qu’une certitude, et un piège tendu au bon sens ?

Il s’avère, en effet, que nous nous trouvons le plus souvent dans l’impossibilité d’opérer une transposition efficace, et que nous adoptons une méthode ruineuse. Car le Présent n’est pas neutre, et n’attend pas. La transposition du passé sur l’expérience actuelle impliquerait une fixité des concepts qui créerait une désadaptation, et les apparences changeantes rendraient difficile la manipulation des connaissances acquises. Toute transposition est dangereuse dans la mesure où l’interprétation du Passé, comme celle du Présent sont aléatoires. Il va de soi en effet que l’identité entre deux situations n’est qu’une complaisance de l’imagination.

C’est plutôt par l’expérience du Présent, me semble-t-il, par l’épreuve des faits actuels que le Passé peut se révéler à nous et être compris. Car c’est le Présent qui découvre le sens du Passé. C’est de ce que nous lisons du Présent qu’il nous est possible d’éclairer l’image retransmise, et de cette image faire le signe d’une constante, l’expression d’une vérité, la formulation d’une possibilité de sagesse. Voire, une restitution du Passé.

Naturellement, l’opération implique une conviction: celle d’une certaine constance de la nature de l’homme et de celle des choses, même si chacun et chacune évoluent, même s’il y a un développement collectif ou de l’ensemble, même si les apparences se modifient.

L’unité radicale, comme le changement continu dans le cadre de cette unité fondamentale, nous les découvrons, non pas dans un retour aux origines « ignorées » et de toute façon difficiles à reconstituer dans l’action, mais dans l’appréhension de ce que nous sommes, en fonction des témoignages dont nous disposons. Autrement dit, l’action ne se définit que par l’être qui la manifeste. Mais cet être est évidemment un produit, et une expérience vivante.

L’homme Un, continu, et multiple, innombrable dans sa diversité, et constant cependant dans sa fidélité à soi, cohérent dans sa multiplicité, et malléable dans son identité, voila ce que nous dégageons peu à peu des confrontations avec le monde, qui lui, aussi, est un et divers, et c’est nous qui sommes la Tradition.

D’ailleurs, nous commettrions une erreur, de quelque côté que nous le tentions, si nous faisions de cette relation un sens unique.

Il y a dans la correspondance entre le Présent et le Passé, comme entre le Présent et l’Avenir, un double courant, une circulation équivoque, au sens plein, des « informations » qui constituent entre le Passe, le Présent et le Futur, une totalité cohérente, et il est impossible de comprendre le vécu sans considérer cette liaison multivoque dans son intégrité.

Je veux dire, en fait, cette chose simple. Eclairer le Passé par le Présent, et pressentir l’ avenir c’est la démarche nécessaire, et certainement la plus communément adoptée, en dehors des formalismes prétendument objectifs. Concevoir ce que le Présent doit au Passé, et ce que l’Avenir peut devoir au Passé comme au Présent, est une gageure certes, mais c’est celle qui nous donne le sentiment d’une qualité particulière en tant qu’être.

Il y a une autre erreur à ne pas commettre. Ce serait celle qui consiste à ne pas distinguer l’Ephémère de la Constance.

Je crois que c’est Comte qui a dit, sans doute après Pascal, que l’humanité est un grand Etre, qui vit autant de son Passe que de son Présent.

Or c’est dans le Présent qui dure, que ce qui dure du Passé se retrouve. L’Éphémère, qui n’a pas eu d’influence, meurt à jamais. Mais les constantes se retrouvent, même après avoir été éclipsées.

Au reste, on peut se demander ce qui est vraiment éphémère. La seule réponse possible me paraît être : le reflet.

N’est fugitif que ce qui n’existe pas par soi, ce qui n’est qu’un effet de circonstance, qu’une conjonction de figures.

C’est l’ombre, comme l’image portée.

Ce n’est pas que le reflet n’ait pas sa vertu dans les âmes, puisque le plus souvent il exalte par la beauté l’apparence nue. Mais c’est parce que le reflet ne dure qu’autant qu’il est porté par autre chose.

Quoiqu’il en soit, c’est dans l’instant présent que nous saisissons les rencontres. C’est le moment des conjonctions, et s’il y a une vérité possible en dehors de l’imaginaire, c’est dans l’instant qu’elle se situe.

Il y a une situation insaisissable dont cherchent à se dégager les systèmes. L’informatique, en tentant de réunir les informations dans un minimum de place, et dans un minimum de temps, en diffusant les ordres avec des vitesses absolues, tente de court-circuiter le temps.

Mais la question clé demeure :aurons-nous jamais réuni suffisamment d’informations avant le moment de la décision pour que cette dernière soit l’événement même ? Car si ce qui doit venir résulte de ce qui était, il n’y a pas de place pour la liberté, d’une part, et pour la volonté d’autre part.

Mais, plus positif encore, nous ne pouvons rien savoir de l’événement avant l’événement. Si proche que nous en soyons, il demeure entre lui et nous des possibles. C’est un jeu sans doute comme celui de Zénon, et le souvenir d’Achille au pied léger. Mais c’est ainsi pourtant.

Où je suis conduit par mes réflexions, c’est à une esquisse de figuration des conditions formelles de la connaissance et de l’action. Sans doute, n’ai-je à proposer que des images, mais elles peuvent éclairer.

La première de ces images serait une double pyramide dont les sommets coïncideraient tandis que les bases seraient opposées.

La deuxième de ces images est celle de la Croix.

Mais à mon goût, à vrai dire, je préférerais la double spirale ascendante et descendante, dont les sommets coïncideraient, et les bases seraient infinies dans des plans tout à fait opposés.

La Croix ne serait pas seulement une croix à quatre branches sur un plan vertical, mais à six, à une infinité de branches, comme les piquants d’un oursin, qui n’aurait pas de corps. Il faudrait que cette sorte de hérissement soit inscrit dans une sphère infinie pour rendre tout à fait l’idée.

Pourquoi la spirale plutôt que la pyramide ? Parce que rien n’est figé, que rien n’est linéaire, et que les mêmes formes se renouvellent selon des niveaux distincts mais reliés.

Pourquoi, la multiplicité des branches de la croix ? Parce que le moment, l’instant, le cœur de l’être, c’est le point de concours et le centre de rayonnement, le lieu qui concentre et qui diffuse dans toutes les directions et de partout jusqu’à l’infini, et qui n’est rien en soi. Le Passé s’éclaire par le Présent qu’il détermine, l’Avenir, lui, oriente ce même Présent, dont il se dégage en l’ordonnant. Il n’y a de sens que par ce passage. C’est la condition de l’être mais c’est aussi sa raison. Le Passé qui n’est plus, l’Avenir qui n’est pas, sont tout entiers dans le Présent qui n’est qu’évanescence et fragilité.

L’imagination, intuitive ou méthodique, le souvenir et la permanence des habitudes, comme des structures, l’anticipation consciente ou non, la déduction raisonnée ou affective, voilà ce qui concourt à donner à l’expérience vécue sa dimension. Car, si nous voulons bien y réfléchir posément, il n’y a qu’un absolu, et cet absolu est absolument insaisissable, c’est l’instant ; et pas même l’instant vécu : l’instant vivant.

Rien n’existe hors de cet éclair, en quoi se concentrent l’infini du temps et de l’espace.

Tout en bas, le passé obscur et l’influx mystérieux des origines. A droite, à gauche, derrière, la couronne rayonnante des événements développés dans l’espace et dans le temps. En haut, l’imaginaire, l’appel de l’au-delà, et au cœur du tout, le Présent dans sa permanence vivace et toujours nouvelle, dans l’immobilité rayonnante de son unicité.

Alors, faut-il croire que les hommes sont aveugles, et qu’ils ne distinguent pas les signes qui leurs sont transmis d’âge en âge ?

Mais non ! Toujours, les signes sont reconnus, et le message transmis d’une façon ou d’une autre. D’abord parce que ce message est toujours le même quelque forme dont il soit revêtu, ensuite, parce que si le souvenir de ceux qui l’ont formulé est enseveli dans la nuit, du moins, l’esprit qui les a inspires rayonne dans les oeuvres qui depuis le commencement des temps sortent des mains de l’Homme.

La preuve en est là, sous nos yeux. Les signes sont compris, puisqu’ils sont transmis. Nous n’avons qu’à considérer la surface de la terre, et les paysages, nous n’avons qu’à considérer les plantes, les animaux les monuments : tout est là, tout est dit, formulé, décrit, figuré.

Du croisement de race à la girouette sur le toit, de la culture en terrasse à la poterie d’argile, de la borne à la chanson, tout ce que les hommes se transmettent sans le savoir est riche de la sagesse de l’espèce. Seulement, la plupart d’entre-nous, la majorité même, n’est pas assez avancée dans la connaissance de notre condition, pour comprendre ce qui est à comprendre dans le message du passé. Nous en déchiffrons quelques bribes, ici ou là, selon la chance et l’attention. Mais la totalité, qui cependant est transmise, tant les porteurs de reliques sont divers, pieux, et nombreux, nous ne pouvons jamais l’embrasser d’un seul coup.

Il y a par suite, un devoir de piété à remplir. Et sans aucun doute, ici et là, avec humilité ou gloriole, avec constance et non sans ingénuité, les hommes le remplissent. Non seulement les artistes, les artisans, les savants, les travailleurs anonymes, mais les vieilles gens un peu figées dans leurs habitudes, dans leurs souvenirs. Non seulement les créateurs

célèbres, mais les bricoleurs du quotidien. Tous, oeuvrent nécessairement et maintiennent, en dépit d’eux-mêmes, une certaine image de l’homme, et une image fidèle à soi.

Pourtant, nous devons faire la part à une autre évidence : les choses changent. La vie et la mort renouvellent incessamment les situations relatives.

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La mémoire et l’imagination donnent de la réalité des images qui se décalent les unes par rapports aux autres. Il y a une transformation sensible. La preuve, c’est qu’il est nécessaire, et chacun de nous en fait fois, d’opérer des adaptations. Répondre aux sollicitations quotidiennes, c’est faire face à des distributions différentes des équilibres, des forces, des formes. C’est changer de point d’appui, et de perspectives.

Il est vrai que la valorisation, par la mythologie du progrès, de cette mouvance des relations peut nous troubler. Les idées prétendument originales nous entraînent, des points de vue singuliers et parfois spécieux modifient nos comportements, et face aux nouveautés nous allons autant que possible essayer de nous transformer. Nous nous assimilons les conditions de l’existence, et nous sommes persuadés que ce faisant, nous innovons.

Je crois avoir compris quelque chose à ce sujet. La boutade d’Alain m’a aidé, il disait : ² c’est en imitant qu’on invente ². C’est en imitant que l’on finit par changer quelque chose à ce que l’on fait. Nous ne pourrions tout à fait demeurer fidèle à nous-mêmes, conserver les moyens affronter les difficultés, accepter les situations nouvelles, si au cœur même de la routine des habitudes et des certitudes de notre vie ne s’introduisaient selon les occasions et les nécessités, les facteurs mêmes du changement.

C’est ainsi que je comprends d’ailleurs le paradoxe de la Tradition: Elle n’est pas cet enseignement, cette doctrine figée, cette fidélité peureuse qui sont le fait non des « conservateurs », mais des imbéciles. J’ai compris, je crois comment, « conservateurs » et « révolutionnaires » Concouraient efficacement à l’équilibre des tensions. Les éléments compensateurs sont indispensables à l’ordre social. Il n’est pas linéaire comme on le prétend parfois, il est structuré selon des antagonismes complémentaires.

Toute la vertu de l’individu, comme la Vertu de l’Espèce, consiste dans le pouvoir d’assimilation permanent face aux événements. Et la loi universelle, celle qui s’impose à tous, en tous lieux. et en tous temps, c’est d’une façon ou d’une autre « meurs et deviens ».

Rien de plus parlant à ce point de vue que la figuration du Yin et du Yang. Les Chinois les tracent en séparant un cercle par un diamètre en sinusoïde. Deux moitiés de superficies égales mais de couleurs différentes, contenant un germe ponctuel et de couleur inverse à celle du demi-cercle qui le porte. Chacun de ces points rappelant l’autre demi-cercle, il faut concevoir l’ensemble en continuelle évolution, le point grossissant jusqu’à occuper la totalité du demi-cercle et ne laissant subsister qu’un point de la couleur opposée, puis revenant jusqu’à la dimension d’un point et laissant la place à l’autre qui s’étend sur tout le demi-cercle, et ces mutations alternées.

D’une façon générale, peut-on jamais dire que quelque chose disparaît jamais qui ne soit un jour retrouvé ? Que quelque chose de radicalement nouveau soit jamais inventé ? Tous les novateurs puisent dans l’imaginaire et cet imaginaire est la mémoire de l’humanité. La création absolue est-elle pensable ? C’est une question qui reste à trancher. Jusqu’à plus ample découverte, il semble bien d’ailleurs que rien ne soit plus éphémère que la nouveauté, rien qui ne soit moins assuré, rien qui ne se découvre en définitive plus proche de ce qui fuit toujours.

Sans doute dira-t-on, vous n’avez pas les yeux ouverts ? Il y a tant de machines, tant de mécanismes fantastiques qui révolutionnent l’humanité ? J’entends bien que la MACHINE, ou la CITE, ou la GUERRE ou le COMMERCE ou les SENTIMENTS, peuvent prendre des formes diverses, mais où se tient la radicale nouveauté ?

Chaque matin un soleil neuf se lève, mais il est aussi vieux que le monde. Chaque enfant est une promesse, une promesse d’éternité.

La vie se perpétue, semblable à elle-même, dans le renouveau quotidien, semblable et différente, la tradition poétique essaie de traduire cette métamorphose en image, et par des formules sensibles, cette constante mouvance et ce mouvement immobile.

L’eau du ruisseau dansant dans la lumière, voilà la vie , aussi précieuse, aussi illusoire, aussi nécessaire que cette eau toujours la même et toujours différente.

Il est de fait que les comportements sociaux, les projets politiques, les manifestations culturelles qui ne tiennent pas compte de ces exigences de l’être sont transitoires, dérisoires, et finalement insignifiants. Toutes les actions qui ne s’ordonnent pas sur la vie demeurent superficielles, incertaines, et tombent dans l’oubli le plus noir.

Suivre la Tradition (et il en est de conservatrices, comme il en est de révolutionnaires), suivre la Tradition, c’est n’être pas paralyse par les formes, soumis aux pratiques figées, fidèles à des rites vides de leur sens. Suivre la Tradition c’est déchiffrer à travers ces formes, les pratiques, ces rites, les images mouvantes du Présent, les constantes de la vie, les lois de l’être. C’est comprendre et aimer le Passé tel qu’il est devenu dans le Présent vécu comme le Présent, gros de ce qui justifie l’espérance et notre amour de la vie. C’est avoir l’intelligence des choses telles qu’elles sont.

C’est pourquoi, et cela m’a frappé, la Tradition est toujours unie dans cette perspective à la Foi. Car la foi c’est l’expression intime de la vertu éternelle de la vie. Ce n’est pas, comme le disent les dévots, ou du moins, ce n’est pas le sens que donnent les dévots à l’expression, une soumission à la Parole révélée, à la forme instituée, qui ne sont de fait que des conventions arbitraires. C’est la manifestation de l’évidence : la Tradition, c’est la Vérité de la Foi.

Toutes deux, Tradition et Foi, sont fondées sur la même certitude, cet univers nous est ordonné. Ce monde est notre monde. Non pas comme une possession, mais comme une identité consubstantielle. Nous vivons avec l’intelligence des choses qui nous font ce que nous sommes, et nous ne pouvons jamais désespérer tout à fait ni de nous ni du monde, en tant qu’espèce, parce qu’il est Nous et que nous sommes Lui.

Foi et Tradition nous engagent à vivre : courage et patience, audace et prudence, fierté et discrétion, voila ce qui nous détermine en définitive, et tous comptes faits. Ce que l’homme peut, il le doit, parce que le Passé de la Terre le fait ce qu’il est, et que l’Avenir est ouvert sur l’infini des possibles. Sans doute chacun de nous n’est pas conscient de cette relation, et c’est sans le savoir que nous construisons pour notre part l’univers tel qu’il s’élabore à notre image, oui, aussi.

Comment ? Mais en vivant.

En vivant avec intensité et confiance le moment présent en acceptant la vie et ce qu’elle porte avec elle. Ce n’est pas manquer de vertu, bien au contraire.

Sentir la fuite du temps. L’éprouver comme la vertu même. Avoir pleinement conscience de la fragilité des choses et de cette fragilité, du sentiment de cette fragilité, faire une force. Constater l’impuissance où nous sommes de nous fixer, même si nous ne changeons ni de lieu ni d’habitudes. Et de notre disponibilité, nous fortifier. La dresser comme un rempart mouvant, toujours face à l’événement, voilà ce qui fait l’Homme. Avec, en contrepoint, la conviction lucide de ne recevoir du monde qui nous entoure pas d’autre appui, pas d’autre secours, pas d’autres moyens d’actions que ceux dont nous disposons nous-mêmes. Par nous-mêmes et dont nous n’arrivons jamais tout à fait d’ailleurs à nous rendre maîtres.

Comprendre ce Passe qui nous oppresse, non plus en tant que Passé, mais en tant qu’il est en nous, et que c’est en nous qu’il nous faut l’affronter. Nous défaire du vieil homme, non pas en refusant ce qui nous a fait, mais en le dominant, en le sublimant dans l’acte.

Savoir que l’avenir qui nous attend, n’est ce pas encore sans doute, mais qu’il est en nous, et que dans le moment évanescent de l’être nous avons le pouvoir de l’assurer en y sauvegardant notre liberté.

Vivre avec la certitude que le Passé et l’Avenir se confondent dans l’acte même qu’est notre vie. Découvrir ce qu’ils sont et ce qu’ils peuvent être à travers ce qui est. Car nous faisons le Passé tout autant que nous faisons l’avenir. Les notions d’objectivité en ces domaines sont relatives. N’est objectif que ce que je définis comme tel. C’est là le piège des sciences humaines, hélas, auquel trop de gens sérieux se laissent prendre.

Rien n’est absolu de ce que nous portons comme reliques ou comme espérances.

Comment cela nous est-il donné, enseigné, transmis?

Comment cela se traduira-t-il, se déterminera, se transmettra ? Mais sans même que nous y songions, et de mille et une façons.

Il n’est pas difficile de comprendre les effets de l’éducation spontanée, de l’acquisition du langage, des disciplines du corps et de l’esprit, de la police des mœurs, des croyances, des oeuvres d’art, de tout l’ensemble perçu. Les facteurs de conditionnement sont innombrables, non seulement dans le cours de notre développement, mais au cœur de notre comportement même et de nos pensées, comme de nos croyances.

Certes, chaque religion voudrait limiter à un livre ou à une représentation symbolique, à une figure prophétique ou à une image mythique les éléments fondamentaux de la Tradition. Chacun son dogme.

Mais ce particularisme, nécessaire en raison de la singularité des domaines géographiques est un particularisme de circonstance. En fait, tous les hommes finissent par se délivrer, ou par être délivrés. La condition humaine impose à chacun l’épreuve de l’oubli, de la résurrection et de la mort. La notion de Tradition est finalement tout à fait symbolique. Elle figure l’évidence, elle permet de l’analyser, et donc de la percevoir.

Nous savons tous que les données du Passé sont nécessairement renouvelées, complétées, vivifiées par le regard vivant.

Il y a d’ailleurs un jeu dialectique dans les rapports entre les influences du Passé et les exigences de ce qui est en Devenir. Ce jeu, dont nous reconnaissons les effets, c’est dans le cadre de l’instant présent qu’il se joue. Il impose des réajustements, des efforts d’interprétations, et c’est par lui que se dégage le sel même de l’apparence, c’est-à-dire sa signification. C’est la dialectique spontanée de l’action et de la représentation. Du mouvement et de la réflexion, de l’être et de la pensée, de la vie et de sa fonction synthétique. Fin dernière de l’action et de la réaction éternelles de l’Etre.

Alors, je me prends à songer à ma vanité première. Vanité entretenue par tant de sottise géniale, par tant de merveilleuses réussites de l’esprit, par tant d’ouvertures percées au cœur du mystère dont les hommes se réclament sans en être capables. Je retrouve l’humilité dont nul enseignement n’aurait dû m’écarter. Je ne dirai plus rien qui condamne personne. Et moins que d’autres encore, ces aveugles qui dansent comme des lucioles à la lueur de prétendus enseignements traditionnels.

Je ne dirai plus rien parce que chacun est un moment de l’être. Et que la simulation, le simulacre, la caricature sont encore des formes de respect. Je ne confondrai pas folklore et tradition, pas plus que poésie et versification, reproduction et peinture statues, monuments et figuration.

Je considérerai la vie, comme la Tradition, non selon l’image figée de ces hommes que l’évangile stigmatise, les nommant sépulcres blanchis, mais selon la création continue qui se développe par nous et en nous.

La Tradition c’est l’éternelle résurrection, l’incarnation des valeurs que chaque génération élabore, et ruine, et réinvente, ou croit réinventer. Et dépasse. Mais qu’elle assume profondément, viscéralement.

La Tradition c’est comme le disent si bien ceux qui s’y réfèrent sans toujours savoir ce qu’ils disent La Vérité et la Vie.

Nous y serons toujours fidèles quoique nous fassions.

Jean MOURGUES

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